CHAPITRE VIII l'extrême-onction et la préparation a la mort
« Il y a des grâces pour mourir, comme il y en a pour vivre (1), * Nous avons vu les grâces que Dieu a mises à la portée de l'homme, dans les sacrements, pour Taider à vivre : il nous reste à parler du dernier sacrement conférant la dernière grâce, celle de bien mourir.
Ce sacrement porte le nom d^ extrême -onction, Nous en dirons la nécessité, les rites et les effets.
I. Chose déplorable ! La préparation à la mort est de plus en plus négligée : on approche des derniers moments sans songer au compte redoutable du jugement, on n'a plus de souci des instants suprêmes.
Les bourgeois, à la mort, sont trop contents d'eux-mêmes. Comme ils n'ont tué ou blessé que des âmes, comme ils n'ont, en général, que peu volé, ils demandent ce qu'ils ont donc fait qui les oblige à solliciter ie pardon. Si on leur dit qu'ils sont tout de même des pécheurs, ils se fâchent ; si on leur dit qu'ils vont mourir, ils ne le croient pas. Leur bon médecin va les tirer d'affaire, parole d'honneur ! Leurs bons parents craignent les restitutions, et attestent qu'ils vont très bien.
Louis Veuillot (1).
Il est vraiment triste de voir des âmes responsables s'en aller de la vie sans y penser, et l'homme finir comme un animal : c'est le mot de Royer-Collard, dans le trait qu'on va lire.
(1) Mot- de l'abbé Mollevaut, rapporté dans
(2) Çà ' Là, t. II. Palmé.
sa Vie, p. 188.
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C'était à la Chambre des députés, dans la sfdie des conférences; On parlait de la mort d'un vieillard (jiiiv priv^ depuis quflti a ans de ses facultés, n'avait pu se recomiaître avant de mourir, .
« Je voudrais mourir comme cela, dit M. ***. Nous faisons un ménage excellent, ma femme et moi^ mais nous sommes en dissentiment sur ce seul point. Ma femme voudrait se reconnaître avant de mourir, moi je voudrais mourir de aiort subite... foudroyé. » Puis, s'adrcs^nt à M. RoyxîT-Gollard qui était présent : « Qu'en pensez -vous, "SI. Royer-Collard ? lui dit-il. — Monsieur, lui répondit ^1. Royer-Collard, quand on se donne droit de tout dire, on s'expose à tout entendre : le vœu que vous formez est animal. • — Vous êtes bien sévère, répondit M. ***, un peu étonné. — Non, je suis juste. — Vou« pensez donc à la mort ? — Oui, Monsieur, tous les jours (i). »
Pensons, nous aussi, à cette heure dernière. Si autour de nous nous voyons des êtres chers sur le point de nous quitter, facilitons leur réconciliation avec Dieu. Et nou»mêmes, lorsque le moment sera venu, sachons faire, simplement et virilement, ce qu'un poète a si bien nommé la dernière Œuvre :
Quand Ihomme qui vécut trop longtemps comme un lâche
S'acquitte avec grandeur de sa dernière tâche,
n contraint au respect ceux qui raillaient sa foi
Pour ton heure suprême, ô chrétien ! arme-toi.
Tu te soucieras peu. pendant ton agonie,
Des sages de ce siècle et de leur ironie.
Ils ne taideront pas dans cet âpre labeur
Et lu sueras sans eux ta dernière sueur;
Libres, ils marcheront sur la terre dorée.
Quand toi tu sentiras, noire et sourde mai'ée,
(i) Rapporté par Mgr Lagrange, Vie de Mgr Dupanlaup. Poussielgue.
Mentor et te couvrir l'universel oubli. ^ Est-iVtlîins tous tes jours, un devoir accompli Qui puisse alors, penché sur ton obscur martyre, Lui verser la clarté d'un triste et beau sourire ?.., ... Rachète le passé par ce viril effort D'être bon ouvrier à l'heure de ta mort.
Frédéric Plessis (i).
Et qu'on ne dise pas, pour se dispenser d'appeler le prêtre au lit diin moribond : « Il est trop tard!.. le malade n'a plus l'usage de la raison. » D'abord, pourquoi a-t-on attendu jusque-là? Et puis, si tard (ju'il soit, il n'est jamais trop tard. On a constaté scientifiquement, chez certains moribonds.
Une révision extrêmement rapide des principaux faits de leur existence. Quelquefois, cette représentation panoramique parait comprendre presque tous les événements de l'existence... Certains faits semblent indiquer que ces réminiscences constituent un phénomène peut-être fréquent dans la mort naturelle.
Revue scienUfiqiie (2).
A l'heure où le mourant n'entend et ne voit plus rien de ce qui se passe autour de lui , qui sait s'il ne revoit point sa vie passée, ses fautes, ses erreurs, et s'il n'en demande point pardon à Dieu, avec une contrition peut-être insuffisante à elle seule, mais qui, jointe au sacrement, lui obtiendra le pardon divin ? Ne disons donc jamais qu'il est trop tard !
Jamais, brume ou tempête, et quel que soit le vent,
L'asile n'est fermé tant que l'homme est vivant ; ;
Toute lèvre est reçue au céleste ciboire ;
Le sang du Sauveur coule et toute âme y peut boire,
Victor Hugo (3)
(i) La Lampe d'argile, VI, v. Lemerre.
(2) 2 mars 1889. D'après des expériences de MM. Salivas et Féré.
(3) Dieuy II, VI. Hetzcl.
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II. Rien n'est plus touchant que le rite des derniers secours donnés aux malades par la religion.
Le "prêtre arrive grave et pensif, l'oraison Sur les lèvres ; d'abord il bénit la maison, Les femmes à genoux au seuil de la chaumière. Et pour l'agonisant murmure une prière.
