‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 64 sur 167 · V. Hugo (u · texte numérisé non relu

V. Hugo (u

La liberté a marché dans le monde sur les pas de l'Evangile, et aucune servitude dégradante n'a pu subsister devant sa lumière ; l'égalité politique est née de la reconnaissance qu'il nous a forcés à faire de notre égalité, de notre fraternité devant Dieu ; les lois se sont adoucies, les usages inhumains se sont abolis, les chaînes sont tombées, la femme a reconquis le respect dans le cœui' de l'homme. A mesure que sa parole a retenti dans les siècles, elle a fait crouler une erreur ou une

tyrannie.

Lamartine (3).

Nous n'en finirions pas si nous voulions suivre partout la religion chrétienne à la trace de ses bienfaits. En voici un résumé éloquent mais encore bien incomplet :

Voulez-vous vous rendre compte de son influence sur la civilisation? Supposez un moment qu'elle n'a pas existé. Effacez par la pensée ce qui subsiste d'elle dans les trois domaines du beau, du vrai et du bien. Commencez par les arts plastiques. Entrez dans tous les musées et décrochez des murailles, à l'exemple de nos édiles, l'image du Christ ! Faites disparaître tous les tableaux où figurent la Vierge et Dieu. Emportez les toiles ou les statues qui représentent des saints, des martyrs,

(i) Gériie du christianisme, II, iir, îv.

(2) Actes et paroles, Avant l'exil, p. 171. Hetzeî.

(3) Des Deioirs civiladu curé. Haciieltc, Jouvet.

t/kgltsk t>f. .iKsrs-ciiuisT 229

des apôtres. Après la peinture et la sculpture, passez à l'ai'chitecture, et jetez bas les catliéilrales. Après rarchitectui'e, la musique. Rayez du nombre des compositeurs Hœndel, Palestrina, Bach et tant dautres. Expurgez l'œuvre de Beethoven, de Mozart, de Perp^olèsc, de Rossiui, de tout ce qui a été inspiré par la rclii^ion chrétienne

Entrez ensuite dans la sphère de la pensée et de la poésie ; supprimez Bossuet, Pascal, Fénelon, Massillon ; ôtez Polyeiicte à Corneille, Athalie à Racine..; poursuivez le nom du Christ dans les vers de Lamartine, de Victor Hugo, voire même de Musset. Ce n"est pas tout. Faites un pas de plus. Détruisez aussi les hôpitaux, car le premier hôpital fondé dans le monde a été fondé par une femme chrétienne. Supprimez les saint Vincent de Paul, les saint François d'Assise... Effacez, enfin, effacez toutes les traces qu'a laissées sur la terre le sang sorti des blessures de celui que j'entends quekpiefois appeler le Pendu. Puis, cette besogne accomplie, retournez-vous. Embrassez d'un long coup d'œil les dix-huit cents ans échelonnés derrière vous, et regardez sans épouvante, si vous le pouvez, le vide- que fait à travers les siècles cette seule Croix de moins dans le monde.

Ernest Legouvk (i).

Et c'est cette religion que des hommes qui se disent philosophes voudraient voir disparaître ! Pauvres amis de la sagesse ! Nous vous dirons avec un grand évêque : « Si nous allions au désert en y emportant la croix, vous seriez effrayés du vide que nous laisserions (2). » Et ce n'est pas seulement un évèque qui tient ce langage ; c'est aussi un trop fidèle enfant du siècle, qui croyait le christianisme fini et qui s'écriait :

Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Clirist, sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi!

(1) Fleurs d'hiver, OUendorflf. '

(2) iMgr Dupanloup.

23o APOLOOTSTES LAÏQUES

Oh ! maintenant, mon Dieu ! qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton san^^ tu la vais Rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ? Nous, vieillards nés dliier, qui nous rajeunira?

Alfred de Musset (i).

Qu'on se rassure ! « Le christianisme n'est, dans son ensemble, qu'une grande aumône faite à une grande misère (2) ') , et Dieu ne reprend pas ses aumônes

VI, Pour compléter ces preuves, nous groupons ici quelques derniers témoignages en faveur du christianisme, signés d'écrivains dii siècle, apologistes plus ou moins volontaires Ces extraits, qui n'ont d'autre lien que l'ordre alphabétique de leurs auteurs, sont, les uns des déclarations spontanées, les autres des aveux arrachés à l'évidence : les uns et les autres sont bons à recueillir.

