‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 60 sur 128 · XLI, I.XX. CXVII · texte numérisé non relu

XLI, I.XX. CXVII

un point essentiel, complètent cet exposé. On peut dire avec M. Goguel ' que « le témoignage de Justin, sans constituer un traité systématique de l'eucharistie, fournit les éléments d'un tableau assez complet de ce qu'était la Cène à Rome vers le milieu du second siècle. »

Conduit du baptistère à l'église, le néophyte s'associe à de nouvelles prières. Puis les fidèles se donnent le baiser de paix, et l'eucharistie est célébrée. Telle que Justin la décrit, ce n'est, à aucun degré, un repas commun; c'est un acte rituel célébré par le Ttpoefrcwç, et auquel les fidèles prennent part. Le pain, avec la coupe d'eau et de vin. sont apportés au président de l'assemblée, qui les prend et prononce une doxologie, alvov xal oô;av, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, suivie d'une action de grâce (etj^apwrtav) développée2, en reconnaissance de ce bienfait, tmèp toù xa^Tjl-uoTQatTOUTWVTtap'auToG. Cette dernière expression est vague, — peut-être intentionnellement3; — elle n'exprime pas complètement la pensée de l'auteur. Car, dans le Dialogue, chaque fois que Justin est conduit à parler de l'Eucharistie, il est beaucoup plus précis. La première fois qu'il la mentionne, au chapitre xli, il dit que Jésus-Christ nous a enseigné à accomplir ce rite : c( en souvenir de la souffrance qu'il a subie pour tous les hommes qui se purifient de tout mal, afin que nous rendissions grâces à Dieu d'avoir créé le monde avec tout ce qu'il contient à cause des hommes, de nous avoir délivrés du mal dans lequel nous sommes nés, et d'avoir ruiné

2. £7:1 îtoXu. On en a conclu souvent, non sans vraisemblance, mais sans que la chose soit certaine, que ce n'est pas une formule stéréotypée, mais plutôt une improvisation (bien entendu sur un thème donné, el légèrement varié).

o. 11 se peut en effet que, dans un ouvrage adressé aux païens, Justin. — tout en donnant de la cérémonie une description exacte, selon ses habitudes consciencieuses, — ne croie pas utile d'en expliquer toute la signification. En tout cas, on va voir pourquoi je ne pense pas que, si le Dialogue est plus complet sur ce point que l'Apologie, il y ait eu un développement de la pensée de Justin, dans sa conception de l'Eucharistie, de l'un à l'autre ouvrage.

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définitivement les principautés «•! les puissances par Celui qui est devenu souffranl selon sa rolonté. 0 \u *-!■-*— pitre lxx, il dil que ce rite commémore, sous la forme < 1 1 j pain « l'incarnation du Christ pour ceui qui onl foi en lui. à cause desquels il esl devenu souffranl ■■. et, sous la forme du vin. « le sang » qu'il a versé pour eux. Va chapitre cxvn, l'Eucharistie est « la commémoration de La nourriture solide et liquide ». et on \ rappelle « la souffrance que le Fils de Dieu a soufferte pour Les hommes, t \ oilà Vidée importante que l'Apologie, avec Ba formule vague, sous-entendail sans doute. Les mêmes chapitres \i.i et cxvu nous apprennent que Justin considère L'eucharistie comme un sacrifice, ou plus exactement, comme le substitut d'un sacrifice: car. quoiqu au chapitre \u il applique formellement le mot « au pain et à La coupi au chapitre cxvn, il dit au contraire que « Les prières et actions de grâces, rendues par des hommes vertueux, Boni les seuls sacrifices parfaits et agréables à Dieu ». Ce second passage, plus complet et plus précis, semble exprimer sa véritable pensée. 11 faut de même examiner de près les termes de la phrase où il définit, au chapitre L\vi de Y Apologie, la relation cuire L'eucharistie «i 1 incarnation, et la nature des éléments eucharistiques : « Nous ne les prenons pas comme du pain ordinaire <t comme une boisson ordinaire; mais, ainsi que Jésus- Christ, notre Sauveur, incarné par le Verbe de Dieu', a possédé une chair et du sang pour notre salut, de même nous avons appris que la nourriture sur laquelle l'action de grâces a été prononcée, au moyen d'une formule de prière venue de lui", cette nourriture, qui, transformée, alimente

i. M. Goguel, |>. a69. préfère rapporter ces mots .m verbe principal, ci on peut hésiter. Cependant la place qu'ils occupent .> côté du participe ci la comparaison de textes comme \\\lll. 6, ou \l.\ I. 5, rendent l'autre construction vraisemblable. Le Bens général ne d'ailleurs.

. La traduction ne peut rendre exactement la corres termes : Sio ) ■ v. iroii)8ei( \r~ . \ i

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notre chair et notre sang, est le sang et la chair de Jésus- Christ. » Il apparaît donc ici nettement que les éléments eucharistiques sont la chair et le sang du Christ et qu'ils le sont devenus par la vertu de la formule d'action de grâces. Justin ne s'explique pas d'une manière plus précise sur le rapport entre le pain et le vin, la chair et le sang du Verbe. Car la phrase èç r\ç -j.vj.-j. x./l s-àpxeç xaxà jjtexaêoXrjv -cps^ovrat, tjjxwv signifie simplement que la nourriture, par le processus de la digestion, se transforme en notre chair et notre sang.

