CHAPITRE I
§ I. Motifs du culte public
Dieu, en voulant un culte public, n'a pas eu seulement en vue sa propre gloire : il a demandé aux liom.iirs une chose qui leur était naturelle et devait leur être bien utile.
Dieu a voulu, et c'est la beauté de notre nature, que toutes les fois que nous avons quelque chose de bien à dire ou à faire, nous ayons besoin de mettre notre croyance ou notre conduite en commun. J'ai compris une vérité, et cette vérité m'écrase de son poids si je ne la partage pas avec mon prochain. Je cherche la vertu, mais je périrai à l'œuvre si personne, dans le duel de la vie, ne veut être mon témoin. Ah ! loin de là, par je^ne sais quelle admirable loi de solidarité, Ihomme doit vivre à chaque instant en présence de l'homme : chacun de nous sert de complément à un autre.
Eugène Pelletax (i).
Quand donc la loi religieuse ordonne aux hommes de se réunir pour rendre à Dieu des honneurs publics, ils ne peuvent s'étonner, ayant déjà trouvé cette loi inscrite au fond de leur cœur.
Non-seulement ils offrent par là au Créateur un culte
(i) Les Droits de l'Homme. Pagnerre,
LE Cl' TK PUBLIC
plus complet, mais ils se rendent service les uns aux autres, en s'éditiant mutuellement sous le regard de Dieu :
Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix ; Non pas que cette voix, par le nombre g-rossie, Aille frapper plus fort son oreille endurcie... Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple, Que l'adoration de tous brille en chacun. Que vous fondiez en Dieu vos âmes en commun, Et que celui dont l'œil goûte mieux ses merveilles, Et dont plus de parfum embaume les corbeilles. Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents La paille de son feu pour allumer l'encens !
Lamartine (il.
C'est ainsi que, la publicité étant pour chacun un encou ragement et un soutien,
Le culte est à l'àme humaine ce que le serment esta la parole, un lien x)lus étroit pour retenir plus fortement l'homme, sans cesse emporté par la mobilité de la vie, à la loi morale et à la foi jurée.
E. Pelletan (2).
Ces théories sont vérifiées par l'expérience, et ceux qui rendent à Dieu le meilleur culte public sont ceux qui déjà l'aiment et le prient au fond du cœur.
Louis Veuillot fit un jour à ce sujet une expérience intéressante :
Au Golisée ! Il passa un petit boui^geois de Rome, de ceux qui ont une boutique et qui font leurs affaires ; il ôta son chapeau et fit le signe de la croix : la foi est vivante. — Un bourgeois plus riche : il se contenta de saluer : la foi n'est pas morte. — Un orfèvre du Corso : ni signe de croix, ni salut. Je m'y attendais ; car celui-ci parle plusieurs langues. — Une hande d'Anglais avec leiu's Anglaises : ils ne virent ni la croix, ni le monument, ni nulle chose ; ils lurent l'article du Golisée, donne"
(i) La Chute d'un ange, 8* visiOQ. Hacheue, Jouvet. (2) Loco cil.
ArO.'J6!ST¥5 LAÎyUKS. 3o
rent un coup de crayc n sur la page, cueillirent un brin d'herbe, et s'en allèrent mornes comme ils étaient venus. — Un homme de la cam'apgne : il se découvrit et baisa la croix. — Une Icïnme du peuple et ses deux petites-lilles : elles fléchirent le geuou et baisèrent la croix.
Louis Veuillot (i).
8 II. — Liieu du culte publia
Dieu est partout : mais il est des lieux qui sont spécialement sa demeure et où sa grâce se fait sentir davantage : ce sont les églises. Pour élever ces maisons de Dieu, les hommes ont réuni tout ce que leur foi suggérait à leur intelligence, et on peut appliquer à une foule de temples ce qui a été dit de la cathédrale de Séville :
\S église serait digne du Dieu auquel elle est élevée, si ce Dieu
n'était celui du ciel.
Vicomte Walsh (2).
Tout, dans l'église, se réunit pour faire penser à Dieu : elle s'élève au-dessus des demeures hmnaines, comme la prière au-dessus de la terre pour aller chercher le ciel :
n y avait une grande pensée dans cet usage de nos devanciers, de donner à leurs monuments religieux une élévation qui dominât tous les autres monmnents de leurs villes. C'était établir, dans le paysage comme dans le monde moral, la pensée de Dieu au-dessus de tout.