Ampère :

Je conçois maintenant plus que jamais le christianisme comme étant la loi sous laquelle le genre humain doit se ranger, et c'est à établir cqXXq folie siihlime dont parle saint Paul, cette religion du dévoùraent, de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes, que doivent tendre tous nos eûorts (3;.

Ballaxche :

Si Dieu lid-mème ne veillait pas à la conservation du christianisme, j'oserais dire qu il faudrait que les hommes s'en occupassent (4).

Bastiat :

U voulut mourir en chrétien.

(i) Rolla, r. Œuvres, Charpentier.

(2) Mgi* Gerbet, Le Dogme régénérateur.

(5) Cité par Guizot, Réponse au discours de réception de M. Prévost' Paradol à l'Académie Française, 8 mars 1866. (4) Essai sur les institutions sociales, vi.

l'église de JÉSUS-CIIRTST Îi3l

J'ai pris, flit^ait-il simplement, la chose par le bon bout, et en toute hnmilité. En regardant autour de moi, je vois que, sur cette terre, les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne ; je suis bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre humain ^ij.

Chateaubriand :

Voici comment il résume et conclut son Génie du christianisme :

Le christianisme est parfait : les hommes sont imparfaits.

Or une conséquence parfaite ne peut sortir d'un principe imparfait.

Le christianisme n'est donc pas venu des hommes.

S'il n'est pas venu des hommes, il ne peut être venu que de Dieu.

S il est venu de Dieu, les hommes n'ont pu le connaître que par révélation.

Donc le christianisme est une religion révélée.

Lamartine :

J'ai été élevé au sein du christianisme ; j'ai été formé de sa substance ; il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité, et si je le pouvais, je ne le voudrais pas ; car le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de luoi... Je considère le christianisme comme la plus vaste et la plus pure émanation des révélations divines qui ait jamais illuminé et sanctifié l'intelligence humaine (2) .

Henri Rabusson :

La société moderne ne va de travers que pour avoir, par un absurde contresens, renié l'esprit chrétien, d'où découlent pourtant, à l'évidence, tous les progrès qu'elle a réalisés, toutes les réformes dont elle s'enorgueillit (3).

(i) Cité par Ch. Perraud, Libre-pensée et Catholicisme, p. 209. Chapelliez (2) La Chute d'un Ange, Avertissement des nouvelles éditions. Hachette Jouvet.

(5) Un Homme (f aujourd'hui, xiv. C. Lévy.

Jules SiMox :

Ni les injures de mes ennemis, ni les colères pcut-t^tre plus difficiles à supporter de mes amis, ne m'obligeront à combattre une doctrine qui proclame Tunité de Dieu, la providence, la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'àme, et dont la morale se résume dans ces paroles : Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait à toi-même : et dans celles-ci : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres (i) I

Résumons-nous. I.e christianisme est assis sur de telles bases, orné de tels caractères, qu'il faut y voir la vraie religion. Dieu, la vérité même, ne peut permettre qu'une religion fausse se présente sous de tels dehors, qu'elle doive nécessairement entraîner l'adhésion des cœurs droits et des esprits sincères. Ou il n'y a aucune certitude, — ce qu'un homme raisonnable ne saurait admettre, — ou il est certain que le christianisme vient de Dieu.

Si le christianisme est une grossière erreur de l'esprit humain, le plus sur est de douter de tout et de déclarer à jamais l'esprit humain incapable d'asseoir sur une base solide aucune vérité morale.

Pierre Leroux (2).

C'est, en d'autres termes, le raisonnement de La Bruyère, par lequel nous terminerons cet article. La logique et la netteté en font une page maîtresse, qui n'a pas vieilli malgré ses deux siècles de date.

« Si la religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer ; il était inévitable de ne pas donner tout au travers et de n'y être pas pris : quelle majesté, quel éclat de mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle

(i) La Religion naturelle, préface. Hachette.

(2) Du Christianisme et de ses origines démocratique s, p. 6. Sandre.