Le ton purement narratif qui caractérise le chapitre lxvi de X Apologie, pris en son ensemble, indique assez que Justin entend seulement reproduire la doctrine reçue par tous les chrétiens, à Rome, autour de lui. Les trois textes du Dialogue font partie d'une argumentation et ont un tour plus personnel. Ce que Justin y dit de la commémoration de la passion du Christ est cependant donné expressément comme doctrine reçue. L'assimilation de l'eucharistie à un sacrifice, et surtout l'interprétation restrictive de cette assimilation qui vient ensuite, sont avancées par lui sans qu'il fasse la même déclaration, mais il serait imprudent d'en conclure qu'il ne se sente pas d'accord avec l'opinion commune. L'idée que les seuls sacrifices agréables à Dieu sont les actions de grâces prononcées par un homme de bien est familière à la philosophie antique; mais elle ne l'est pas moins aux prophètes, et c'est en effet aux prophètes que Justin s'en réfère en la développant. Il résulte donc de cette étude consacrée aux deux rites du Baptême et de l'Eucharistie, que Justin, pour l'essentiel, se borne à reproduire ce qu'on lui a enseigné, quand il est entré dans l'Eglise. Si des éléments helléniques avaient contribué déjà à former ces pratiques et ces doctrines, c'est une tout autre question, que je n'entends pas traiter ici.

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Tel m'apparaîl Justin, avec boe âme généreuse, son esprit droit, s;i science médiocre. Il est né païen, mais dans une contrée ou prédominaient !•• monothéisme juif,

la morale juive: où mil païen ne pouvail lea ignorer, et rester indifférenl à leur endroit. \ étant pas de ceux dont ils pouvaienl choquer et contrarier la nature, il en ,i probablement subi l'influence dés -a jeunesse. Gommenf s'expliquerait-on, s'il en ('-tait autrement, que, lorsqu il se tourna vers la philosophie, il ne lui ait demandé que de nous révéler Dieu, et qu'il ;iil pu la réduire tout entière à deux problèmes, eelui de la monarchie et celui de la providence^ Il s'est alors attaché au platonisme: il l'a étudié avec plus d'ardeur que de méthode; mais il l'a aimé pour toujours; car il y avait trouvé une satisfaction partielle de ses instincts moraux et religieux: il l'avail compris, en effet, comme un théisme qui enseigne la création du monde par un Dieu unique, el qui assure aux bons el aux méchants, dans une autre vie. la rémunération de leurs vertus ou le châtiment de leurs fautes. Le stoïcisme n a peut-être attiré sérieusement son attention que plus lard, et surtout parce qu'il était devenu connue une philosophie d'état. Dans des circonstances que nous connaissons mal.

puisqu'il entre de ia fiction et du symbole dan- le ré. il du

Dialogue, Justin est passé au christianisme. L'attrait qui Be dégage de la ligure du Christ, telle que la présentent les Evangiles, la pureté et l'élévation de la morale chrétienne, le spectacle touchant des églises, la fraternité qui régnait entre leurs membres, leur vie simple, le courage qu'ils montraient en face de la mort, l'ont touché et I ont gag Malgré le témoignage du Dialogue, je crois qu il s'est converti parun mouvement du cœur plutôt que par de lentes démarches intellectuelles. Mais son intelligence aussi avait des besoins, et il a voulu fonder en raison la croyancequi

avait rempli du premier coup le vide de son âme. La

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réalisation des prophéties lui a semblé apporter la preuve irrésistible à laquelle nul esprit sincère ne saurait se dérober.

En entrant dans l'Eglise, Justin avait accepté loyalement les formules d'un Credo qui était déjà, sur tous les points essentiels, celui même que les chrétiens répètent encore aujourd'hui. Mais il ne pouvait se dissimuler que ces formules avaient besoin d'être interprétées. Gomment concilier avec le monothéisme l'existence des deux autres personnes divines? Justin n'a discuté véritablement la difficulté qu'au sujet de la seconde personne, et la solution lui était fournie d'avance par la tradition ecclésiastique, c'est-à-dire par le IVe Evangile. Il a interprété cette tradition à l'aide de certaines théories stoïciennes ou platoniciennes, plutôt parce qu'il y voyait un moyen de se faire mieux entendre des lecteurs païens et parce qu'elles lui étaient familières que parce qu'il continuait à trouver dans ces systèmes l'aliment de sa pensée. En règle générale, après sa conversion, il prend son point de départ dans Y Ecriture , et c'est sur des preuves scripturaircs qu'il fonde d'abord ses dogmes; c'est par des preuves scripturaircs qu'il les éclaircit et les commente.

Mais beaucoup de ces dogmes n'étaient pas pour lui une acquisition nouvelle. Avant de se rallier au christianisme, il admettait déjà l'unité de Dieu, la responsabilité de l'homme, conséquence de son libre arbitre, les sanctions d'outre-tombe. Dira-t-on cependant que le christianisme n'avait plus rien à lui donner d'essentiel? Ce serait une grande erreur, et Justin raisonnait tout autrement. D'abord le christianisme lui donnait la certitude; et pourquoi la philosophie ne lavait-elle pas satisfait? parce qu'elle est la recherche indéfinie. Il lui donnait des révélations plus complètes sur l'essence divine. Il mettait dans ses mains des livres qui éclairaient toute l'histoire du monde depuis les origines. Même en morale, si, en principe, il semble que, pour Justin, l'homme trouve dans sa conscience le guide qui lui est nécessaire et lui suffit, la réalité est tout

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