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Les apostrophes

L'Histoire est un grand livre où les peuples vivants Ajoutent tous les jours des feuillets émouvants : Ils viennent y graver la page de leur vie, D'une page semblable incessamment suivie. Et le destin préside à cet enchaînement , Assistant au baptême ainsi qu'au testament, Et donnant pour mesure au berceau d'une race La largeur du cercueil de celle qui s'efface.

Oui, depuis que le char du monde sans essieux Tournoie inconscient dans les vides des deux Et que l'humanité, dénoùment sans préface,

2 Préface.

Accroche ses hasards au néant de l'espace; Depuis qu'atome errant dans Féther agrandi , U homme s'est déposé sur ce terrain maudit, Germe toujours fécond des nations esclaves Auxquelles rois et dieux imposent leurs entraves. Chaque société suit la course des temps Sous des signes divers avec des sorts constants : Sa forme dans le sol disparaît tout entière, Son corps va se dissoudre au fond de la matière...

Seul, l'Esprit ne meurt pas : toujours grand, toujours beau, Il plane insaisissable au-dessus du tombeau; Instruit par le passé, mûri par les orages, Il s'épure sans cesse avec le cours des âges, Flétrissant les abus et les oppressions, Donnant un plus haut but aux révolutions, Enfin encourageant dans sa marche lassée Le Progrès éternel, ami de la pensée. . .

Le Progrès! oui, c'est lui qui, guidant l'être humain, Du bien vers le meilleur lui trace le chemin ; Qui, chassant ses faux dieux enveloppés de voiles, Eau, terre, feu, soleil, faunes, plantes, étoiles,

Préface.

Adresse au paganisme un salutaire adieu,

Et, passant par le Christ, le conduit jusqu'à Dieu

C'est lui qui, repoussant la fable et le miracle,

Hardiment s'introduit au sein du tabernacle,

Renverse avec Luther et brise avec Calvin

Du novateur Jésus le fantôme divin,

Poursuit le Roi des Rois dans son dernier refuge,

Et, prenant la raison pour arbitre et pour juge,

Ne demande qu'aux faits et qu'aux réalités

La loi de la nature et des sociétés.

Enfin, c'est le Progrès qui, poussant l'âme humaine,

Etend son horizon, élargit son domaine,

Aide son dur essor du nid impérial,

Qu'il s'appelle le Louvre ou bien VEscurial,

Et, par l'individu pénétrant jusqu'aux masses,

Plante, en dépit des rois qui compriment les. races,

Sur le sol où régnait la féodalité,

La bannière du droit et de la liberté.

Muni de ces leçons, avide de science, Je voyage ici-bas scrutant ma conscience, Ecoutant la justice et recherchant le vrai : Partout où le devoir sera, je le suivrai.

4 Préface.

Un an déjà passé, j'ai commencé ma course, Isolé; sans appui, n'ayant d'autre ressource Que mon désir du Bien et mon amour du Beau. L'Empire dans Sedan rencontrait son tombeau, La Prusse nous broyait sous sa scélératesse, Et mon cœur dans mes vers fit passer sa tristesse, Et mon vers dans les cœurs fit passer son espoir.

Aujourd'hui je reprends mon chemin rude et noir : L'étranger est parti, mais les royautés sombres Assiègent de complots nos sanglantes décombres... Je suis républicain et je le resterai.

Mais dans ce rôle ingrat, je ne m'attacherai Qu'aux principes féconds d'où la règle découle :

— Un homme n'est pas plus, à mes yeux, qu'une foule; Militaire ou civil, général ou soldat,

Il doit tenir son poste et remplir son mandat ;

Si V intérêt, la peur, la fatigue ou l'envie

Le font quitter son rang et mentir à sa vie,

C'est un traître; qu'on mette une barre à son nom,

Il ne nous manque pas ; tué par le canon

Ou par sa lâcheté, que nous importe, en somme ?

— Mieux vaut prendre en pitié l'humanité qu'un homme; L'heure est aux combattants et non pas aux rêveurs,

Préface.

Et le peuple se sauve en dépit des sauveurs!

Donc , vous qui me lisej, s'il m'arrivait en route

De soulever un masque ou d'éclaircir un doute,

De Jlétrir certains noms, même des noms amis,

Ne vous y trompe^ pas, ce sont des ennemis.

Je sais que la besogne est aride et terrible,

Que mes vers justiciers seront passés au crible,

Que je jette au chenil ceux qui sont au pavois,

Que les partis déçus étoufferont ma voix

Et que, pour me punir de leurs ignominies,

Ils traîneront mon corps, mon œuvre aux gémonies. .

Et puis? — Le vers vengeur n'en restera pas moins. Les acteurs sont vivants, les faits sont mes témoins ; De tout ce que-je dis j'apporterai des preuves, Et je suis prêt d'avance à toutes les épreuves : Alle\ donc, ô mes vers, faire votre devoir; Bravei tous les dangers que vous pouve\ prévoir ; Je suis de bonne foi, j'écris comme je pense, Et mon honnêteté sera ma récompense/...

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