A LA FRANCE
L) e s Français ont écrit que la patrie est morte ; Que la France s'en va; qu'on entend à sa porte Hurler, comme des loups affamés de butin, Les barbares, jaloux de son heureux destin; Que nous allons où Rome a retrouvé la Grèce ; Que nous sommes perdus; que l'Espagne en détresse, Agonisant aux bras de ses fils insensés, Nous montre le chemin des peuples trépassés ; Que le Trône est tombé, que l'Eglise chancelle, Que le sceau du Devoir lentement se descelle Et qu'un de ces matins, menant son propre deuil, La France descendra dans son dernier cercueil!...
— Ces hommes ont menti !
Quand les flottes anglaises Sous leurs drapeaux vainqueurs abaissaient nos falaises ; Lorsque Crécy, Poitiers, Azincourt, Rouen, Blois, Devant Plantagenet humiliaient Valois, Nul ne désespérait, et c'était une femme, Une vierge au cœur fort, qui ressuscitait l'âme Du pays et sauvait l'ingrate royauté En payant d'un bûcher sa générosité.
— Ces hommes ont menti !
Car en ce temps critique Où les rois conspiraient contre la République, Robespierre et Danton, Bonaparte et Carnot Soudaient leurs volontés dans un unique anneau Et, dignes du trésor qu'ils avaient à défendre, Forçaient la France à vaincre et l'Europe à se rendre, Prouvant à l'univers surpris de leurs exploits Que les Français nouveaux valaient les vieux Gaulois !
Eh bien! quoi de changé? Nous revenons à peine D'une défaite sûre et d'une mort certaine ; Et déjà notre sang bat plus chaud et plus fort, Notre cœur plus vaillant respire sans effort; Nos muscles, fatigués de la sinistre orgie,
A la France. i
Reprennent chaque jour un peu plus d'énergie... Oui, la France renaît
— Et renaît contre vous, Défenseurs attardés d'un culte trop jaloux : Elle a perdu la foi de vos sornettes saintes ; Et vos rêves poussifs, vos légendes éteintes Vont rejoindre au néant des sépulcres sans nom Le poison Borgia, la gangrène Bourbon.
— Elle renaît sans vous ; car le passé rigide
Se dresse et lui tient lieu de conseil et d'égide; Car elle ne veut plus de toutes ces horreurs, Papes fous, rois crétins ou bandits empereurs, Qui fondaient leur grandeur sur sa propre faiblesse Et, sauveurs patentés, ne sauvaient que la caisse.
— Elle renaît enfin malgré vous ; car on sait, Comtes, marquis et ducs, ce que vous avez fait, Devant vos intérêts oubliant votre honte, Pour arrêter le flot populaire qui monte
Mais tout change ici-bas, et l'éternel Progrès Du ciel de l'infini rapproche les degrés : Le cycle est achevé : Dieu commença le terme, La royauté suivit, et le peuple le ferme!
Et ne nous dites pas que ce Progrès rêvé Trouverait contre lui l'univers soulevé, Que les rois menacés ligueraient leurs colères Pour maintenir debout les abus séculaires ; Que l'étranger est là, veillant haineusement Pour écraser dans l'œuf le moindre mouvement. . .
— Il est de par le monde une Force des choses Qui plane sur les deuils, sur les apothéoses, Et pèse à sa balance avec un poids loyal La nation victime et l'assassin royal.
Parfois elle est aveugle et parfois elle est sourde ; Mais plus l'attente est longue et plus sa main est lourde ; Et quand le Crime, heureux de son rêve exaucé, Porte un toast au triomphe avec le sang versé, Elle surgit alors ironique et muette, Convive inattendu qui vient finir la fête, Et grave son arrêt sur les murs profanés, Mané-Thecel-Pharès des bourreaux couronnés !
Ce qu'elle fait des rois aux mains des populaces, Au livre de l'Histoire elle le fait des races, Et l'heure de leur vie et l'heure de leur mort Sonne uniformément à l'horloge du sort :
A la France. 13
Chacune cour à tour naît, grandit et s'élève, Domine par les arts, s'impose par le glaive, Éblouit l'univers et jette, au monde entier Trop petit pour sa gloire, un regard de pitié... Jusqu'au jour où, glissant sur les marches du trône, Elle perd d'un seul coup la vie et la couronne, Laissant en souvenir à la postérité Pour dix siècles de vie un jour d'humanité.
Or , la race latine a gravi la colline,
Elle est sur le plateau ; mais l'horizon décline ;
Elle aperçoit déjà la pente du versant,
Et déjà sous ses pieds le sol va s'affaissa-nt.
Vas-tu donc t'engloutir, 6 France , o vieille Gaule ,
Au néant d'Italie, à la nuit espagnole
Et rendre, t'inclinant sous un joug odieux,
Ton corps aux faux Césars et ton âme aux faux dieux }
Peux-tu, sans qu'au dedans tout ton être en frissonne.
Entendre dans tes champs la fanfare saxonne,
Et céder sans combat aux Germains envieux
Le trésor de tes fils, l'honneur de tes aïeux?
Alors rappelle-toi Brennus au Capitole,
Charlemagne portant un monde à son épaule,
Richelieu soumettant l'Allemagne à ses lois, La Révolution triomphant de vingt rois ; Et, dans tes souvenirs ravivant ton courage, Montre aux corbeaux de mort, aux vautours de carnage, Que la France est debout et qu'elle peut encor Chauffer à son foyer l'Europe qui s'endort !
50 décembre 1872.