‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 72 sur 167 · LE DISCERNEMENT DES AMES · texte numérisé non relu

LE DISCERNEMENT DES AMES

L'éternité est pour tous , mais elle n'est pas la même pour tous. Il est impossible que les bons et les justes soient confondus dans une semblable destinée, la justi<» ne le permet pas. '•

Il faut donc qu'il y ait là-haut un discernement des âmes, et il commence dès l'instant de la œ.ort; à peine Fàme a-t-elle quitté la terre qu'elle se trouve en présence de Dieu, pour subir son jugement. Nul n'y échappe, ni grand ni petit, ni Juste ni pécheur :

Qu'on monte ou qu'on descende, on va toujoiu's à Dieu.

Victor Hugo (i).

L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre : L'un des sceptres, l'autre des fers.

Lamartine (s).

Rien de ce que nous avons fait n'échappera à ce procès redoutable ; de nos pensées les plus secrètes il nous sero demandé compte :

Où vont nos idées ? Elles vont dans la mémoire de Dieu.

JOUBERÏ (3).

(1) La légende des siècles, le Travail des captifs. Hetzel.

(2) Nom elles méditations poétiques, vu. Hachette, Jouvet.

(3) Pensées.

a''v| APOLOGISTES LAÏQUES

Eu vain chercherons-nous de vaines excuses à nos défaillances; nous serons en présence de Celui qui sait de quel limon il nous a pétris, mais qui sait aussi ce qu'il a fait pour nous, les grâces qu'il nous a données, la valeur du sang qu'il a répandu pour notre salut, ce qu'il attendait de nous en échange de ses bienfaits.

Lorsque le divin juge nous fera comparaître devant notre conscience à la fin de notre courte journée d'ici-bas, notre modestie, notre faiblesse, ne seront point une excuse pour notre inaction. Nous aurons beau lui répondre : « Nous n'étions rien, nous ne pouvions rien, nous n'étions qu'un grain de sable; » il nous dira : « J'avais mis devant vous, de votre temps, les deux bassins d'une balance où se pesaient les destinées de l'humanité: dans l'une était le bien, dans l'autre était le mal. Vous n'étiez qu'un grain de sable, sans doute; mais qui vous dit que ce grain de sable n'eût pas fait incliner la balance de mon côté? Vous aviez une intelligence pourvoir, une conscience pouf choisir; vous deviez mettre ce grain de sable dans lune ou dans l'autre; vous ne l'avez mis nulle part. Que le vent l'emporte ! il n'a servi ni à vous ni à vos frères. »

Lamartine (i).

Tel sera ce jugement, après lequel s'ouvrira pour l'àme une de ces trois demeures, celle-ci provisoire, celles-là définitives : le purgatoire, le ciel ou l'enl'er.

Le jugement particulier aura sa confirmation et sa prumulgation solennelle dans le jugement généraL dont la date est fixée à la fin du inonde. Car le monde finira, et les signes de sa chute ont été annoncés par Jésus-Christ. « Les astres tomberoiit du ciel. »

... Un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe. L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe. L'âme verra neiger les astres dans les cieux.

Victor Hugo (2).

(il Recueillements poétiques, lettre-préface. Hachette, Jouvet. (2) Les Contemplations, III, \xx. Hetzel.

LES FINS DEIIXIÈRES 2S5

« Le soleil ne donnera plus sa lumière »,

Et, lui^ubre flanibeau du sépulcre où nous sommes, Lui-même, à ce graud deuil fatigué d'avoir lui, S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui !

Béraxger (i).

Toute vie disparaîtra de la surface de la terre; c'est ainsi que le poète la voit par avance à son dernier jour :

La vie, en remontant à sa source suprême, La vie avait quitté jusqu'aux éléments même; Le dernier des vivants, dont son souffle avait fui, , Etait mort; et la terre était morte avec lui, Morte avec tous ses fruits, morte avec tout leur germe, Morte avec chaque loi que chaque règne enferme, Morte avec tous ses bruits et tous ses monuments, Avec tous ses instincts et tous ses sentiments ; Morte avec tous ses feux éteints dans ses abîmes, Morte avec ses vapeurs retombant de ses cimes, Morte a"vec tous ses vents ; et son silence seul L'enveloppait partout comme un morne linceul.

