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CHAPITRE XX D. Benoit

En 1883, D. Benoît, des chanoines réguliers du diocèse de Saint-Claude, écrivait La cité anti-chrétienne au A7A'« siècle. Cet ouvrage est étudié ici sur la 2^ édition de 1887. Les erreurs dont le savant religieux se propose d'écrire l'histoire lui apparaissent sous le forme concrète d'une cité. Il y a là comme un ressouvenir de La cité de Dieu de saint Augustin, oîi ce grand génie a mis en double synthèse le bien et le mal, qui coexistent dans le monde depuis le commencement, par l'abus que l'homme a fait de la liberté. Ce sont des cités qui se regardent et se mesurent dans une lutte qui semble devoir être éternelle ; car elle se prolongera par delà les siècles écoulés, tandis que la cité céleste retentira des cantiques des élus, et que dans les sombres profondeurs de la Géhenne on entendra les regrets inutiles et les gémissements sans espérance des réprouvés.

Il y a quelque chose de très philosophique à faire ainsi une cité de l'erreur et une cité de la vérité ; car les idées ne restent pas à l'état d'idées pures, sauf quelques rares utopies qui ne sont que ridicules; elles ne flottent pas dans l'air comme des nues qui passent et ne tombent jamais à terre. Les idées se réalisent; elles deviennent des faits, des institutions ; elles engendrent des événements : elles fondent des cités. Tout le passé en témoigne. Les erreurs modernes qui sont exposées et réfutées ici en sont la preuve tangible; car nous assistons à leur application, comme nos pères virent leurs germes éclore. Une des erreurs de notre

temps consiste à laisser passer les erreurs jusqu'à ce qu'elles soient devenus des faits ; alors nous essayons de les combattre : c'est souvent trop tard.

Ecrire l'histoire des erreurs pour mieux confondre ces erreurs est une méthode déjà ancienne dans le monde ; la littérature ecclésiastique garde les monuments que les apologistes des vieux siècles ont élevés, et dont nous nous servons en les continuant. Parmi les plus célèbres on compte les livres de saint Irénée Contre les hérésies, qui pullulaient déjà à son époque dans le sein de l'Église. Trois cents ans plus tard, saint Epiphane ajoutait un nouveau catalogue à celui de l'évêque de Lyon : Le Panarium ou Tmilé des hérésies est connu de tous. Dans les temps modernes, L'histoire des variations des églises protestantes est une œuvre du même genre, fondée sur le même principe: confondre l'erreur par l'erreur ; œuvre grandiose s'il en fut, et une des principales sorties de la plume de Bossuet. Il avait conscience de la puissance de cet argument, qu'il avait emprunté à la tradition, et qu'il maniait avec une vraie supériorité, quand il écrit : « La perversité des hérétiques sera un grand spectacle pour les humbles de cœur. Ils apprendront à mépriser, avec la science qui enfle, l'éloquence qui éblouit; les talents que le monde admire leur paraîtront peu de chose, lorsqu'ils verront tant de vaines curiosités et tant de travers dans les savants ; tant de déguisements et tant d'artifices dans la politesse du style; tant de vanité, tant d'ostentation, et des illusions si dangereuses parmi ceux qu'on appelle beaux esprits; et enfin tant d'arrogance, tant d'emportement, et ensuite des égarements si fréquents et si manifestes, dans les hommes qui paraissent grands parce qu'ils entraînent les autres ». Ce portrait de maître, dessiné en 1688, semble fait d'hier, tant on y trouve les traits de nos contemporains. Le xviic siècle analysait l'homme plutôt que tels ou tels hommes; c'est pourquoi sa philosophie

est immortelle, car elle est vraie dans tous les temps et dans tous les lieux.

D. Benoît est un nouvel anneau dans la chaîne des apologistes que nous venons de nommer: il continue saint Iré- Dée, saint Epiphane et Bossuet, en suivant leur méthode. Dans la cité anti-chrétienne, il trouve deux éléments constitutifs: des erreurs, et une armée pour les défendre et les propager. Cette armée, c'est la Franc-maçonnerie.