T/kGI.1SE 1>E JKSl'S-CIIRIST 233

raison cmincnle! quelle eandeiir, quelle innocence de mœurs ! truelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, remontez jusqu'au commencement du monde, jusqu'à la veille de sa naissance; y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire ? par où échapper? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche ?s'il faut périr, c'est parla que je veux périr: il m'est plus doux de nier Dieu, que de l'accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière : mais je l'ai approfondi , je ne puis être athée, je suis donc ramené et entraîné dans ma religion; c'en est fait (i). »

ARTICLE III

t/église catholique

Le christianisme a sa forme complète dans le catholicisme; les sectes qui s'en sont détachées ne sont chrétiennes que dans ce qu'elles ont de commun avec l'Eglise. « Si le Messie est venu, disait un philosophé, il faut être catholique; s'il n'est pas venu, il faut être juif; dans aucun cas, il ne faut être protestant. » Il suffît, du reste, de lire l'Evangile, pour se convaincre que Jésus a fondé sa religion soUs la forme d'une société possédant si hiérarchie, qu'il a voulu être représenté et continué d'une manière visible dans le gou-

(i) Les CaraclèrcSf xvi.

veniernent des âmes, en un mot, que seule l'Eglise catholique continue l'œuvre de Jésus-Christ.

D'ailleurs, en dehors du catholicisme, que voyons-nous en fait de sociétés chrétiennes? Le schisme gréco-russe et le protestantisme. Est-ce à l'un ou à l'autre que nous irons demander la vérité ?

h'Eg-lise russe? Joseph de Maistre disait d'elle :

C'est un cadavre congelé dont le froid a conservé les formes (i).

Et un ennemi de la papauté est plus sévère encore à l'égard de ce schisme :

Ayons les yeux sur la Russie. La Sainte Russie .' Il y a là des prêtres, des évoques, des moines, des sacrements, des églises ; on y dit la messe, on chante, on prêche ; et rien de gênant pour personne. C'est Tidéal. Un service pour le nettoyage des âmes, comme il y a un service pour le nettoyage des rues... tous deux dans les attributions de la police (2).

Ce qui fait dire à un prélat, parlant du conseil suprême de l'Eglise russe, le Saint-Sjynode : « C'est le seul saint qu'ait fourni cette Eglise depuis qu'elle existe (3). »

Quant au protestantisme , qu'a-t-il pour le recommander? Son caractère essentiel, c'est d'être une révolte contre l'autorité de l'Eglise.

La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement

intestinal du moyen-âge contre lui-même, mouvement qui ne

portait en soi qu'une révolte, mais point de lumière et peu de

liberté.

Lamartine (4).

(i) Cité par Mgr Mislin, Les Saints lieux, iv. Lecoffre.

(2) Cité-par L. Veuillot, Le Parfum de Rome, 1. 1. Palmé

(3) Mgr Mislin, op. cit.. ibid.

(4) Cours familier de littérature, IX, xiv.

l'église de JËSUS-CHRIST 235

San> doute, ce caractère de rébellion peut lui attirer la laveur des ennemis de la toi; mais les âmes sincères ne peuvent qu'en gémir : c'est l'introduction du rationalisme dans le surnaturel, c'est un funeste contre-sens. Un rationaliste et deux protestants vont en faire l'aveu :

On peut dire que le Protestautisnie, sous ses diverses formes, est une tendance de la religion positive à se rapprocher de la religion naturelle, tandis que le Catholicisme peut être justement appelé lidéal d'une religion positive.

Jules Simon (i).

Le protestantisme n'est pas une religion... Le protestantisme n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de conscience, et où peuvent s'abriter également la Foi et l'Incrédulité.

Alexandre Vinet (2)

Le catholicisme se recommande à nous par sa durée (3), et il a l'évidence, la majesté, ou, si vous l'aimez mieux, la brutalité d'un fait. La philosophie est la raison contente ; le protestantisme est une raison mécontente, qui se donne beaucoup de mal pour remplacer ce qu'elle a perdu.

Victor Gherbuliez (4).

Une dernière remarque : Jésus a fondé sa religion pour la rendre universelle, et les protestants le chantent encore dans le Credo. Or, l'Eglise est vraiment catholique, par ses tendances même, tandis que le protestantisme est dépourvu de ce caractère de la vérité :

Les protestants ferment leurs temples dans la semaine ; les

(x) LaReligion naturelle, p. 352. Hachette.

