‹ Les Apothicaires et L'Ancienne Faculté de Médecine de ParisChapitre 17 sur 22 · GC · texte numérisé non relu

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Monte C'était, rapporte-t-il, « des médecins de la secte de Gué- raut, des Fougerais, Vautier et autres tels sophistes, lesquels disent qu’il ne faut point tant étudier pour être médecin, que puisque le peuple veut être trompé, qu'il le faut tromper, lui couper la bourse, et puis après que le diable l’emporte s’il veut, etc. nos a scabie tenemus ungues » (x). — Guénaut, un homme qui ne cherchait « qu’à s'enrichir par cabales et par fourberies d’apothicaire... huic uni studuit, ut quavis arte, quovis modo posset locupletari » (2). C'était encore Valot, « un charlatan fort ignorant » (3); M. de Soliniac qui ne « vouloit point faire de visite qu’on ne lui avançât une demi-pistole..…. vouloit être payé avant le coup, comme les bourreaux. et faisoit des ordonnances de trois pages, in gratiam pharmacopærum, ut posset sibi perfidam istam gentem demereri (4) » ; Daquin, que les apothicaires « extolloient... comme un petit saint ou un dieu sur une pelle, fanquam deum paiellarium » ($); — « D. de Bourges et Raïnssant, quibus tale facinus est familiare, l’un... gendre d’apothicaire, l’autre... fort leur serviteur, tous d’eux fort affamés d’écus et ayant bonne envie d’en avoir» (6);enfin Jean Maurin «Provençal, fameux esclave » des pharmaciens, et « M. du Cledat, gascon de la Réole en Bazadois » dont Guy Patin commentait la mort en ces termes : « Je pense que les apothicaires feront en leur chapelle dire des messes pour le repos de l’âme de ces deux

1) Guy Patin, Lettre CCIV.

2) Id. id. CCCXXVII.

3) Id. AS COCCXIV 4) Id. id. CCCXII.

5) Id, AN CCLY

6) Id. id ACCEXT

— OI — hommes. Mais prier Dieu pour ces gens-là, n'est-ce pas abuser de sa bonté (1)? »

L'année même où Guy Patin gagnait au parlement son procès contre les apothicaires, il se passa un fait assez curieux, dont j'emprunte une fois de plus le récit aux lettres du célèbre médecin. Celle-ci, en date du 6 janvier, est adressée à Falconet.

« L'an 1647 un marchand d’orvietan, pour mieux débiter sa drogue, s’adressa à un homme d’honneur, alors doyen de notre Faculté, nommé M. Perreau, pour obtenir de lui, moyennant une bonne somme d’argent qu’il offroit, approbation de la Faculté pour son opiat. Ilen fut refusé de belle hauteur. Ce charlatan s’adressa ensuite à de Gorris, qui reçut de lui un présent considérable et lui promit de faire signer à plusieurs docteurs l'approbation de ce médicament qu'il vend sur le Pont-Neuf, ce qu’il fit faire par une douzaine d’autres affamés d’argent, qui furent les deux Chartier, Guénaut, le Soules, Raïnssaint, Beaurains, Pijart, du Clédat, des Fougerais, Renaudot et Mauvillain. Cet imposteur italien, non content de telles signatures, tâcha d’avoir l'approbation entière de la Faculté, et pressa le nouveau doyen, qui étoit M. Piètre, mon prédecesseur, de la lui faire donner, moyennant quatre cents écus qu’il offroit, sur l'espérance qu’il avoit de mieux débiter sa drogue, s’il pouvoit obtenir ce qu’il désiroit. Ce nouveau doyen, ayant appris de la propre bouche du char-

(1) Guy Patin, Lettre DCXII.

ga latan, tout ce que de Gorris lui avoit fait, lui demanda cette approbation ; et dès qu’il l'eut, il fit assembler toute la Faculté, où il se rendit délateur contre ces douze messieurs, qui, ayant avoué leur foiblesse, et leur mauvoise action, furent chassés de la compagnie par un décret solennel. On les a pourtant rétablis avec de certaines conditions, et notamment celle de demander pardon à la compagnie en pleine assemblée. Quelque chose qu'ils aient pu faire depuis, la tache leur en est demeurée. Voilà la prouesse de J. de Gorris avec ce vendeur d’orviétan (1). »

Telle est l’anecdocte tout à la louange des doyens de notre ancienne Faculté.

