V. Hugo (a
On expose aux yeux de tous, dans les rues, dans Ic^jar- -dins puijli^s, des dessins, des tableaux, des statues, qui sont des provocations au mal, et que l'on décore du titre menteur d'œuvre d'art :
Décréter que l'incontinence aura nom puissance, et la brutalité hardiesse;... imaginer dans l'odieux, solenniser l'obscène, marivauder avec l'immonde, aller dans cette voie plus loin que le dégoût ; atrophier ainsi, par la fréquentation de toutes les grossièretés, par l'habitude de toutes les laideurs, cette délicacatesse qui est, en nous, une forme de la fierté ; changer la vieille devise : « Toujours plus haut ! » pour cette autre : « Toujours plus bas !... » à faire ces choses, en vérité, on n'est pas le révolutionnaire de l'art, on n'en est que l'insurgé.
Edouard Pailleron (3).
C'est devant de pareilles œuvres qu'il est bon de se rappeler la maxime du poète :
Les yeux les plus beaux qui soient sur la terre Sont les yeux baissés (4).
(i) Cours familier de littérature, XXIX, iv. Hachette, Jouvet. (2) LcfUnijons et les ombres, iv. Hetzel.
(5) Discours de réception à r Académie française, 9.7 janvier 1884. (4) Cité par le Polybiblion, i885.
DEVOIRS DE l'homme EXVERS LUI-MÊME ^'iO
De toutes les curiosités du regard, la curiosité du livre est celle qui fait le plus de victimes. C'est la soii* de connaître qui perdit nos premiers parents : elle perd une foule de leurs descendants. On veut apprendre, on clierche dans les livres, au hasard, ou sur la foi d'un titre alléchant : hélas ! que trouve-tron ? cet aveu va nous le dire :
Le moment où cet Eden (une bibliothèque) me fut ouvert, où je pus à mon gré éteudi'e la main sur tous ces fruits mûrs, verts Ou corrompus, de 1 arbre de la science, me donna le vertige. Je me crus introduit dans le trésor de l'esprit humain. Hélas 1 hélas 1 combien ce trésor véritable est vite épuisé ! et combien de pierres fausses tombèrent peu à peu sous mes mains aA'ec désenchantement et avec dégoût, à la place des merveilles que j'espérais y trouver I
Lamartine (i).
Et qu'était ce mal au temps où Lamartine était jeune, en comparaison de ce qu'il est aujourd'liui ! Partout pullulent des romans pervers, « prétendues images d'un inonde qui, s'il est tel qu'on le dit, ne vaut pas la peine d'être représenté (2),» et
La littérature tend à devenir une sorte de Cour des miracles, une étrange exhil)ition d'infirmités et de plaies, d'autant plus goûtées qu'elles sont plus dégoûtantes.
Gustave Droz (3).
Devant un tel débordement, il faut que tous redoublent de prudence : soyez prudents pour vous-mêmes, soyez-le plus encore pour vos tils et vos lilles :
Un livre peut décider de la vie d'un enfant
P. Gerfaut (4).
O pauvre fille d'Eve ! ô pauvre jeune esprit !.., Hélas 1 si ta main cliaste ouvrait ce livre infâme, Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme
(ij. Confidences, VI, v. Hachette, Jouvet.
(2) K. Henan, Rêiionse au discours de réception de M. Cherbuliez a l'Académie française, •>5 mai 1882.
(5) Tristesses et sourires, xix. Ollendoçff.
(4) Pensées d'un sceptique, p. Sg. OUendoriT
456 APOT.OCISTES LAÏQUES
C(» soir tu pencherais ton front triste et boudeur Pour voir passer au loin dans quelque verte aller Les chars étincelants à la roue étoilée, Et demain tu rirais de la sainte pudeur 1 Ton lit, troublé la nuit de visions étranj^es, Ferait fuir le sommeil, le plus craintif des anges* Tu ne dormirais plus, tu ne chanterais plus ; Et ton esprit, tombé dans l'océan des rêves, Irait, déraciné comme l'herbe des grèves, Du plaisir à l'opprobre et du flux au reflux 1
Victor Hugo (i).
Si nous devons éviter de porter nos regards sur ce qui pourrait blesser notre âme, nous devons aussi, et par une conséquence naturelle, prendre garde d'attirer les yeux sur nous en fournissant aux autres une occasion de péché. Cet avis s'adresse aux femmes plus qu'aux hommes, et a pour objet la modestie dans la toilette et le maintien.
