‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 22 sur 167 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

(1) Les misérables, I, i, v. Hetzel.

2i Les Quatre vents de l'esprit, I, xm. Victor Hugo a souvent traité ce sujet, et nous ayons développé ailleurs son argumentation. Voir Victor IIii^o apolo'j;iste, p. 2i-a2.

(3) La Légende des siècles, t. m. Tout le passé et tout l'avenir. Hetzel.

Témoin des succès de Tiinpie, témoin de la prospérité des méchanls,- le patriarche de l'Idumée osait élever sa voix contre leteritel dispensateur des biens et des maux; mais Dieu' disait à Job : « Qui es-tu pour que je te rende compte de mes desseins? Où est ta puissance pour créer et pour conserver? et qu'est ta sagesse pour juger la mienne ? Lorsque tu étais dans le néant, pouvais-je te consulter ? »

En effet, Dieu a-t-il promis à Thomme d'obéir à tous ses désirs ? A-t-il promis d'être l'esclave de toutes les volontés de sa créature? Ces désirs enfantés au sein d'un rêve qui passe, ces volontés de la poussière, doivent-ils être de quelque poids dans les décisions de la Providence ? Cette Providence de Dieu existait avant la naissance de celui qui se plaint ; elle a tout prévu. Dieu sait mieux ce qu'il faut à l'homme que Thomme ne le sait lui-même.

Ballanche (i)

Autre observation non moins importante : nos étonnementc; viennent d'un manque de réflexion ; nous nous arrêtons aux apparences, sans nous donner la peine de pénétrer à l'intérieur des choses. Si nous le faisions, nous trouverion's aux événements des raisons que d'abord nous ne soupçonnions pas : cette découverte nous en ferait espérer de nouvelles, et en attendant le jour de la pleine lumière, nous nous abstiendrions de blâmer la conduite de Dieu dans la direction des choses humaines.

Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit qui n'a pas assez pen^é. Il est resté en chemin au milieu de sa route...

Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de se scandaliser de l'apparence ou de se décourager de la souffrance, avaient été plus logiques ou plus courageux, ils n'auraient pas ri comme des fous dans leurs loges : ils auraient'parlé

fi) (Eia'«- t- 1| 4' fragment, p. 349. Barbezat, i833.

comme des snges ou combattu comme des héros ; ils ne se sellaient pas laits les bouiroiis de leur espèce : ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en coûtait-il de se dire comme "Job : Ce monde, œuvre évidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas être en même temps l'œuvre d'une puissance folle. Dieu, le sérieux et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant ; il n'a pas voué son œuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui, mais à l'admiration de lui-même et à l'ado! ation de ses créatures. Derrière cette apparente dérision des clioses humaines, il y a donc vin divin mystère ; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu. L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre vertu ! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son œuvre ; c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère qui fait travailler la pensée. Ce monde n'est qu'un crépuscule, la pleine lumière n'est qu'au-delà du tombeau.

Lamartine (i).

Et maintenant, avec foi et humilité, essayons de soulever un coin du voile et de lire quelques lignes des desseins de Dieu dans la conduite du monde.

L La forme la plus répugnante sous laquelle se présente le mal, c'est le péché. Pourquoi le péché ? pourquoi Dieu ne i'empèche-t-il pas ? pourquoi semble-t-il lui laisser libre carrière ?

Tout d'abord, répondrons-nous, parce que l'homme est libre, et que sa liberté est le pouvoir de choisir entre le bien et le mal (2). Et si l'on insiste, si l'on demande: « Pourquoi

(i) Cours familier de littérature, XII, xxi. Paris. — Voir aussi Harmonies poétiques, I, vi : Aux chrétiens dans les temps d'épreuve ; et Méditatim }toétiques : la Providence à l'homme.

(2) Ce pouvoir n'implique pas le droit de choisir le mal.

la liberté ? » nous répondrons avec un apologiste : Mais alors, « pourquoi l'existence ? pourquoi la grandeur ? pourquoi la vertu ? pourquoi l'amour ? car toutes ces choses augustes ne vivent que par la liberté (i). »

Le mal ne vient donc pas de Dieu. C'est l'abus, créé par l'homme, d'un bien créé par Dieu :

Mais le mal, dit Gébès, cpii l'a créé? — Le crime.

Lamartine (2).

D'ailleurs, le mal lui-même tourne à la gloire de Dieu : il fait briller la patience des bons; il chante, lorqu'il est puni, la justice divine, et lorsqu'il est pardonné, la miséricorde du Père céleste. En un mot, et ce mot est d'Alexandre Dumas, le bien est plus fort que le mal :

Rémonin.

Je ne sais pourquoi, je me tigure que vous voulez faire du mal à «ette enfant qui sort dici. Eh bien, rappelez-vous ce que vous dit un vieux philosophe : vous serez vaincue ; le bien est plud fort que le mal.

MiSTRESS ClARKSON.

Pourquoi voit-on alors si souvent le mal l'emporter sur le bien ?

Rémonin.

Parce qu'on ne regarde pas assez longtemps.

A. Dumas fds (3).

(1) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. m. Il, vu, Poussielgue.

(2) La mort de Socrate. Hachette, Jouvet. — Rapprocher de c mot la charmante réponse d'un enfant à qui l'on demandait : Qui a fait les luy^es ? — C'est Dieu. — Qui a fait le diable? — C'est Dieu qui l'a fait auge, et c'est lui-mômequi s'est fait diable.

(3; L'Etrangère, III, vui. C. Lévy.

II. A côté du mal moral existe le mal physique, la douleur, et ici encore nous entendons l'homme interroger son auteur et dire : Pourquoi?... Pourquoi la douleur? quelle est sa raison d'être? D'où vient-elle? et où va-t-elle?

Dis')ns-le d'abord hautement ? pas plus que le péché, la douleur ne vient de Dieu.

0 mal, d'où venez-vous ? Qui sait ce que vous êtes? Dans quelles régions se forment les tempêtes ? Quand l'orage s'abat sur nos fronts foudroyés, Est-ce vous, ô mon Dieu, vous qui nous l'envoyez? Mais vous êtes lamour, mais vous êtes la vie, Et la perfection d'elle-même assouvie ; Etre, pour vous, ô Dieu ! c'est créer, c'est bénir ; Non, ce n'est point d'en haut que le mal peut venir !

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