‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 23 sur 167 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Qa'il se rappelle la faute originelle, les crimes ajoutés par les fils au péché du père, nos faiblesses et nos hontes de chaque jour, et qu'il se dise : Je souffre parce que j'ai péché.

Cependant, même dans cette œuvre de justice, la miséricorde a sa part. La douleur vient du mal, mais elle va au bien, elle vient de l'enfer, mais elle va au ciel. Dieu s'en sert pour rappeler à l'iiomme qu'il n'est ici-bas qu'en passant, pour lui faire lever les yeux vers la vraie patrie où

(1) Odes et poèmes : Hermia. Lemerre.

(2) Odes, I, II, uL Hetzel.

Ac mal n'a pas de place, pour l'aider à se rendre plus di^Mie de la suprême récompense. Nous n'aurions pas. de nous-mêmes, assez de courage pour aller au-devant de l'expiation et de la purification : elle viennent à nous sous la lorme de la douleur.

Il est bon que je souffre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel que par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que par la vertu des soullrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes nont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d'épines et fait descendre le feu de la douleur: le bois consumé, il s'élance vers le ciel coaune une vapeur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu'elle puisse s'élever au ciel, comme une fumée. Le bois est lourd et immobile ; mettez-y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues.

Maurice de Guérix (i^.

III. « Admettons, dira-t-on peut-être, que la douleur soit une des charges de l'humanité. Mais pourquoi ces charges sottt-elles inégalement réparties ? Pourquoi les uns sont-ils liches et les autres pauvres ? Pourquoi la nature sourit-elle toujours aux uns et montre-t-elle aux autres un front sans iîesse irrité ?

Uu peu de réflexion triomphera de cette ditliculté aussi facilement que des autres. Ce qui est inégalement réparti entre les hommes, ce sont les conditions : il est des riches et

{a)Jounal,r lettres et poèmes, p. 55.Lecoffre.

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des pauvres, et il n'en peut aller autrement. L'égalité sociale est une chimère : supposez-la réalisée, qu'adviendra il au lendemain du partage ?

Gracchus a promulgué ses lois égalitairor,. C'est liai : le niveau sur tous vient de passer. On a fait entre tous le partage des terres, Une motte à chacun qu'il doit ensemencer.

Il n'est plus d'avocats, il n'est plus de notaires. Messieurs les tapissiers n'ont plus à tapisser ; Messieurs les serruriers, encor moins nécessaires, N'ont plus rien à fermer, rien à cadenasser.

Il faut vivre pourtant, c'est la loi la plus vraie ; Il faut creuser le sol d'une première raie ; Je clierche une charrue et même du fumier ;

Ma casquette à la main, mendiant maigre et jaune. Je demande une avance à mon ancien fermier, Et mon ancien fermier nie demande l'aumône.

Joseph AUTRAN (l)

Sans doute, il y a entre les classes sociales une tra grande disproportion : elle est l'ouvrage de l'homme ; mai nne certaine inégalité est l'ouvrage de Dieu : sous son influence, « le besoin rapproche mutuellement les hommes:

(i) Sonnets capricieux. G. Lévy. « Si vous faites cette supposition, que tous les tiommes qui peuplent la terre, sans exception, soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur manque, j'infère de là que aiil' homme qui est sur la terre n'est dans l'abondance, et que tout lui manque. . . Si toussent riches, qui cultivera la terre, et qui fouillera les mines?. . Qui transportera d'une région à une autre les lingots, ou les choses échangées ? qui mettra des vaisseaux en mer ? qui se chargera de les conduire ? qui entreprendra des caravanes ? on manquera alors du nécessaire... Cette égalité bannit toute subordination, réduit les hommes à .se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus les uns des autres ; rend les lois frivoles et inutiles ; entraîne une anarchie universelle ; attire la violence, les injures, les massacres, l*impunitè. jf La Bruyère, Caractères, XVI.

ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent ; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, protègent, gouvernent : tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre (i). »

Ce qui iichève de justifier l'inégdiité des conditions, c'est qu'elle n'entraîne pas l'inégalité des souifrauces. Qu'on ne s'imagine pas que richesse et bonheur ne font qu'un ! Le pauvre paie son tribut au malheur, le riche le paie en une autre monnaie, mais il le paie. En voulez- vous des exemples ?

Ces heureux que l'histoire appelle Louis XIV et Napoléon, ces heureux qui remplirent l'univers de dépit, l'un pendant cinquante ans, l'autre pendant vingt ans. le premier devenu vieux... passé des Dunes, de Rocroy à Malplaquet, de Turenne et de Condé à Villeroy, dit un jour à ce dernier : Monsieur le maréchal, à notre âge on n'est plus heureux. — L'autre, de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, de Friedland, passe à Leipzig, et AValerloo, des Tuileries, de l'Escui'ial, de Schœnbrunn, de Potsdam, du Kremlin à Sainte-Hélène! 11 meurt seul, sans une épouse, sans un fds, lié comme Proraéthée sur son rocher. Et vous qui avez vu tomber Charles X et Louis-Philippe, tomber branche sur branche, trône sur trône, croyez-vous donc qu'il n'y ait pas de douleurs en haut, en bas, partout, et plus en haut qu'en bas ! Inutile divagation, me direzvous, à travers le champ des douleurs universelles! Je vous parle des douleurs de la bure et vous me répondez par celles de la pourpre. Ah ! votre vue serait bien courte, si vous ne voyiez pas que celte pourpre, celte bure sont un voile insignifiant jelé sur l'âme humaine, et que sous l'éclat éblouissant de l'une, sous la couleur terne de l'autre, il y a une terrible égalité de souffrance.

