‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 26 sur 167 · LA CRÉATION · texte numérisé non relu

LA CRÉATION

Ici encore plusieurs questions se présentent à nous ; nous les réduirons aux trois suivantes : lejait, le comment et le pourquoi de la création.

(i) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. m, II, ii. Pousielgue.

§ I. — Le fait de la création

Déjà, en prouvant l'existence de Dieu par celle de la nature, nous avons affirmé le fait de la création, conclu de l'œuvre à Touvrier, et salué en Dieu

Celui qui du néant a tiré la matière, Celui qui sur le vide a fondé l'univers, Celui qui sans rivage a renfermé les mers. Celui qui d'un regard a lancé la lumière.

Lamartine (i)

Il nous faut revenir sur ce sujet, et voici pourquoi. La création prouvant Dieu, que devaient faire ceux qui ne voulaient plus de Dieu? Supprimer la création. C'est ce qu'ils ont essayé de faire. Avec l'appareil scientique obligatoire en notre siècle, ils ont échafaudé un système qu'on appelle le transformisme et dont la forme absolue est pleinement athée. D'après cette théorie, tout ce qui existe aujourd'hui proviendrait uniquement de la matière : celle-ci aurait existé d'abord dans un état uniforme, puis, par une série de transformations graduelles, elle aurait successivement produit les êtres inanimés, ensuite les êtres organisés, et à

r sommet l'homme, dernier résultat, pour le moment, de évolution de la matière (2).

(i) Nouvelles méditations poétiques, xix. Hachette, Jouvct.

(2) « Ils ont rêvé qu'à l'origine des choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une boursouflure de fange échaufl'ée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes, puis enfin de la forme humaine se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de l'instinct, ce crépi'.scule de l'àrae ; de la raison, ce résumé réfléchi de l'instinct ; du balbutiement, ce prélude de la parole ; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu. » Lamartine, Cours familier de littérature, III, v. Hachette, Jouvet.

Pour arriver, avec ce système, à se passer de Dieu, il faudrait : i" que la matière fût éternelle; 2" qu'elle eût pu se mettre d'elle-même en mouvement pour procéder h ses transformations successives ; 3" qu'elle eût pu d'elle-même produire la vie; 4" enlin, (pi'elle eût été assez puissante pour produire l'homme.

Nous allons montrer, par des témoignages empruntés aux savants, que la matière ne remplit aucune de ces conditions, et que par suite on ne peut éloigner Dieu comme une hypothèse inutile.

I. La matière n'est pas éternelle. — Si la matière était incréée et éternelle, elle serait l'être nécessaire; or, peut-on concevoir l'existence nécessaire d'une substance inerte, dépendante, divisible? Non assurément. Aussi les savants ne font-ils pas difticulté de nier cette éternité de la matière

La conception d'après laquelle l'univers serait composé de menues parties qui ont subsisté de toute éternité et subsisteront toujours... n'est qu'un simulacre d'explication.

E. DU Bois-Reymond (i)

La conclusion finale très nette à laquelle nous condamne létude comparée de tout Tensenible des faits les mieux acquis est celle-ci : Les éléments du monde physique ont commencé à exister à un moment donné, et c'est de ce moment que date la formation graduée des Mondes... Que nous comprenions, que nous ne comprenions pas, cela n'y change rien. L'assertion solennelle de la science moderne reste debout, inattaquable.

A. HiRN (2).

(1) Revue scientifique, 10 octobre 1874, p. SSg.

h} Constitution de Vespaee céleste, p. 37. Colmar, Barth, 1889,

'^g ArOT.0niSTKS LAH^UKS

Si la matière a commencé d'exister, elle n'est plus qu'un effet, et il luil'autune cause. C'est ce que déclarait Laiiiaick, le précurseur du transi'ovmisme :

La nature n'est en quelque sorte qu'un intermédiaire entre Dieu et les parties de l'univers physi(|Lie pour l'exécution do la volonté divine... On a pensé que la nature était Dieu jnème... Chose étrange ! on a confondu la montre avec Ihorloger, Touvrac^e avec son auteur. Assurément, cette idée est inconséquente...

Lamauck (i).