(2) Protestant, cité par Martin, X'Avsnir du protestantisme, p. 2.

(5) L'Eglise catholique est en même temps apostoliriue . Quant au protestantisme, on sait qu'il est né au xvi« siècle : « Votre protestantisme, disait un pajsan suisse du temps de saint Fraanois de Sales, comment serait-il apostolique? Il est moins vieux que nos fromages. » Un connaît aussi le caractère peu recommandable des fondateurs de la secte. Voir le portrait de Henri VIII dans Victor Hurjo apologiste, p. 94.

(4) La Vocation du comte Ghislain, u. Hachette.

23fi APOLOGISTES LAÏQUES

catholiques, au contraire, laisseront toujours leurs égliso . ouvert''^,: il semble que le protestantisme soit une religion inhospitalière dont le culte se passe en famille, tandis que le catholicisme ouvre plus volontiers ses portes aux étrangers.

Philippe Gerfaut (i).

Nous ne pousserons pas plus loin cette controverse. Encore une fois, on n'entre pas clans le christianisme pour se faire protestant, mais catholique. Et c'est, non pas au christianisme en général, mais à l'Eglise romaine que s'adressent les hommages que nous allons grouper ici.

DuPiN :

Je ne suis ni impie ni bigot. Je suis né catholique, et ne ferai point abjuration, même avec la perspective d'être applaudi par ceux qui me blâment d'avoir assisté à une procession (2).

GuizoT (protestant) :

Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ait jamais vu le monde.. Nous en avons grand besoin (3).

Je porte à TEglise catholique un profond respect. Elle a été pendant des siècles l'Eglise chrétienne de toute l'Europe, elle est la grande Eglise chrétienne de la France. Je regarde sa dignité, sa liberté, son autorité morale comme essentielles au sort de la chrétienté tout entière (4).

Hegel:

Il y a dans l'Eglise catholique, à cause de la fixité de ses dogmes, plus d'éléments philosophiques, plus de matière pour les hautes spéculations, que dans le système protestant (5).

(i) Pensées^ d'un sceptique, p. 82. OUendorff.

{9-j Œuvres, 10 juillet 1826,

{zyMéditnlions et études morales, p. 71. Perria,

(4) Ibid. préface.

{b) Histoire de la philosophie, t. m, p. 260.

Victor Hugo:

Je couvre de ma vénération l'Eglise, notre mère à tous (i). Le catholicisme est nécessaire à la société (a).

Alfred de Musset :

A'oici comment il répond au reproche, si souvent fait à l'Eglise, d'avoir amené la ruine de l'empire romain :

Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux barbares les palais de Gonstantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s'agissait bien des grands de la terre ! et voilà qui est intéressant que.les derniers ràlements d'un empire corrompu jusqu'à la moelle des os, que le sombre galvanisme au moyen (hiquel s'agitait encore le squelette de la tyrannie sur la tombe dHéliogabale et de Garacalla! La belle chose à conserver que la momie de Rome embaumée des parfums de Néron, emmaillotée du linceul de Tibère! Il s'agissait, messieurs les politiques, daller trouver les pauvres et de leur dire d'être en paix. Il s'agissait de laisser les vers et les taupes ronger les monuments de honte, mais de tirer des flancs de la momie une vieVge aussi belle que la mère du Rédempteur, l'espérance, amie des opprimés (3).

Navllle (protestant) :

Le catholicisme a droit à notre respect et à notre admiration Son étude, en efl'et, fait connaître toujours plus qu'il est logique, qu'il est beau, et enfin que les bases sur lesquelles il repose sont profondément enracinées dans la nature humaine.

... Il me semble d'ailleurs qu'il suffit de descendre en soi pour comprendre combien l'Eglise romaine, avec les gi*âces dont elle dispose, et sa divine autorité, trouve d'appui dans les besoins

(i] Assemblée législative, i5 janvier i85o. Ces paroles, citées au Moniteur, ont été remplacées dans les OEuvres de V. Hugo par celles-ci : ^ .M. le Président et M. Victor Hugo échangent un colloque qui ne parvient pas jusqu'à nous. " Voir E. Biré, Victor Hugo avant i85o, p. igS. .

