‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 113 sur 128 · Ce qui est assez mon sentiment personnel · texte numérisé non relu

Ce qui est assez mon sentiment personnel

si ve d'authenticité. Il faut noter aussi que, inversement, ce traité ne figure pas dons la liste d Eusèbe, qui contient cependant plus d'un apocryphe. L'histoire de la tradition, par conséquent, encore qu'elle nous incline plutôt, j<- le reconnais, à une certaine probabilité «m faveur de l'authenticité, n'en apporte pas pourtant la démonstration indubitable, et il est nécessaire, pour se former une opinion plus solide, de recourir à l'élude intrinsèque de ces fragments.

Un traité sur la Résurrection n'est pas plus une Apologie qu'un traité sur la Monarchie: mais c'est, toul pareillement, un chapitre d'Apologie développéà part, el plus à l'aise. Nous sommes donc autorisés à examiner ce qui reste de celui-ci. comme nous n'avons pas cru devoir passer entièrement sous silence celui d'Athénagore. Quand môme on nous objecterait que Justin ou le pseudo-Justin a, cette fois, en vue des lecteurs chrétiens plutôt «pie des lecteurs païens, et se propose de réfuter des objections présentées par les hérétiques' tout autant el encore plus que d'affaiblir les répugnances des Grecs, nous ne pourrions pas raisonnablement le négliger; car s il doit être tenu pour authentique, il ajoute quelques traits intéressants à ce que nous ont appris les Apologies cl le Dialogue.

Mais le traité est-il authentique? La forme comme le fond suggèrent tout au moins des doute-.

Il est possible assurément de relever certaines similitudes d'expression entre les fragments d'une part, et les ouvrages authentiques de Justin de l'autre: mai- elles pourraient se comprendre, si notre auteur était postérieur à Justin et le connaissait. I ri certain nombre de mot- et de formules qui servent à exprimer de- idées importantes, ou qui reviennent fréquemment, diffèrent au contraire". Surtout, l'impression générale est que nous avons affaire à

i . Ce que Zahn a bien montré, el ce nui est d'ailleurs manifeste, d'après ce que nous «lit l'auteur Lui-même, expressément.

un écrivairv plus exercé ; le développement est plus logique, plus serré, et plus vif; la syntaxe semble un peu plus savante ; le jeu des particules, — toujours très significatif dans un écrit grec. — est plus varié et plus souple. Toutefois, comme nous connaissons trop mal la vie de Justin pour pouvoir dater ce traité, s'il ne prêtait à aucune autre objection, on pourrait arguer d'un progrès possible, peu probable il est vrai', de Justin, dans l'art décrire; l'examen des caractères littéraires de nos fragments ne suffit donc peut-être pas à décider un critique prudent à se prononcer.

Je crois pour ma part, — plus décidément encore qu Harnack, — que le traité contient certaines idées assez malaisément conciliables avec celles de Justin. Par exemple, si on le croit authentique, on peut être surpris par la psychologie des chapitres i. vin et x. Notre auteur débute en exposant sa méthode : la source de la vérité est pour lui dans la foi; Dieu est à lui-même sa propre preuve; la vérité religieuse ne se démontre pas par le raisonnement. Gela n'a sans doute rien d'absolument contradictoire à la pensée de Justin, qui. si attaché qu'il soit à la philosophie, s'est montré, après sa conversion, convaincu que la vérité religieuse dérive directement de Dieu et n'est garantie que par la révélation. Or toute révélation se fonde en dernière analyse sur le témoignage des sens. On pourrait donc soutenir que notre auteur n'est pas en désaccord, sur le fond des choses, avec Justin, quand il affirme que la sensation est le critérium de la vérité, si, en l'affirmant, il s'en tenait aux choses de la foi. Mais il se rallie à une théorie générale de la connaissance qui est tout à fait sensualiste, et Harnack2 a véritablement raison de dire qu'il faut subtiliser pour la ramener au point de vue où se

1. Car, si le Dialogue paraît en effet marquer un certain progrès, par rapport à Y Apologie, ce progrès est tout relatif.

27O il 8 APOLOGISTES OUI < S

place Justin, dans I" débal du Dialogue. Entre les deux morceaux, il y a. je ne le nie pas, des pointa de contact, mais dans l'un el dans l'autre I idée directrice n'est pas la mùmc cl la méthode n est pas exactement la ni' non plus. I! est peu vraisemblable que L'ancien platonicien1 qu'était Justin ail. — sur une question qui demeure proprement philosophique, — tourné -i délibérément Le

dos à son ('colc.