Vicomte Walsh (3).
Par l'ombre qui l'enveloppe et le calme qui y règne, elle devient
Limage du séjour par Dieu même habité, Où tout est profondeur, mystère, éternité (4).
(i) Le Parfum de Rome, u. Palmé.
(2) Lettres ven'^éennes, lvi.
(3) Ibid. XXV, -
(4) Lamartine, Jocelyn, février 1793. Hachette, Jouvet.
O ténèbres du sanctuaire.
L'œil religieux vous préfère Au bois par la brise agité ; Rien ne change votre feuillage :
Votre ombre immobile est limage De l'immobile éternité !
Lamartine (i).
Quelles inventions l'Eglise n'a-t-elle pas multipliées pour nous rappeler en ce lieu la présence du divin maître ! Dès le seuil du temple, l'eau béni.e nous attend, et nous aide à dissiper les pensées frivoles ou mauvaises, pour ne nous faire souvenir que de Dieu :
Un bénitier dans sa coquille ronde Garde un peu de cette eau que fuit l'esprit immonde, Et j'y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt, Dirai-je mieux, disant que la prière y boit Au moment de partir pour la divine plage, Comme je l'ai vu faire aux oiseaux de passage? N'importe. Mais je sens, quand le front lourd et chaud A porté, dans le jour, ([uelque rêve trop haut, Quand j'ai laissé sur lui se poser d'aventure De ces pensers au front laissant une brûlure, Je sens, dis-je, le soir, qu'en y portant la main Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien.
Maurice de Guérin (2)|
Plus loin,
Au fond du sanctuaire, un feu flottant qui luit Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit;
C'est encore un rappel à la présence de Dieu, de Jésus- Christ sous les voiles eucharistiques. Et en même temps
(i) Harmonies poéliques, I, viii. Hachette, Jouvet. Voir toute cette pièce, (2) Journal, p. 409. Lecoffre.
(5) Jocelyn, février 1795. Hachette, Jomet,^\oiv Harmonies poétiques, La Lampe du temple.
quj l'huile et la cire se consument, les fleurs répandent leur parfum, symbolisant à leur tour la prière et la cJiarité des fidèles:
Les fleurs, ces prières écloses.
Semblent prier powr nous dans ces maisons du ciel. Quand l'homme a déposé sur les degrés du temple Ce faisceau de parfum, ce symbole d'honneur. Dans un muet espoir son regard le contemple; Il croit ce don du ciel acceptable au Seigneur. Il regarde la fleur dans l'urne déposée Exhaler lentement son âme au pied des dieux, Et la brise qui boit ses gouttes de rosée Lui parait une main qui vient sécher ses yeux.
Lamartine (i).
Enfin, sur les murs, dans les niches, sur les vitraux, partout des images de saints, semblant présider à l'assemblée des chrétiens et rendre leurs prières plus agréables au Seigneur:
Que j'aime à voir dans les vesprées
Empourprées, Jaillir en veines diaprées Les rosaces d'or des couvents !
Oh! quejaime, aux voûtes gothiques
Des portiques. Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants !
Alfred de Musset (2).
L'église n'est pas seulement la maison de Dieu, elle est aussi la maison de l'homme : il y trouve en effet grandeur et consolation. Là il se sent plus près de son Créateur ;
Eglise, où l'esprit voit le Dieu qu'il rêve ailleurs, a dit Victor Hugo (3) ; — et Lamartine :
(i) Troisièmes méditations poétiques, les Fleurs sur lautel. Hachette' Jouvet.
(2) 1828. (Euvres, Charpentier.
(3) Les Rayons et les ombres, xxxviii. Hetzel.
Portant mes yeux des pavés à la voûte, Je sens que dans ce vide une oreille nrécoutcj Qu'un invisible ami, dans la nef répandu, M'attire à lui, me parle an langage entendu, Se communique à moi dans un silence intime, Et dans ce vaste sein m'enveloppe et m'abîme.
Lamartine (i).
Ainsi rapprochés du ciel, notre prière est plus l'acile et plus confiante : il semble que Dieu nous entende mieux, loin du bruit du monde ;
Il semble que la voix dans les airs égarée, Par cet espace étroit dans ces murs concentrée,
A notre âme retentit mieux, Et que les saints échos de la voûte sonore Te portent plus brûlant, avant qu'il s'évapore. Le soupir qui te cherche en montant vers les cieux !