II. A supposer la matière éternelle, le problème ne ferait que se déplacer et Dieu en serait encore la solution. En effet, la matière a besoin du mouvement pour évoluer et se transformer, et nous voyons que de fait elle le possède. Mais d'où l'a-t-elle eu? Est-ce d'elle-même et de toute éternité? C'est une hypothèse inadmissible et rejetée de tous les savants, car laissée à elle seule, la matière est inerte. A-t-elle acquis le mouvement à un moment donné? Il a fallu alors quelqu'un pour le lui imprimer :

J'ai en main tous les éléments pour l'organisation du monde mais il faut que quelqu'un donne la chiquenaude.

Laplace (2).

Le mouvement n'étant pas essentiel à la matière, le besoin de causalité exige, ou létcrnité du mouvement, et alors il faut renoncer à rien comprendre, difficullé absolue pour tout homme sain d'esprit, ou une impulsion surniiturelle, et alors il faut a lmettre le miracle, dlliculté désespérante pour le positivisme.

E. DU Bois-Reymond (3).

(i) Histoire naturelle des animaux sans g rtèbres, p. 264. (9.) Exposition du système du monde. Gauthier-Villars. (5) Discours à l'Académie de Berlin, 8 juillet 1880.

LA CRKATURE ET LA CREATION 7i,

Supposera-t-on la nébuleuse éternelle? Le mouvement s'y sera manifesté à un moment donné. Pourquoi ? On ne peut trouver aucune cause dans le moment, cest-à-dire dans la catéc^orie du temps. Il faudrait donc admettre une puissance dans la matière même, ce qui serait contraire à la doctrine de Finertie, ou bien admettre la manifestation du mouvement sans cause, ce qui serait la négation des bases de toute science.

E. Naville (i).

III. Créée et mue par Dieu, la matière va évoluer (nous nous plaçons dans l'hypothèse transformiste), et se modifier par le mouvement de manière à produire les êtres. Tant qu'il ne s'agira que d'êtres inanimés, nous n'avons rien à dire. Mais lorsqu'il faudra passer aux corps organisés et doués de vie, nous dirons : Halte-là! Il y a, pour arriver à la vie, une distance immense que la matière ne peut franchir, en donnant ce qu'elle n'a pas. Ici encore il iaut l'intervention du Créateur, soit qu'il agisse au moment voulu pour créer la vie, soit qu'il ait mis dès l'abord et à l'état latent, dans la matière, le principe vital qui fera éclosion dans des circonstances déterminées. Telles sont les conclusions de la raison, et les sciences naturelles ne peuvent citer aucun fait à l'encontre. C'est ce que prouveront les aveux suivants, signés de noms hostiles à la foi chrétienne :

Sur la jonction du règne organique au règne inorganicpie, nous devons simplement reconnaître qu'en réalité nous ne savons rien...

Personne n'a vu une produ<^ion spontanée de matière organique ; ce ne sont pas les théologiens, ce sont les savants qui la repoussent.

ViRGHOW (2).

(i) Cité par Duilhé- de Saint-Projet, Apologie scientifique de la foi chrétienne, ô<" éd., p. iG5. Palmé.

(2) Revue scientifique, 8 décembre 1877.

8o APOLOGISTES LAÏQUES

Il y a là (dans le passage de l'inorganique à la vie) un problème d'un intérêt poignant et en même temps une boi'ne immuable, une limite infranchissable opposée aux sciences naturelles.

E. DU Bois-Reymond (i).

Les hommes véritablement scientifiques avouent franchement ne pouvoir apporter aucune preuve satisfaisante de l'origine de la vie, sans une vie antérieure démontrée.

J. Tyndall (2).

Puisqu'il est acquis que le point de départ de tout être vivant est un germe, il s'ensuit que l'origine de la vie sur le globe implique l'existence d'une cause première.

Emile Ferrière (3).

IV. Voici enfin un abîme plus profond que les autres : c'est celui qui sépare l'animal de l'homme. A ne considérer que le corps humain, des savants autorisés y voient de telles différences avec le corps de l'animal qui s'en rapproche le plus, qu'ils déclarent impossible le passage de l'un à l'autre par voie d'amélioration ou d'évolution :

Nous avons appris à connaître le type humain comme une île solitaire qui n'est reliée par aucun point à la terre voisine des. mammifères.

Aëby (4).

