‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 130 sur 167 · PAUL · texte numérisé non relu

PAUL

Mais où prends-tu que moi... ?

FORESTIER

Parbleu ! c'est bien obscur !

Je ne sais pas comment tu vis, mais j'en suis sur: Je n'ai qu'à consulter ici la moindre toile Pour que ton existence à mes yeux se dévoil»

(i) Dalila, i. C. Lévy.

DEVOIRS DE l'homme EXVERS LUI-MÊME 44?

Lorsque l'on voit Sarnson tondu, qu'est-il besoin D'en demander plus long? Dalila n'est pas loin.

Eniile Augier (i).

Ainsi toutes les facultés de l'àme, volonté, cœur, intelligence, ont à souffrir du vice, et les plaisirs mauvais Fatiguent, sans les émouvoir, Les âmes, ces grandes servantes De la justice et du devoir.

Victor Hugo (a).

« « Comme l'àme, le corps cherche le plaisir dans le péché, et comme l'àme il y trouve la douleur :

J'ai vu, dit un auteur contemporain, et le souvenir mVnsera toujours présent, j'ai vu, de ces malheureuses victimes d'une passion dévorante olï'rir à la fleur de 1 âge la dégoûtante image d'une complète décrépitude : le front chauve, les joues hâves et creuses..., le corps chancelant et comme courbé sous le poids du vice, épuisé de vie, de pensées..., déjà hideusement en proie à la dissolution; à leur aspect on croyait entendre le pas du fossoyeur se hâtant de venir enlever le cadavre (3).

En veut-on un exemple? Il est terrible, et nous avons hésité avant de le citer ici. Mais il est des plaies qu'ilTaut savoir regarder en face. Les Goncourt ont vu, à son agonie, un des chantres, un des princes de ce qu'on est convenu d'appeler la bohème, et voici les détails qu'ils relatent au sujet de cette mort.

M*** est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre est venue avec les poils. .

Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Ecriture, d'un châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de l'àme, et qui fait qu'à qua-

(i) Taul Forestier^ I, ii. C. Léry.

(a) La l^fje-mck des siècles, t. iv, Rupture avec ce qui amoindrit. Hetzel.

(3) Cité par la Tribune sacrée, 2* année, p. 6oq.

rante-deux ans un homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et ne se plaignant que de l'odeur de viande pouri-ie qui est dans sa chambre — et qu'il ignore être la sienne.

E. et J. de Goncourt (i).

Vice odieux ! que de victimes il a faites ! Rappelons-nous qu'il est à tous égards l'abaissement de l'homme; n'oublions pas que

Derrière ces bonheurs changeants Se dressent de pâles vieillesses Qui menacent les jeunes gens ;

Victor Hugo (2) .

N'oublions pas surtout que derrière ces pâles vieillesses

se cache le regard de Dieu, qui promet de se faire voir un

jour à ceux qui auront le cœur pur, mais qui a déclaré que

le ciel n'est pas fait pour les libertins.

III, Moyens dejiiir le Vice. S'il est un mal contre lequel

il faut se tenir en garde, c'est bien celui qui nous occupe.

Lorsqu'il s'agit d'autres tentations, il est bon souvent de

tenir tète au tentateur; mais ici, il n'y a pas à discuter avec

lui, il faut le fuir : qui s'attarde est perdu. C'est bien en ce

cas surtout qu'il faut dire :

La seule force humaine est d'avoir peur de soi !

Edmond Haraucourt (3).

Nous allons passer en revue les diverses formes sous lesquelles la tentation se présente, les ruses variées sous lesquelles elle se déguise, et en signaler le danger souvent prochain.

Vi) journal, 18 janvier 186 r. Charpentier.

(2) La Légende des siècles, t. iv, Rupture avec ce qui amoindrit. Hetzel.

(3) L'âme nue, le Buste. Charpentier.

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Le premier péril est en iioiis-mèines, ou plutôt c'est iious-mèmes : notre ànie, d'abord, avec son penclK4nt au mal^ sa curiosité immodérée, son désir de tout savoir et son imagination maladive :

L'esprit peut subir des invasions. L'âme a ses vandales, les mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu.

Victor Hugo (i).

Pour résister aux tentations, le corps lui aussi a besoin d'énergie. Or c'est l'affaiblir, à ce point de vue, que le traiter avec'une délicatesse excessive. Un homme sobre et tempérant aura certainement contre le vice une plus grande force de résistance que celui qui est l'esclave de son corps. Victor Hugo le montre en une page énergique qu'on nous permettra de citer, malgré quelques expressions faites pour dé- [ laire aux délicats.

