‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 42 sur 44 · A'-IS · texte numérisé non relu

A'-IS

rection de l'Ange au fond des cieux, dans les temps préhistoriques ; il en fait un chapitre de ce grand drame, qui se déroule dans les annales de l'humanité, du Paradis à l'Éden, de là à rère des martyrs, qui est la manifestation césarienne du satanisme, et de révolution en révolution jusqu'à notre 89, autre manifestation du satanisme dans les temps modernes. Des deux côtés, c'est le même principe : l'orgueil ; des deux côtés, les mêmes erreurs et les mêmes châtiments. Malgré les faits accomplis, le mot de de Maistre ne passe pas sans conteste ; les uns l'ont repoussé avec colère; les autres ont cherché à l'adoucir au moyen de quelques distinctions subtiles: ils l'ont passé à la pierre-ponce. Thiers est venu, qui a mis sa plume féconde au service du grand événement, sur lequel il a greffé sa fortune politique, comme il y a trouvé le triomphe de ses idées. Fils de la Révolution, il a défendu sa mère ; à son tour il est devenu le père de nouvelles révolutions: fidèle jusqu'à la fin à ses erreurs, qui n'étaient peut-être pas des illusions mais des calculs. Lamartine a suivi de près ; chantre des girondins plutôt que leur historien, il a jeté sur la page sanglante la draperie de son imagination, les couleurs séduisantes de son style et l'honnêteté de sa belle âme, qui se trompa ce jour-là, sans qu'on puisse imputer son erreur à des mobiles inavouables auxquels tant d'autres obéissent. A la suite de ces deux éminents écrivains, qui ouvraient une voie nouvelle, la foule des publicistes, professeurs, journalistes, académiciens, politiciens de tout ordre se sont précipités dans l'imitation ; et avec une ardeur digne d'une meilleure cause, ils ont effacé les hideurs de la Révolution. Peu à peu on s'est accoutumé à des traits dont les contours avaient été adoucis ou dissimulés avec art. Les catholiques n'ont pas été les derniers ; avec toute l'autorité de leur talent et de leurs vertus, qui les mettaient à l'abri du soupçon de parti-pris, ils ont contribué à un travail de réconciliation qui semble

aujourd'lnii achevé. Mais le moine n'a pas subi l'influence de l'opinion à la mode ; devant le triomphe de l'idée fatale, drapé dans sa bure grossière, le visage noyé dans les flots abondants de sa barbe, il a gardé la fière attitude de l'apologiste qui ne se rend pas, et la verdeur de son langage. En 1880, un siècle après la catastrophe maintenant acclamée, il répète que la Révolution française est satanique. Les' moines furent toujours des diseurs de vérités. Que Dieu suscite de grands moines, les hommes du désert, de la prière et de la contemplation, qui sortent de leur retraite, et viennent dire à la civilisation moderne ses erreurs, ses péchés et les dangers qui la menacent. Exorïare aliquis ex ossihus.

Cependant l'émotion qui circule dans l'œuvre du P. Ubald, qui est quelquefois l'éloquence de l'indignation, n'empêche pas chez lui la mesure. Dans la Révolution française il distingue « les réformes », légitimes parce qu'elles étaient nécessaires, qui étaient dans les vœux de tous les citoyens, et dont on trouve l'expression dans les « cahiers » des trois ordres, des « doctrines » contenues dans la Déclaration des droits de Vhomme. La distinction entre 89 et 93, admise par les modérés, n'est pas suffisante. Malgré l'horreur que les confiscations, les déportations, les exécutions sanglantes, le pillage et autres excès inspirent, quiconque admet la Déclaration des droits de riwmme est révolutionnaire. Car cette Déclaration oppose les droits de l'homme aux droits de Dieu banni des choses humaines, malgré la phrase pompeuse par laquelle elle s'ouvre, et qui n'est là que l'expression du déisme des encyclopédistes, tout au plus ; si elle n'est pas un trompe-l'œil pour les naïfs, afin de ne pas effaroucher l'opinion d'un pays chrétien la veille, et qui voulait rester tel. C'est pourquoi après avoir dit ce que la Révolution pouvait être, ce qu'elle a été sous certains rapports : la réforme de quelques abus