Pareillement, le chapitre vin B'accorde médiocrement avec L'introduction du Dialogue. L'auteur veut établir que la chair n'a pas moins de titres que L'âme ;i sauvée, et voici quelle argumentation il emploie : <>ui. disent mes adversaires, — qui ne sont pas ici des païens, mais des gnostiques , — L'âme a droil à un privilège; « car elle est incorruptible, ('tant une portion (pipoç) de Dieu, étant son souffle ». Mais .il reprend-il, que fait Dieu d'extraordinaire <■ en sauvant ce qui était naturellement sauvé, ce qui esl une partie de lui-même. Lame, en effet, en ce cas, possède son salut en elle-même; de sorte que celui qui sauve L'âme ne fait rien de grand. Le salut lui appartient, puisqu'elle est le souffle de Dieu, une partie de Dieu. Il n'y a pas même de reconnaissance à avoir pour celui qui sauve ce qui lui est propre: car c'est se sauver -<>iinème. » Or Justin, dans le Dialogue, ;i fait combattre énergiqucinent par le vieillard. — qui est le porte-parole du christianisme, — L'opinion platonicienne que I .'mie est une portion de La divinité, immortelle par elle-même, et il nous apprend ainsi indubitablement que, depuis conversion, il avait renoncé ;'i cette opinion aussi bien qu'à la croyance en la métempsychose. M esl \nrari

1. Quoique sou platonisme fût, comme celui 'lu temps, assez I ment éclectique, el quoique Justin se soil formellement détacfa L'école sur la question, — proprement religieuse, — <!<■ la natun l'âme. — Il se pourrait d'ailleurs que, |>.u- suite, il eût fier sa théorie de la connaissance^ on ne saurait donc en tout comparer et peser -les probabilit

notre auteur ne dit nullement qu'il admette la thèse de ses adversaires; je ne suis même pas éloigné de croire qu'il ne l'admet pas, et que, s'il ne s'explique pas plus nettement sur le fond, c'est qu'il est un peu gêné par la crainte de se détourner de son objet pour entrer dans les distinctions nécessaires; il admet évidemment, en effet, que l'âme est le souffle. L'lpo»<nrj|xa de Dieu, sans que probablement il croie nécessaire d'en conclure qu'elle est une partie, piooç. de la divinité. Mais précisément Justin ne s'est jamais refusé une digression quand il la crue nécessaire ou simplement utile, et son souci principal est de ne jamais rien laisser dans l'ombre. Comment s'expliquerait-on. alors qu'il était devenu si hostile à l'idée de l'immortalité naturelle de l'âme, qu'il se fût ainsi borné à réfuter ses adversaires en se plaçant à leur point de vue. et n'eût pas complété sa démonstration en niant radicalement leur principe?

Ce qui nous confirme dans ce sentiment, c'est qu'au chapitre x encore, sans prendre aucune des précautions que l'on attendrait de l'auteur du Dialogue, notre anonyme, — car je crois que désormais nous pouvons le désigner ainsi. — s'exprime comme il suit : « Pourquoi supportons-nous ces discours infidèles et scandaleux, et ne nous apercevons-nous pas que nous retournons ainsi en arrière, quand nous laissons dire que l'âme est immortelle, tandis que le corps est périssable? C'est ce que nous entendions dire à Pythagore et à Platon même avant d'avoir appris la vérité. Si donc le Sauveur avait dit cela, et n'avait annoncé que le salât de l'âme, qu'eùt-il apporté de nouveau, que n'eussent dit Pythagore, Platon et leur cortège? Mais il est venu apporter aux hommes une espérance nouvelle et paradoxale. Ce qui était paradoxal et nouveau, c'était que Dieu promît, non pas de conserver à l'incorruptibilité l'incorruptibilité, mais de rendre la corruption incorruptible. » Evidemment l'auteur marque avec force l'antithèse entre le christianisme dune pari. le pythagorisme et le platonisme de l'autre. Mais il ne la

voit que dans l'ignorance où son I restés Les philosophes de la résurrection du corps; il ae fait aucune réserve but l' incorruptibilité de l'àine elle-même;: et il ne laisse entrevoir aucunement que, comme Justin, il ne fonde cette immortalité que sur la volonté de Dieu, qu il admette une période intermédiaire pendant laquelle les âmes cesseraient d'être, entre la mort et le jugement. Tout même semble indiquer qu'il pense le contraire. Ce texte enlève donc. je crois, sa valeur à la réserve qui se présenterait facilement à l'esprit, si l'on s'en tenait au texte précédent : l'auteur n'avait-il pas précisé sa théorie dans une des parties perdues de son traité ?

On peut dès lors relever quelques différences plus difficiles à interpréter, qui ne suffiraient pas, par conséquent, à faire écarter l'attribution à Justin, mais qui sont dignes d'être notées quand on en a trouvé déjà de plus décisives. Ainsi, au commencement du même chapitre, l'auteur reconnaît en l'homme trois principes, qui, tous trois, seront également sauvés : l'esprit, l'àmc et le corps. <( La résurrection est proprement la résurrection1 du corps gisant. Car l'esprit ne peut choir et rester gisant; l'âme est dans le corps: ce qui n'est pas animé ne vit pas. Le corps, quand L'âme l'a quitté, n'est plus. Car le corps est la maison de l'âme, et l'âme est la maison de l'esprit. Ces trois principes seront sauvés, pour ceux qui ont en Dieu une espérance pure, et une foi sans trouble. » Sans doute il Berail possible de déduire de l'introduction du Dialogue une division tripartite de la nature humaine, en trois éléments, qui ne serait pas sans analogie avec celle-ci. Car l'âme, selon le vieillard, ne possédant pas par elle-même la vie, la reçoit de l'esprit de oie. Mais nous avons mi combien Justin est resté imprécis sur ce sujet. Gomment s'opère cette participation de l'âme à la vie, ce qu'est cet

i. Se rappeler le sens exact du mol ivioTacOai, se remettre debout, auquel L'auteur oppose nJirreiv, tomber, choir, et le parfait iteirwjxfvai, tombé, rester gisant.

