V. Hugo
Amertume aussi pour le corps : lui , on sait trop bien ce qu'il va devenir. Il va rester bientôt inerte et comme hébété par le départ de l'àme. On pourra lui dire :
Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme?
Squelette, qu'as-tu fait de lame ?
Cage déserte, qu"as-tu fait
De ton bel oiseau qui chantait ?
(i) Œuvres, t. i, p. 54a. Perrin.
(2) L'Abime, l'Heure incertaine. Charpentier.
(3) L Homme qui rit, I, 11, xviii. Hetzel.
T.FS VINS DKRNIKRKS 0.6l
Volcan, ([u'as-tu t'ait de la lave?...
Qu"as-tu l'ait de ton luaitre, esclave !
Anaïs Ségalas (i).
Il va falloir se débarrasser de ce cadavre comme d'un hôte incommode et dangereux, et bientôt qu'en restera-t-il? Ce qui survit de tant de choses ici-bas ; un peu de poussière.
L'armée arrive, elle s'avance; elle a passé. Elle chantait, sonore, étourdissante et fière. Que reste -t-il? Voici le chemin traversé.
Poussière, poussière, poussière !
... Sur les vieilles cités de marbre et de granit Que consume l'ardente et farouche lumière, Qu'est-ce qui va tomber de l'espace infini ?
Poussière, poussière, poussière!
Livres pesants, discours hautains, serments d'amour,
Eternels souvenirs gravés sur une piem^e.
Tout devait vivre un siècle, et tout vécut un jour...
Poussière, poussière, poussière !
L'aridité du ciel dévore le torrent.
La cruauté du tenq^s met bas la tour altière.
Ouvrez la pyramide où dort le conquérant...
Poussière, poussière, poussière !
La poussière prendra mon cœur, prendra ma main. Nul ne peut, pour la fuir, revenir en arrière, Et ces vers que j'écris, que seront-ils demain?
Poussière, poussière, poussière !
Charles Fuster (2).
Soyez fiers, après cela, de vos avantages personnels !
(i) C'est à tort qu'on a attribué ce couplet à Victor Hugo. (7.) L'Ame des choses, la Poussière.
Vous avez été un grand ca|)i lai ne : on pèsera votre cendre et on calculera
Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière Dans le creux de la main.
Victor Hugo (i).
Vous avez été reine de beauté : on comparera la laideur de votre cadavre avec celle d'une autre loque humaine :
L'infortunée Jane Gray n'est pas différente de l'heureuse Alix de Salisbury : son squelette seulement est moins horrible, parce qu'il est sans tête ; sa carcasse s"end>ellit de son supplice et de l'absence de ce qui fit sa beauté.
Chateaubriand (2).
Si grands que vous ayez été, vous justitierez le mot célèbre :
Après la mort, les papes deviennent papillons, et les sires deviennent cirons (3).
Quelle leçon d'humilité !
(t) Les Chants du Crépuscule, II, v. Hetzel.
(2) Mémoires 'Touti'c-tombe, t. m, p. iC5.
(5) Cité par V. Hugo, les Travailleurs de la mer, I, 11. ('i. Hetztl. On a attribué ce mot à Camus, évoque de Belley.
C'est ici le lieu de rappeler le passage bien connu de Shakspeare.
« Hamict. A quels vils emplois nous pouvons revenir, Horatio I Pourquoi l'imagination ne pourrait-elle pas dépister la noble poussière d'Alexandre jusqu'à la trouver bouchant la bonde d'une barrique ?
Horatio. Ce serait considérer les choses avec trop de recherche que de les considérer ainsi.