de l'ancien régime, le P. Ubald expose ce qu'elle fui dans ses grandes lignes et ce qu'elle continue d'être. Il déroule son plan satanique, la négation de Dieu, à tout le moins de ses droits, le bouleversement poussé jusqu'à la destruction de ses œuvres qui sont : la religion, la morale, l'ordre social et le gouvernement qui l'assure, la propriété, le mariage et la famille dont il est le pivot, enfin la France chrétienne née de la grâce et du sang du Christ, ornée des dons les plus magnifiques pour être le soldat de l'Eglise. Tous ces traits condensés forment une tête de Méduse, que les fleurs de rhétorique du libéralisme ne sauraient embellir.

Pour achever ce tableau sinistre, il décrit les organes du monstre, qui sont les moyens employés pour atteindre le but; moyens légaux: la presse, l'école, la franc-maçonnerie ; moyens astucieux : le mensonge les résume : c'est l'arme par excellence aujourd'hui comme hier ; moyens violents : l'émeute, la terreur, le pillage et le meurtre. Sans sortir de la question, il y a quelques petites échappées de vue sur les événements contemporains. Il démontre sans peine que chez nous la Piévolution suit les mêmes voies; car elle est plus qu'un souvenir ; elle n'offre pas seulement un intérêt rétrospectif: elle est vivante ; elle rugit dans les loges ; elle s'outille par la propagande ; elle crée ses cadres; elle recrute ses soldats, épiant nuit et jour l'heure favorable pour se ruer sur la France et la désoler. La Commune de Paris n'a-t-elle pas éclaté tandis que l'Allemagne nous écrasait sur le Pihin, et faisait manger l'avoine à ses chevaux sur la place de la Concorde ?

L'étude de la Révolution, ce thème éternel où nous revenons sans cesse parce qu'il nous passionne en sens contraires, a été écrite vingt fois, peut-être dans des proportions plus larges, avec des couleurs plus vives et des traits d'une empreinte plus puissante. Celle du P. Ubald se distingue par l'équilibre des idées, l'analyse exacte des doclri-

nés, le classement méthodique des faits, et une émotion chrétienne et patriotique qu'on aime chez l'historien, qui n'est pas de marhre et un simple enregistreur des événements. Proudhon s'y montre échevelé à la suite des spectres sanglants de la veille qui défilent dans l'exposé. Il déclare avec une audace superbe et un cynisme qui devient éloquent, si le cynisme pouvait l'être, que les droits de Dieu sont un mensonge trop longtemps exploité contre les droits de l'homme. De Maistre et Taine, venus des deux bouts de l'horizon, l'un du pied de l'autel, l'autre des officines de la libre-pensée, s'y donnent la main, d'accord pour un quart d'heure, l'anathème sur les lèvres et l'indignation dans le cœur; le premier avec ses aphorismes burinés dans l'airain, le second avec ses grandes images plastiques parmi lesquelles « le monstre » derrière le voile de pourpre où il reçoit les hommages de ses adorateurs, n'est pas la moins fameuse, ni la moins exacte. Donoso Cortès est entre les deux, pour affirmer que « la liberté sans frein possédée par des hommes sans Dieu » précipiterait les développements suprêmes de l'œuvre satanique.

Maintenant voici le livre des illusions: c'est le plus long.

Notre Apologiste réserve le mot de libéralisme pour la France chimérique. C'est un rameau dégénéré du même arbre fatal, qui est le satanisme révolutionnaire, forme suprême du libéralisme. Ce rapprochement choque les délicats, qui ne veulent pas être confondus avec les monstres. Nous possédons, en effet, un type de révolutionnaire apprivoisé, moins moustachu que les géants de 93, qui a rasé ses poils et limé ses crocs, et qui cache ses griffes dans des gants de peau parfumés. Sa mise soignée n'admet pas le chapeau mou, ni sa tenue correcte le débraillé symbolique d'antan. Il ne parle plus la langue du Père Duchène : ses manières sont très aristocratiques. Tolérant — du moins il affecte de le dire — il permet à sa femme d'aller à la messe;