< Le Vavasseur (i).
Alors, si le prêtre a été appelé à temps, si le malade peut encore parler et comprendre, il commence,
Dans un plein abandon, Cet aveu du chrétien qui force le pardon (2),
Et le prêtre prononce une dernière fois sur lui la seatence d'absolution,
La formule adorable Qui délie à jamais le bienheureux coupable. Et qui le rend, au prix d'un sincèi*e remord, Assez pur pour le ciel et joyeux de la mort.
• ,;^ Victor de Laprade (3).
Après la dernière confession, vient la communion dernière, le viatique du grand voyage. « Bénis, » dit le prêtre,
Bénis, ô mon enfant, ce Dieu qui tout à l'heure Doit t'ouvrir de son sein l'éternelle demeure.
Il sait, ce Dieu fait chair, que le passage est rude Qui conduit par la mort à la béatitude. Et le voilà qui vient, pour franchir ce moment, A ton àme, à ton corps s'unir étroitement. Afin que tu sois forte, il vient, ùme chrétienne^ Mêler divinement sa substance à la tienne ^
(i) Motifs champêtres, vii« églogue. Lemerre. (2) Victor de Laprade, FerneUe, vix Lemerre. i3) Ibid.
Pour qu'ici môme, avant que le ciel ne t'ait lui,
Ce Dieu bon vive en toi, lorsque tu meurs en lui !
Reçois ce pain sacré fait pour Thomme et pour l'ange.
De l'âme et de la chair ineffable mélange.
Où ton Dieu descendu, quand ma main l'a béni,
Pour se donner à toi fait tenir l'infini.
Reçois de ton pardon cet infaillible gage.
Reçois cet aliment du suprême voyage.
Victor de Laprade (1).
Alors arrive le Sacrement spécialement destiné aux malades, l'Extrême- Onction ; le prêtre continue son saint ministère :
L'huile sainte à la main, il sacre comme un Roi
Le pauvre vieux chrétien qui, mourant sous le chaume,
Va, selon la promesse, entrer dans son royaume.
Le Vavasseur (2).
Les onctions sont faites
Sur les cinq parties du corps où résident les cinq sens, les cinq fenêtres par lesquelles le mal entre dans l'âme.
Emile Zola (3).
La première onction se fait sur les yeux, « qui ont tant convoité toutes les somptuosités terrestres (4) ; »
Et les péchés de la vue sont réparés, les regards, les curiosités déshonnêtes, les vanités des spectacles, les mauvaises lectures, les larmes répandues pour des chagrins coupables (5).
Ensuite a lieu l'onction des oreilles,
Et toute l'abomination de l'ouïe se trouve rachetée, toutes les paroles, toutes les musiques qui corrompent, les médisances, les calomnies, les blasphèmes, les propos licencieux écoutés av^ complaisance, les mensonges d'amour aidant à la défaite du devî^ir, les
(1) Pernelte, vu. Lemerre.
(2) Motifs champêtres, vn* églogue. Lemerre.
(3) Le Rêve, xiii. Charpentier.
(4) G. Flaubert, Madame Bovary, III, vin. Quantin.
(5) E. Zola, le Rêve, \\n. Charpentier.
L i'XlKÈME-ONCTlON ET LA l'IlÉPARATION A L\ MURI .JÔO
chants profanes exaltant la chair, les violons des orchestres pleurant de voh'pté sous les lustres ^1).
La tr. isième onction est faite sur les narines « friandes de brises tièdes et de senteurs (2), »
Et l'odorat retourne à l'innocence primitive, lavé de toute souilh've, non seulement... de la séduction des fleurs aux haleines trop douces, des senteurs éparses de l'air qui endorment Tàme , mais encore des fautes de l'odorat intérieur , les mauvais exemples donnés à autrui, la peste contagieuse du scandale.
Ct^te onction est suivie de celle de la bouche,
Et toute la bouche n'est plus qu'un calice d'innocence, car c'est, cette fois, le pardon des basses satisfactions du goût, la gourmandise, la sensualité du vin et du miel, le pardon surtout des crimes de la langue, l'universelle coupable, la provocatrice, l'empoisonneuse, celle qui fait les querelles, les guerres, les erreurs, les paroles fausses dont le ciel lui-même est obscurci.
Viennent > nfin les onctions des mains et des pieds, ^A le corps entier est lavé de ses dernières macules, celles du toucher , les plus salissantes , les rapines , les batteries , les meurtres..., nos passions déréglées, les charniers où nous courons...
Emile Zola (3).
C'en est fait : le sacrement est donné, « les saintes huiles ont purifié le corps, les signes de croix laissent leurs traces aux cinq 1 nôtres de l'âme (4). »
» • III. Les familles pieuses connaissent l'effet soudainement prodigieux de l'extrème-onction . Le malade semble avoir quitté la terre. Il n'a plus la sensation de la douleur ; il est tout àme. Les traits se dt-lcndent et prennent une expression juvénile, virginale même.
Ch. Chinchoi^le (5)«
(1) Ibid.
(2) G. ^l;iiil ert, Madame Bovary, III, vui. Quantin.
(3) Le 1 XIII. Charpentier.
(4) Ibia.
(5) La ti. : Lu pendu, xv.
Il sufïit d'avoir vu quelques malades après la r^cotion des derniers sacrements pour être convaincu qu'il n'y a là rien d'exagéré : le soulagement spirituel et corporel (jue l'onction a procuré au malade est si doux, si reposant, qu'il se grave sur ce visage flétri par la souffrance, émacié par la fièvre, et l'entoure de je ne sais quelle auréole. Les incrédules eux-mêmes ont pu admirer ce spectacle, et plus d'un écrivain a essayé de la rendre ;
Donnez-moi votre main... Gomment vous sentez- vous?