Lamartine (2).

C'est alors que, tout étant fini, l'homme recommencera ;

C'est alors que, des morts perçant la voûte sombre, Une voix dans le ciel les appelant sept fois, Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombre De l'éternelle croix.

Lamartine (3).

A cet ordre céleste, les morts se réveilleront; on entendra Ces millions de morts, moisson du Fils de l'homme. Sourdre confusément dans leurs sépulcres comme Le grain dans le sillon.

Victor Hugo (4)

(i) Méditation sur les révolutions des empires.

{2) Harmonies poétiques, IV, vu. Hachette, Jouvet:

(3) Nouvelles méditations poétiques, le Crucifix. Hachette, Jouvet.

(4) Les Feuilles d'automne, vi. Hetzel.

a8fi APOI,Of;iSTE.S LAÏQUES

Les àmcs rentreroiil eu possession de leurs corps, transfigurés il est vrai, du moins pour les justes :

Vous êtes revêtu de la forme plus pure Que prend l'homme là-haut quand son corps y renaît, Mais sous ce vêtement, ({uoiquil vous transfigure, Vous êtes bien le même et l'on vous reconnaît.

Victor de Laprade (i).

Nul n'échappera à cette résurrection : si cachés, si réduits, si pulvérisés que soient les corps, les ànies sauront les retrouver :

Tout ce qu'a dévoré, tout ce qu'a submergé L'onde, qui ronge encore après qu'elle a rongé

Avec ses dents toujours entières ; Tout ce que ton flot noir ballotte dans ses plis, Tout ce qui dort, bercé d'un éternel roulis,

Dans tes liquides cimetières :

Yoilà qviel formidable et lugubre tableau Apparaîtra, le jour où les voiles de leau

Seront repliés par Dieu même; Quand la mer, quand le sol, fouillés jusques au fond. Rendront ce qu'engloutit un néant si profond,

Partout où le trépas nous sème.

Joseph AUTRAN (2).

Et qu'on ne dise pas qu'une telle chose dépasse le pouvoir de Dieu! Voyez ce que peut faire Fliomme :

« On amoncelle sur une table les os vermoulus et mêiés de cent animaux antédiluviens trouvés dans les carrières de Pai'is. Georges Guvier les trie, les compare, les rajuste, les réédifie; puis, sur toutes ces charpentes, il met des semblants de chairs, de peaux, des écailles, des plumes, des poils... Et les monstres sont vus tels que jadis, entiers, debout, presque vivants...

« Un homme a fait cela, une créature bornée d'intelligence

(i) Odes et Poèmes, Adiieu sur la montagne. Lemerre.

{2) Les poèmes de la mer, le Fond di' l'océan. C Lévy,

et de force... Et la toute-puissance de Dieu, au jour de la résurrection universelle, n'en ferait pas autant (1)? »

Qu'on ne dise pas non plus : A quoi bon la résurrection des corps? Nous répondrions avec le catéchisme t « Les corps ressusciteront parce qu'il est juste que l'homme soit récompensé ou puni dans son corps aussi bien que dans son âme, puisque l'un et l'autre ont pris part à ses bonnes ou à ses mauvaises actions. »

Après la résurrection, les grandes assises de la divinité et de l'humanité, le jugement généi^al.

Le Fils de l'homme apparaît sur les nuées ; les puissances de l'enter remontent du fond de l'abime pour assister au dernier arrêt prononcé sur les siècles.

Chateaubriand (2).

Dieu nous dénombrera d'une voix solennelle,

Les rois se courberont sous le vent de son aile (3)...

Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.

Ceux qui tirent le mal le poids d'une fourmi

Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami ;

Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche

Le verront, et Satan leur sera moins farouche.

Victor Hugo (4).

Enfin la sentence irrévocable est prononcée :

Les boucs et les brebis sont séparés ; les méchants s'enfoncent dans le gouffre ; les justes montent dans les cieux ; Dieu rentre dans son i*epos, et partout règne l'éternité.

