V. Hugo
Dans la troisième partie de cet ouvrage, nous traiterons de l'adoration extérieure, le culte. Nous allons ici parler de l'acte principal d'adoration intérieure, la pi^ièi^e. ^lais disons tout d'abord comment on pèche contre le devoir de l'adoration : par irréligion, par superstition, par idolâtrie.
* * I. L'irréligion , c'est d'abord l'indifférence pratique à l'égard des devoirs religieux ; mal trop répandu à 1 heure actuelle :
Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de chrétiens qui soient chrétiens.. i Jérusalem et Salomon, choses mortes. Rome et Grégoire VII, choses mortes. Il y a Paris et Voltaire.
Victor Hugo (4).
Combien cela est imprudent, nous l'avons vu, nous n'y
(1) Discours à la distribution des prix de l'Orphelinat d'AJsace-Lorraine. I juin :8SF-. Figaro du aô juin.
(2) Catéchisme.
(3) Les Quatre vents de l'esprit, Deux voix dans le ciel. Hetzel-
(4) Littérature et philosophie mêlées, Journal des idées ., Histoire. Hctzel.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS DIEU SSg
voulons pas revenir. Et puis, quelle trahison à l'égard de Dieu! Nous savons bien qu'on cherche parfois à s'excuser en disant qu'après tout on n'est pas hostile, mais seulement indifférent ! Il n'est pas permis de rester neutre à l'égard de Dieu, et en pratique on ne peut pas l'être :
Vivre et penser en dehors de la religion n'est pas possible sans la haïr un peu.
Louis Veuillot (i).
Que faire donc ? « Jouis, dit la raison païenne ;
Jouis et meurs ; — les dieux ne songent qu'à dormir.
— Espère seulement, répond la foi chrétienne ;
Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. »
Entre ces deux chemins j'iiésite et je m'arrête
Je voudi'ais, à l'écart, suivre un plus doux sentier.
Il n'en existe pas, dit une voix secrète ;
En présence du ciel il faut croire ou nier.
Je le pense en effet ; les ùmes tourmentées
Dans l'un et l'autre excès se jettent tour à tour.
Mais les indifférents ne sont que des athées ;
Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.
A. de Musset (2).
Etre irréligieux, c'est encore « tourner en dérision les choses saintes, la religion et ses ministres. » C'est alors que l'indifférence devient de l'impiété. Et pourquoi ces moqueries? Le sait-on? Parfois, pour étouffer ses remords, et alors tout est bon pour attaquer et salir les choses saintes. Ecoutez ce Prudhomme anticlérical :
« ... Peut-être monsiem' aime-t-il les curés. Moi, je ne peux pas les sentir. J'ai dix raisons, monsieur, pour ne pas les aimer. La première, c'est que ce sont des curés... »
Il allait passer aux neuf autres ; par bonheur le train s'arrêta, on était arrivé.
Victor Gherbuliez (3).
(t) Çà et là, t. II. Palmé.
(2) L'Espoir en Dieu. OEuvres. Charpentier.
(5) Olivier Maugant , xvu. Hackeiie Juuvet.
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Souvent aussi, ce sera pour Taire comme les autres, et sous l'empire de ce respect humain dont nous avons dit la néfaste influence (i). Recueillons un avis précieux à enregistrer :
Toujours la fatalité du livre. Xous, dont les sympathies de race et de peau penchent pour le pape, nous qui ne détestons paslliomme qu'est le prêtre, nous voici à écrire, poussés par je ne sais quelle force irrésistible qui est dans lair, un livre méchant à l'Eglise. Pourquoi? Mais sait-on le pourquoi de ce qu'on écrit 1
De GoNcouRT (2).
O vous qui par malheur avez perdu la loi, écoutez cette leçon qui vous est donnée par un de vos semblables : .
Jamais un mot de raillerie sur les choses religieuses n'est sorti de mes lèvres. Je suis un incroyant, je ne suis pas un impie. Jamais je n'ai insulté ni n'insulterai ce que j'ai adoré. Je comprends trop bien quon puisse perdre la foi, mais ce qiie je ne comprends pas, c'est qu'un homme qui, dans son enfance, s'est agenouillé devant la croix à côté de sa mère, ne respecte pas à jamais dans cette croix son enfance et sa mère (3),
II. Etre superstitieux , c'est croire à l'influence utile ou néfaste de certaines pratiques indifférentes en elles-mêmes, et leur prêter ainsi, sur la direction des événements, une puissance qui n'appartient qu'à Dieu.