(:'.) Le Rhin, lettre xxvi. Hetzel.

(7>] La Confession d'un enfant du siècle, I, ii. Charpentier.

les plus profonds de notre âme. Qui n'a désiré quelquefois, au milieu des polémiques sèches et passionnées tout ensemble qui défigurent la religion du Sauveur, ballotté par les flots de l'incertitude et du- doute, trouver un port tranquille dans une autorité cpii put lui dire : Ici est la vérité ?

Qui n'a tourné des regards d'envie sur le tribunal de la Pénitence? Qui n'a souhaité, dans l'amertume du remords, dans l'incertitude du pardon divin, entendre une bouche cpii pût lui dire avec la puissance du Christ : Va en paix, tes péchés te sont pardonnes ?

. . Pour moi, je ne sais si je suis seul de mon avis, mais si je croyais trouver cette puissance surnaturelle que l'Eglise s'attribue, cette puissance, source précieuse et intarissable de réconciliations, de restitutions, de repentirs efficaces, de ce que Dieu aime le plus après iinnocence, debout à côté du berceau de riiomrae qu'elle bénit, debout encore à côté de son lit de mort, et lui disant au milieu des exhortations les plus pathétiques et des plus tendres adieux: Partez: si je croyais trouver une pareille puissance sur la terre, il est bien des moments où j'irais déposer joyeusement à ses pieds cette liberté d'examen qui parfois se présente à l'esprit comme un fardeau bien plus que comme un privilège (i).

Saint-René Taillandier :

Il y a quelque chose de plus humain et de plus divin tout à la fois, quelque chose de plus acceptable pour la pensée et de plus séduisant pour l'imagination, dans l'idée d'une vaste institution animée de l'esprit d'en haut, et, sous l'action de cet esprit, se développant selon les circonstances, se prêtant aux mouvements et aux besoins de l'humanité; il y a là, dis-je, quelque chose de plus grand et de plus vrai qu'une doctrine d'après laquelle l'esprit de Dieu est comme relégué et captif dans une lettre morte (2).

Pour compléter ce sujet, passons en revue les plus grandes

(i) Cité par Brugère, De Ecclesia Christi, p. 325. Roger et Chernoviz. (2) Revue des Deux-Mondes, i*' août i8(>3.

l'église DK JÉSUS-CHRTST 23c)

beautés du catholicisme, celles qui se trouvent ' en lui à

l'exclusion des sectes chrétiennes

I Et d'abord, saluons le Pape, «vicaire de Jésus-Christ, successeur de saint Pierre, chef visible et docteur de toute l'Eglise, et père commun des pasteurs et des fidèles (i)^ » Grâce à lui, l'Eglise a une tète et un cœur, et elle se sent toujours animée de l'esprit de Jésus-Christ, gouvernant par le moyen du pape, le guidant et l'inspirant dans la conduite de la société chrétienne.

Le pape est infaillible , c'est-à-dire que, dans certaines circonstances bien déterminées et d'ailleurs très rares, il est préservé de toute erreur dans l'enseignement qu'il impose aux tidèles.

Rien de plus naturel que ce privilège bien compris et dégaffé des tausses notions sous lesquelles on l'a défiguré.

L'infaillibifité, dans l'ordi-e spirituel, et la souveraineté, dans l'ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes... Quand nous disons cpie l'Eglise est infaillible, nous ne demandons poui' elle, il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège particulier; nous demandons seulement quelle joalsse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu; et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou dinjustice, il n'existe plus.

La souveraineté a des formes différentes sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres ; mais, quand elle a parlé de part et dautre à sa manière, le bill est sans appel comme \&fetfa.

Il en est de même de l'Eglise.

Joseph de Maistre (2).

On objecte, par ignorance sans doute, à la doctrine de

(i) Catéchisme.