Mais ce qui rend sûrement infranchissable la distance de la bcte à l'homme, c'est que celui-ci a une àme spirituelle, intelligente et libre, et l'on conviendra que s'il en est ainsi, mettre, à la place de la création de l'homme par Dieu, la

(i) Cité i?ar D. de Saint-Projet, op. cit., p. 220.

(2) Cité ^bid., p. 221.

(3) La Vie et l'âme, p. 56 1. Alcan.

(4) Le.< Formes du crâne de l'homme et des singes, p. 91. Leipzig.

LA CUKATK^N KT LA CRKAÏURE 8l

création de riioiuiue par la inatière, serait remplacer un mystère par un mystère encore plus impénétrable.

Nous reviendrons avec plus de détails, en parlant de l'homme (i), sur l'existence de l'àme. Contentons-nous ici d'un argument de bon sens.

L'hoinine , qui est-il? Un corps, ou bien un corps et uneànic?

... Quand je vois dans la rue deux hommes qiu se battent, qu'est-ce que j'en conclus? Que j'ai devant moi deux hommes. Or, je sens à chaque instant au-dedans de moi deux êtres qui se battent toujours. Appétits, passions, besoins, tout en eux est différent. Quand l'un tire à droite, l'autre tire à gauche. J'en conclus donc forcément que je suis un composé de deux substances contraires.

Telles sont les preuves que m'apporte mon expérience de tous les jours, mon bon sens. Mais qu'est-ce donc si j'interroge mon cœur? J'ai eu dans ma vie des affections profondes, et j'ai éprouvé d'inguérissables regrets quand j'ai perdu les objets de CCS affections. Eh bien ! écoutez-moi ! Jamais ! jamais ! jamais ! je ne me résoudrai à croire que ce que j'ai aimé en eux était une combinaison d'azote et d'oxygène. Jamais on ne me persuadera que je les regrette avec je ne sais quel mélange d'éléments minéraux ! Cette idée me fait horreur !

E. Legouvk (2)

Voilà donc au moins quatre circonstances où apparaît comme indispensable l'intervention de la puissance créatrice. Qu'on perfectionne tant que l'on voudra la théorie transformiste, il faudra toujours trouver Dieu à l'apparition de la matière, à l'apparition du mouvement, à l'apparition de la \ie;'h l'apparition de l'homme.

C'est ce qu'ont avoué d'illustres évolutionnistes :

(i) Voir plus bas, même chapitre, art. m : L'Homme. (2) Fleurs a'hwer. Ullendoi'ff.

APOLOGISTES LAÏQUES ft

^3 APOT.or.îSTES laïques

Je n'ai jamais été un athée , disait Darwin , je n'ai jamais nié Texistence de Dieu... L'impossibilité de concevoir que ce grand et étonnant univers, avec nos moi conscients, a pu naître par hasard, me pai'ait ôti'e le principal ai-gument pour l'existence de Diea

Ch. Darwin (i).

Il est une vérité qui doit devenir toujoiu's plus lumineuse, c'est qu'il existe un être inscrutable, partout manifesté, dont on ne peut concevoir ni le commencement ni la lin. Au milieu des mystères de la nature, qui deviennent d'autant plus obscurs qu'on les fouille plus profondément par la pensée, se dresse une certitude absolue, à savoir que nous scinnies en présence de la force infinie et éternelle, d'où procèdent touies choses.

Herbert Speivcer (2).

En terminant ce sujet, une question s'impose : peut- on eoncilier le transformisme avec la foi chrétienne? Sans aucun doute (3). Pourvu que l'on admette la création et la mise en mouvement par Dieu de la matière, — la création delà vie, soit immédiatement, soit en vertu de principes latents semés dès le commencement par Dieu dans la matière et faisant éclosion au moment propice, — et enfin l'intervention de Dieu pour créer l'homme, on peut être transformiste : c'est une question de science et non plus de foi. « Pourvu que Dieu soit au premier bout et l'homiiie en dehors, la foi est sauve et la liberté entière (4) ».

(i) Cité par de Varigny, Vie de Ch. Danoin.

(2) Principes de sociologie, t. iv. Alcan.

(5) Il y a cependant, contre letraiisformisme, des préjugés légitimés par l'abus (lu'on en a fait. Nous en parlerons plus loin. Voir p. SsT

(4) D. de Saint-Projet, Apologie scientifique, etc., p. 529. Palmé.