Achevons maintenant d'examiner rapidement les derniers épisodes de la lutte entre les docteurs régents et les apothicaires, épisodes dénués d’ailleurs de détails intéressants. | :

Les Commentaires (2) rapportent qu’en 1667 une nouvelle tentative de révolte eut lieu de la part des pharmaciens ; elle échoua comme les autres; un arrêté fut pris contre eux par la Faculté, le 15 décembre, suivi d’une soumission complète. En effet, quatre ans après, on peut lire, chaque année, les noms des candidats à la maîtrise et le résultat des examens, dans un chapitre spécial des Commentaires intitulé : Res gestæ apud Pharmacopolos.

Le 27 avril 1672, un pacte passé entre les médecins et

(1) Guy Patin, Lettre CCCCX VI.

(2) Commentaires de la Faculté, XV, p. 428.

les apothicaires décida que le doyen assisterait aux actes de ceux-ci mais ne toucherait pas d'honoraires.

Les apothicaires continuaient, bien entendu, à prêter, devant la Faculté, le lendemain de la Saint-Luc, le serment suivant dont on leur donnait lecture (r).

« Vous jurez :

« 1° Que vous porterez honneur et respect au doyen etaux docteurs de la Faculté et que vous les regarderez comme vos maitres, en ce qui concerne la médecine et la pharmacie ;

« 2° Que vous n’administrerez aucun médicament sans l'ordonnance de quelqu'un des docteurs de la Faculté ou d’autres médecins approuvés par elle;

« 3° Que vous souffrirez deux fois par an quela visite de vos boutiques soit faite par le doyen ou quatre docteurs de la Faculté.»

Il devaient en outre payer un écu d’or et présenter un catalogue de leurs maîtres (2).

Guy Patin dans une de ses lettres parle de cette cérémonie (3): « Lundi prochain sera notre fête, M. Saint-Luc; nous avons ce jour-là une grande assemblée dans nos écoles, à la fin d’une grande messe, où on lit publiquement nos statuts, et le lendemain s’y dit encore une autre messe pour les morts, à laquelle nous sommes tous obligés d'assister par serment ; et à la fin d’icelle les apothicaires et les chirurgiens viennent faire hommage à la Faculté

(1) Corlieu, ouv. cit, p. 191.

(2) Réveillé Parisse, Lettres de Gui Patin, p. 174. (3) Guy Patin, Lettre DXXX VIII.

es et jurer entre les mains du doyen qu’ils nous reconnoissent pour leurs maîtres. »

Les apothicaires n’étaient reçus qu'après les chirurgiens.

Enfin, une dernière fois, ceux-là, voulant encore s’affranchir, projetèrent d’obtenir de nouveaux statuts. C’était en 1776. Ils furent déboutés de leur demande et durent se contenter des anciens jusqu’à l’année suivante, époque de la création du collège de pharmacie, qui transforma la corporation en une société plus conforme à l’esprit moderne.

En suivant pas à pas les diverses phases de cette interminable guerre, j’ai eu l’occasion de nommer Symphorien Champier, Lisset Benancio et de citer, entre autres, quelques fragments du Myrouel des apotiquaires. On a pu deviner, par ces échantillons, ce que furent les pamphlets qui circulèrent en si grand nombre. Je n’ai pas la prétention d'en exposer un résumé complet, mais je ne crois pas sans intérêt d’en donner un léger aperçu.

Voici d'abord, au xvr' siècle, la description d’une consultation d’apothicaire qu’on interroge sur la nature des drogues qu’il fait boire. « Monsieur, répond-il aussitôt, c'est un électuaire faict de pierres précieuses, en latin gemmæ ; il est de si grande efficace qu’il fait presque ressusciter les morts. — Le gentilhomme et la damoiselle qui verront maistre Bresilidis auront foy en cet abuzeur et panseront avoir bon marché de luy, en labsence du médecin ; et ainsi le pauvre malade perdra la vie là où, si le médecin eust été présent, cognoissant bien l'abus de ces triacleurs, n'eust ordonné tel électuaire faict de poudre de verre cassé, ou bien des pierres que aulcuns chymistes aujourd’huy savent faire de cailloux, broyés et macerés en vin aygre, broyés en mortier de couleur selon que

CR AU l’on veut que l’électuaire ayt couleur : de sorte que ce n’est que sophisterie des pierres desquelles usent noz ppotiquaires, et sont si avuides et goulus d'argent, qu’ils n’ont pas honte et conscience de faire payer comme énormes des choses qui ne servent à rien » (1).