Chateaubriand (5).

(i) J. Roux, Nouvelles pensées, X, m. Lemerre.

(2) Génie du Christianisme, l, vi, vi.

(3) Victor Hugo, Odes, III, i, iii. Hetzel.

(4) La Légende des siècles. Verset du Khorau. Hetzel. (b) Op yi t., ibid.

aSS APOLOGISTES LAÏQUES

Il nous reste à jeter un regard sur les demeures éternelles, l'enfer, le ciel, et sur le vestibule du ciel, le purgatoire. Quant aux limbes, séjour des enfants morts sans baptême, nous nous contenterons de citer cette pièce, où Casimir Delavigne a fort bien caractérisé, par les paroles et par le rhytme, l'état intermédiaire de ces âmes, qui n'ont ni la douleur ni le bonheur parfait (i).

Comme un vain rêve du matin,

Un parfmu vague, un bruit lointain,

C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer.

Jamais n'expire.

Partout cette demi clarté Dont la morne tranquillité Suit lin crépuscule d'été,

Ou de l'aurore Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n'est plus, quand le jour

Xest pas encore !

Ce ciel terne, où manque un soleil.

N'est jamais bleu, jamais vermeil; Jamais brise, dans ce sommeil

De la nature.

N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant, Dont l'eau n'a point de mouvement.

Point de murmure...

Loin de Dieu, iii, sont renferméa Les milliers d'êtres tant aimeo,

(i) Voir plus haut, p. 279, note 5,

LES FINS DERNIÈRES aSg

Qu'en ces bosquets inanimés La tombe envoie.

Le calme d'un vague loisir, Sans regret comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir, C'est là leur joie.

Là, ni veille ni lendemain ! Ils n'ont sur un bonheur prochaiu.

Sur celui qu'on rappelle en vain, Rien à se dire.

Leurs sanglots ne troublent jamais De lair l'inaltérable paix ; Mais aussi leur rire jamais

N'est qu'un sourire...

Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité !

Ils se couronnent sans gaîté

De fleurs nouvelles.

Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas; Ils volent, mais on n'entend pas Battre leurs ailes.

G. Delavignb (i)»

ARTICLE IV

l'enfer

I. L'enfer existe, et, ce qui revient au même, il est' éternel.

Nous en voyons la preuve, non seulement dans l'enseignement de l'Eglise que nous n'avons pas à développer ici, non seulement dans l'unanimité de la tradition chrétienne et même païenne, mais dans des raisons que nous ne pouvons exposer que brièvement, et qui nous font

(i) Derniers chants, Un miracle, ii. F. Didotj

APOLOGISTES LAÏQCES JA

290 APOLOGISTES LAÏQL*ES

comprendre pourquoi l'enfer s'impose, même au Dieu de miséricorde.

Et tout d'abord, il y a une difTérence essentielle entre le bien et le mal. Or, nous le demandons, où serait cette ditlérence, si tous deux devaient finalement avoir la même sanction ?« Voilà un être vicieux, débauché, révolté contre Dieu, obstiné et opiniâtre jusqu'au bout dms sa révolte; voilà une vierge, pure, chaste, dévouée au bien^ opiniâtre jusqu'au bout dans son dévouement (i) ; » et il faudra, bon gré mal gré, que tous deux arrivent à la même demeure ! — Mais l'un, dira-t-on, y parviendra moins vite que l'autre. — Peu importe, on pourra en conclure : « Les éléments du bien et du mal n'étaient donc pas radicalement, essentiellement opposés, puisqu'ils ont produit les mêmes laits et abouti aux mêmes résultats ! (2) »

Et ce ne serait pas seulement la confusion du bien et du mal, ce serait le triomphe définitif du mal sur le bien. On pourrait voir des scélérats obstinés poursuivre Dieu de leurs injures, le blasphémer jusque dans la mort et lui dire en ricanant : « Je suis plus fort que toi, puisque, malgré mes insultes, tu seras finalement obligé de m'ouvrir ton paradis. » Ce n'est pas possible, et voilà pourquoi

L'enfer, hélas ! ne peut séteiudre !

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