il veut que sa fille soit élevée dans un couvent ; à l'occasion, il trinque avec les abbés progressistes. Philanthrope larmoyant, il se penche vers les humbles dont il veut améliorer le sort, cherchant la solution du problème jusque sur les confins du socialisme rose. On le trouve sur les chaires des écoles; il siège sous la coupole de l'institut; il fréquente dans les salons du meilleur monde qui veulent s'ouvrir devant lui ; il danse en culottes courtes aux soirées des princes et des princesses ; son ambition est de représenter la France près des cours étrangères, heureux et fier de se plier à toutes les exigences du cérémonial. Ce Brutus dit avec une grâce de gentilhomme : Votre majesté ! — En même temps, il est franc-maçon; il étrangle l'Eglise quand il écrit ou qu'il vote au parlement: ceci est obligatoire. Il mange du jésuite chaque matin, vieille hal)itude des ogres ses ancêtres ; seulement il met du procédé dans l'opération, et on lui en tient compte. C'est ce qu'on appelle un modéré, très à la mode aujourd'hui. Quelles que soient les répugnances des raffinés de la Révolution, il faut bien qu'ils se résignent à entendre dresser leur généalogie ; ils sont peutêtre dégénérés : peuvent-ils renier leur race? Les transformistes tiennent que les singes primitifs sont devenus des hommes, par sélection et autres moyens dont la nature s'est réservé le secret : ce n'est pas prouvé. Il est plus aisé d'établir, par méthode d'observation scientifique, que les révolutionnaires de 93 ont laissé des singes après eux.

Dans l'œuvre du P. Ubald, la situation des partis en France est très bien dessinée. A un bout les catholiques, qui prennent pour base les droits de Dieu sur la société comme sur les individus. Mais ici nous recueillons un aveu mélancoli. que, et que la réalité des faits a arraché aux plus optimistes : « La plupart des citoyens français penchent plutôt vers la doctrine contraire ; ils repoussent généralement ce plan, et ne veulent pas même en entendre parler aujourd'hui ». Cet

état d'âme chez les athées, les rationalistes, les pervertis de tout rang n'étonne pas : ils ont sucé le lait de la Uévolution qui leur a fait cette constitution. Que dire des catholiques qui en sont là, avec quelques vaines distinctions et des nuances subtiles, vraies toiles d'araignée, qui ne sont pas des remparts contre la contagion, et qui cachent mal la mauvaise volonté de nos contemporains? comment ne pas déclarer tout haut, ou ne pas penser tout bas, que notre génération a subi un amoindrissement, et que chez elle le tempérament chrétien est atteint jusque dans les sources de la vie ? Décidément les vérités de l'ordre surnaturel, et bientôt celles de l'ordre rationnel, s'obscurcissent peu à peu devant une philosophie fallacieuse, qui ne résistera pas toujours au mal terrible qui nous ronge. Les spiritualistes ne sont qu'une élite, une académie de dilettenti, qui ne comptent presque plus, qui ne sauveront rien, et qui bientôt seront traités — ils le sont déjà — comme les modérés de la politique dont les violents ne veulent plus.

En face, comme une antithèse, la Révolution haineuse, rugissante, implacable, qui a pour base la Déclaration des droits de l'homme de 89, et qui ne recule devant aucune conséquence de 93. La France n'est pas tout entière pour elle ; le bon sens public, l'instinct de la conservation et quelques autres causes retiennent encore les majorités. Mais pas d'illusion : la Révolution satanique évolue ; elle gagne chaque jour du terrain dans les idées, dans les mœurs, dans la presse, dans le Parlement, et déjà dans les faits. C'est un duel à mort entre deux forces antagonistes : à laquelle la victoire de l'avenir?