(2) Du Pape, I, I

q4o apologistes laïques

l'infaillibilitc, les fautes commises par certains papes. Mais l'infaillibilité n'est pas l'impeccabilité, et l'Eglise n'a jamais enseigné que ce dernier privilège ait été donné aux souverains poiitifes. Il a pu y avoir chez ceux-ci des défaillances dans la conduite, des défaillances même dans la foi, comme hommes privés, mais jamais comme docteurs de l'Eglise. ; Toutefois, ne croyons pas sur parole tous ceux qui ont sans cesse à la bouche les crimes des papes! Prise dans son ensemble, la vie des centaines de papes qui ont gouverné l'Eglise donne incomparablement^ plus de traits à admirer que de fautes à déplorer. Pourrait-on en dire autant des détracteurs de la papauté ? Le trait que voici est édifiant à cet égard.

Je me trouvais au qiiai Voltaire, chez France, le libraire. Un homme entra, marchanda un livre, le marchanda longtemps, sortit, rentra, le marchanda encore. C'était un gros homme, à mine carrée, avec des dandinements de maquignon.il donna son adresse pour se faire envoyer le livre : M. ***, à Rambouillet. ' — Ah! dit le libraire en écrivant, j'y étais en i83o avec Charles X.

— Et moi, reprit le gros homme, j'y étais aussi... J'ai eu sa dernière signature. Vingt minutes avant que la députation du gouvernement provisoire arrivât... J'étais là avec mon cabriolet... Ah! il avait bien besoin d'argent... Il vendait son argenterie, et il ne la vendait pas cher... J'en ai eu vingt-cinq mille francs pour vingt-trois mille... Si j'étais arrivé plus tôt... Il en a vendu pour deux cent mille... C'est que j'avais quinze mille bouches à nourrir... sa garde. J'étais fournisseur.

— Ah! bien, s'écria le libraire, vous nous nourrissiez bien mal... Je me rappelle une pauvre vache que nous avons tuée dans la campagne !

Le hasard les avait mis face à face, le vieux soldat de la garde de Charles X^èt le fournisseur qui avait grappillé sm* une infortune royale et acheté la vaisselle d'un roi aux abois : le soldat, pauvre libraire ; le fournisseur, gros bourgeois épanoui, sonnant d'aisance et de prospérité.

l'église de JÉSUS-CHRIST 2^1

J'ai voulu voir ce qu'il achetait : c'était une Histoiue des

Crimes'des Papes.

De Goxcourt (i).

Depuis saint Pierre, le pape est l'évèque de Rome. Sur les ruines de la \ille païenne s'est élevée la capitale du christianisme, comme pour mieux affirmer le triomphe du Christ sur les faux dieux :

De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome,

On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme,

El dans ce temple immense, où le Dieu du chrétien

Règne sur les débris du Jupiter païen.

Tout mortel, en entrant, prie et sent mieux encore

Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore!...

Rome, dit un autre auteur, est le coin du monde où, selon le mot énergique d'un évèque, la Piété fermente comme la nature sous les tropiques.

De Goncourt (3).

En regard de ces jugements éclairés sur la Rome chrétienne, il est intéressant de placer ceux de la bourgeoisie prud'hommesque et voltairienne, qui fait un des ornements les plus communs, sinon les plus beaux, delà société contemporaine.

En voici un plaisant exemple :

Pendant que ]M. Cardinal reçoit un électeur qu'il éclaire « sur ses devoirs et surtout sur ses droits, » madame Cardinal raconte à un ami le voyage qu'elle a fait à Rome en compagnie de son mari :

Nous devions revenir à Paris directement, mais voilà qu'au dernier moment monsieur Cardinal se ravise et me dit ; « Madame Cardinal, si nous poussions iusqu'à Rome ?

(ij Journal, i3 février 1862. Charpentier.

(2j Harmonies jwétiqnes, II, m. Hachette, Jouvet.

(3) MadrCine Gervaisais, Lx. Charpentier.

APOLOGISTES LAÏQUES iG

24a APOLOGISTES LAÏQUES

« — Jusqu'à Rome, monsieur* Cardinal, mais prends garde, c'est le pays des prêtres... Est-ce que tu pourras voir ça tranquillement?

« — Oui, madame Cardinal, je veux, visiter cet antre de la superstition. » Et nous avons poussé jusqu'à Rome... Tout le long de la route monsieur Cardinal me disait : « Rome, madame Cardinal, je suis sur que ça me laissera froid. » Et, en ell'et, ça l'a laissé froid...