Hamk't. Non, ma foi, je n'en rabats point un iota : on peut le suivre jusque-là assez simplement, et il y a de la vraisemblance à mener le raisonnement comme ceci : Alexandre mourut, Alexandre fut anterré, Alexandre retourna en poussière ; la poussière est de la terre ; avec de la terre nous faisons du ciment ; et pourquoi donc, de ce ciment en quoi il a été converti, n'aurait-on point pu boucher une barriquede bière ? L'auguste César, mort, et changé en argile, pourrait boucher un trou et arrêter le vent. Oh ' dire que cette poussière qui tenait le monde en arrêt ét;\it destinée à rapiécer un mur et à repousser le souffle de l'hiver ! -> Ilamlet, V, I. — S'il faut en croire Chateaubriand, un sort analogue faillit arriver aux cendres de Dugesclin. « Dinan montrait parmi ses antiquités le cœur de Dugesclin : poussière héroïque qui, dérobée pendant la révolution, fut au moment d'être broyée par un vitrier pour servir ù fau'e de la peinture. » Mémoires d'outre-tombe, t. i, p. 190.
La mort est la séparation de celui qui part et de ceux qui restent ; là encore il y a des amertumes à subir.
Amertume pour celui qui s'en va : pour cette mère, par exemi^le, qui laisse ses enlants orphelins et se demande ce qu'ils vont devenir loin d'elle :
S'il est encor des pleurs dans les cieux triomphants, Cest qu'ils tombent des yeux des enfants sans leurs mères, Ou des mères sans leurs enfants.
Sophie Hii. (i).
Amertume aussi pour ceux qui restent :
Mourir on survivre ! Voilà la g'vande loi que nous subissons.
^I"'^ SWETGHINE (2).
La mort ne nous frappe pas qu'une fois : elle essaie, semble-t-il, ses forces sur nous, en nous enlevanl ce qur nous aimons :
Hommes, vous qui savez comprendre la douleur, Gémir, jeter des fleurs, prier sur une tombe, Pensez-vous quelquefois à ce que doit soufli'ir Celui qui voit ainsi l'infortuné qui tombe, Et lui tend tine main qu'il ne peut plus saisir ? Celui qui sur un lit vient pencher son front blême Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur, Va là, d'un œil ardent, chercher sur ce qu'il aime, Comme un signe de vie, un signe de douleur; Qui, suspendant son àme à cette âme adorée, S'attache à ce rameau qui va l'abandonner ; ( hii, maudissant le jour et sa vue abhorrée, Sent son cœur plein de vie, et n'en peut rien donner I
Et lorsque la dernière étincelle est éteinte, Quand il est resté là, sans espoir et sans crainte,
(i) Les Maternelles. Brunet.
(2j Lettres^ t. i, p. 556. Perrin.
— Qu'il contemple ces traits, ce calme plein d'horreur.
Ces longs bras amaigris traînant hors de la couche.
Ce corps frêle et raidi, ces yeux et cette bouche
Où le néant ressemble encore à la douleur...
Il soulève une main qui retombe glacée ;
Et s'il doute, insensé ! s'il se retouime, il voit
La mort branlant la tête, et lui montrant du doigt
L'être pâle, étendu sans vie et sans pensée,
Alired de Musset (i).
Et après celui-là un autre, et la mort multiplie ses coups, et plus nous allons plus nous restons seuls :
Pauvre monde, c'est ainsi qu'on le quitte, que tantôt d'un côté, tantôt de l'autre nous voyons s'en aller ceux que nous connaissons. Bientôt on se trouve seul, isolé parmi ceux qui viennent, comme ces feuilles d'une autre année qui tiennent encore à l'arbre quand celles du printemps arrivent.
Eugénie de Guérin (2).
Alors on pense à la mort avec moins d'amertume, et on se met à la considérer, non plus comme une séparation mais comme une réunion.
La mort de nos amis nous enseigne à ne pas tant redouter un passage frayé par eux et que quelques-iuis rendent attrayant.
Maurice de Guérin (3).
IV. Mais ce n'est pas là la seule consolation de la mort. En quittant ce monde on n'y laisse pas uniquement des parents et des amis : on y laisse les ennuis, les misères dont la vie est remplie, et les bassesses des uns, et les persécutions des autres : nouvelle séparation, mais celle-ci est consolante, Un poète en a énuméré les douceurs dans un
\) Le Saule, vn. Œuvres. Charpentier, (2) Lettres, p. 12a. Lecoffre.