Toutes les erreurs modernes, si variées, si confuses, et qui présentent d'ahord je ne sais quoi de cahotique, peuvent se ramener sans violence à une seule erreur, énorme et grosse de cent autres, qui s'appelle naturalisme, rationalisme, libéralisme indistinctement : ces trois noms sont synonymes au fond, malgré les nuances que plusieurs écrivains y ont introduites. Mais parce que l'erreur est humaine, elle garde l'empreinte de l'homme qui la professe. Tantôt l'homme est entier, par tempérament et par trempe d'esprit : alors entraîné par la logique, il va jusqu'au bout de l'idée, jusqu'au fond de l'abîme où il s'arrête ; assis sur des ruines il embrasse le néant, qu'il appelle d'un autre nom, avec une obstination aveugle souvent accompagnée d'une haine infernale. Plus ordinairement l'homme égaré reste à miçôte, soit que son regard se trouble, soit que les conséquences extrêmes de l'erreur l'épouvantent. Ces haltes, qui s'expliquent par un dernier rayon de bon sens, par l'illogisme de l'esprit et la faiblesse du caractère, laissent l'homme suspendu entre l'extrême vérité et l'extrême erreur, enveloppé d'ombre et de lumière, dans une sorte de crépuscule, où les frontières des choses s'etïacent, où il s'agite incertain de sa voie, se heurtant aux obstacles, comme ces oiseaux sinistres et malheureux, qui n'aiment pas la nuit profonde et fuient les clartés du soleil. De là la division de Terreur en erreur pleine et en erreur mitigée, qui se constatent à peu près partout.

Les erreurs panthéistiques de l'Orient semblent échapper à cette loi et être d'une seule pièce, dans leur immobilité solennelle et triste. Le fatalisme musulman a tout l'air de participer du génie bouddhique ; mais les sectes qui se sont développées dans son sein dissipent cette fausse apparence, L'Occident nous présente le tableau mouvementé des degrés et des nuances de l'erreur, ses variations et ses révolutions, en restant dans une sorte d'unité substantielle. La Gnose est célèbre par ses embranchements ; il y a l'arianisme et le semi-arianisme, le pélagianisme et lesemi-pélagianisme. Chez les modernes, le protestantisme a étonné le monde par ses morcellements, qui correspondent à autant de degrés dans la négation. Le parlementarisme se décompose en radicaux et en modérés, qui se décomposent à leur tour, et forment un centre avec une aile droite et une aile gauche, susceptibles encore de subdivisions : fragments de la même erreur de temps en temps.

Il y a donc un naturalisme intégral et un naturalisme mitigé. D. Benoît les étudie successivement; ainsi il embrasse les erreurs modernes dans toutes leurs manifestations.

Le naturalisme intégral considéré dans sa nature est une négation : il aspire à détruire ce qui existait avant lui. Il y avait un monde, le monde de Dieu, et Dieu au centre de son œuvre, qui reflète ses attributs, et chante sa gloire dans une hymne immense, où les astres du ciel, les grains de sable de la mer, l'oiseau, la fleur, les eaux, les monts, les vents mêlent leurs accents sous l'archet de l'homme, qui leur prête son àme en battant la mesure. Ce monde, sorti d'un seul jet des mains de son créateur, a cependant deux étages : l'ordre naturel à sa base, l'ordre surnaturel à son sommet. C'est le sommet qui a d'abord irrité le naturalisme ; il s'est senti humilié parce qu'il le dépassait, au lieu de bénir le Dieu qui avait élevé l'humanité au-dessus d'elle-même et

jusqu'à lui. Uallaque s'est produite sous des formes diverses: tantôt elle a été ouverte et franche jusqu'au cynisme, poussant le cri sauvage de l'orgueil et de la haine, qui veut secouer le joug insupportable de l'enseignement divin, et débarrasser l'univers de sa tyrannie, qui a trop duré mais qui n'a pas prescrit. C'est le radicalisme, le parti rouge du naturalisme. Tantôt l'attaque a été masquée, dissimulant sa laideur selon les époques et selon les pays ; car la haine qui a sa logique, a par moments sa diplomatie. Alors elle devient serpent ; elle rampe sur son ventre, elle glisse sans bruit ; ses anneaux enlacent les faibles d'abord, ensuite les forts, aujourd'hui les individus, demain les nations ; une heure vient où le monde est prêt à expirer, étoulïé dans les entortillements du grand Leviathan. C'est ici le parti modéré du naturalisme : il ne l'est que dans les formes.