§ II. — Le comment de la création.

Comment Dieu a-t-il créé le monde? Dans quel ordre ont été produits les éléments sans nombre qui le constituent? La Bible l'avait dit depuis des siècles. Dans le nôtre, la scieiice a voulu le dire à son tour. Or, il se trouve que ses recherches ont confirmé le récit mosaïque et que désormais « la géologie est entrée dans la Bible polyglotte comme un diome de plus (i). »

Si nous comparons les données scientifiques avec l'histoire biblique de la création, nous voyons que cette dernière concorde avec ces données autant qu'on est en droit de l'attendre. Nous découvrons, en effet, dans la science et dans la Bible, les mêmes règnes, également distincts en eux-mêmes ; la suite chronologicpie de leur apparition est exactement donnée par Moïse. Le chaos piùmitif; la terre couverte d'abord par les eaux, émergeant ensuite ; la formation du règne inorganique suivi du règne végétal, puis du règne animal qui a pour premiers représentants les animaux vivants dans l'eau et, après eux, les animaux terrestres ; l'homme apparaissant enfin le dernier de tous : telle est bien la véritable succession des êtres, telles sont bien les diverses périodes de l'histoire de la création, périodes désignées sous le nom de jours.

Pfaff (2).

Ce n'est pas seulement dans son ensemble que le récit mosaïque est justifié par la science, c'est dans ses lignes plus particulières, et, cliose remarqua' le, surtout dans les

(i) Duilhé de Saiût'-Projet, Apologie scientifique, 3^ éd., p. 276. Palmé.

(Q) Cité par Vigoureux, Manuel biblique, t. i, n° 277. Roger et Clier- Doviz. On trouvera dans ce livre une comparaison suivie et détaillée entre les affirmations de la Genèse et les données de la science. Voir aussi Mgr Bougaud, le Christianisme el les temps présents, t. III, iF part., ch. m ; Molloy, Géologie et révélation, etc.

détails qui jusqu'ici avaient donoé plus de prises aux attaques des incrédules.

Citons-en quelques exemples.

Moïse place au premier jour la création de la lumière, et au quatrième celle du soleil. « Comment, disait-on, peut-on comprendre que la lumière ait existé avant le soleil ? » Aujourd'hui, cela ne fait plus de difficulté.

Si nous considérons dans quelles circonstances les corps terrestres développent la lumière, nous découvrons que c'è'st généralement de la manière suivante : 1° une grande élévation de température rend lumineux les corps qui ne le sont pas ; 2° la combinaison chimique intense et rapide de deux corps, dans la combustion, par exemple, est également accompagnée -d'un dégagement de lumière ; 3° le dégagement de l'électricité produit aussi une lumière éblouissante , comme le montrent les éclairs...

A quelle époque de la formation de l'univers commença l'émission de la lumière, les sciences naturelles ne peuvent le dire, mais elles peuvent affirmer que la lumière a pu se manifester longtemps avant la séparation de la matière et la formation des corps particuliers. Par conséquent, il ne saurait être question d'une contradiction entre les données de la Genèse et celle des sciences naturelles, relativement à l'apparition de la lumière.

Pfaff (1).

Ce n'est pas seulement la lumière, c'est la végétation qui est placée par Moïse avant la formation du soleil.'» Mais,

(1) Histoire de la création, p. 475.

disait-on, comment les plantes am^aient-elles pu naître e grandir sans soleil? » C'était là une erreur : ce n'est pas du soleil qu'elles ont besoin, mais de lumière et de chaleur, et nous venons de voir que, sous l'influence de la chaleur produite par les combinaisons chimiques auxquelles la terre était abandonnée, ce n'était pas la lumière qui pouvait man quer a«x plantes.

Mais de quelle nature pouvait être cette végétation ?

Représentons-nous une serre fortement chauffée, dont les murs de verre auraient été noircis de maaièie à intercepter en j^artie les rayons solaires, et dont la principale lumièr.e serait celle d'une flamme électrique brûlant à l'intérieur. Que seraient les produits, de la végétation en de telles conditions? Des plantes colossales, mais sans vives couleurs; des géants au front verdâtre.

Godet (i).