(5) Journal..., p. 54 1. Lecoffre.
LES FIXS PER>'IKRES 265
dilemmr où l'on tiouvom peut-être un peu d'exagération, mais aussi une grande part de vérité :
Sois fier, ta marcheras de combats en vacarmes.
Sois huml)le, chacun va te traiter en valet.
Sois riche, tes amis te prendront au collet.
Sois pauvre, au lieu d'amis, ce seront les gendarmes.
Sois franc, et contre toi tu donneras des armes. Sois fin, mais prends bien garde au code, s'il te plaît I Sois aimant, et c'est toi qui verseras des larmes : Sois aimé, c'est un autre — autre air, même couplet ■
Sois seul, tu maudiras le néant de la vie ;
A deux, tu pleureras ta liberté ravie...
Que faire enfin pour être et ne pas avoir tort ?
Sois quelqu'un, ne sois rien, aie ou non du génie. Sois de ceux que l'on raille ou de ceux que l'on nie. Tu n'as qu'un seul moyen d'avoir raison : Sois mort !
Edouard Pailleron (i).
Et puis, si la mort est chrétienne, quels trésors viennent faire oublier ceux qu'on laisse ici-bas ! Cette vérité après laquelle on soupirait, on va donc enfin la connaître et la posséder tout entière ! Voyez mourir Socrate ; Cébès, penché sur sa couche, l'interroge et recueille ses paroles :
« Dors-tu ? lui disait-il ; la mort, est-ce un sommeil ? » Il recueillit sa force, et dit : « C'est un réveil !
— Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres ?
— Non ; je vois un jour pur poindre dans les ténèbres. »
Lamartine (2).
Ce bonheur parfait dont le désir ne le quittait jamais, le juste va enfin le posséder :
On dirait que son œil, qu'éclaire l'espérance. Voit l'immortalité luire sur l'autre bord. Au delà du tond>eau sa vertu le devance. Et, certain du réveil, le jour baisse, il s'endort !
(i) Le Théâtre chez Madame, Dilemme. G. Lévy. (2) La Mort de Socrate. Hachette, Jouvet.
a66 APOLOGISTES LAÏQUES
Et les astres n'ont plus d'assez pure lumière. Et l'infini n'a plus d'assez vaste séjour, Et les siècles divins d'assez long-ue carrière Pour làine de celui qui n'était que poussière Et qui n'avait qu'un jour !
Lamartine (i)
Ce Dieu, enfin, dont seule la possession peut nous rassasier pour une éternilë, ce Dieu va se donner à lame du juste. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il appelle la mort de ses vœux :
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles I Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes! Que tax"des-tu? Parais ; que je mélance enfin Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin.
Lamartine (2).
Et qu'on ne dise pas que ce sont là des fictions poétiques. Soit pendant leur vie, soit à leurs derniers instants, les justes ont souvent exprimé, et d'une manière éloquente, leur soif et leur ardeur de mourir. Nous en avons déjà cité des exemples (3), en voici d'autres.
Henri Perreyve, à son lit de mort, disait à son ami, l'abbé Charles Perraud : « Ah ! qu'il t'ait bon d'être chrétien, je ne l'ai jamais senti à ce point, tu pourras prêcher cela toute ta vie (4). »
Le P. de Ravignan disait à son tour : « Je trouve qu'on a une bien grande vertu quand on tient à la vie (5). »
(i) Harmonies poétiques, II, x ; cf. IV, i. Hachette, Jouvet. (2) L'Immortalité. Voir aussi le Chrétien mourant, dans les premières Méditations poétiques.
(5) Voir plus haut,, p. iry.
(4) Cité pareil. Perraud, Libre-pensée et catholicisme, p. xxi. Chapelliez.
(5) Cité dans sa Vie, par le P. de Ponlevoy, t. i, p. 585. Chapelliez.