Nous avons vu tout ce qu'il y avait à voir, excepté l'intérieur des églises, parce que monsieur Cardinal n'aurait pas voulu y mettre les pieds, et partout monsieur Cardinal avait le même mot : « C'est surfait, madame Cardinal, c'est surfait! »

Rome l'exaspérait avec toutes ses églises et tous ses couvents : « C'est une ville morte, madame Cardinal, me disait-il, une ville à faire disparaître de la sui'face du globe... Tenez... Je ne connais pas Chicago... Mais je préfère Chicago... C'est vivant, au moins, Chicago. »

LuUOViC llALÉVY (i).

Habitant de Rome, le pape doit en être le roi. Nous n'avons pas ù rappeler ici les titres historiques de sa souveraineté temporelle : nous voulons seulement en affirmer la nécessité morale. Napoléon I'^' disait du pouvoir temporel des papes :

Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pour le aouvernement des âmes, c'est l'institution la meilleure et la plus bienfaisante que l'on puisse imaginer (j).

Et en effet, ce qui importe par-dessus tout au Pape, c'est son indépendance spirituelle :

Il faut que la Papauté soit indépendante, et elle ne peut l'être que par la réunion du pouvoir teiuporel et du pouvoir spirituel dans la main du Pape : il faut que les deux pouvoirs soient coii-

(i) Les Petites Cardi7uil. C. Lévy.

(2) Cité par A. Tliiers, Uisloirc du Consulat et de l'Empire, livre \n.

fondus dans l'Etat romain pour qu'ils soient sépai'és dans le reste du monde.

Odilon Barrot (i).

Et il ne suffit pas que le pape soit de lait indépendant : il faut que les peuples chrétiens le sachent, qu'ils ne redoutent rien de l'intervention d'une autre puissance temporelle dans la direction de la chrétienté. C'est ce qu'expliquait très clairement un illustre diplomate du siècle, le prince de Metternich, dans un entretien avec Louis Veuillot :

Cette indépendance qui nous ; 2) intéresse si fort n'intéresse pas moins les autres peuples. C'est ce que j'ai toujours essayé de faire comprendre aux gens avec qui j'ai eu occasion de traiter cet objet de première importance pour l'Europe. Je n'ai pas fondé la nécessité de la liberté du Pontife et du maintien de l'Etat pontifical sur des raisons spirituelles; ces politiques ne les auraient pas admises ou s'en seraient moqués. Je leur ai dit : "Vous ne pouvez pas nier les faits. Vous ne pouvez pas nier que l'Europe ne vive du christianisme, et que par conséquent le chef de la religion chrétienne ne soit dans l'Eirrope un trèri grand et très puissant personnage à qui nul n'a jamais touché impunément. Il faut que ce grand et puissant personnage habite quelque part, vous ne pouvez le nier. Il faut donc qu'il soil chez lui ou chez quelqu'un.

S'il habite chez quelqu'un, il est au pouvoir de quelqu'un. Or, moi qui ai des sujets catholiques, c'est-à-dire qui relèvent du Pape, comment pourrais-je, sans mexposer aux plus grands inconvénients, tolérer que le Pape eût un maître? Par le Pape placé sous sa dépendance, ce quelqu'un là serait maître chez moi ; et, en maintes occasions faciles à prévoir, plus maitre que moi ^3).

(i) Assemblée nationale, ao octobre 18 '19.

(2) Les Autrichiens.

(ô) Rapporté par L Veuillot, Mélanges, 1" série, t. vr, p. oG. Palmé. « Pourquoi, demandait un Anglais à un irlandais, pourquoi votre Pape doit il être roi ? Parce qu'il ne peut être suj(;t, répondit l'irlandais, et qu'il n'y a pas de milieu. » Cité par Mgr Lagrange, Vie de Mgr Dupaiiloup, t. Il, p. ^89. Poussielgue.

^Y\ APOLOGISTES I,AÏQI-KS

Pour prévenir ce mal il n'y avait qu'un mc>en, et les siècles chrétiens l'avaient employé : c'était de i'aire du pape le souverain d'un territoire « assez grand pour la liberté, trop petit pour la domination (i). » On sait ce qu'il est advenu de cette institution : aujourd'hui le Pape, violemment dépouillé de ses Etats, est réduit, pour sauvegarder son indépendance, à se renfermer dans la demeure qu'on lui a laissée, et où il est chez lai, comme le prisonnier est chez lui dans sa cellule. Cet état de choses a inspiré à un historien, pourtant rationaliste, les réflexions qu'on va lire.