Le principe du naturalisme intégral, c'est la négation haineuse du surnaturel.Le moyen pour atteindre le but scélérat qu'il poursuit, c'est la sécularisation universelle, que D. Benoit étudie dans ses applications les plus détaillées. Le mot est innocent d'apparence ; il ne choque pas tout le monde aujourd'hui: les oreilles de l'homme moderne s'y accoutument peu à peu. La chose estabominable: Dehors le Christ, roi des siècles, des vieux siècles qui l'ont écouté et qu'il a abrutis; le Christ ennemi de la liberté, de l'égalité, de la science, du progrès. A bas les races qu'il a façonnées, les œuvres qu'il a fondées, les lois qu'il a inspirées, les institutions qu'il a implantées dans le sol, les mœurs qu'il a introduites, les langues qu'il a baptisées dans son symbole, l'art qui est sorti de ses moules, les temples qu'il a bâtis, les monastères qu'il a édifiés. A bas les riches, qu'il a défendus avec sa théologie et ses croisades contre les légitimes revendications des prolétaires. A bas les rois ses complices, dont il a béni les couronnes, dont il a consacré la tyrannie, à charge pour eux de protéger sa religion en opprimant la liberté des con-

sciences. Ce cri de rage du naturalisme brutal ou hypocrite est le cri qu'entendit Jérusalem le soir de Pâques, et qui sortit de la poitrine d'un peuple égaré au sein d'une tempête : Nolumiis hune regnare super nos. Le naturalisme sème son idée avec persévérance ; il souffle la haine du surnaturel dans les journaux, dans les pamphlets, dans les revues scientifiques, dans les écoles, à la tribune; il profite de la tolérance des pouvoirs publics qui s'en vont à la dérive. Son rêve c'est de régner. Quand un matin le hasard le porte aux affaires, il se hâte de rédiger ses édits : l'ère des persécutions s'ouvre, et il désole la patience de l'Eglise, image du Christ détesté ; s'il ne la traîne pas dans les amphithéâtres un peu démodés, il la cite dans ses prétoires. Tel est le génie du naturalisme étudié à la lumière de l'histoire.

Il trouve son châtiment dans sa victoire. Il voudrait s'établir sur les ruines de l'ordre clirétien, qu'il croit avoir renversé, et se renfermer avec volupté dans les bornes étroites de l'ordre naturel sauvé du naufrage des vérités saintes. Cette consolation lui est refusée : l'erreur est une pierre détachée de l'édifice divin, où tout se tient, dans une unité qui fait sa force et sa beauté. Cette pierre d'erreur obéit fatalement à son centre de gravité, et roule sur une pente oi^i elle ne peut pas s'arrêter. Quand le surnaturel est détruit, l'ordre naturel, qui en est distinct mais non pas séparé, chancelle d'abord et s'en va par morceaux : après la théologie, la philosophie. En théodicée les erreurs pullulent : athéisme, panthéisme, monisme; en logique: scepticisme, positivisme, agnosticisme; en anthropologie: matérialisme ; en morale : fatalisme, laïcisme, épicuréisme et stoïcisme ; en sociologie : erreurs politiques sur l'origine du pouvoir, sur la liberté, sur l'égalité, sur la souveraineté du peuple, sur les droits et les devoirs de l'Etat, sur les droits et les devoirs des citoyens ; erreurs économiques: sur la propriété, sur la production et la distribution de la richesse dans