esprit de vie (Çwuxov -vsùux), il ne l'a pas dit plus nettement, et sans doute il ne le concevait pas plus clairement qu'il n'a dit et ne concevait comment notre intelligence participe à la raison et au Verbe. Nulle part ailleurs, ni dans les Apologies ni même dans le Dialogue, il ne s'est exprimé en trichotomiste , et on ne l'entend dire nulle part qu'il y a dans l'homme trois principes qui seront également sauvés. Il n'y a même pas un accord absolu entre le traité de la Résurrection et le texte du Dialogue, qui reste un peu exceptionnel dans l'ensemble de l'œuvre de Justin. Car le •Cwt'.xov Tcveû[/.a de Justin donne la vie à l'âme, et, dans le traité de la Résurrection, s'il est dit que l'âme est le principe de vie du corps, il n est pas dit que ïesprit, le ïcvEUfxa, soit le principe de vie de l'âme, au sens physique; on est plutôt porté à croire qu'il est un principe de sanctification, quand on lit la phrase : « les trois principes seront sauvés, pour ceux qui ont en Dieu une espérance pure et une foi sans trouble1 ».

On peut remarquer aussi que Justin, qui a donné tant d'épithètes au Fils, ne lui a jamais donné, comme l'auteur de notre traité, celle de maître : Sct-ott^2. qu il réserve toujours au Père. Justin connaissait des vierges chrétiennes ainsi que des ascètes, et il les admirait. Mais

1. Toutefois, j'ai mis cet argument au second rang, parce qu'étant donné ce qui reste d'obscurité sur la conception que se faisait Justin du ïwTiy.bv 7tvs-j;xa, sur la relation qu'il pouvait établir entre le Verbe séminal, le principe de sanctification (vie morale), et le principe de vie (vie physique), sinous n'avions pas d'autres raisons de douter de l'authenticité du traité, on pourrait voir ici un complément, un éclaircissement du Dialogue.

1. AsTTtotr,:, appliqué au Christ, est seulement deux fois dans le I\ (niveau Testament [Seconde Epître de Pierre et Epitre de Jade); il esta noter que Justin ne cite ni l'une ni l'autre de ces deux Epîtres; car l'allusion que les éditeurs ont vue quelquefois à la Secunda Pétri dans le Dialogue, chap. cxxx, est en réalité une allusion à Isaïe, cité par cette Épitre. — Harnack remarque que la christologie de l'auteur paraît plus simple que celle de Justin, mais comme le sujet n'offre pas l'occasion d'exposer en détail cette christologie, il serait peut-être imprudent de tirer une conclusion de cette observation. — Justin ne qualifie pas non plus le Christ de : tatpô;.

LKS APOLOGISTES GRECS.

il y a cependant, ici, dans le chapitre in, une définition el un éloge de L'ascétisme qui semblent aller plus loin qu il ne va ordinairement. Quoique noire anonyme lui for! éloigné de mépriser cette chair qui a pour lui les mêmes droits au salut que l'âme, il a tendance, sinon à dédaigner le mariage, du moins à le regarder comme un mal nécessaire. Il l'appelle impur (àvojxoç)1; il insiste but Le fait que Jésus est resté vierge; qu'il est né d'une vi< « pour montrer au démon que l'homme peut naître -anintervention de la génération humaine2. »

Si nous considérons enfin en quelle relation il est avec la philosophie, nous le trouverons, semble-t-il, à la fois plus platonicien el moins platonicien que Justin; plus platonicien, puisque rien n'indique qn il voie d objection sérieuse à l'immortalité de l'âme, telle que la conçoivent les philosophes; moins platonicien, puisqu il adopte une théorie de la connaissance, qui esl aussi inacceptable que possible pour un disciple fidèle de Platon; moins platonicien aussi parce que son christianisme est plus décidément fidéiste que celui de Justin, quoique l'opposition soit ici moins dans le fond même des choses, que dans l'accent avec lequel elles sont dites.

Ainsi donc les fragments du traité de la Résurrection conservés dans les Sacra Parallela, qu'ils appartiennent ou non à l'ouvrage que Procope e1 Méthode ont cité sous le nom de Justin, et quoiqu'il soil fort probable qu'ils en sont en effet dérivés, quoiqu'on ne puisse contester non plus, si Méthode déjà les a utilisé-, qu il- ne soient fort anciens, laissent tout au moins place à des doutes assez gra\es. quand on essaie de vérifier, par une étude intrinsèque, si leur attribution à Justin est I time. Si véritablement ils provenaient de sa main, ilmodifieraient en quelque mesure le jugement que nous

1. Toutefois, je dois le dire, seulement dans certaines conditi quand il esl contracté Bt' èiti6u|ua( (chap. m .

Page 1