Aussi, lorsqu'on souffre, lorsqu'on craint, quel est le lieu où l'on doit chercher un refuse? C'est l'église, car
C'est bien là qu'on oublie. Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal pprtants, toute>4a douleur de vivre ? Et vous, filles et femmes tentées par la misère:.., et vous, mendiants, infirmes et meurt-de-laini.. , venez, venez ici ! Une fois les lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de tout cela n'existe plus : vous entrez dans un inonde nouveau, dans un lieu de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil ailleurs ; et vous sortirez avec une douceur dans l'àmé et une résignation un peu moins inutile que la révolte. « Venez, vous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. »
Jules Lemaitre (3)
(i) Jocelyn, février 1793. Hachette, Jouvet.
(a) Harmonies poétiques, I, viii. Hachette, Jouvet.
(3) Les Contemporains, ■>' g rio, p. 119. Lecène et Oudîn.
!S III. — Cérémonies du culte public
C'est dans ces temples, ainsi préparés par rbomme et adoptés par Dieu, que se déroulent les cérémoniée.' du culte catholique, ces belles et touchantes actions qui faisaient dire à un protestant : « Je n'ai jamais vu le souverain Pontife officier dans Saint-Pierre de Rome sans devenir catholique (i). » Jetons un rapide coup d'œil sur ces cérémonies: des tableaux éloquents et poétiques en ont été tracés plusieurs fois au cours du siècle (2) ; nous leur emprunterons quelques traits seulement.
• • C'est la cloche qui appelle les chrétiens aux cérémonies saintes,
La cloche, écho du ciel placé près de la terre ! Voix grondante qui parle à côté du tonnerre, Faite pour la cité comme lui pour la mer ! Vase plein de rumeur qui se vide dans Tair !
Victor Hugo (3).
C'était, dit Chateaubriand, une chose assez merveilleuse d'avoir trouvé le moyen, par un seul coup de marteau, de faire naître, à la même minute, un même sentiment dans mille cœurs divers, et d'avoir forcé les vents et les nuages à se charger des pensées des hommes. Ensuite, considérée comme harmonie, la cloche a indubitablement \ine beauté de la première sorte : celle que les artistes appellent le grand. Le bruit de la foudre est sublime, et ce n'est que par sa grandeur ; il en est ainsi des vents, des mers, des volcans, des cataractes, de la voix de tout un peuple.
CirATEAUBRIAXD (4).
Mêlée à tous les actes de la vie chrétienne, la cloche ne
(1) Rapporté par Diderot, Essais sur la peinture.
(2) Ze Génie du Christianisme, par Chateaubriand ; Tableau poétique des fêtes chrétiennes, par le vicomte Walsh.
(3 Les Chants du crépuscule, xxxii. Hetzel. ~ Voir aussi Lamartine, Hecueillcmcnts poétiques, xxvi.
(4) Génie du Christianisme, IV, i, i.
peut paner sans que sa voix aille au cœur du fidèle : elle lui rappelle ses aïeux, ses parents, pour qui la cloche a parlé, sa naissance à lui, son baptême, sa première communion: c'est un mémorial ailé et chanté.
La grosse cloche a le ton grave et lent
Comme une aïeule au sens mûri par l'âge;
Et la petite a le clair bavardage
Dun nourrisson qui jase en s"é\ cillant.
La grosse dit : « Que de larmes amères
J'ai fait verser aux enfants orphelins! »
Sa sœur répond : « Par mes son^ cristallins
Que jai causé de joie aux jeunes mères !
— Combien de fois j'ai rhytmé les hbquets Et les sanglots des lentes agonies !
— Combien de fois, à mes notes bénies, Les fiancés ont saisi leurs bouquets!
— Au laboureur, je dis : « L'orage gronde! « Tombe à genoux et désarme ton Dieu!... »
— Moi, je dis : « Monte, alouette, au ciei bleu, « Chante l'air pur et la campagne blonde ! . . . »
François Fabié (i).