A une distance à peu près égale de l'une et de l'autre se place le libéralisme : ni Dieu ni Satan : c'est la formule de juste milieu. Une France neutre, qui trouve dans sa modération un point d'appui suffisant ; l'ordre dans la rue maintenu par la force publique, la loi et le gendarme pour sanc- AP. 28

tion ; la liberté pour tous, largement octroyée aux méchants, mesurée avec parcimonie aux honnêtes gens, surtout aux catholiques ; le bien et le mal mis en balançoire ; une France déracinée de son passé, datant de 89 moins 93, qui s'étende vers l'avenir, en suivant l'étoile du progrès à travers vents et marées ; voilà le rêve caressé. C'est ici qu'on rencontre le gros de l'opinion : « Inutile de le dissimuler, ce dernier plan de constitution sociale jouit de la faveur publique ; il réunit à l'heure qu'il est le plus grand nombre de suffrages ». Très juste. Nous n'avons pas le courage du mal extrême, ni celui du bien intégral. La médiocrité de penser, de sentir et d'agir est notre marque, malgré nos prétentions mégalomanes. Nous nous enflons jusqu'à crever dans notre peau ; nous méprisons nos pères, nous vantons nos supériorités, et nous sommes petits. Prenons-en notre parti : c'estle jugement que la postérité portera sur nous, malgré les découvertes de la chimie et de leurs applications industrielles. Avec notre outillage perfectionné nous voudrions arriver à l'équilibre et à la stabilité ; un peu de terre ferme sous nos pieds, quelques garanties pour le lendemain, afin de manger tranquillement le travail de nos mains : cet idéal nous fuit à mesure que nous étendons nos bras pour le saisir. C'est, notre châtiment.

Le libéralisme est un Protée,qui se transforme sous la mainqui le presse. On parvient néanmoins à le saisir dans son fond : il ne veut pas de Dieu dans les choses humaines, même quand il l'accepte pour la vie privée. Or, Dieu en se retirant laisse derrière lui un grand vide. C'est l'Etat qui prend sa place : une Majesté de carton, — qui dans la démocratie naît chaque matin, — enveloppée dans la paperasse; avec des bureaux pour temple, des plumitifs pour ministres, desbavards pourprophétes,lecaprice pour loi, la tyrannie pour raison dernière. Devant cette idole les plus fiers courbent la tête, car le monde a besoin d'adorer. Heureu-

sèment Dieu a laissé ici-bas une autorité qui représente la sienne: c'est l'Eglise ;elle tient debout les âmes qui l'écoutent, et sauve une portion de l'humanité des suprêmes abaissements. Entre ces deux forces le choc est inévitable : la lutte est terrible. Quand l'Etat est révolutionnaire, il essaie de mettre la main sur l'Eglise, pour soumettre à ses lois l'épouse du Christ, cette fille du ciel, cette vierge inviolée, et en faire un rouage de son administration, ou la briser si elle résiste. Quand l'Etat est libéral, il dit à l'Eglise : Passe ton chemin, et reste dans les lignes de ta juridiction. Fais tes affaires : les miennes ne te regardent pas. Nous sommes deux fleuves parallèles dont les eaux ne se mêlent pas. On reconnaît le système : l'Eglise libre dans l'Etat libre. En France c'est pis encore : l'Etat a banni l'Eglise de tous les centres de la vie nationale, et il la mène en laisse avec le collier du Concordat. Le libéralisme est déloyal ; on est tenté de dire que c'est son infériorité vis-à-vis de la Pvévolution, toujours brutale, quelquefois loyale de la loyauté du bandit, qui dit ce qu'il veut, le poignard à la main.

Le libéralisme catholique est là sur le chemin de l'xVpologiste : il est difficile de ne pas s'y arrêter un instant. De toutes les formes que l'erreur contemporaine a revêtues, c'est la plus délicate, j'allais dire la plus respectable. C'est un hybride issu de plusieurs sangs : il tient de sa mère, qui est l'Eglise, tout ce qu'il a de bon, et de la Révolution modérée ses illusions, peut-être quelque chose de plus. Il est à cheval sur la Thèse et l'Hypothèse, deux mots désormais célèbres, qu'il n'a pas inventés ; des théologiens charitables, amis de la paix, les lui ont fournis pour le tirer des griffes de docteurs implacables qui le tenaillaient. A l'aide de ce distinguo, l'école reste orthodoxe; elle accepte la doctrine de l'Eglise, qu'elle suspend à l'anneau de Saturne parce qu'elle est dispensée de l'appliquer. C'est commode : ainsi elle peut à son aise suivre ses goûts, caresser son dada, et

