‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 11 sur 167 · GOROT · texte numérisé non relu

GOROT

— Vous n'êtes donc pas libre-penseur ? lui demandait un jour un de ses clients

— Libre-penseur ! ! libre-penseur ! ! ! Poui* qui me prenezvous ? Pour un peintre en décor (4) ?

Alexandre Dumas (père).

Une de ses plus jolies ripostes est, à mon avis, celle qu'il lança en pleine poitrine au général de X. ,

Entre la j^oire et le fromage, chez un opulent banquier, on discutait l'existence de Dieu.

— Ah çà ! messieurs, dit le général, comment à notre époque s"occupe-t-on encore de pareilles vétilles ? Quant à moi, je ne me ligure pas du tout cet être mystérieux qu'on appelle le bon Dieu.

— Général, répliqua Alexandre Dumas, j'ai chez moi deux chiens de chasse, deux singes et un perroquet, qjii sont attsolument du même avis que vous (5).

(«) Cité par Lamartine, Cours familier de littérature, XXII, x.xviii.

(2) Histoire de dix ans, livre il Alcan .

(5) Souvenirs et jwrtraits de jeunesse, p. 268-269. Dentu.

(4) Saillard, les Hommes célèbres du XIX" siècle, Croyants et convertis^ Tours, Cattier.

(5) H. de Villoraessant, Mémoires d'un journaliste, 1. 11, p. 286. Dentu. Ce moi a été souvent cité ; il n'est pas saus intérêt de le restijtuer à son auteur.

LE CUK.VTEUR 35

Octave Feuillet.

Passer sur cette terre, voir le ciel sur sa t&te, la création tout entière autour de soi, et ne pas se demander jour et nuit le mot de réternelle vérité, ne pas chercher Dieu dans les mystères où il se cache et qui nous euvirouucnt, c'est coupable, c'est honteux et dégradant (i),

Gustave Flaubert.

Dans leur Journal, les Goneourt citent de lui le mot suivant. C'était au milieu d'un diner. Lu conversation vint à tomber sur l'athéisme, et aussitôt,

Lé voilà à dresser d'énormeset pantagruéliques ironies contre les attaqiieiirs de Dieu. Et il narre qu'un individu est mené à la pèche par un ami, qui jette l'épcrvier et retire une pierre sur laquelle est écrit : « Je n'existe pas. Si^né : Dieu. » Et l'ami athé'^ lui dit : Tu vois bien (2) !

Labiche.

Voici comment ses derniers instants sont racontés par M. Henri ]\leilhac, son successeur à l'Académie frauaaise ;

Le mal s'aggravait, cependant. « Il est venu un curé qui me guette, » élisait le malade en souriant. Ce prêtre ne dut pas être mécontent de son paroissien : Labiche estimait que le rôle d'un incrédule, converti par la peur de ses derniers moments, est le plus triste rôle ([ue puisse jouer un honnête homme. Aussi, jamais ne s'était-il montré incrédule, il ne l'était pas d'ailleurs : «Dieu, c'est mon homme », avait-il déclaré un jour, et cette proi'ession de foi, quoique faite dans la langue de Labiche, voulait dire bien des choses (3).

.Jules Lemaitre.

Neipas croire en Ddeu, c'est niar le mystère de la vie et de

4i) Histoire 'k Sibylle C. Lévj".

(2) DeGoncou;*!, Journal, novembre r858. Charpentier. (3j H. Meilhac, Discours de réception à l'Académie française, 4 avril

l'univers, et le mystère des instincts impérieux qui nous font placer le but de la-Vie en dehors de nous-mêmes et plus haut ; c'est nier le plaisir que nous fait cette chose insensée qui est la vertu •- c'est nier le frisson qui nous prend devant « le silence éternel des espaces infinis » ou le gonflement du cœur par les soirs d'automne, et la langueur des désirs indéterminés ; c'est déclarer que tout dans notre destinée et dans les choses est clair comme eau de roche et qu'il n'y a rien, mais rien du tout, à expliquer. Or, c'est cela qui est stupide (1).

MiGHELET.

Je ne puis me passer de Dieu. L'éclipsé momentanée de la haute idée centrale assombrit ce merveilleux monde moderne des sciences et des découvertes. Tout est progrès, tout est force, et tout manque de grandeur. 11 y a, certes, poésie : mais l'ensemble, l'harmonie, le poème, où sont-ils? Je ne les vois pas. Je ne puis me passer de Dieu (2).

