V. Hugo (i
ARTICLE V
tA SAXCTIFICATIOX DU DIIMAXCIIS
« Souvenez- vous de sanctifier le jour du Seigneur. » Dieu, qui nous donne tous nos jours, s'en est réservé un, que nous devons consacrer plus particulièrement à son service. Quand ce jour, le dimanche, arrive, il est « chômé par cent millions de chrétiens sur la surface du globe, fêté parles saints et les milices célestes, et, pour ainsi dire, gardé par Dieu même dans les siècles de l'éternité (2). »
Une double loi s'impose au chrétien le dimanche : il doil « s'abstenir des ceuvres serviles, et faire des œuvres de re^^ ligion (3). » Disons quelques mots de ce double devoir^
I. Quelle loi diviniment bienfaisante, que cette obligation de suspendre le travail un jour de chaque semaine! Accablés sous le poids d'un labeur incessant, les ou\Tiers seraient bien exposés à ne pas s'estimer plus que les bêtes de
(i) Les Biirr/raves, I, vt. Hetzel.
(2) Chateaubriand, Génie du Christianisme, IV, i, iv.
(3 Catéchisme.
somme, dont toute l'utilité réside dans leur corps. Mais vienne le dimanche, alors ils se sentent redevenir hommes :
Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrées s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises d'air rafraîchissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule récompense, le seul but aux efforts désespérés de six jours de peine... Si on veut bien connaître le dimanche, il faut le voir surtout aux quartiers laborieux..., aux faubourgs enfiévrés où, dès le matin, on le sent planer, reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit des cloches qui met dans l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de délivrance. Alors on le comprend et on l'aime.
Dimanche de Paris, dimanche des travailleurs et des humbles... je t'exalte et je te bénis pour tout ce que tu donnes de jo e, de soulagement au labeur honnête et courageux, pour le rire des enfants qui t'acclament, la fierté des mères heureuses d'habiller leurs petits en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus pauvres.
Alphonse Daudet (i).
Autrefois, dans notre France, ces bienfaits étaient universels, parce que le dimanche était partout observé. Il n'en est plus de même aujourd'hui, et, le repos hebdomadaire n'étant plus obligatoire, la concurrence industrielle a amené le travail du dimanche. « Qu'importe que l'ouvrier s'use à la tâche ! après lui, un autre. » Si l'on a cru améliorer ainsi la condition du peuple, on s'est bien trompé, et un philosophe peu suspect de partialité en faveur de l'Eglise le constatait amèrement :
Je propose de graver sur le Panthéon, au-dessus de l'inscription : « Aux graxids hommes la patine reconnaissante ! » ces lignes : « La Révolution française est venue, et l'ouvrier a été obligé de travailler un jour de plus par semaine pour vivre! »
Pierre Leroux.
(i) Cité par Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps prcsoils, t. v, IV, IX. Poussielgue,
DEVOIRS DE l'homme ENVERS DIEU 365
Prenez garde ! eu for(;aat l'ouvrier à travailler le dimaiTèhe, vous ne croyez nuire qu'à lui, vous escomptez ce que cela vous rapportera! Lorsque vous aurez, p'ar un travail sans relâche, abruti les masses ouvrières, prenez gard^ qu'elles ne se retournent contre vous, et, traitées par vous en bètes fauves, ne vous déchirent comme le fauve fait de sa proie !
Riche, tu fais bâtir ta maison le dimanche ! Pour en jouir plus tôt, tu volonté retranche A cinquante ouvriers et prière et loisir ; En vain l'église s'ouvre, en vain Dieu les appelle : Il faut tourner la grue et remuer la pelle ; Tu le veux, il suffit: leur loi c'est ton désir... Et moi, dont la maison n'est point sur cette terre, Moi qui suis ici-bas simplement locataire. Riche, pour toi j'ai peur. Je regarde au-delà . Leurs marteaux à la main, ces forçats du dimanche, Un dimanche pourront chercher quelque revanche... Dies irœ! Dies illa!
Louis Veuillot (i).
IL L'homme ne trouve sa dignité complète que dans la religion. Il ne lui suffit donc pas de s'abstenir de travailler un jour par semaine : il doit profiter de ce loisir pour s'élever jusqu'à Dieu, lui rendre ses hommages et lui demander son secours : en un mot, il doit prier plus longtemps le dimanche que les autres jours.
C'est pour faciliter aux chrétiens l'observation de ce devoir que l'Eglise leur a fait une loi d'assister à la messe le jour du Seigneur.
Il l'aut donc faire entrer cette pratique dans les habitudes de noire vie; ne pas en faire une question de caprice et de mode; ne pas imiter cette femme qui « allait à là messe à la
(i) Satires. Palmé.