Même aux oreilles et à l'âme de l'indifférent, de l'impie, la cloche parle et prêche : elle leur fait entendre quand même la parole de Dieu, elle leur est un reproche et un remords :
Combien de fois, dans le calme des nuits, les tintements d'une agonie... ne sont-ils point parvenus jusqu'à l'athée, qui, dans sa veille impie, osait peut-être écrire qu'il n'y a point de Dieu! La . plume échappe de sa main; il écoute avec effroi le glas de la mort, qui semble lui dire : « Est-ce qu'il n'y a point de Dieu? »
Chateaubriand (2).
Gœthe, mettant cette pensée en action^ nous représente Faust, après que son pacte avec le démon lui a donné la
(i) Œuvres : le Clocher, Carillons de Noël, Lemerre. {2) Génie du Christianisme, IV, i, i.
richesse et la puissance, ne pouvant supporter le son de la cloche, qui l'importune comme un remords :
FAUST, éclatant. »
Maudite sonnerie, qui me blesse au cœur honteusement comme un coup de feu tiré dans les broussailles ! Devant moi, mon royaume s'étend sans bornes, et derrière il faut rpie l'ennemi me harcelle, et me lasse souvenir par cette cloche jalouse que mon vaste bien est illégitime ! (i).
Ainsi la cloche remplit sa mission, douce au bon, importune mais salutaire au pécheur ;
Laissons donc les cloches rassembler les fidèles; car la voix de l'homme n'est pas assez pure pour convoquer au pied des autels le repentir, l'innocence et le malheur.
Chateaubriand (2).
Les prières officielles du culte ont lieu en latin. On a reproché à l'Eglise l'emploi de cette langue ; mais il faut se rappeler que lorsque l'Eglise a commencé à s'en servir elle était connue et même vulgaire. Fallait-il la changer? Mais alors quelle autre adopter ? La langue duculte eût été connue dans un endroit et ignorée partout ailleurs. La discipline adoptée a été la plus pratique : une seule langue, la langue primitivement employée, le latin, est resté l'idiome officiel du culte, image de l'unité de l'Eglise, moyen de conserver l'unitéd ans la prière. Toutefois, pour la commodité des fidèles^ ce texte primitif a été accompagné de traductions en langues vulgaires^ et dès lors nous ne voyons pas de quoi l'on pourrait se plaindre.
De plus, et c'est une chose remarquable, les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Ne serait-ce point un efïet naturel de notre penchant au secret?
Chateaubriand (3).
{i).-Faust, II« partie, acte V, trad. Blaze de Bury.
(2) Génie du christianisme, IV, i, i.
(3) Gé7îie du christianisme, IV, \, iii.
Le fait si2:nalé par Chateaubriand a été constaté par d'autres encore :
Il y a dans la sonore et mystérieuse langue latine, dans l'ampleur du chant grégorien, une majesté qui emplit le cœiu\ Le français misérable des Eucologes de Tabbé Châtel fait pitié.
Ghampfleury (i).
La sœur Simplice... ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, mais elle compicnait le livre.
Victor Hugo (2).
Dans cette belle langue latine, les prières résonnent sous les voûtes du temple^ tantôt prononcées par le prêtre seul, médiateur entre Jésus-*Christ et les fidèles, — tantôt chantées par ceux-ci et soutenues par la voix de l'orgue,
L'orgue, le seul concert, le seul gémissement
Qui mêle aux cieux la terre !
La seule voix qui puisse, avec le flot dormant
Et les forêts bénies, Murmurer ici-bas quelque commencement
Des choses infinies!
Victor Hugo (3).
Tantôt c'est le sacrifice divin qui est offert et Jésus qui descend sur l'autel (4); tantôt, c'est, au milieu des lumières, des fleurs, le salut rendu par les fidèles à leur divin Maître. D'autres fois, ce sont les saints qui sont invoqués, appelés chacun par leur nom au secours de leurs frères :
J'entends d'ici le refrain de ces litanies monotones, qui roulait sourdement sous les poutres, et qui ressemblait au flux et
(i) SoîTOem'rs, p. 68. Dentu.
(2) Les Misérables, I, vu, i. Hetzel.
(5) Les Chants du crépuscule, xxxix. Hetzel,
(4) Nous parlerons plus loin de la Messe, au chapitre iv : TEucharistie.
au reflux régulier des vagues du cœur venant battre les bords de la vie et les oreilles de Dieu.
Lamartine (i).
