LES APOLOGISTES GREGE
en relief l'unité du principe divin, du Peu artiste, il ne dépasse guère en cela son droit de polémiste, ou ce que les polémistes prennenl assez communément pour leur droit. De ces concordances, il se préoccupe d'ailleurs beaucoup moins que Justin de chercher une explication : car elles ne l'étonnenl ni ne le troublent. Jamais il n utilise la théorie des emprunts. On peut croire qu'il l'a jugée peu soute-
nable, si l'on ne parvenait pas à faire suivre la \ par
laquelle ces emprunts avaienl passé. « Poètes et philosophes», dit-il au chapitre vu, « ont procédé par conjecture; ils ont été poussés chacun par sa propre âme, Belon la sympathie du souffle de Dieu, à chercher > il étail possible de découvrir et de comprendre la vérité; el ils ont réussi à concevoir, non à trouver l'être; car il- n'onl j >;i daigné apprendre de Dieu lui-même la science relative à Dieu; c'est pourquoi ils ont Ions émis des opinion- différentes sur Dieu, sur la matière, sur les Idées, sur le monde. » En opposant immédiatement à ce perpétuel désaccord des écrivains profanes l'unité et l'évidence de renseignement des prophètes, il réduit à leur véritable valeur les analogies qu'il a constatées d'abord; il marque des limites à la philosophie: mais par l'expression « la sympathie du souffle de Dieu ». il reconnaît, quoique avec moins d'insistance que Justin, une certaine parenté entre la raison humaine et la raison divine. Nulle part il n'a précisé davantage la nature de cette parent»', mais, an chapitre \\m. il a mentionné de nouveau l'effort heureux de quelques philosophes pour parvenir à la vérité. Donc la raison humaine, malgré les contradictions <>ù -<'iil tombés les philosophes, où ils devaient nécessairement tomber, n'est pas radicalement impuissante; car Platon a réussi à « concevoir1 le Dieu éternel qui n'est compréhen-
i. Athénagore emploie i<i (el déjà au chap. vu l'exi Ta:.
Quo signifie I elle? Elle ">• peut BÎgnifier entrevoir, >■<»/> seulement en gros. Cette auance conviendrai! au premier passage, mais non au second, où il esl dit que Platon a pénétre jusqu'au mystère <!<■ la Triuité. La véritable nuance «loit être cherchée dans l'opposition ii>'
ATHENAGORE IOI
sible qu'à la raison et à l'intelligence, et il a énuméré les attributs qui lui conviennent, l'être véritable, l'unité, le bien qui émane de lui, c'est-à-dire la vérité; » même il a pénétré jusqu'au mystère de la Trinité; il a parlé en effet non seulement « du souverain universel, cause et fin de toutes choses ' », mais aussi du second et du troisième principes. Il est vrai que ce même Platon, dans le Timée (\o D-E), donne son adhésion à la croyance traditionnelle en d'autres dieux secondaires; ce sont les démons, selon la classification des êtres divins, qui comprend : i° le Dieu véritable; 2° au-dessous de lui, d'abord les planètes et les astres, ensuite les démons. Mais en cela il n'a fait au peuple qu'une concession apparente, parce qu'il était impossible, pensait-il. de le détromper; la foule accepte les fables sans contrôle. Platon, en réalité, n'ignorait pas qu'il n'est pas moins impossible que les Dieux engendrent ou soient engendrés, puisque tout ce qui nait doit également finir. Nous avons, en tout cas, la preuve qu'il distinguait très nettement le vrai Dieu des dieux secondaires, Pourquoi, en effet, dans le Phèdre (2^6 E), a-t-il, en décrivant l'armée des dieux et des démons, conduite par Zeus, ajouté au nom de Zeus l'épithète pi^aç, le grand2, si ce n'est pour le distinguer de l'autre Zeus, celui qui est né en Crète, le démon? Le grand Zeus au contraire n'est pas un démon; c'est le Zeus céleste qui est sans principe. Ainsi
Trspivor.irai et d'cjpEïv : concevoir par l'intelligence, d'une part; de l'autre, posséder réellement. Le chrétien a trouvé Dieu, le possède, ne se borne pas à le concevoir, parce qu'il entend la parole divine elle-même; l'idée est donc encore ici que le christianisme, — en ce qui concerne le monothéisme, — n'apporte nullement une vérité nouvelle, mais qu'il donne la certitude.
1. On se souvient que Justin avait déjà fait le même usage de ce texte, pris dans la seconde é pitre platonicienne. Il faut noter qu'Athénagore ne fait, de son côté, aucune allusion à une inspiration particulière qui aurait été accordée à Platon, quoique Platon soit allé jusqu'à concevoir une sorte de trinité.