I^e serpent est dans l'homme, c'est l'intestin. Il tente, trahit et punit... Le ventre étant le centre de la matière est notre satisfaction et notre danger; il contient l'appétit, la satiété et la pourriture... La bête est dans l'homme. Le ventre est essentiellement cette bête. La dégradation semble être sa Ici. .. Le ventre est pour l'humanité un poids redoutable ; il rompt à chaque instant l'équilibre entre l'âme et le corps. Il emplit l'histoire. Il est responsable de presque tous les crimes. Il est Foutre des vices... L'appétit débauche l'intelligence. Volupté l'emplace volonté... Plus rien, ni dignité, ni pudeur, ni honneur, ni vertu, ni esprit ; la jouissance animale toute crue, l'impureté toute pure... Rien ne surnage de la grande créature souveraine habitée par l'âme ; qu'on nous passe le mot, le ventre mange l'homme... Cette réduction de Ihomme à la bête humaine est ime grande misère.

Victor Hugo (2).

Ce mal va en augmentant, et les rajjinements de la civi'

(i) L'Homme qui rit, II, iv, i. Hetzel. (2) William Shakspeare, I, 11, xù'., Hetzel.

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lisation ne sont sou\"ent que les railinements de l'intempérance. ^< Le premier siècle, 'dit Dante, fut aussi beau <[ue l'or: avec là faim les glands étaient savoureux, avec là soifi les ruisseaux étaient un nectar (i). » Aujourd'hui il s'agit bien d'autre chose, et l'estomac est un des premiers maîtres que l'homme tient à servir :

Que de jeunes gens ne vont dans le monde que pour le buffet! C'est peu idéal, mais c'est la vérité.

D'alq '2).

Au restaurant, Edmond de Goncourt a assisté au repas d'une famille, appartenant à un pays où la table est un-hieuble estimé ; voici les réflexions que lui a inspirées ce spectacle :

Le bonheur de la raangeaille chez les A***, a quelque chose de matériellement dégoûtant, qu on ne trouve chez aucun autre peuple civilisé. Toute leur cervelle, pendant le manger, appartient à la mastication et à la déglutition. Les hommes faits ont de petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses femmes rayonnent dans un abrutissement ébriolé,~ et Ion vW les garçonnets et boys sourire amoureusement à la viande. C'est chez tous, hommes, femmes et enfants, un gaudissement besdal, une réplétion muette, stupidement extatique,

E. de Concourt (3).

Que dire lorsqu'à un pareil amour du manger vient s'ajouter celui de la boisson? Et que devient alors la dignité humaine?

Entre l'âme et les sens, la sagesse infi de

A de son doigt divin établi l'harmonie.

Ta larespecceras, l'ivresse la détruit.

Quand la raison s'éteint, ton âme est dans la nuît|

Dieu ne se réfléchit (jue dans un cœur limpide ;

Qui ternit le miroir, par l ame est suicide ! , Lamartine (4).

(1) Le Purgiafotre, XXII.

(2) A travers la vie, p. 262. Ollendorff.

(3) Journal, i"^' mai 1875. Charpentier.

^4) La Chute d'un ange, S" vision. Hachette, Jouvet,

PKvoTRs nK l'hoivime envers lui-même 45:

La BruyCTe a écrit : « Si nous entendions dire des orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tcîe, leur l'ait perdre la raison, et les fait vomir, nous dirions : Gela est bien barbare (i) .» Voilà pourtant ce don* nous sommes les témoins. Et il s'est trouvé de prétendus philosophes pour essayer la justification de tels excès (2) ! Cette entreprise ne peut tourner qu'à la honte de ses auteurs, et l'ivresse restera toujours un vice dégra. dant, rabaissant l'homme au niveau delà brute, et le livrant pieds et poings liés aux assauts du démon de l'impureté.

C'est pour nous rappeler la nécessité de modérer nos ap petits matériels que l'Eglise a institué l'abstinence de chaque semaine et le jeune de certains jours de l'année. En même temps, elle nous mettait à môme de satisfaire au pré cepte de la pénitence, et, qui plus est, il s'est trouvé que cette loi, faite pour le bien de Fàme, tournait à l'avantage du corps.

Ma mère était convainc le, et j'ai comme elle ce t? conviction,, que tuer les animaux pour se nourrir de leur chair et de leur sang est une des infirmités de la cond tion humaine ; que c'est une de ces malédictions jetées sur l'homme, s )it par sa chute, soit par l'endurcissement de sa propre perversité... El.e croyait et je le crois aussi, que cette n urriture, bien plus succulente et bien plus énergique en apparence, contient en soi des principes irritants et putrides qu aigrissent le sang et abrègent les jours de l'honmie. Elle citait, à lappui de ces idées d'abstinence,... les populations laborieuses de nos campagies, qui travaillent le plus, qui vivent le p. us innocemment et les plus

(i) Caractères, xii.