Entre les Alpes et les pointes de Sicile tout le sol n'est pas italien. Au centre est un palais entouré d'un jardin : c'est le domaine de saint Pierre.

Ici n'entre pas le roi d'Italie.

Lapôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de l'Eglise. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui a confirmé Gliarlemagne en déposant sur son torhbeau « la page de donation ». Onze siècles se sont écoulés depuis; mais onze siècles ne comptent pas dans rimm^utabilité de l'Église. Au cours des âges, le domaine de Pierre a été souvent assailli, maisjamais sans que l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a été tué au pied des murs. Personne n'est tombé, en 18-0, à l'assaut de la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours « le crime » immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon I", au dix-neuvième, l'ont attendu cpielques années.

Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde ; même, depuis le moyen-âge, son horizon s'est étendu Sur le globe entier, il y a des catholiques ; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un parti avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont obligés de compter. L'Empereur d'Allemagne est bien puissant, mais c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche se dit le bon

(1) Lacordaire, Conférences de Notre-Dame, i8ô5, 4" couf. Poussielgue

l'église de JÉSUS-CHRIST 245

frère et spécial ami clHumbert I"", mais il ne va pas le visiter à Rome, par crainte du sacrilège.

Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. A quoi sert-il d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine?

Ernest Lavisse (i).

Tôt ou tard, cette question recevra sa réponse. Quand le pape a dit : « je ne peux pas, » toujours Dieu a dit : « je ne veux pas. »

Louis Veuillot (2).

IL Une des plus grandes beautés de l'Eglise, c'est son unité. Elle est au ciel, au purgatoire, sur la terre, et elle ne l'orme (ju'un seul corps animé par Jésus-Christ.

Quel superbe tableau que celui de cette immense cité des esprits avec ses trois ordres toujours en rapport ! Le monde qui combat présente une main au monde qui souffre et saisit de l'autre celle du monde qui triomphe.

Joseph DE Maistre (3).

Et cette unité est si parfaite que la même vie circule d'un bout à l'autre de cet immense corps, qu'il y a entre les membres les plus éloignés une union intime, une influence réciproque, et qu'une parcelle du corps ne peut agir sans que tout le reste s'en ressente :

L'action de grâce, la prière, les satisfactions, les secours, les inspirations, la loi, l'espérance et l'amour, circulent de l'un à l'autre comme des fleuves bienfaisants. Rien n'est isolé, et les

(i) Vue générale de l'histoire politique de l'Europe, — Revue des BeuX' Mondes, 1892.

(2) Mélanges, Sa Sainteté Fie IX. Palmé. (5) Soirées de Saint-Pétershounj, x.

esprits, comme les lames d'un faisceau aimanté, jouissent de leurs propres forces et de celles de tous les autres.

Joseph DE Maistre (i).

C'est ce que le symbole catholique appelle la communion des saints. Bienfaisant mystère, qui permet d'espérer le salut d'un grand nombre de pécheurs ! S'il fallait se sauver tout seul, que de difficultés ! Mais aidé par toute l'Eglise, par Marie, par Jésus qui est la tète de ce corps mystique, on voit les obstacles s'aplanir et la route du ciel devenir plus praticable. Voici un pécheur qui depuis loogr temps ne pense plus à Dieu; mais voilà des hommes, des femmes qui ont consacré leur vie à prier pour les autres :

Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux, qui ne prient jamais.

A\HrGo(2).

Voici un homme qui passe sa vie dans les plaisirs coupables; mais voilà, au fond d'un couvent, des religieuses qui jeûnent, qui portent le ciliée, qui se flagellent, et ce sont des saintes : il faut bien que leurs souffrances servent à quelque chose.

Jean Valjean comprenait bien l'expiation personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et il se demandait avec un tremblement : Expiation de quoi ? quelle expiation ?

Une voix répondait dans sa conscience : la plus divine des générosités humaines, lexpiation pour autrui.

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