‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 68 sur 167 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Nous dirons les certitudes et les incertitudes de la mort, ses amertumes et ses consolations.

(i) La Bruyère, Caractères, xvi.

LES FINS niMÎMKUKS 2$! 7

I. Ce qu'il y a de certain dans la mort, c'est (lu'il nous faudra la subir. Vérité banale ! dira-t-ou peut-être. Et pourtant, vérité dont nous ne sommes pas assez persuadés :

Nous savons bien que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas.

Paul BOURGET (i).

Mémento horno quia piilvis es (2)...

Si cet avertissement était gravé sur le front de tout chrétien en caractères indélébiles au lieu dy être imprimé avec des cendi'es une fois par an, chacun regarderait son voisin et se dirait à l'oreille : « Le pauvre diable, il n'est que poussière, et il retournera en poussière. »

Charles Narrey (3).

La Providence se charge pourtant de nous rappeler sans cesse la nécessité de mourir. Autour de nous, dans la nature, tout s'en va :

Marbre, perle, rose, colombe, Tout se dissout, tout se détruit; La perle fond, le marbre tombe.

La fleur se fane, l'oiseau fuit.

Théophile Gautier,

Pourquoi l'homme serait-il exempt de la loi générale?

Tout naît, tout passe, tout arrive Au terme ignoré de son sort :

A l'Océan Tonde plaintive.

Aux vents la feuille fugitive, L'aurore au soir, l'homme à la mort.

Lamartine (4).

Et de fait, voyez ce qu'il en est de l'homme :

Il meurt un homme par seconde : ainsi, à chaque minute de notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes

{i) Le Disciple, I, xxiii. Lemerre.

(2) Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière.

(3) L'Education d'Achille. C. Lévy.

(4) Nouvelles méditations lioétiques, les Préludes. Hachette, Jouvet.

APOLOGISRES LAÏQUES j

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expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une peste permanente. Cette chaLiic de deuil et de funérailles qui nous entortille, ne se brise point, elle s'allonge; nous en formerons nous-mêmes un anneau.

Chateaubriand (i).

Soyons donc bien et dûment convaincus de cette vérité ; ne disons pas seulement : l'homme meurt ; — mais : je mourrai. Ne nous contentons pas de dire :

L'humanité n'est qu'une succession de fossoyeurs chargés d'enfouir ceux C[u'ils aiment le mieux pour être enfouis à leur tour par ce qu'ils aiment le plus.

Jules Claretie (2)

Précisons davantage, appliquons-nous cette vérité ànousmème, faisons comme le poète qui prononce suilui sa sentence :

Le front d'où vient ce vers se pulvérisera, La main qui l'a gravé séchera sous des planches L'azm' des yeux amis qui le liront ira Peut-être refleurir siu* ma tombe, en pervenches Mort, pour eux et pour nous tu viendras, sans remords, Et, de quelques bras fous qu'on nous garde et nous choie. Tu viendras arracher les âmes de nos corps Comme une louve arrache un boyau d une proie.

Jean Rameau (3).

n. Si nous savons que la mort viendra, nous ignorons quand elle viendra, et

L'incertitude de son heure, combinée avec la certitude de son avènement, en fait pom* l'homme qui pense non plus une mort fntm-e, mais une mort présente, une mort éternelle, une mort

(i) Mémoires d'outre-tombe, t. il, p. 284.

(2) Les Amours d'un interne, xvii. Dentu.

(5) La Chanson des étoiles, la RésuiTection. Ollendorff

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vivante, s'il est pennis cremployer ce monstrueux accouplement de mois!

Lamartine (i).

Jeunesse ou vieillesse, maladie ou sauté, soins ou insouciance, rien n'y tait : la mort frappera un enfant à côté d'un vieillard, un homme valide à côté d'un infirme.

A qui donc, juste Dieu ! peut-on dire: A demain?

S'écrie Alfred de Musset (a), et il n'en dit pas assez. A qui donc peut-on dire : A tout à l'heure? Les hommes s'en vont souvent au milieu d'un rire, d'une parole^

Et le mot qu'ils avaient commencé devant l'homme S'achevait devant Dieu.

Victor Hugo (3).

Quand vous commencez une respiration, vous n'êtes jamais sûr que la mort ne la coupera pas en deux sur vos lèvres.

Lamartine (4).

Cette incertitude est un bien plutôt qu'un mal. Elle éloigne le poison que mettrait dans notre vie la science exacte du nombre de jours qu'il nous reste encore à vivre. Mais surtout, elle nous aide à rester dans le chemin du devoir, afin d'être toujours prêts à paraître devant Dieu. Insensé celui qui passe sa vie loin de Dieu !

Son temps dans les plaisirs s'en va sans qu'il y pense. Imprudent! est-il sûr de demain? d'aujourd'hui? En dépensant ses jours, sait-il ce qu'il dépense? Le nombre en est compté par un autre que lui.

Victor Hugo (5).

Rappelons-nous toute notre vie que « la mort viendra comme un voleur, » que nous serons surpris par elle :

(i) Cours familier de littérature.

(2) Le lô juillet, v. Charpentier.

(3) Les Contemplations, VI, vi, xiii. Hetzél, (4} Cours familier de littérature.

(5) Les Chants du crépuscule. XXXVII. i. Hptzel.

même vieillards, elle nous surprendra; même après une longue maladie où nous aurons vu nos énergies partir une à une, elle nous surprendra :

Il arrive dans les longues maladies ce qui est si douloureux dans les fins subites, c'est qu'on est pris au dépourvu; on compte sur le temps par cela même qu'il s'en est écoulé beaucoup, et l'habitude d'un état équivaut presque à son ignorance.

M'"« SWETCHINE (i).

La mort surprend même le moribond.

Maurice Rollinat (2).

IIL Ce qui cause les amertumes de la mort, c'est qu'elle est une séparation.

C'est d'aljord la séparation de l'àme et du corps. Amertume pour l'àme, qui se demande ce qu'elle va devenir après avoir quitté le corps :

L'ao"onie est une échéance. A cette seconde fatale, on sent sur soi la responsabilité diffuse. Ce qui a été complique ce qui sera. Le passé revient et rentre dans l'avenir. Le connu devient abîme aussi bien que l'inconnu, et ces deux précipices, l'un, où l'on a ses fautes, lautre, où l'on a son attente, mêlent leur réverbération. C'est cette confusion des deux gouffres qui épouvante le mourant.

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