les nations, sur les rapports du capital et du travail, du patron et de l'ouvrier ; de là le socialisme à tous les degrés, prêché d'abord, appliqué ensuite un quart d'heure au milieu des scènes de sang et de carnage, l'anarchie dans les esprits, l'anarchie dans le gouvernement, l'anarchie dans la rue. C'est le tableau que présente notre siècle émancipé du Christ et de son Eglise, bientôt après brouillé avec le sens commun, avec la tradition humaine, et victorieux de toutes les conditions qui assurent la prospérité des nations. Quelle victoire et quels châtiments ! Toutes ces erreurs sont vieilles ; notre siècle les a rajeunis par de nouveaux procédés dialectiques, en changeant leurs noms, et en les abritant derrière de prétendues découvertes scientifiques. Au fond, rien n'est changé dans la substance des erreurs; malgré la rage d'innovation de nos contemporains, ils n'ont réussi qu'à habiller leurs idoles avec deshoripaux découpés à leur façon. On ne touche pas impunément à l'œuvre de Dieu. Le monde est fait de divin et d'humain, de surnature et de nature : ceux qui veulent briser son unité demeurent ensevelis sous ses ruines.

Maintenant quelle est l'origine prochaine des erreurs naturalistes dans la société moderne? — C'est le protestantisme d'après D. Benoit, qui suit ici l'opinion commune de tous les publicistes catholiques qui ont abordé la question ex jjrofesso ou indirectement. Pour ne parler que des plus récents, Balmès en Espagne, sur les erreurs politiques principalement, Auguste Nicolas en France, sur les erreurs économiques, ont fait toucher du doigt cette descendance. Les écrivains hétérodoxes ne pensent pas autrement : Luther est leur homme ; sa religion est le point de départ de leur philosophie. Mais qu'est-il nécessaire d'invoquer des témoignages? L'idée fondamentale du protestantisme le dit suflisamment. Le libre examen est la première édition de la libre-pensée ; l'cjut' de Wittemberg contenait le monstre AI'. 29

tout entier; il ne iallait qu'une incubation plus ou moins prolongée; le temps, les influences des milieux et mille accidents qui se rencontrent toujours dans la vie des nations, surtout aux époques malades, firent le reste.

Le développement historique des erreurs naturalistes offre un intérêt mélancolique. On marche d'étape en étape, à travers trois siècles bientôt écoulés, jusqu'à l'heure présente. L'observation la plus vulgaire, le coup d'œil le moins philosophique suffisent pour constater l'évolution du germe fatal, selon une progression qui s'accélère ou demeure stationnaire, qui recule quelquefois devant l'obstacle pour regagner le lendemain le terrain perdu la veille. Ce travail, qui s'opère à travers des péripéties très dramatiques mêlées de défaites et de victoires, aboutit généralement; une heure vint où le naturalisme put dire : Le monde est à moi ; c'est au vieux culte d'en sortir.

On peut jalonner cette décadence avec des faits et des dates, ou avec les noms propres des hommes qui en ont été les funestes instruments. Les acteurs du xvi'^ siècle, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et en France sont suffisamment connus. Au xvii« siècle, en France en particulier, le protestantisme ne produisit que des œuvres théologiques. Quand il voulut passer de l'idée à l'acte pour devenir un fait social et une puissance politique, il rencontra la main terrible de Richelieu qui lui barra le chemin ; Louis XIV écrasa ses nouvelles tentatives. Pour trouver sa trace dans notre littérature, il faut prendre la loupe ; alors l'opinion était catholique sur toute la ligne ; la censure était inexorable ; la Sorbonne condamnait, le Parlement brûlait les livres hérétiques. Les libertins peu nombreux conspiraient dans roml)re; ilsne trouvaient des éditeurs qu'en Hollande, et leurs livres ne franchissaient la frontière qu'en contrebande. Bossuet adressait ses Avertissements aux réformés ; il écrasait Claude et Inrieu dans ses Conférences; il livrait

la religion nouvelle aux risées du monde dans VHistoire des lUd'Udions. Faut-il voir une influence du protestantisme dans lii [iliilosophie de Descartes? OueBossuet ait pressenti ce i|ui sortirait du principe du lil)re examen en philosopliie et eu politique, on ne saurait en douter; mais pour son compte il ne quitta pas le terrain théologique.