66 draper dans un modernisme indispensable pour le succès. Le disparate qu'on relève chez elle et que d'aucuns taxent d'illogisme, ces deux faces qui rappellent Janus, sont des bizarreries qui ne sont imputables qu'au milieu où nous vivons en ce siècle. Du reste, l'école catholico-libérale est très distinguée : elle est composée de talents de premier ordre : elle est pavée de bonnes intentions; dans les dernières cinquante années, elle a fait grand bruit ; elle a créé une littérature, qui n'est pas la moindre parmi les productions de notre époque ; elle a rendu des services éminents ; elle a livré de glorieux combats au dedans ; elle a tenu tête à l'ennemi du dehors. Quand on a rendu justice à ses mérites, il n'y a plus qu'à signaler son impuissance. Est-ce sa faute? Après cette étude sur la triple forme du libéralisme, si on réduit tous ces éléments en synthèse, on a enfin la définition de l'erreur contemporaine: Le libéralisme est la laïcisation du monde humain. La réfutation suit: elle est vigoureuse, tirée du fond des choses ex viscenhus rci. Notre Apologiste prend la question par les sommets; il s'élève à une haute philosophie, au lieu de s'attarder comme les politiques aux circonstances ambiantes, qui peuvent justifier un niodus vivendi, et créer un provisoire, qui laisse la doctrine intacte et n'est pas une solution. Ici-bas le divin est partout et en tout ; c'est dans le divin que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes, hommes et choses, individus et sociétés, peuples et rois. Car Dieu est le principe, la fin et la loi du monde ; il est donc tout en toutes choses : on ne chasse pas l'ouvrier de son œuvre. Le monisme sue sang et eau pour expliquer l'univers sans le créateur ; transporté dans l'ordre humain, il ne rend pas mieux compte du commencement, de la durée et des destinées des sociétés. Donc, Dieu dans la société, dans la loi, dans le gouvernement ; car sans Dieu ces trois choses saintes sont inexplicables. Alors Je libéralisme, qui chasse Dieu des sources de la vie huma-

nitaire, doit s'appeler d'un autre nom : c'est l'athéisme^ Rousseau est le théologien de l'athéisme social dans Le contrat social, malgré son déisme, qui lui inspira ses plusbelles pages. La société procède de Dieu ; la raison le proclame, l'histoire en témoigne : les droits de Dieu sur la société en découlent logiquement.

Le P. Ubald n'a garde d'oublier l'ordre surnaturel, sple»" dide couronnement de l'ordre social humain, qui lui sert depiédestal. Jésus-Christ est venu terminer l'œuvre ébauchée dès le commencement; il a grefle un monde sur un monde la grâce sur la nature : du coup, l'humanité a été transfigurée, élevée au-dessus d'elle-même, armée de moyens d'action plus puissants, et destinée à une fin qu'elle ne pouvait pas pressentir. L'Eglise enveloppe le monde dans son embrassement; ses droits, qui sont ceux de Jésus-Christ, s'étendent sur toutes les nations, sur la France en particulier.. Délaies devoirs du chrétien envers Jésus-Christ,complément des devoirs de l'homme envers Dieu. Voilà la doctrine : il faut s'y tenir. Malheureusement notre génération est divisée, contre elle-même: les faits accomplis ont pris la place desdroits de Dieu. Nous vivons de l'Hupothèse, mais il ne faut pas s'y acclimater : on la subit, on ne l'adore pas.

Quand le poison est à la racine de l'arbre il se répand dans, toutes les branches. L'athéisme légal s'applique au mariage,, à l'école, à la presse : de là ces funestes concepts qui s'appellent le mariage civil et le divorce qui en est la doublure ;, l'école sans Dieu, la presse sans frein avec ses licences et ses scandales. L'athéisme dans le gouvernement ne mérite pas des notes moins sévères. Le pouvoir vient de Dieu ouil n'est qu'un fantôme. Sur ce redoutable problème les systèmes se sont multipliés et ont engendré les formes les plusdiverses. A un bout le césarisme, à l'autre la souveraineté du peuple, qui conduisent au même résultat : le despotisme.. Les vieux siècles ont vécu sous le joug de fer des Césars