Sans doute, il est des convenances sociales auxquelles on ne peut guère se soustraire, et « il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter (2). » Mais est-il nécessaire de la suivre dans tous ses chmgements, dans toutes ses nuances, dans chacun de ses caprices? Et Dieu sait si elle en a! « C'est drôle, » dit une héroïne d'Alexandre Dumas en se regardant dans une glace,
C'est drôle, les chapeaux d'homme, ça ne va bien qu'aux femmes.
Alexandre Dumas fils (3),
Voilà bien la mode, avec ses lois aussi futiles qu'impératives. Et elle réglera tout, elle voudra tout régenter : grâce à elle, on s'emprisonnera le corps jusqu'à ce que
(f) Le& Hayons et les ombres, iv. Hetzel,
(2) La Bruyère, Caractères,
(3) Denise, I; v. C. Lévy.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS LUI-MÊME 4^7
mort s'ensuive (i) ; — « ou oruerason front d'une che^velure étrangère et on couvrira sa tète de la dépouille des morts : si elle a'^appartenu à des scélérats... n'importe (2) ! » — on se fardera le visage de ces enduits de couleur variée qui inspiraient à Emile Augier cette exclamation piquante :
Pauvre baron ! il pourrait s'écrier connue le Gorrège : t Et moi aussi, je suis peintre (3) !
Enlin, on s'habillera de manière à justifier ce mot ironique :
Les femmes n'ont jamais froid qu'en robe montante.
P. Gerfaut (4).
Et pourquoi toutes ces recherches ? pourquoi tous ces raffinements? Molière l'avait dit :
Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement (5).
Soyez donc modestes, et vous le serez si au fond de l'àme vos intentions sont pures :
Le repos va du cœur au visage,
a dit Victor Hugo (6) ; et c'est une femme qui a signé cette devise :
La modestie est le plus bel ornement de la beauté, — et aussi de la laideur.
H. Gréville (7).
fi) P. Véron dit plaisamment : « Il n'y a pas que Jonas qui ait été victime de la baleine. » Carnaval du dictionnaire. C. Lévy. (2) Sliakspeare, Timon d'Athènes, IV, ni. (5) La Pierre de touche, III, v. C. Lévy. (4) Pensfitis d'un sceptique, p. 8. Ollendorff. (5) Tartuffe, l,i.
(G) Les Rayons et les ombres, IV, ix. Hetzel. (7) La Fille de Uosia, p. 55. l'ioa et iNuurri
Il est des endroits où des pièges plus nombreux sort tendus à la vertu, et nous voulons en signaler deux : If^ théâtre et, le bal.
Le, théâtre, aujourd'hui surtout, est particulièrement dangereux pour l'àmc :
...Leurs pièces de théâtre, que j'ai voulu entrevoir, ressemblent maintenant à des combats de taureaux : ce ne sont qu'assassinats, réalités sanglantes, basses infamies, brutalités ignobles, et il la façon avide dont les spectateurs dégustent ces horreurs, il est clair qu'ils sont mûrs pour les plaisirs du cirque.
Gustave Droz (i).
Ce ne sont aujourd'hui qu'absurdes bacchanales ; Farces au masque impur sur des planches banales ;
Vaudevilles qui font, corrupteurs des épouses, Un ridicule impie à l'affront des maris;
Parades à décors dont les fables sans art N'esquivent le sifflet qu'en soûlant le regard ; Covips d'archet polissons sur la lyre d'Homère, . Et tous les jeux maudits d'un amour éphémère Qui va se dégradant du caprice au métier : Voilà ce qui ravit un peuple tout entier.
Sully-Prudhomme (a).
Pourquoi nous étonner, après cela, que les auteurs dramatiques eux-mêmes éloignent du théâtre les âmes pures et faibles qui y trouveraient le péché et la mort ?
Les jeunes ilUes..., nous ne les convions jamais. Il n'y a pas
de contrat possible entre nous et ces âmes délicates qui n'ont
d'exemples et de leçons à recevoir que de leur famille ou de
leuri'elitîion... En un mot. Messieurs, et c'est un homme.de
théâtre qui vous parle, il ne faut jamais nous amener les jeunes
filles.
Alexandre Dlmas fils 3).
(1) Tristesses et sourires, vi. OllenaorfT.