Au xv!!!"^ siècle, les erreurs naturalistes marchent à pas de géant. Elles sont défendues et propagées par les encyclopédistes, une élite d'esprits supérieurs, écrivains de marque, très savants pour l'époque, portant la haine du christianisme jusqu'au fanatisme. Ils paraissent ensemble sur la scène, comme s'ils s'étaient donné le mot pour naitre à la même heure ; ils organisent une croisade contre l'Église et contre la France catholique, qui trouva des correspondances à la Cour, dans les salons, et jusque dans les rangs du clergé, atteint lui-même du mal de son temps. La Révolution française est la fleur sanglante et le fruit empoisonné du philosophisme voltairien, qui était une émanation du protestantisme. C'est le triomphe du naturalisme.

D. Benoit traite de la Révolution française dans un chapitre spécial, avec des développements suflisants ; il recherche son concept général, son œuvre, sa loi et son but ultime. Tout y est. Comment ne pas s'arrêter devant le plus terrible événement des temps modernes? Le voyageur qui traverse les déserts syriens demande où fut Balbec dont les ruines colossales provoquent sa curiosité. En Mésopotamie, il cherche Babel et Babylone ; il s'asseoit sur les pierres, s'il en reste quelqu'une cachée sous les ronces ; et il mesure par la pensée l'orgueil humain qui éleva en ce lieu lés monuments de sa puissance et de sa folie, et la justice de Dieu qui passe sur les crimes des races, et efface du sol jusqu'aux derniers vestiges de leurs ouvrages. On ignorerait la place qu'ils occupèrent, si le pâtre de l'Eu ph rate et du Tigre ne l'indiquait pas par à peu près. La Révolution a acccumulé

chez nous les ruines de la France chrétienne ; sur ces débris confus qui se heurtent, elle travaille à élever l'édifice national selon une conception nouvelle : son œuvre s'écroule chaque quinze ans. La pierre angulaire a été réprouvée, et les autres pierres qui se superposent manquant de base refusent de rester en équilibre. Le rocher de Sysiphe roule depuis cent ans du sommet de l'orgueil moderne jusque dans les bas-fonds où toutes les erreurs se mêlent, où toutes les corruptions s'accumulent, où tant d'illusions se brisent, où tant de calamités se succèdent. Rien n'égale l'obstination du naturalisme à chasser Dieu de partout, quand Dieu est partout chez lui et que partout il est nécessaire. C'est la synthèse sinistre du xix^ siècle, qui s'achève comme il a commencé : sorti du sang, il s'ensevelit sans gloire dans la boue. Notre Apologiste détaille cette grande banqueroute, en poursuivant les manifestations du naturalisme sous les divers régimes que nousavons traversés, le premier empire, de 1815 à 1848. et de là jusqu'au second empire, qui expia ses fautes à Sedan. Il y a des hauts et des bas, des mouvements contradictoires d'action et de réaction, qui ressemblent à des convulsions galvaniques. Un peu plus, un peu moins, c'est la Révolution qui dure. Dieu est absent : l'homme ne peut rien sans lui.

C'est à ce moment de l'histoire que D. Benoît signale l'apparition du libéralisme, un nom nouveau du rationalisme, qui lui-même est un synonyme du naturalisme. Le libéralisme s'appelle encore r)vorjrès, civilisation, science, critique, et quand il lève le masque, Uhre-jyensée; autant de changements de décor du Protée révolutionnaire, quelque peu arlequin dans sa pantomime, au fond implacable dans le but scélérat qu'il poursuit. « Quels noms le rationalisme prendra-t-il encore pour se cacher et tromper plus sûrement? Nous l'ignorons ; mais une expérience assez longue nous dit que chaque évolution de ce Protée s'accomplira

sous une forme et un nom nouveau. C'est en elïet le propre du rationalisme d'user vite les termes par lesquels il se désigne. Tandis que l'Église consacre tout ce qu'elle touche et le rend immortel, la Révolution flétrit les idées et les termes qu'elle emploie; les noms les plus beaux, en passant dans sa langue, perdent leur noblesse et deviennent promplement un objet d'horreur et de mépris ».

