V. Hugo (i
A supposer, ce qui est impossible, que le hasard ait produit le monde, il n'aurait pu le produire qu'à l'état de désordre, l'ordre étant l'opposé du hasard. Or, nous l'avons vu, non seulement le monde existe, mais il se meut avec une régularité parfaite, suivant des lois qui supposent nécessairement, à son origine, une cause intelligente.
Ce monde est l'œuvre dun Dieu ou du hasard. Je vous défie de sortir de là. C'est un dilemme invincible. Il n'y a pas un troisième terme. Or, si Dieu est incompréhensible, le hasard est impossible. Dieu dépasse ma raison et la confond ; le hasard la révolte. La non-existence du hasard est tout ce qu'il y a de plus facile à démontrer. 11 sullit de i^egarder ce qu'il produit. L'irrégularité en est le caractère constant. Rien de continu ne sort de lui. Il y a un mot qui est l'opposé du mot hasard, c'est le mot de suite. On ne tire pas le même numéro vingt fois de suite. On ne fait pas tomber un dé sur le même numéro vingt fois de suite (2). Or, la nature tire le même numéro et amène le môme dé depuis des milliers de siècles.
(i) Ruy Blas, IV, vu. Hetzel. « Que voulez-vous dire avec votre Dieu « Hasard», cet « être de raison » qui n'a ni être ni raison? » Roux, Pensées. Lemerre.
(2) C'est le mot de Galiani : la nature est pipée. « Un jour, dit-il, à Naples, un homme prit, devant nous, six dés dans un cornet, et paria d'amener rafle de six. Il l'amena du premier coup. Je dis : Cette chance est possible. Il l'amena une seconde fois ; je dis la même chose. Il remit les dés dans le cornet trois, quatre, cinq fois ; et toujours rafle de six. Sangue di Bacco ! m'écriai-je, les dés sont pipés ; et ils l'étaient.
« Philosophes, quand je considère l'ordre toujours renaissant de la nature, ses lois immuables, ses révolutions toujours constantes dans une infinie variété, cette chance unique et cons<;;rvatrice d'un monde tel que nous le voyons, qui revient sans cesse, malgré cent autres millions de chances.dc perturbation et de destruction possibles, je m'écri(? •. Certes, la natur>-, est pipée ! » Cité par A. Nicolas, Eludes philosophiques sur le christianisme. I, i, u, Vaton, iBSa.
a8 APOLOGISTES LAÏQUES
Depuis des milliers de siècles, tout ce qui naît, tout ce qui vit,
tout ce qui lait vivre, tout ce qui croît, tout ce qui décline, tout
ce qui njkeurt, obéit à une même loi, suit un même ordrt, passe
par les mêmes vicissitudes. Donc il est impossible que le hasard
ait créé le monde, donc il est l'œuvre de Dieu, donc Dieu
existe.
E. Legouvb (i).
Et qu'on ne dise pas que ces lois physiques suffisent à expliquer le monde. La nature, les lois de la nature, tels sont les mots dont se servent ceux qui n'osent plus dire le hasard. Mais...
Il est aussi absurde de rappoi'ter le système du monde à des lois physiques, sans tenir compte du Moi ordonnateur, que d'attribuer la victoire de Marengo à des combinaisons stratégiques, sans tenir compte du Premier Consul.
Proudhon (2)
Aujourd'hui, le dernier mot de ceux qui veulent se papser dé Dieu, le grand succès du jour, c'est le transformisme. On sait en quoi consiste ce système : au commencement était la monère, germe primitif, sorte d'œuf du monde, contenant en lui le principe de tout ce qui devait vivre plus tard. Cette monère se développa et il en sortit successivement, par voie de progrès indéfini, toutes les espèces vivantes que nous voyons aujourd'hui. A l'heure qu'il est, le produit le plus parfait du sy tème est l'homme ; mais l'évolution continuera encore, et si nous pouvions renaître dans quelques siècles, nous serions sans doute émerveillés de
(i) Fleurs d'hivers. OUendorff.
(a) Système des contradictions économiques, prologue. Garnier.
LE cr*:ateur 29
voir les êtres supérieurs qui auront pris la place de l'homme et tiendront à leur tour le sceptre de la nature. ,
Tel est le système. Nous le discuterons plus tard (i). Mais ce que, dès maintenant, nous voulons faire remarquer, c'est que, même en supposant prouvées toutes ces hypothèses, on a encore besoin de Dieu. Si la monère a pu tout faire, elle n'a pu se faire elle-même; et si, d'abord, elle était si merveilleusement constituée que tout devait en sortir avec une gradation parfaite, quelle intelligence et quelle puissance ne fallait-il pas à celui qui l'a dû créer !
Singulier système, dit Lamartine, qui prend pour créateiu", à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout ! et tout cela pour se passer da Dieu !...
Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la nature immonde ? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image !
Ombres de rêves !
Lamartine (2).
Comme tant d'autres erreurs, celle-là aura bientôt fait son temps, et l'humanité recommencera tout d'une voix à chanter le cantique : Cœli enarrant gloriam Dei, les cieux racontent la gloire du Créateur.
(i) Voir plus loin, ch. 11, la Création et la Créature. On trouvera aussi une critique détaillée du darwinisme et du transformisme dans le savant ouvrage de .M. l'abbé Vigoureux, les Livres saints et la critique rationaliste, ô" éd., t. III, p. 266-436. Roger et Chernoviz, 1892; — et dans l'Apologie scientifique di a foi chrétienne, par M. le chanoine Duillié de Saint-Projet, 3 éd., Palmé, 1890.