Or, telle fut précisément la végétation dont les restes constituent aujourd'hui nos richesses houillières :

Les débris végétaux de la période carbonifère s'offrent à nous avec ces caractères de luxuriance, de texture molle et cellulaire, qui prouvent qu'à l'époque de leur croissance la terre devait être dans un état constant d'ombre, d'humidité et de chaleur.

Pozzi (2).

Hugues Miller a représenté dans une formule heureuse l'apparence du globe à cette époque :

Un riche et luxuriant herbage recouvrait le sol humide et échauffé. Pour les planètes éloignées, notre terre dut paraître,

(1) Eludes bibliques, l^e série, p. 114.

(2^ La Terre elle récit biblique, p. 326. Hachelle.

u^ APOLOGISTES LAÏQUES

oo

à travers le nuage ([ui l'enveloppait, comme un point vcii

tendre.

H. Miller (i).

N'allons pas plus loi dans les détails. Qu'il nous suffise de dire que partout on trouverait le même aceord entre la science et la loi. « Nous avons, des plus lointaines origines du monde, deux récits différemment semblables, merveilleusement beaux tous les deux. Le premier, écrit, il y a quatre mille ans par un petit berger nommé iSIoïse, au lond d'un désert inconnu. Le second, commencé il y a soixante ans à peine et qui n'est pas fini, auquel travaillent en ce moment l'Institut de France et tous les savants de l'Europe (2). » Et de ces deux récits, le second n'est que la traduelion et le commentaire du premier! N'est-ce pas le cas de dire avec Ampère :

Moïse avait, dans les sciences, une instruction aussi profonde que celle de notre siècle, ou il était inspiré (3).

D'un côté ou de l'autre de ce dilemme, on ne peut échapper au miracle.

Nous ne pouvons parler du processus de la création sans dire quelques mots du darwinisme. Le darwinisme est une des formes de l'évolutionnisme dont nous avons parlé plus haut (4) : il ne s'occupe que des êtres animés et il prétend que les plus parfaits sont venus des moins parfaits, par-

(i) Cité par Mgr Bougaud, le Christianisme, etc., t. m, p. 178. Poussielgue.

(2) Mgr Bougaud, op. cit., t. iir, II, m. (ô) Théorie de la terre, p. 220.

(4) Page 76.

LA CUÉATION Kl' I.A CRKATUKK 87

une sorte de pros^rès indéfini, et à l'aide de moyens qui rappellent ceux dont se servent les éleveurs pour perfectionner les races : ces moyens ont reçu le nom de sélection naturelle.

Pourvu que l'on reconnaisse l'intervention immédiate du Créateur dans les circonstances que nous avons énumérées déjà (i), et son concours toujours nécessaire en tout ce qui se passe dans la nature, on peut être darwiniste, et le récit biblique de la création n'a rien qui s'y oppose. Que nous enseigne ce dernier? Qu'il y a eu un progrès dans l'apparition des êtres ; le darwinisme l'enseigne également. Mais ce système contient une autre idée, celle de filiation; de celle-là, la Bible ne dit rien, elle ne l'enseigne ni ne la condamne. Donc la question est libre.

Supposé que la théorie de Darwin fût démontrée par des preuves incontestables, et que, ce que je regarde comme impossible, les sciences naturelles parvinssent à prouver que toutes les espèces de plantes et danimaux qui ont existé et qui existent encore peuvent être ramenées à quelques formes primitives, y aurait-il contradiction entre la Bible et les sciences naturelles?

Je ne le crois pas.

Reusch (2).

Il n'y a à en juger autrement que les personnes qui connaissent ou comprennent mal la théorie transformiste et qui font plus attention aux conséquences illogicpies et exagérées qu'en tirent certains adeptes imprudents et irréfléchis, qu'à l'exposé même qu'a donné Darwin de sa manière de voir. Le dai'winisme n'exclut pas une cause première, qu'on Tappelle du nom que l'on voudra; bien plus, il l'exige d'une façon impérieuse.

Revue scientifique (3).

(i) Voir plus haut, p. 82.

(2) La Bible et la nature, trad. Hertel, p, 444.

(3) 22 mai 1886.