L'étude que D. Benoît consacre au naturalisme mitigé ou semi-libéralisme est poussée jusqu'aux dernières nuances de l'erreur. Ici les degrés ou nuances abondent, depuis le libéralisme hétérodoxe jusqu'au semi-libéralisme catholique; car l'erreur s'est glissée en doses infinltésimdlcs, en pratique quand ce n'est pas en théorie, par tendance quand ce n'est pas en fait, dans les rangs des âmes fidèles au Christ et à son Église. Preuve nouvelle de la difficulté qu'il y a de respirer l'air empesté d'un siècle sans lui payer son tribut :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient t'i'appés.

Notre Apologiste se livre ici à l'analyse des caractères généraux communs à toutes les écoles, qui foissonnent en se morcellant, séparées à peine par de légères différences. C'est la psychologie du semi-libéralisme, qu'avec un peu d'observation on trouve très juste et finement dessinée. On y reconnaît tous les clichés d'une philosophie défaillante, tous les refrains des modérés, des apôtres de la conciliation à outrance, qui ouvrent les bras, en poussant des soupirs, à des sectaires qui ne veulent pas d'eux, et qui répondent à leurs avances par le mépris, en attendant la persécution quand ils seront les maîtres; au fond, plus logiques dans leurs affirmations, plus vigoureux dans leurs revendications que tous les névrosés de l'orthodoxie. La modération, dont on fait une forme de la charité, est une modération malentendue ; car si l'Evangile prescrit l'indulgence pour les égarés, il est sans quartier pour les erreurs qu'ils proies-

sent. Ici, la conciliation se fait aux dépens de la véfilc qu'on sacrifie aux personnes : quand on ne nie pas la vérité, on la tait, ce qui est une manière de la trahir. Que devient le sens catholique, si délicat, si vibrant, si susceptible à travers tous ces amalgames? c'est un contrat de dupes, où tous les profits sont pour l'erreur ; car sans rien céder, elle obtient des droits qui ne sont pas les siens; ainsi elle gagne toujours du terrain : l'histoire de ses accroissements successifs en est une preuve sans réplique.

Cependant les modérés, que leurs échecs devraient rendre modestes, sont très épris de leur sagesse ; atteints du mal dont ils ne repoussent que les formules extrêmes, ils affectent l'indépendance vis à vis de l'Eglise, dont ils méprisent les directions, et qu'ils accusent de ne pas comprendre la société moderne et de repousser les conquêtes dont elle se glorifie à juste titre. A les entendre, elle devrait se rajeunir, emboiter le pas den-ière le progrès, et à ce prix se faire supporter en demeurant dans ses temples, étrangère désormais aux alTaires de ce monde, les yeux tournés vers le ciel. Ces impertinences doucereuses, qui en réalité sont des blasphèmes en bon style, sont à chaque ligne de la littérature semi- libérale ; elles sortent de partout, des livres, des discours, des journaux. Chacun connaît la musique de cette gittare.

Le catalogue des erreurs contenues dans le semi-libéralisme est long. On compte d'abord les erreurs de l'ordre philosophique et théologique : erreurs sur l'Eglise, sur sa constitution, sur son magistère, sur ses droits directs et indirects, sur la papauté spirituelle et temporelle, sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Ensuite viennent les erreurs dans l'ordre politique et civil, où sont relevées toutes les folies des gouvernements modernes, qui veulent édifier une société sans fondement, qui font de l'ordre avec du désordre ; qui combattent la révolution avec la loi et le gendarme, et la favorisent par les doctrines qu'ils professent; qui Cares-

sent l'utûpie, qui cherchent la hunière dans les ténèbres, et les voies sûres à travers les abîmes, lorsque épris du suffrage universel, ils demandent ce qu'il faut faire aux foules inconscientes, incapables de se diriger elles-mêmes. C'est le procès à notre siècle, fait en règle avec pièces à l'appui. Fénelon a écrit « l'Examen de conscience des rois» ; notre Apologiste a mis en formules « l'Examen de conscience des gouvernements libéraux». Mais la voix des prophètes se perd dans la tempête.