(2) Cours familier de littérature, III« entretien, § vi. Voir aussi Victor Hugo apologiste, p. 19-20.
3o APOLOGISTES LAÏQUES
§ II. — Dieu prouvé par le témoignage des peuples.
Nous aimons à rattacher les sujets religieux dont nous abordons l'étude à un point du Catéchisme, car ce livre doit rester dans la main des chrétiens comme un manuel et un mémento. Or, après avoir exposé la preuve de l'existence de Dieu tirée du spectacle delà nature, le Catéchisme ajoute un nouvel argument : « Dans tous les temps et dans tous les pays, on a cru qu'il existe un Dieu, et les peupLca les plus sauvages le croient comme les plus civilisés. »
Le fait lui-même ne peut être révoqué en doute, et les divergences qui se sont produites entre les peuples, lorsqu'il s'est agi de la nature de Dieu, nont lait que mettre plus en relief l'unanimité de leur foi en son existence.
Mais que prouve ce fait ? Il prouve : i" que l'homme a besoin de croire à Dieu ; a" que cette tendance n'est pas contraire à la raison, car, s'il en était autrement, elle serait, comme nos passions vicieuses , combattue par la raison ; 3" que cette tendance est le résultat d'une vérité assez évidente pour s'être, toujours et partout, imposée aux intelligences môme les plus rudimentaires.
Lamartine a tracé un superbe tableau de cette idée de Dieu, régnant, avec des formes diverses, sur les peuples de tous les temps. C'est d'abord l'Indien adonné au culte du soleil ;
Au premier rayon de l'attroi^e Il sincline, il chante, il adore L'astre d'où ruisselle le joui*.
LE CRÉATEUR 3l
L'Egyptien, lui aussi, adore les astres :
n élève des pyramides
Pour compter de plus près ses dieux
Vient ensuite la Grèce, dont
Le génie, amoureux d'idoles, Donne l'être à tous les symboles.
Crée un Dieu pour tous les soupirs,
A son tour, « l'aveugle enfant du prophète, » enseveli )ar les sables ou succombant sous le glaive,
« Mourons, dit-il ; Dieu seul est Dieu ! »
Le Juif, maintenant encore, chante la gloire de Dieu en traînant partout '
Une espérance
Plus forte que ses deux mille ans
Enfin
Le sauvage enfant des savanes.
Informe ébauche des humains, Avant d'élever ses cabanes, Se façonne un Dieu de ses mains.
Et alors, s'adressant à tous ces temples, les ans debout, les autres détruits, que les peuples ont élevés à la divinité, le poète s'écrie :
Vous nous parlez des dieux ! des dieux ! des dieux encore ! Chaque autel en porte un, qu'un saint délire adore, Holocauste éternel que tout lieu semble oJïrir.
3a APOLOGISTES LAÏQUES
L'homme et les éléments, pleins de ce seul mystère, N'out eu qu'une pensée, une œuvre sur la terre : Confesser cet être et mourir !
Lamartine (i).
Pressons cet ari?iiment. Au lieu d'un regard d'ensemble jeté sur tous les peuples, n'en examinons qu'un, le nôtre par exemple. Nous y verrons tous les âges, toutes les intelligehces, toutes les situations, toutes les nécessités, rendre à Dieu le même hommage. Sans doute, il n'y aura pas unanimité complète dans ce témoignage ; mais ce sera l'inimense majorité, l'unanimité morale qui le rendra, et cela doit nous suffire. Ceux même qui accusent Dieu, qui ne savent pas reconnaître et adorer sa Providence^ qui l'accusent du mal qu'il tolère et qui n'est pas son œuvre, ceux-là aussi confessent son existence et vérifient le mot de Lacordaire : « Le blasphème est un hommage d'une foi qui se révèle en s'oubUant » (îî).
Le pauvre qui réclame à l'avare Nature, Puisqu'il faut vivre, au moins de quoi ne pas mourir ; Le riche qui, lassé de son âme à nourrir, Implore un nouveau leurre à l'ennui qui le ronge ; Le marchand qui poursuit un gain, l'artiste un songe, Le laboureiu* la pluie et le marin le vent, Le guerrier la victoire aveugle trop souvent. Le fort l'autorité, le faible la justice, Tous, que l'un le conjure ou l'autre le maudisse, Nomment un maître hostile ou propice à leurs vœux, Dont ils cherchent très haut le trône au-dessus d'eux.
Sully-Prudhomme (3).
(i) Harmonies poétiques, II, vu : Jéhovah. Hachette, Jouvet.
(2) 4>'>'' Conférence de Notre-Dame. Poussielgue.
(3) Le Bonheur, I, 11. Lemerre.
Ce ne sont pas seulement les siinples, les ignorants qui rendent à' D'eu ce témoignage. LaLmde a fyit un Dictionnaire des athées. On pourrait, en puisant dans la liste des écrivains du siècle, composer un Dictionnaire des croyants^ plus volumineux et certes plus sérieux que l'autre (1). Donnons ici quelques noms seulement et comme une page crise au hasard dans ce Dictionnaire.
Emile Augier.
Champlion est de retour d'une expédition guerrière en Afrique. Il veut y repartir, pour chercher son ami qu'il y a laissé et dont il est sans nouvelles. Il parle de ses projets à Catherine de Birague :
CHAMPLION
... Ah ! s'ils me l'ont tué, comme je le vengerai!