Copcndant, il faut bien le dire, le darwinisme ou, d'une manière générale, la théorie transformiste n'est pas vue d'un œil favorable par la plupart des savants catholiques, et même des simples spiritualistes. La cause en est bien simple : c'est que les ennemis de la religion se sont jetés sur cette théorie comme sur un cheval de bataille invulnérable et invincible. Ils ont cru y voir un moyen facile d't s" quiver Dieu, d'escamoter l'àmc et de tuer le devoir. Aussi, dans leur joie, s'élèvent-ils parfois jusqu'au lyrisme. Pour l'un (i), Darwin est « le Messie des sciences naturelles »; pour l'autre (2), il a donné « la grande explication du monde et de la vraie philosophie »; aux yeux d'un troisième (3), « la doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se posant dans un antagonisme logique avec la révélation irrationnelle de la chute! » Il parait enfin, s'il faut en croire un quatrième (4), que Darwin « a ouvert la porte par laquelle une postérité plus heureuse doit chasser le miracle à tout jamais. »

Enfin, il s'est trouvé des hommes pour transporter jusque sur le terrain de la morale le principe de la lutte pour la vie, de la concurrence vitale, de la raison du plus fort, au nom de laquelle le loup égorge l'agneau. N'y a-t-il pas là, aux yeux du croyant et même, tout simplement, de l'honnête homme, un préjugé légitime contre le darwinisme? Ecoutez ce que disent des écrivains contemporains, qui ne passent point pour de fervents chrétiens, au sujet de ces « brutales formules saxonnes : le fort mange le faible..., la permanence du plus apte. . . () » , la force prime le droit, etc.

(1) Ch. Martii-s.

(2) Renan.

(3) Mme Clémence Royer, dans sa préface de la Traduction de Darwin.

(4) Strauss, \' Ancienne et la nouvelle foi, Irad. Narval.

(5) A. Daudet, la Lutte pour la vie, préface. C. Lévy.

LA CREATTOX ET LA CRKATT^RE 9^

Je me demande comment il n'y a pas en insnrrection-conlre cette inti usion du darwinisme en la réglementation conxemporaine, et pejLit-être future, de l'humanité..., contre ce nouveau code barbare des nations.

De Goncourï (i).

Je vous dis qn'applicpiées, ces théories de Darwin sont scélérates, parce qu'elles vont chercher la brute au fond de l'homme, et qu'elles réveillent ce qui reste à quatre pattes dans le quadrupède redressé... Race nouvelle de petits féroces, à qui la formule darwinienne de la Lutte pour la oie sert de prétexte et d'excuse en toutes sortes de vilenies et d'infamies.

Alphonse Daudet (2).

Comment, après cela, n'être pas en défiance devant le darwinisme? Aussi, croyons-nous devoir indiquer les difficultés, qui, du côté de la science elle-même, se dressent contre cette dangereuse théorie.

I. Le darwinisme suppose le passage d'une espèce à l'autre, le croisement entre espèces voisines, et, le moyen de créer par là une espèce nouvelle. Or, trois" faits sont scientifiquement démontrés : le croisement entre espèces différentes n'est pas dans l'ordre naturel des" choses; — lorsque, dans certains cas, il y a croisement, le produit est ordinairement stérile; — si, par exception, les hybrides ainsi formés sont féconds, ils tendent de plus en plus à revenir au type primitif.

La plus haute expression de l'unité dans l'espèce est la génération, qui marque et mesure l'intervalle entre les types dis-

(i) Jowrna/, 17 juillet 1872. Charpentier.

(2) La Luite"'pour la vie, préface et acte m, se. ix. C. l.pvy.

tincts. On ne voit point les espèces se mêler, se croiser indistinctement entre elles; on ne connaît point de suites intermédiaires indéfiaiment, régulièrement fécondes .

E. Faivre (i).

Personne ne croit plus à la fécondité du croisement entre animaux appartenant à des classes ou à des familles différentes.

De Quatrefages (2).

Donnons un exemple du retour au type primitif, lorsque, contre l'ordinaire, le croisem.ent demeure féeond :

On apporta un jour à Linné un fraisier dont la culture avait profondément modifié les feuilles. Celles-ci, au lieu de se composer de trois folioles, n'en avaient plus qu'une. Ce fraisier fut conservé au Jardin des Plantes, et Duchêne, le célèbre jardinier de cette époque, le vit fleurir et fructifier. Il essaya alors de le reproduire en semant les graines, et au troisième semis il obtint un fraisier dont les feuilles avaient recouvré leur caractère naturel : elles étaient trifoliées.

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