LES FIXS DERNIÈRES a6^
Louis Veuillot écrivait :
«.. Je l'ai vue, cette Sabine, feue Sabine, et tu sauras que^ea vient deféh'x,q}ii veut dire heureux (i).
Et nous trouvons, sous la plume de deux femmes d'élite de notre siècle, des réflexions analogues :
Pauvre corps liuniain ! faut-il que notre àme soit là-dedans • Aussi ne s'y plaît-elle guère, dès qu'elle vient à considérer où elle est. Oh ! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie., du ciel, de Dieu, de l'autre monde ! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s'il avait une àme.
Eugénie de Guérin (2).
Shakespeare a dit : « Le bonheur, c'est de n'être pas né. » Oh 1 non, pas cela, puisqu'il faut naître pour connaître et aimer Dieu. Mais le bonheur, c'est de mourir...
... Oh ! quand je mourrai, ne me regrettez pas ; car si je bénis
Dieu chaque jour dètre née, c'est qvie, naissant, je suis assurée
de mourir.
Eugénie de la Ferronnays (3).
Il n'est pas donné à tout le monde de regarder la mort en face avec une telle sérénité. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement, » a dit La Rochefoucauld (4) et trop souvent il a raison. On n'est sans peur qu'à condition d'être sarts reproche, et les consciences inquiètes devinent derrière la mort des responsabilités trop grandes pour pouvoir l'envisager sans elfroi. Tel est le cas du grand nombre (5).
(f) Correspondance, t. n, p. i33. Palmé,
(2) Journal, p. s5. Leeoffre.
(5) Cité par M'-^' Craven, Récit d'une sœur, t. i, p. H6 ; ir, p. 87. Perrin. Voir aussi, dans la préface de ses œuvres, le suijliine chant de mort d'Ozanani
(4) Réflexions morales, \x\ï.
[ô: «Théophile Gautier se sentait pris d'angoisse toutes les fois que, pendant la nuit, il était seul ou trop éloigné pour n'être pas entendu au
Comment les justes arrivent-ils à ne plus craindre la mort, à l'aimer même? En y pensant. Ce souvenir est i)oar eux un préservatif contre les tentations et les dé l'ai lia n ces : tout leur est sujet de méditation :
J'ai cousu un drap de lit, écrit Eiig-énîe de Guérîn, et je coiisais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents ! peut-être celui de la tombe. Qui sait s'il ne sera pas mon suaire, si ces points (pic je fais ne seront pas décousus, par les vers !
Eugénie de Guérîn (i).
Habituons-nous à la pensée de la mort. Qu'elle soit le guide de nos actions ! Faisons en sorte de pouvoir dire comme le poète :
Sur trois pensers, j'en ai deux pour la mort.
Eugène Manuel (2).
Nous y perdrons peut-être un peu de plaisir, mais nous y gagnerons beaucoup de sérénité. Nous rirons moins, mais jusque dans la mort nous sourirons davantage :
Enfiint, à votre première heure, On vous sourit, et vous pleurez.
Puissiez-vous, quand vous partirez.
Sourire, alors que l'on vous pleure !
Eugène Manuel (3)
premier appel. L'obscurité lui était pénible. Il lui semblait qu'à travers l"ombre la mort le guettait et allait le saisir. L'idée de la mort ne le laispas tranquille; ce que l'on devait trouver après la vie rinquiétait... Il m'a raconté qu'étant un jour couché et endormi à Grenade, dans une des salles de l'Alhambra, il s'était réveillé et s'était dit : « Une heure viendra où tu seras étendu comme te voilà et où tu ne te relèveras plus. » II ajoutait : « Depuis cet mstant, je ne me suis plus amusé. » .Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, t. 11.
(i) Journal, p. 120. Lecoffre.
{2) Pages intimes, Proportion. C. Lévy.
(3) lbid.,\e Commencement et la fin.
LES FINS nEUMKRES 269
ARTICLE 1