1. Il est infiniment probable qu'Athénagore n'a pas fait cette observation de son cru; qu'il n'a pas de lui-même attribué une signification mystérieuse à l'addition de cette épithète : mais qu'il suit simplement quelque commentateur profane du Phèdre.
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Platon ;i bien connu la vérité; mais il ;i jngé imprudent de la révéler.
Comme Justin, Vthénagore, en tanl qu'il esl |>liil<isophe, esl avant toul an platonicien. La doctrine de Platon sur l'être véritable, qui est immuable, et Bans principi qui s'oppose à la matière changeante, au monde périssable, domaine du devenir, de <•<• qui commence, se transforme cl finit; la doctrine du bien, attribut nécessaire du Dieu suprême, sont toujours présentes à son esprit, et il se les approprie tout naturellement, les jugeant identiques à ce qui constitue déjà, de son temps, l'enseignement chrétien traditionnel. A-l-il été vraiment on platonicien notable, ayant un certain nom dans l'école? en un mot, est-il, comme l'a pensé Zahn, le même ^.thénagore, auquel l'alexandrin Boéthos a dédié un traité sur les expressions difficiles de Platon1? La conjecture peut cire séduisante, mais elle reste une conjecture. Quoi qu'il en soit, on peul admettre que l'auteur de la Supplique connaissait le platonisme un peu mieux que Justin el surtout qu'il l'avait compris nn peu plus finement que lui s. Les citations qu'il a faites des dialogues sont moins fragmentaires el plus exactes. Elles proviennent presque toutes de ceux qui étai< ni le plus connus : Timée, Gorgias, Phèdre: une seule est prise au Politique: une autre à une Epître. Il n'est pas impossible <|u ^.thénagore, au moment <»ù il rédigeait son ouvi les ail transcrites d'un manuel; mais je ne vois vraiment pas pour quelle raison on lui re fuserai 1 ce qu'on ne saurait san- témérité refuser même à Justin; d'avoir lu, dans le texte, quelques-uns au moins des écrits platoniciens.
Quoique Vthénagore paraisse surtout attaché à I \ demie, son attention s'esl aussi tournée vers le Portique. Non- avons vu l'influence du stoïcisme, à peu près nulle d'abord sur I esprit de Justin, devenir plus sensible déjà
i. Photios, Bibliothèque, r55.
Il l'interprète comme un théisme, et, eu quelque mesure ■< comme un probabilisme, ainsi qu'il ressort du chap. khi 11/ ■.-■-••■■ -.:■
ï~r/co. . . .
ATHENAGORE
dans la Deuxième Apologie; nous l'avons vue beaucoup plus marquée chez Taticn, et elle n'est pas négligeable non plus, quand on étudie Athénagore. Nous avons eu déjà l'occasion de constater qu'il ramène assez volontiers à un théisme ce panthéisme qui. du reste, chez Epictète, savait prendre des accents si semblables à l'accent chrétien. Il apprécie particulièrement la théorie stoïcienne de la Providence1, si bien faite en effet pour séduire un chrétien. Quand il parle de la beauté du monde, par laquelle le créateur 2 se révèle à nous, de celle du corps humain, qu'il faut rapporter à Dieu, de la vie conforme à la nature, dont les animaux eux-mêmes nous donnent l'exemple, il laisse transparaître quelques-uns des lieux communs les plus familiers aux moralistes du Portique, et, parfois même, il met à contribution le langage de la psychologie stoïcienne3.
Ajoutons encore ceci : quoiqu'il ne ramène pas constamment sous nos yeux le parallèle entre Socrate et les martyrs chrétiens, et que sa Supplique n'ait pas autant de points de contact avec Y Apologie platonicienne que YApologie de Justin, Athénagore n'omet pas de signaler, à la suite de celui-ci, et certainement en se souvenant de son langage, que les démons poursuivent la Vérité partout où elle se trouve, et que leurs premières victimes ont été les meilleurs des philosophes : Pythagore et trois cents de ses disciples brûlés vifs dans leurs maisons. Heraclite, Démocrite4. Socrate ont succombé, parce qu'ils ont été, en quelque sorte, des précurseurs de la foi. Ainsi donc, quoique Athénagore n'ait pas posé ouvertement et traité formellement, comme l'avait fait Justin, la question des
i. Cf. De Resurrectione, XIX, qui peut ne pas viser uniquement le stoïcisme, mais qui ne l'oublie certainement pas.
■2. Sans doute l'idée est biblique, — Cseli enarrant gloriàm Dei, — mais la forme sous laquelle Athénagore l'exprime trahit manifestement une influence stoïcienne. Cf. particulièrement les chap. m, wi. xxiv, et le commentaire de Geffcken, p. 167, 170. etc.