païens ; nous faisons l'essai de la souveraineté du peuple à nos dépens. La doctrine calliolique; gâtée chez nous par le gallicanisme, a dit le dernier mot, et ce mot est resté. Ici, le P. Ubald est complet ; il se révèle un puissant condensateur d'idées et un courageux champion des saines doctrines. D'une main vigoureuse et assurée, il promène la hache à travers les idoles du jour; il frappe comme un sourd ; accumulant à ses pieds les débris de nos systèmes et de nos institutions, il en fait une pyramide funèbre, véritable ossuaire, monument de nos incurables illusions. Un mot heureux termine la seconde partie de l'œuvre : La banqueroute du libéralisme.

Mais voici la France chrétienne : elle console de la France satanique et de la France chimérique. Hélas ! cette France si belle est presque tout entière en histoire. A l'heure qu'il estj'comme un navire désemparé, elle s'avance ballottée par les vents, submergée par les flots, sans gouvernail et sans boussole ; elle se heurte à tous les récifs, cherchant sa voie sans la trouver ; après des naufrages qu'elle ne compte plus, elle s'arrête périodiquement pour recueillir ses propres épaves etessayer un nouveau voyage sans jamais attérir, rejetée du port au moment où elle espère y entrer. Les sophistes l'égarent, les tribuns la bouleversent, les ambitieux l'exploitent, les partis la déchirent; en changeant de maître, elle ne fait que changer de tyrannie sous le nom fallacieux de liberté ; jouet des mirages que les charlatans font luire devant ses yeux, elle poursuit des utopies ; dans son illusion, comme les fous, elle chante en mourant. Qu'est devenue la vieille France, chrétienne par ses origines, chrétienne par sa vocation de soldat du Christ, chrétienne par son génie, fait de vaillance, de générosité et de désintéressement? Telle fut la France de Clovis, son premier roi, qui la fit descendre avec lui dans le baptistère de Reims. Telle la France de Charlemagne, qui fonda la souveraineté temporelle des

papes et assura leur indépendance. Telle la France de saint Louis, le roi des croisades, l'âge héroïque des chevaliers, fécond en entreprises hardies et immortelles quand même, malgré les défaites. Telle la France des temps plus voisins •du nôtre, qui conquit ses frontières l'épée à la main, et en forma le cadre « du plus beau des royaumes après celui du ciel », plein de soldats vaillants, d'hommes d'Etat supérieurs, de pontifes savants, d'orateurs hors de pair, de poètes sublimes, d'écrivains de tout ordre, d'artistes inspirés, et de saints qui brillent dans son histoire comme les étoiles au firmament. C'est la France propagandiste, qui rayonne sur le monde : c'est le pionnier de la civilisation, qui plante la croix sur tous les rivages, qui prête l'oreille à tous les bruits, qui accourt pour défendre le droit des faibles partout où il est opprimé : chevalier errant, la visière levée, la lance au poing pour le Christ et pour son Eglise.

La Révolution a fait une autre France, qui expie son apostasie cruellement. Depuis cent ans, elle est sous la verge de Dieu, qui ne l'épargne pas parce qu'il l'aime, hélas ! sans l'éclairer. Le châtiment est la loi de l'histoire : c'est l'équilibre du crime; c'est la réponse de Dieu qui venge toujours ses droits méconnus. Le châtiment est imprévu des coupables; il est intelligent et correspond aux excès qui l'ont provoqué. Comme cette loi de l'ordre providentiel s'est vérifiée à la lettre sur la malheureuse France en 1870 !

Mais ici-bas toutes les forces s'épuisent: les cyclones en tourbillonnant débitent leur énergie, et l'atmosphère se rassérène. La Révolution, qui désole la France et par la France le monde entier, aura sa contre-révolution. De Mun l'a dit dans un discours célèbre ; de Falloux l'a contredit avec sa théologie incomplète, qui fit d'un homme distingué un politique myope. La contre-révolution remettra tout à sa place ; elle ne ramènera pas la France aux formes usées de l'ancien régime, moins encore à ses abus : elle respectera les