^gfl APOLOGISTES LAÏQUES
condition toutefois qu'il ne plût, ni ne gelàt, ni ne neigeât, et qu'il fit à peu près le temps qu'elle aurait choisi pour se promener sur le boulevard (i). »
Non :'■ considérez l'assislance à la messe comme un devoir grave, comme une dette de reconnaissance envers Dieu; si vous êtes de ceux dont nous parlions tout-à-l'heure et que le travail de la semaine absorbe sans relâche, voyez dans cette invitation obligatoire ({ui vous est laite, dans cette réception maternelle de l'Eglise, dans ces enseignements qui vous sont adressés, le relèvement de votre àmè et de tout votre être, le sursum corda qui vous redressera de la terre vers le'ciel, et vous rappellera que la grande paye de vos labeurs vous attend là-haut.
Ah! que la misère est une triste chose et qu'elle rabaisse les malheureux! Je ne parle pas seulement du teint rose, de lair confiant que la souft'rance et les privations leur l'ont perdre si vite, je parle aussi de l'esprit. Mon Dieu, n'est-ce pas tout simple? Les enfants du bûcheron, du ségare, du flotteur, que voient- ils, qu'entende ut -ils en rentrant dans la hutte à la nuit? Ils voient les pauvres parents assis autour d'un tas de pommes de terre et d'un pot de lait caillé, le dos courbé, les bras tombant àr-foue de fatigue, la tète penchée et les cheveux collés par la sueur sur leur figure, n'ayant plus même le courage de penser. Quelques mots sm* la coupe, sur le chemin de schlitte, sur la neige qui tombe et rend la descente dangereuse, sm* Pierre et Paul qui viennent d'être écrasés, voilà tout... Si le dimanche on n'entendait pas M. le curé parler de Dieu, de la vie éternelle, des devoirs du chrétien, on ne connaîtrait que le
froid, la fatigue et la faim.
Erckmann-Gh.vtrian (2).
Par raccomplissemeut de ce double devoir, l'homme
(i) C. Lcmonnier, Noéls flamands, ie Thé. Saviue. (2) Les li'uUzau, 11. Hetzel.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS DIEU 36j
atteint donc doux liiaiids buts : il exalte Dieu et il s'exalte iui-iîième. Il lait silence pour écouter riiymnc éternol de la création au Créateur, et dès qu'il l'a entendu il y ajoute son cantique de louanges.
C'est la pensée qu'un philosophe contemporain a rendu dans une sorte de dithyrambe qui conclura ce chapitre.
Le Dimanche est l'Alleluia de la création. C'est ce jour-là que la respiration des mondes, chantant la gloire du Seigneur, pourrait, ce semble, être devinée dans le silence. — Mais où i'aut-il aller pour entendre ce que ce silence dit?
Il faut aller plus loin que le lion qui traverse le désert, plus loin que l'aigle qui traverse les cieux, plus loin que l'harmonie, plus loin que la lumière qui traverse l'espace ; il faut traverser les îles étrangères et les plaines inconnues.
Je suis allé plus loin que le lion, plus loin que l'aigle qui ti'averse les airs, j'ai laissé derrière moi le son et la lumière qui ne fait que soixante-quinze mille lieues par seconde, et je n'entends pas encore la respiration des mondes. 'Vas plus loin, plus loin...
Je vais plus loin, plus loin, plus loin, et je n'entends pas encore la respiration des mondes.
Pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin que tu n'entendes plus aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin que je n'entends plus aucun de leurs bruits, et cependant je n'entends pas la respiration des mondes.
Vas plus loin... pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin, que tu ne te souviennes plus d'aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin... si loin, que je ne me souviens plus d'aucun de leurs bruits, et pourtant je n'entends pas la respiration des mondes.
Vas plus loin... plus loin.... Pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin... si loin... que tu n'entendes plus le bruit de tes pas.
Je suis allé si loin que je n'entends plus le bruit de mes pas, et potirtarit je n'entends pas la respiration des mondes.
Vas plus loin... Il faut aller sf-loin que tu n'entendes plus le bryit dç tQU vol.
Je suis allé si loin que je n'entends plus le bruit de mon vol, et pourtant je n'entends pas la respiration des mondes.
Vas plus loin... plus loin... il faut que tu aies oullié ce que c'est que le bruit.
Jai oublié ce que c'est que le bruit, et pourtant je n'entends pas la respiration des mondes.
Ecoute bien !
Dans le silence incompréhensible de la nuit qui a oublié...., le Seigneur est là, qui fait battre ton cœur...
Voici que j'entends la respiration des mondes.
Alléluia! Alléluia!
Ernest Hello (i),
(i) Le Jour du Seigneur. Palmé.