Parfois enfin, le temple ne suffit plus à contenir les fidèles : pour leur foule et pour leur enthousiasme, il faut plus d'espace et plus d'air, et des processions se forment, circulant à travers les rues et les campagnes, invitant toute la nature à louer son auteur. Belles et touchantes manifestations de foi et d'amour! Nous comprenons qu'elles gênent l'impiété et que celle-ci en souhaite la disparition. Pour y arriver, elle ne recule pas devant les moyens les plus arbitraires et les prétextes les plus ridicules. On parle de violation de la liberté de penser ; mais c'est un libre-pertr seiir qui va répondre à ce reproche :
Je ne comprends pas les fureurs dont je vois animés les libres-penseurs sur cette question. Si vous êtes libre-penseur, mon ami, vous devez être tolérant; car la tolérance philosophique est Tessence même de la libre-pensée. Eh bien ! qu'est-ce que cela peut vous faire que des gens <:pii ont d'autres croyances que les vôtres les affirment en public ? Ces croyances ne vous gênent pas, puisque vous partez de cette idée que toutes sont, sinon indifférentes, au moins légitimes.
Personne ne vous force, si ce spectacle vous gêne, à sortir pour le regarder. Si vous rencontrez par hasard le cortège, que vous en coûte-t-il d'ôter votre chapeau, et de rendre un muet hommage aux convictions des autres ?... Ce qu'on vous demande est si facile ! Une tenue respectueuse nest pas un acte de foi : c'est un acte de courtoisie.
Francisque Sarcey {2).
Gomme il faut à tout prix sauver la liberté... et supprimer les processions, on invoque encore la liberté de la circulation :
Tous vous rejetez sur l'encombrement de la rue que la processioja accapare. On vous empêche de passer ; vous êtes gêné dans votre liberté...
(i) Confidences, v, i. Hachette, JouveU (2) Cité par les Annales catholiques.
Oui, mon ami, je sais que vous ùtes pressé ; en province, cela est connu, le temps est précieux, et Ton a hâte d'arriver ; on ne' voudrait pas perdre une minute. Mais quoi ! est-il donc si rare que la rue soit barrée ? Il suffit d'un convoi qui passe, d'un bataillon en marche, d'une file de grosses voitures de roulage ou de déménagement, d'un accident qui amasse la foule autour d'un homme renversé ou d'un homme qui s'est cassé la jambe. Foi*ce vous est bien d'attendre et vous en prenez galamment votre parti.
Pourquoi feriez-vous plus mauvaise mine à une procession ? S'il y en avait tous les jours, ou seulement toutes les semaines, j'excuserais votre maussade humeur. Mais une fois par an, et durant deux heures ! Vous êtes de bien méchante composition !
Francisque Sarcey (i).
Après ces aveux d'un adversaire, la question est jugée : on peut opposer plus d'un prétexte aux manifestations extérieures du culte divin ; mais une seule raison explique cette conduite : la haine de la religion.
§ IV. Année du culte
Malgré les chagrins de la vie, la religion a trouvé moyen de
donner de race en race, à des millions d'infortunés, quelques
moments de bonheur.
Chateaubriand (2).
Ces moments de bonheur ne sont autres que les fêtes chrétiennes, réparties sur tout le cours de l'année ecclésiastique : leur ensemble constitue un résumé des mystères de la religion, et chacune d'elles est comme un oubli des misères de la terre et un regard d'espérance jeté vers la place qui nous attend au ciel.
La beauté de ces fêtes a été souvent chantée. Nous ne vouloiis pas ici en décrire toute la suite : contentons-nous d'en esquisser la période la plus solennelle, la semaine sainte
(1) Ibid.
(2) Génie du chrislianismc, 11, i, ix.
entre toutes, destinée à rappeler, ù représenter "môme, les derniers jours, la mort et la résurrection de l'Hoinine-Dieu.
C'est d'abord le jour des Rameaux, où la procession et les chants symbolisent l'entrée triompliale du Christ à Jérusalem. Mais à peine cette cérémonie est-elle terminée, que la joie est remplacée par la tristesse : la Passion est chantée, dialoguée, interprétée d'une manière vivante et toujours émouvante pour la foule des chrétiens. Un témoin de cette scène en a tracé un tableau auquel nous empruntons quelques traits :
Elle fut réveillée par iiii chant tel qu'elle n'en avait jamais entendu de pareil,une plainte où gémissait la fin du monde, une musique originale et inconnue où se mêlaient les insultes d une tourbe furieuse, un récitatif lent et solennel d'une parole lointaine de l'histoire, une basse-taille touchant aux infinis des profondeurs de l'àme.