(2) Voici ce que Renan a osé écrire : « Il faut que les masses s'amusent. . . Les sociétés de tempérance reposent sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu. . . Au lieu de supprimer Tivressc, pour ceux qui en ont besoin, ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre louce, aimable,- accompagnée de sentiments moraux'? Il y a tantd'homin'^s pour lesquels l'heure de l'ivresse est le moment où ils sont les inei.leurs. » Journal des Débals, 7 octobre 1884. Est-ce pour de tels enseignements qu'on a lait à cet homme des funérailles nationales?

4 a APOLOGISTES LAÏQUES

longs j )ur; , et qui ne mangent pas de viande dix fois dans leur vie,

Lamartine (i).

Souvent il m'est arrivé de songer avec admiration et même avec reconnaissance à cette loi saluiaire qui oppose des abstinences légales et p 'riodiques à l'action destructive que l'intempérance exerce continuellement sur nos organes, et ( ui empêche au moins cette force de devenir accélératrice, en l'obligeant àrecommencertoujours. Jamais on n'imagina rien de plus sage, même sous le rapport de la simple hygiène ; jamais ou n'accorda mieux l'avantage temporel de rhomme avec ses intérêts et ses besoins d'un ordre supérieur.

Joseph DE Maistre (2).

Tels sont les bienfaits d'une loi que les hommes ont tant de peine à observer, et à cause de laquelle, il faut le dire en rougissant, tant de défections ont eu lieu dans les rangs chrétiens ; car, dit Louis Yeuillot,

Les hommes avalent bien des choses, pourvu quelles soient

assaisonnées au gras.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des ennemis du dedans : il en est d'autres au dehors, qui conspirent à notre perte, et auxquels il faut fermer les portes de notre àme, c"est-àdire les sens. Veillons surtout sur l'ouïe et sur la vue. Les propos que nous entendons peuvent avoir sur nous une grande influence, et voilà pourquoi nous devons être prudents dans le choix de nos amis et de nos compagnons habituels:

Avec les petits, on fait des actions petites; — avec les grands,

le petit lui-même devient gi and.

Gcethe (3).

(i) Confidences, IV, vni. Hachette, Jouvet. (2) Les soirées de Saint-Pétersbourg, i. \ô) Faust, u* partie, acte u.

DEVOIRS DE l'homme ENVERS LUI-MÊME 4 3

Tout est piège à la vertu, et par l'ouïe nous po ivons eueore être surpris d'autre niauière. Il n'est pas jusqu'à la musique qui ne puisse ètro une eause de tentation. Sans doute, la belle et saine musique est une bonne chose, et l'Eglise le prouve en en taisant usage dans son culte. Musset parle quelque part de l'harmonie,

Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint du ciel,

Et une grande chrétienne a pu écrire :

La musique est ce qui me fait le plus croire au ciel.

AlexauJrine de la Ferronnavs (i).

Mais il est une musique destinée à parler aux sens plus qu'à l'àme, dont l'effet peut être funeste, et dont on doit se défier.

Nous ne dirons rien de l'effet de la musique dans l'âme : la parole en a de plus précis; ma-, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant. La gamme des sons, paz'courue par des voix mélodieuses ou par des instruments habilement touchés, fait en un clin dœil parcourir à l'àme toute la gamme des seatiments, depuis la langueur jusqu'aux larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu'à la fureur. La consonance de toutes les passions qui dorment muettes sur nos fibres humaines s'év'eule à la consonnance des notes qui vibrent dans la'< jix ou sous l'archet de l'instrument. L'àme devient l'écho sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines natures prédisposées à l'effet de la musique que ces natures doivent se sevrer sévèrement de cj plaisir, qui dépasse leur puissance de sentir, afin de conserver l'équilibre de leur raison et l'empire sur leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrétienne commandée à quelques organisations trop musicales.

... Quant au plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, l'institution moderne du drame musical ou de l'opéra composé par des musiciens de génie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde de nos jours, et chanté p^r les Malibran, les hommes n'inventèrent jamais une elféminatioE

(i) Cité par Madame Cravcû, Récit d'une sœur, t. ii, p. 24. Perria.

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et une cori^iption plus délicieuses, mais plus dangereuses, de ia virilité des âmes.

Lamartine (i).

Plus encore que les oreilles, les yeux ont besoin de surveillance :

Pour troubler une vie, il suffit d'un regard...

La curiosité qu'a l'esprit de la vierge

Fait une plaie au cœur de la femme, plus tard.

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