Il est surprenant de voir quelle impression exercent, sur des esprits d'ailleurs éclairés, souvent même sur des âmes chrétiennes, ces inventions de la crédulité populaire. On ira consulter des somnambules dont la lucidité croît en raison des honoraires qu'on leur apporte. On sera inquiet d'un rêve, oubliant que, « quand c'est Dieu qui envoie ces
^i) Voir plus haut, p. 522-324.
(2) Journal, i4 mai 1868. Cliarpentier.
(5) Paroles mises sur les lèvres d "uq de ses personnages \oT Octav Feuillet, dans la Morte, p. 77. C. Lévy.
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présages mystérieux, il y joint une certaine lumière qui en donne le sens (i). » On ne voudra pas s'asseoir à une table si les convives y sont au nombre de treize :
« Nous allions passer treize à table ! Moi, cela m'est égal, mais il y a beaucoup de personnes auxquelles cela est très désagréable.
— Je l'avais remarqué. Je suis comme vous : cela m'est égal ; mais tout le monde n'est pas comme nous. »
Tout le monde a fait son compte, et tout le monde a dit à tout le monde : « Moi, cela mest égal, mais tout le monde n'est pas comme moi. »
QUATRELLES (2).
Quant à voyager un vendredi treize, il n'y faut même pas penser (3) ! INIais nous n'en finirions pas s'il fallait seulement énumérerles découvertes de l'imagination humaine. Contentons-nous d'un dernier exemple, qui nous est rapporté par un diplomate anglais :
Un propriétaire du Northumberland nous a raconté que, dans son pays, on ne baptise pas les filles avant d'avoir des garçons, parce que, lorsqu'on agit autrement, ceux-ci n'ont jamais de barbe. Je lui ai demandé si en ce cas ce sont les filles qui en ont.
Lord Malmesbury (4).
Chose étonnante au premier abord, la superstition croît à
(i) Lacordaire. Vie de saint Dominique^ x. Poussielgue,
(2) Figaro du i3 décembre 1884.
(3) En i885, il y a eu trois vendredis i3 : février, mars et novembre. En additionnant, pour ces trois mois, les recettes de la Compagnie des Omnibus de Paris, pour les trois 12, les trois i3 et les trois i4, on trouve que, le i5, les recettes ont été en diminution de 13,859 fr. 85 sur le i4, et de 27,299 fr. sur le la. — Aux mêmes dates, et pour les Compagnies des chemins de fer du Nord, du Midi, de l'Ouest et d'Orléans, les recettes du i3 ont été en diminution de 9"),8i5 fr. i5 sur le 12, et de 258,196 fr. o5 sur le 14.
(4) Mémoires d'un ancien minisire, 9 novembre i85i. OllendorfT.
mesure que la foi diminue ; mais si l'on y réfléchit, il n'y a là rien qui ne soit facilement explicable. Le surnaturel est si conforme à la nature de l'homme, que si on lui enlève le véritable il s'en forgera un de toutes pièces :
S'il cesse de soumettre son esprit à la religion, il se fera des opinions monstrueuses. Il sera saisi d'une terreur d'autant plus étrange qu'il n'en connaîtra pas l'objet : il tremblera dans un cimetière où il anra gravé que la mort est un sommeil éternel; et, en affectant de mépriser la puissance divine, il ira interroger la bohémienne, ou chercher ses destinées dans les bigarrures dune carte.
... On est bien près de tout croire quand on ne croit rien : on a des devins quand on n'a plus de prophè:es, des sortilèges quand on renonce aux cérémonies religieuses, et Ion ouvre les antres des sorciers quand on fenne les temples du Seigneur. (^ Chateaubriand (i).
III. Nous avons déjà parlé de V idolâtrie (2) et nous n'aurions pas y revenir, si nousne voulions protester contre le reproche adressé quelquefois à l'Eglise, au sujet du culte des saints.
Nous n'adorons que Dieu : quant aux saints, nous les honorons comme les amis de Dieu, nous leur demandons d'intercéder pour nous auprès du souverain Maître : en quoi ce culte ressemble-t-il à l'idolâtrie? Voici des hommes qui, pendant leur vie,
Ayant fait de leur âme un ciel intérieur (3),
ont mérité de Dieu un amour tout spécial, ont pris sur son cœur une puissance de prière extraordinaire : nous savons
(i) Gmie du christianisme, III, v, vi. Voir Victor Hugo apologiste, p. 120-122.
(2) Voir plus haut, pages 5o-5i, aa3-224. (5) Leconte de Lisle, Po-lmes tragiques. Apothéose de Mouça. Lemei*re.
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que leur charité pour Dieu leur inspire une ardente, cb^vilé pour nous, et nous ne pourrions pas les prier! Ce serait contraire au bon sens. Lisez ce fragment de dialogue :