C'était, chanté par les trois diacres, le plain-chant dramatisé de la passion de Jésus-Christ, selon l'Evangile de Saint Mathieu.
Pendant ce chant où retentit la mort de l'auteur de toute bénédiction, l'Eglise ne demande pas la bénédiction; pendant ce chant qui dit la nuit de la véritable lumière du monde, l'Eglise n'a pas de cierges allumés ; elle n'encense pas, elle ne répond pas Gloria tibi Domine.
Madame Gervaisais écoutait toujours... la voix de Jésus disait : « Mon âme se sent plongée dans la tristesse jusqu'à la mort ; » la voix de Jésus même qui fit un instant, sous les lèvres du chantre, passer à travers les poitrines le frisson de la défaillance d'un Dieu !..
Ce chant, cette voix., avait fini par l'inefiable note mourante et crucifiée, le Lamma Sabachtani du Golgotha. ..
De Go:*couRT (i).
(i) Madame Gervmsais, xxni. Charpentier.
LE CULTE PUBLIC ^r'j
Le mercredi soir, à la veille des jours les plus saints de la semaiue saiute, l'Eglise a sa veillée funèbre, le chant des Ténèbres et des Lamentations de Jérémie.
Les Lamentations, dit le même témoin oculaire, élevaient dans la Chapelle Sixtine leur bruit désolé.
A la corne de l'Epître, un triangle de quinze cierges d'une cire brune faisait trembloter les petites flammes qui veilleut un mort...
Cependant, à de longs intervalles, à la fin de chaque psaume, les cierges du triangle s'éteignaient un à un comme d'euxmêmes...
.. Les quatorze cierges étaient éteints, le dernier caché derrière l'autel, et daas le noir de la Chapelle se recueillait l'attente.
Alors suavement et tout bas monta le chant du Miserere, son murmure, sa prière, sa gémissante harmo âe, cette musique expirante s'envolant à Dieu, et qui, redescendant des nuages, semblait" par instants renouveler, au plafond de la Sixtine, le miracle de 1 messe du pape Grégoire le Grand, où les ôre lies entendirent tomber les répons du ciel de la bouche des Séraphins.
De Goncourt (i).
Le Jeudi Saint voit se renouveler la sublime humiliation dontleSauveurnous adonné l'exemple. Au Vatican, le Pape se prosterne devant douze mendiants pour leur laver les pieds. Les Evèques dans leurs cathédrales, les Rois et les princes chrétiens dans leurs palais, renouvellent à leur tour cet acte d'abaissement, et l'écrivain auquel nous venons d'emprunter deux témoignages a exprimé, dans une page éloquente, les sentiments que lui avait fait éprouver cet « inoubliable tableau » à l'hôpital des Pellegrini.
Sur des bancs, des files de paysans sauvages, de vrais pouilleux, un bec de gaz, au-de-,6us de leurs têtes dans ''Mnbre, qui ne niontre de blanc que le col de leurs chemises ouvertes; — et leur dépiotant les bas, et leur lavant les pieds dans un
(i) Madame Gervaisais, xxv. Charpeatier.
baquet, des confrères <le la Trinité, des pèlerins en ronge à rabatsj et à tabliers blancs, ave j des serviettes sous le bras..., — des cCitVères qui sont des cai'dinaux, des princes, de jeunes gentilshommes, dont on voit les b >ttes vernie ; sous la robe du servant, et que leurs voitures attendent sur la place.
Et quand ces immondes pieds sont avés et essuyés, les confi'ères, les approchant de leur bouche, les baisent à deux j. la ces
Une certaine émotion devant cet impitoyable rappel à l'égalité! Au fond une grande source dhumanité q;:e cette religion catholique, et je m'irrite de voir des intelligences et des esprits se mettre à genoux devant la religion sans entrail.es de l'antiquité. Tout le tendre, tout le sensitif, tout le beau ému du moderne vient du Ghiùst.
De Goncourt (i), «
Le Vendredi-Saint est le grand jour de deuil; non-seulement dans les temples, mais dans les familles et dans les relations sociales, on sent dominer la pensée triste, le douloureux anniversaire.