Adolphe TuiERS (2).

(1) La Bruyère, ibid.

(2) De la Propriété : Conclusion. Jouvet. Voir aussi J. Soulary, Œuvres, t. I, LX-LXI, Lemerre, deux sonnels intitulés : le Casseur de, pierres.

Cette égalité n'est pas absolue, et, si tous sont sujets à la douleur, on ne peut nier qu'elle s'attaque aux uns de préférence aux autres. Dès lors, nous nous trouvons en face d'une dernière ditriculté : « S'il y a quelque inégalité dans la répartition des douleurs, si d'autre part quelques miettes de bonheur sont à la disposition de l'iiomme ici-bas, pourquoi Dieu ne lavorise-t-il pas les justes ? pourquoi ne sont-il pas toujours les privilégiés du bonheur et de la fortune? »

Ce que l'on semble exiger par là, c'est le prix immédiat de nos actions, une distribution de récompenses à bout portant. ]Mais il y aurait là une perturbation dans l'ordre du monde. Ce serait la manifestation des consciences, qui ne doit avoir lieu qu'au jugement dernier :

Si nous devions dès ce monde recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de foudre serait une mort infamante

Saintine (i).

Et d'ailleurs.

Pourquoi Dieu punirait-il aujourd'hui, puisque demain le méchant peut changer ? pourquoi récompenserait-il aujourd'hui, puisque demain le juste peut prévariquer ? Pourquoi enfin le repentir serait-il refusé au méchant, et pourquoi la persévérance serait-elle enlevée au juste ?

Encore, homme juste, qu'est ta justice? homme bon, qu'est ta bonté? Tu te plains ! Eh ! malheureux, apprends donc, par cela même, que tu n'as pas le droit de te plaindre ; car, si ta bonté et ta justice étaient quelque chose, elles rempliraient ton cœur, elles suffiraient à ton âme. Mais tes murmures accusent ta conscience. Tes vertus ne sont pas réelles, puisqu'elles te permettent d'apercevoir les fautes de tes semblables ; elles ne sont pas pures, puisque tu demandes ton salaire avant de savoir si tu l'as mérité.

Ballaxche (2)

(i) Picciola, III, viir.

(2) Œuvres, t. i 4* fragment, p. 349.

Dans ce dernier mot est cachée la vraie solution du problème. Dieu ne se hâte pas de punir et de réconponser, Dieu est patient parce qu'il est éternel, et ajoutons parce que nous sommes immortels. Qu'importe donc sur terre un peu plus ou un peu moins de plaisir ou de peine ?« La vie est un livre où les errata sont après la lin (i). » Nous sommes en ce monde pour acheter le bonheur : ne nous plaignons pas si Dieu attend, pour nous le donner, que nous l'ayons mérité.

L'injustice du sort est un grief d'enfant Qui. malade, abliorrant la cuillerée amère, La déclare nuisible et s'en prend à sa mère... '.•••• ••••••••••••

Dans nos comptoirs, pendant que le vendeur calcule

Et compare les poids soumis à la bascule,

L'acheteur défiant ne se dit pas lésé /

Tant que monte et descend l'objet pour lui pesé ;

Il laisse le marchand peser en conscience,

Et l'observe, attentif, mais sans impatience,

Trouvant dans sa lenteur, loin d'en être irrité,

Un gage de prudence et de sincérité.

Sui); y-Prudhomme (2).

Il faut à ces réflexions une conclusion pratique. Lorsque le malheur nous frappe, subissons-le avec résignation. Pas de murmure contre Dieu ! Si un cri de révolte s'est malgré nous échappé de nos lèvres, « que notre âme coure vite après lui pour le rattraper avant que Dieu ne l'ait entendu (3) ! »

(1) Petit-Senn.

(2) La Justice. X' veille. Lemerre.

(3) Lamartine, le Tailleur de pierrcsde Saint-Point, iv. Hachette, Jouvet.

Rappelons-nous que la souffrance nous épure ! Rappelons-nous que nous sommes pécheurs, et que Jésus était innocent lorsqu'il endurait pour nous les douleurs auprès desquelles les nôtres ne sont rien. Ecoutez ce prêtre, venu pour assister dans ses derniers instants un prisonnier mystérieux (1) :

LE PRKTRE

Et qiicl droit avez-vous de plaindre vos malheurs,

Lorsque le sang du Christ tomba dans les douleurs ?

O mon fds, c'est pour nous, tout ingrats que nous sommes,

Qu'il a daigné descendre aux misères des hommes;

A la vie, en son nom, dites un mâle adieu.

LE MOURANX

J'étais peut-être roi.

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