D. Benoit est le dernier écrivain qui ait rédigé un traité synthétique sur les erreurs modernes considérées comme des embranchements du libéralisme. Son traité, très complet pour la nomenclature, forme deux volumes d'une pagination abondante. Il a profité des travaux de ses prédécesseurs, et à travers des matières ressassées il est resté original. Accoutumé à la méthode par état, il n'a pas reculé devant les procédés d'école, et n'a pas cherché à les embellir. C'est ici une œuvre scolastique, avec tout Vapparatiis aristotelicus : définitions de mots et de choses, divisions, classifications en genres et en espèces: le tout épingle et rangé sous des étiquettes comme les plantes dans l'herbier du botaniste. L'inconvénient de ce procédé — bien démodé de nos jours — c'est un peu de sécheresse : il y en a moins qu'on ne pense. Le grand avantage, c'est la clarté. Ce qui manque à la polémique moderne, à celle des journaux surtout, c'est l'emploi des règles dialectiques, telles que la position de la question, la définition des idées controversées et des mots qui les expriment. Nous assistons à des duels entre aveugles, qui frappent par côté. Les joutes sont plus brillantes, plus accidentées et plus durables, car elles sont éternelles. La mauvaise foi des libres-penseurs y trouve son compte ; de là, leur mépris mêlé de crainte pour la méthode aristotélicienne, qui les enserrerait et les étoufferait dans sa vigoureuse étreinte en cinq minutes.

D. Benoit aurait pu aisément, je ne dis pas égayer son travail, — il n'a pas écrit comme tant d'autres pour amuser un public frivole — mais en le rendant attrayant s'assurer plus de lecteurs et mieux atteindre son but. Il n'avait qu'à mettre dans son cadre si vaste et si rigide quelques portraits des hommes égarés ou pervers qu'il combat si puissamment. L'erreur en formule abstraite frappe les esprits supérieurs; l'erreur faite homme réveille l'attention des superficiels qui sont la foule. Bossuet, dans l'Histoire des varialions, nous a donné en raccourci les silhouettes de Luther, deCalvin, de Zuingle et de Melanchton, qui n'embarrassent pas sa marclie et n'enlèvent rien à la vigueur des coups qu'il leur porte. De Maistre a su donner a ses œuvres polémiques, aux Soirées de Saint-Pétersbourg en particulier, un attrait suprême par des tableaux peints de main de maître, que nous savons tous par cœur. Cette manière n'entrait pas dans les vues de notre Apologiste : « Nous croyons devoiravertir le lecteur que nous nous abstiendrons ordinairement de nommer les adversaires et d'exposer les erreurs par des citations d'auteurs. Le plus souvent, en effet, nous avons en face de nous, non pas quelques particuliers, mais des légions... C'est pourquoi nous ne pourrions nommer quelques rationalistes sans en omettre un grand nombre d'autres non moins dangereux ; et en citant quelques chefs, nous paraîtrions peut-être avoir en vue des erreurs particulières. Nous préférons donc citer rarement des noms propres, et exposer les erreurs sous les formules qu'on entend répéter le plus souvent. » Ces considérants ne satisfairont pas tout le monde ; les légions ont des chefs, et c'est sur eux qu'il faut frapper, en les nommant : vulturii feri, comme a Pharsale. L'exemple des grands maîtres démontre que la méthode est bonne ; il est regrettable qu'elle n'ait pas été suivie ici.

En revanche, les systèmes d'erreur sur lesquels l'Auteur

concentre ses efforts sont analysés avec exactitude et dans leur intégralité. Étudiés d'abord selon leur formule moderne, tels qu'ils circulent dans notre littérature, ils sont considérés à leur origine, dans leur évolution à travers les siècles, avec tous les accidents qui les accompagnent, leurs progressions, leurs régressions; ce qui donne aux erreurs leurs véritables proportions, et si l'on peut ainsi dire, leur valeur historique, et à l'exposition l'intérêt d'un drame.