réformes légitimes et les droits acquis dont l'expérience aura démontré l'utilité. Seulement elle fera rentrer le Christ dans nos idées et dans nos institutions, où son rang est marqué, et dans notre civilisation , qui se meurt et tombe en dissolution par son absence. Car le Christ n'est pas l'ennemi de la liberté: c'est lui qui a fondé la liberté véritable. Le Christ n'est pas l'ennemi de l'égalité des citoyens devant la loi : c'est lui qui a fait place à tous les sacrifiés dans la patrie régénérée. Le Christ n'est pas l'ennemi de la fraternité : les peuples s'égorgeaient avant sa venue ; quand il ouvrit ses bras, les peuples s'y rencontrèrent pour se donner le baiser de paix. Le Christ aime le progrès, la science, l'art ; car il est la lumière delà vérité et l'archétype de toute beauté. Surtout il aime la France : il frappe à sa porte depuis cent ans : pourquoi le repousser plus longtemps? Il viendra, et c'est lui qui accomplira la contre-révolution. — Ce n'est pas le lieu de rechercher ici si l'écheveau a été bien débrouillé, si les lignes de la contre-révolution ont été tracées avec la précision qu'un sociologue de profession, tel que Le Play par exemple, pourrait y apporter; encore moins demanderons-nous comment l'ordre chrétien, dont on annonce la restauration, pourra se rétablir, si «les fleuves ne remontent pas vers leur source». Cette dernière formule est susceptible d'interprétations diverses. Dans l'ensemble, les considérations de l'Auteur sont justes.

L'aurore de la contre-révolution se lève déjà. Le concile du Vatican a allumé le phare qui éclairera lasituation. Le Syllabus a frappé à mort toutes les erreurs modernes. Léon XIII a porté la lumière dans la confusion où nous sommes plongés sur tant de questions. La jeune France catholique a déjà ses cadres ; elle est impatiente de se jeter dans les bras de l'Eglise. L'unité catholique est fortifiée par l'union plus étroite des églises particulières avec Rome. Les Ordres religieux sortent de terre pour répondre à des besoins nouveaux.

La science chrétienne tient tète à la science athée ; l'enseignement chrétien dispute le terrain à l'enseignement sans Dieu ; l'art chrétien s'allirme à côté des débauches de l'art païen. Le zèle apostolique fait des prodiges de dévouement: c'est la France surtout qui lui fournit des hommes et de l'or. La charité accomplit des merveilles au dedans ; les œuvres ouvrières se répandent de plus en plus. Cependant les pratiques religieuses sont en honneur: des pèlerinages poussent les foules enthousiastes dans les sanctuaires de la Vierge ; Jérusalem les voit accourir dans ses murs. Les miracles sont ù l'ordre du jour, à Lourdes et ailleurs, pour donner le démenti à l'orgueil d'une certaine science. Le Sacré-Cœur a bâti son temple au sommet de Montmartre : de là il regarde Paris et la France, comme autrefois il contemplait Jérusalem du haut du mont Moria, en leur adressant de douces invitations pour qu'ils reviennent à lui. Autant de symptômes consolants d'un travail qui s'opère, et d'une régénération qui s'annonce, malgré les etïorts de Satan qui ne veut pas être dépossédé.

L'étude de la situation religieuse de notre pays est faite avec une foi ardente et un chaleureux patriotisme. L'Eglise et la France font battre le cœur de notre Apologiste, en colorant son style.

L'œuvre du P. Ubald n'est peut-être pas d'un penseur original, ni d'un grand écrivain : on n'y rencontre pas de page frappée, ni un tableau achevé, ni un portrait fini. Elle a d'autres mérites : elle est complète, solidement basée, suffisamment documentée, d'une érudition de seconde main sans doute, mais exacte. La doctrine et l'histoire s'y donnent la main ; la doctrine est intégrale, l'affirmation intrépide ; la matière est traitée sous tous ses aspects. Ces qualités n'en feront pas peut-être pas un livre populaire par le temps qui court : elle comptera parmi les plus sérieuses de l'apologétique au XIX« siècle. En terminant, nous répétons le

cri qui s'échappe du cœur du moine théologien, philosophe et sociologue, qui est le dernier mot de son second volume : Vive le Christ qui aime les Francs !

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