Alfred de Musset.

La croyance en Dien est innée en moi (3).

Tout ce qui est bon n'est-il pas saint? Comment ose-t-on touoher à Dieu (4) ?

Eugène Pelletan.

Dieu n'est pas mort, et c'est nous, nous qui mourrions san& lui (5).

Proudhon.

Quel est donc l'athée qui n'a pas dit : mon Dieu ! au chevet de sa mère mourante (6) ?

(1) Les Contemporains, t. ni, J. Richepin. Lecène et Oudin.

(2) Cité par Mgr Bougaud,Z,e Christianisme et les temps présents, t. v, IV, in. Poussielgue.

(3) Lettre à la duchesse de Castries, 1840. Œuvres, Charpentier.

(4) La Confession d'un enfant du siècle, V, vi. Charpentier.

(5) Cité 'pai** M.-de Pressensé comme « les dernières lignes du dernier livre d'Eugène Pelletan. » Sénat, 23 février 1885.

(6) De la Justice dans la Résolution et dans l'Eglise. Cité par M. AUou, Sénat, 5 décembre 1882.

LE CllLATEUa 37

Edgar Quinet.

Un peuple qui perdrait l'idée de Dieu perdrait tout idéal.. Je ne sais pas pourquoi il continuerait sa marche.

Henri Rabussox.

Extrait de son roman Un homme d'aujourd'hui (i). Julien d'Estreville parle de se tuer. Lemègre, un vieil ami, l'en dissuade ;

— Tu te tueras ?

— On ne sait pas.

— Allons, allons, tu es fou !... Maïs non. Tu ne te tueras point. Tu n'es pas assez sur qu'il n'y ait rien de l'autre eùté de la mort pour faire le dernier pas en d'aussi mauvaises conditions.

— Ah ! oui, fit dEstreville en ricanant, tu es spiritualiste,. toi, tu es de ces bons gobeurs... Mais c'est le vieux jeu, ça, mon cher ; nous autres...

— Oh ! vous autres, vous autres, vous n'êtes rien du tout. L'athéisme est une opinion, — quand ce n'est pas un hoquet d'ivï-ogne, — la plus carrée, la plus hardie, la plus radicale de toutes... Et je vous défie bien d'en avoir une, une de cette envergure, du moins. Il n'y a peut-être pas un homme de ce temps-ci qui pût refaire, avec franchise et conviction, le serment de Cabanis : « Je jure que Dieu n'existe pas (2) ! » Il faudrait, tout ensemble, plus de résolution et moins de science que vous n'en

(i) Chapitre xvii. C. Lévy.

(21 Ce serment fut pronc .l L eo 1798, dans une séance de l'Institut. Bernardin de Saint-Pierre ayant déclaré ses principes religieux, « un cri de fureur s'éleva de toutes les parties de la salle. Les uns le persiflaient en lui demandant où il avait vu Div'^u et quelle figure il avait; les autres s'indignaient de sa crédulité ; les plus calmes lui aJi'cssaieiit des paroles méprisantes. Des plaisanteries on eu vint aux insultes : on outrageait sa vieillesse ; on le menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il cherchait à placer un mot; on refusait do; l'entendrfe, et l'idéologue Cabanis, emporté par la colère, s'écria : Je jure qu'il n'y a pas de Dieu, et je demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte . Bernardin uo i?aint-Fierre n'en veut pas entendre davan-

.'ÎS APOLOGISTES LAÏQUES

avez. Depuis le commencement du siècle, tous tant que nous sommes, nous avons appris pas mal de choses qui, à défaut d'une foi précise, imposent généralement une réserve prudente. Ceux qui n'ont pas trouvé Dieu le cherclient ou l'attendent ; on ne le nie plus guère, hors des cabarets. Qu'il se montre, dit-on, qu'il se révèle! On ne dit plus : « Il n'y a rien. « Les hommes de savoir se méfient de lui sans y croire ; ils ne veulent plus risquer de se compromettre : si quelqu'un allait le découvrir, un beau jour, au fond de quelque creuset ou de quelque alambic, sous les espèces d'un phénomène imprévu !... Donc, tu ne te tueras point,... tant que tu raisonneras. Et c'est bien le cas de dire : Grâce à Dieu!

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