(2) Les Solitudes, le Peuple s'amuse. Lemerre.
(3) Discours de réception à l'Académie française, H février 1875.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS LUI-MÊME 4^9
L'homme est l'être le plus beau, Le seul dont l'âme espère et se dise immortelle, Le seul qui lève sa semelle A la hauteur de son cerveau !
Sully-Prudhomme (i).
Ainsi le poète condamne ce plaisir incompréhensible chez une eivatm^e appelée à de si hautes destinées, et qui s'y prépaie... en dansant! Si encore le bal n'était qu'un jeu s:ius! esprit! mais c'est un jeu plein de dangers . toilettes ([ue la modestie n'a pas inspirées; compagnie souvent mêlée, toujours légère; excitation de l'àme et du corps par l'éclat des lumières et l'entraînement de la danse ; que peut-il sortir de bon de tout cela? On y ajoute encore le masque, qui permet de dire ou d'entendre quoi que ce soit sans être obligé de rougir :
Singulier passe-temps que ce plaisir banal!
Déguiser son visage et sa voix, — pourquoi faire?
Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.
S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher?
Alfred de Musset (2).
Et ce plaisir est si essentiel dans la vie, qu'on a hâte de l'apprendre à l'âge le plus tendre, et qu'on a inventé les bals d'enfants.
Ces bals, dit-on, sont lui charmant spectacle. Oui, pour les yeux. Mais quelle triste chose, si l'on écoute les murmures de la raison ! De petites filles de huit ans s'exercent au minaudage et à la coquetterie ; elles sont habiles déjà dans l'art du sourire, des poses, des 'attitudes, des inflexions musicales de la^voix. Les petits garçons prennent des tournures et des physionomies variées, selon les indications maternelles : les uns ont la mine cavalière ou impoitante ou pensive ; les autres pratiquent la mutinerie ou la mélancoÏÏe, ce qui leur va niieux. Les mamans sont là, radieuses. C'est fort laid. On devine que les personnages du bal en miniatm*eont été défleuris de leur simplicité gracieuse
(i) Stances et poèmes, Au bal. Lemerre. (2) Louison, II, XIV. OEuvres. Charpentier.
46o APOLOGISTES LAÏQUES
et naïve, dès le berceau. L'impression dune personne raisonnable, téinoin d'une de ces fêtes dites de l'innocence, était que l'on éprouve un violent désir de fouetter à tort et à travers toute
la marmaille'
Louis Veuillot (i).
Le bal est-il ua vrai plaisir? pour notre part, nous n'en savons rien, et ce que nous avons lu nous porterait à en douter (2). Quoi qu'il en soit, en voyant les dangers que ce plaisir amène, nous ne pouvons que dire avec Victor Hugo : Vous feriez mieux
De songer aux enf.mts qui sont sans pain dans l'ombre, De rendre un paradis au pauvre impie et sombre, Que d'allumer un lustre et de tenir la nuit Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit.
Victor Hugo (3).
Ces réflexions sur le vice défendu par le sixième commandement de Dieu terminent l'examen des devoirs de l'homme envers lui-même, et l'étude de la Morale que nous avons entreprise à la lumière de la foi religieuse et en empruntant le langage des écrivains du siècle.
Observons ces devoirs, simplement et courageusement. Si une tentation arrive, chassons-la. Si une chute survient, relevons-nous sans tarder. ^Marchons toujours les yeux fixés vers le but final. C'est ainsi que,
Tant bien que mal, on arrive au ciel.
— Quand on sait le chemin?
— Oh! mon Dieu, c'est en face, il suffit d'aller tout droit.
Gustave Droz (4).
(i) L'Univers, 28 décembre i858.
(2) « Tout ce monde qui se trémousse là est d'une tristesse mortelle. Il crie pour ne pas s'entendre bâiller. N'importe. Cliacua se dit, en se tordant aux sons de l'orchestre : « Ah ! comme je m'amuse ! mon Dieu ! comme je m'amuse !... iViais je voudrais bien être chez moi ! » E. d'Hervilh , L'Homme jaune. C. Lévy. — « Au bal. Quelqu'un qui s'amuse à un voisin-: Savez-vous si on va jusqu'au cimetière ? » Ch. Joliet, Mille nouvelles à la main, Marpon et Flammarion.
(3) les Chants du Crépuscule, vi. Hetzel.
(4) Tristesses et sourires, 11, OUendorff.