C'est en haine de ce sentiment inspiré par la foi quo les impies de nos jours ont organisé ces manifestations bruyantes, qui seraient ridicules si elles n'étaient odieuses, et qui ont inspiré à un poète l'éloquente protestation qu'on va lire.
Malheureux ! en ce jour de larmes et d'effroi, Où la mort sur un Dieu remporta la victoire ; Dans nos temples voilés d'un crêpe expiatoire. Quand les gémissements roulent comme un belïroi ;
Au milieu de l'orgie où tu sièges en roi,
On te gorge de vins, et Ion te ferait boire
Le sang même du Christ dans l'or pur du ciboire,
Comme si l'Homme-Dieu n'était pas mort pour toi l
Et tout lier de railler les choses qu'on révère, Quand la foule à genoux garde un jeune sévère,
(i) Journal, 2o avril 18G7. Uiiat'peuiiere
LE CULTE PUBLIC ZjjQ
Tu mansres et tu bois tandis qu'on pleure au ciel; Et tu fais ruisseler l'ivresse dans ton verre Le jour où, s'abreuvant à l'éponge de fiel, Jésus crucifié mourut sur le calvaire !
Jules Lacroix (i).
Après les douleurs de la mort, les joies de la résurrection et les fêtes de Pâques. C'est la tète des fêtes et la solennité des solennités ; c'est ce jour-là qu'autrefois, lorsque le Pape était chez lui à Rome, il donnait, du haut de la loggia de Saint-Pierre, la bénédiction urbi et orbi.
. . C'est un bourdonnement profond, immense, inouï.
Tout à coup, et comme à un signal donné, tout ce bruit tombe, et le silence lui succède, un silence de minuit au fond des solitudes : le pape vient d'apparaître au balcon de la basilique !
Ce balcon, nommé loge de la bénédiction, est tapissé de damas et ombragé par une tente qui flotte au vent. Le pape arrive, la mitre en tête, poi'té dans sa chaise par huit prélats vêtus de robes rouges ; placé au milieu de la tribune, il est assis entre un évêque qui porte un flambeau et un autre évêque qui tient ouvert un livre où la formule de la bénédiction est écrite. En prononçant ces paroles..., le saint vieillard fait, d'après les coutumes, des gestes d'une incomparable majesté. D'abord il quitte sa chaise et, d'une main lente, il dessine trois croix sur le peuple ; ensuite il élève les bras au firmament, et se tourne vers tous les points du ciel ; puis, repliant ses mains sur sa poitrine, il s'assied. On dit que le pontife actuel n'accomplit jamais cette cérémonie sans verser des larmes : je le crois. Je me défierais d'un pape qui ne pleurerait pas en de pareils moments. Ktre là, sur le balcon du plus beau temple de la terre, planer du haut des airs sur une multitude prosternée, savoir qu à la même heure tout le monde catholique s'incline sous sa main ; se sentir le plus auguste et le plus véritablement puissant entre les hommes, se manifester dans sa gloire au son des ti'onipettes et des C3U0US, comme Dieu sur le Sinaï au milieu
^i) Le Vendredi saint-.
43o APOLOGISTES LAÏQUES
des fouflres tonnantes, et pnis taire un retour sur soi-même, et se reconnaître si faible, si pauvre et si périssable : oui, ce doit être là une de ces émotions qui ébranlent l'âme entière, et je comprends, ô Saint-Père, que vous pleuriez.
Joseph Autran(i)
Un volume ne suffirait pas pour peindre en détail les seules cérémonies de la semaine sainte... :
Ce clergé en deuil, ces autels, ces temples voilés, cette musique sublime, ces voix célestes chantant les douleurs de Jérémie, cette passion entremêlée d'incompréhensibles mystères, ce saint sépulcre environné d'un peuple abattu, ce pontife lavant les pieds des pauvres, ces ténèbres, ces silences entrecoupes de bruits foi-midables, ce cri de victoire échappé tout à coup du tombeau, enfin ce Dieu qui ouvre la route du ciel aux âmes délivrées, et laisse aux chrétiens sur la terre, avec une religion divine, d'intarissables espérances.
Chateaubriand (a).
(i) Voyage en Italie, xt. C. Lévy.
{2) Génie du christianisme, IV, i, ioe.