La réfutation des systèmes d'erreur est toujours triomphante. Mais ce n'est pas ici uniquement de l'apologétique négative, qui consiste à détruire les travaux derrière lesquels l'adversaire s'est retranché ; à l'erreur on oppose la doctrine catholique : c'est le côté positif de l'œuvre. La doctrine, d'une orthodoxie impeccable, est présentée avec une ampleur généreuse, c'est-à-dire dégagée des exagérations dont certains écrivains ardents l'ont enveloppée : moyen infaillible de la compromettre auprès des esprits prévenus et malades ; comme si la doctrine ne pesait pas assez de son propre poids, sans les surcharges qu'on y ajoute. On peut donner comme exemples la puissance indirecte des papes sur le temporel des princes, leur juridiction politique au moyen-âge ; et encore la part de Dieu dans l'origine des sociétés humaines, et la part des peuples dans les pactes qui n'ont pas pour objet l'institution même de la société, mais les formes variables et contingentes qu'ils peuvent choisir en toute liberté et modifier quand elles sont usées.

D. Renoit fait preuve de qualités sérieuses : une érudition vaste, un coup d'œil sûr, la précision théologique, le talent de formulation, une méthode qui mène de front le détail avec des résumés distribués de distance en distance, autant de haltes, qui permettent de saisir la liaison et comme la généalogie des erreurs. Ainsi il a construit une Somme comme les docteurs du moyen-âge, avec le caractère ency-

clopédique de ces entreprises monumentales. Même avec des matériaux frustes, on obtient un ensemble majestueux. Quand l'œuvre de D. Benoît ne serait qu'un répertoire, à ce litre sa valeur serait déjà grande.

La cité anti-chrétienne au xi.K'' siècle professe les erreurs que nous venons d'étudier ; elle a des soldats pour les défendre : ces soldats sont dans les loges maçonniques. L'histoire de la Franc-maçonnerie, complément de l'histoire des erreurs modernes, est encore sur le métier (1).

(1) Nous signalerons dans cette note quelques écrivains dont les travaux sur le lii)éralisme sont dignes de mention.

l» Mgr Maupied est un publiciste très fécornd, qu'on rencontre sur tous les champs de bataille de l'apologétique. Son érudition est vaste; sa doctrine, très intégrale, penche vers un certain idéalisme théologique, qui n'est pas toujours exempt d'exagération. C'est un mérite modeste, qui resta dans la pénombre, avec des droits réels à la renommée. En attendant de le retrouver dans l'apologétique scientifique, mentionnons les ouvrages suivants : i» R^concUiation de la raison et de la foi. *5 L'Eglise et les lois éternelles de la société humaine. 3° De l'origine divine du pouvoir civil, ou constitution des nations dans l'Eglise. 4° Le Syllabus : Coninienlaire tJiéologique, canonique, philosopltique, politique,

— 2" Le R. P. Ramière: esprit facile, abondant, se distingue par l'orthodoxie de la doctrine, qui est un des caractères de la Compagnie de Jésus dont il fut un membre important. Sa vaillance dans la lutte contre les erreurs modernes trahit un fils de saint Ignacç,: soldat comme son père. 11 est l'auteur des ouvrages s-aiivants : !" Les doctrines romaines sur le libéralisme. 2« L'Eglise et la civilisation moderne. 3" Les espérances de l'Eglise.

— 3" Mgr Sauvé. Son livre est intitulé : Quest'ions religieuses et sociales de notre temps: le sous-titre : Vérités, erreurs, questions libres. C'est le casuiste du libéralisme et de toutes les questions modernes qui s'y rattachent. Il est .subtil, branchu, fécond en distinctions, enclin à la modération, jaloux de limiter les propositions, coupant un cheveu en quatre pour être exact. 11 ne sonne pas la charge : mais c'est un guide sûr.

— 4« Le R. P. At, auteur d'un ouvrage intitulé : Le vrai cl le fati.r en matière d'autorité et de liberté, '1 volumes. Il a écrit encore : Le principes générateurs du libéralisiue. vol. C'est le complément du premier.

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