C’est une dénonciation de vol nettement formulée. Molière, ridiculisant les fameux mémoires d’apothicaires, s’est contente, lui, de les accuser de n’être point raisonnables et « d’écorcher les malades » (2).

Pourtant il y a mieux : l’énumération à un médecin des crimes commis par un apothicaire qui, sous l’empire des remords, renouvelle les aveux faits à son confesseur. Il déclare avoir tué plus de deux cents personnes. Dans la crainte de l'enfer il jure de renoncer à sa profession qui le damnerait et dénombre les fraudes dont il s’est rendu coupable ainsi que ses confrères, les falsifications de quiproquoqueurs, la substitution du corail blanc aux perles d'Orient, achetées par les malades pour entrer dans leurs potions. Il raconte la complicité de ses collègues avec certains prêtres dont ils recevaient des primes à charge d’augmenter leurs gains abominables en multipliant les funérailles. Il dévoile toutes les tromperies, toutes les turpitudes, appelle sur ses semblables la colère du ciel et termine, effrayé de l’énormité de tant d’attentats : «Sÿ Hbi enarrarem fraudes et omnia furta, non sufficeret etiam longissimus anni dies (3). »

(1) Maistre Lisset Benancio, ouv. cit.

(2) Molière, le Malade imaginaire, a. I, sc. 1.

(3) Dialogus de fraudibus pharmacopæorum nonnullorum, authore Joh Antonio Bergomate, latinitate donatus et editus ex musæo Thomæ Bartholini. Ouvrage très rare, d’après Philippe, our. cit., p- 335.

pales

Dans le même ordre d'idées nous renverrons au livre de Jacques-Jacques, chanoine de l’église métropolitaine d'Embrun (1).

Dialogue entre la mort et l’apothicaire : celui-ci après avoir vainement essayé la puissance de ses drogues, se voyant perdu, écoute avec terreur la sinistre faucheuse et ses prédictions :

Si par un mauvais écho

Vous avez fait des guiproqguo,

Ou traité le malade en traistre,

Scachez asseurément, mon maître,

Que chastié vous en serez;

Aussi bien que quand vous aurez

Par une grande outrecuidance

Glosé, contre toute évidence,

Le recepte du médecin S En voulant trop faire le fin.

Les précédentes citations ont trait plutôt aux escroqueries d’apothicaires qu'à leurs querelles avec les médecins. La lutte elle-même inspira aussi une série d’écrits diffamatoires.

Il en est de très plats : tel un poème latin en l’honneur des gardes jurés, désignés sous les noms allégoriques de Perseus, Decius et Cassius. — D’autres ne sont que grossiers comme les Remonirances du fidèle apothicaire à ses confrères, ouvrage attribué à Guybert, l’auteur du Médecin charitable.

On prouva la suprématie de la pharmacie sur la médecine : Les médecins se glorifiaient de Podalire et de Machaon. Aux citations d’Homère leurs ennemis opposaient le souvenir biblique d’Isaïe pansant avec des figues

(1) Jacques-Jacques, Le faut mourir et les excuses inutiles que l’on apporte à cette nécessité, Rouen, 1695.

one sèches l’ulcère d’Ezéchias et méritant ainsi le titre de premier des pharmaciens. D’ailleurs ils avaient d’autres ressources. L'objet de la médecine est le corps humain; celui de la pharmacie, ce sont les minéraux, les plantes et les animaux, toutes choses créées bien avant l’homme; donc la pharmacie est plus ancienne que la médecine.

Caton l’Ancien, rappelaient-ils encore, avait chassé de Rome les médecins. Ils ajoutaient que l’histoire ne signalait nulle part pareille mesure contre les apothicaires et en concluaient que le but de Caton avait été de favoriser ceux-ci aux dépens de ceux-là.

Les docteurs régents ne manquèrent pas de défenseurs, mais je me bornerai à reproduire les lignes suivantes, écrites par un médecin : « Pour les apothicaires, quoique je n’égale pas leur gloire à celle des autres, je lui laisse toute son étendue, et je serais bien marri de leur en dérober le moindre rayon. Les commissaires de l'artillerie ne laissent pas d’avoir part à la victoire, quoiqu’elle ne soit pas aussi grande que celle des généraux (1). »

Tels furent à peu près les libelles qu’on échangeait de part et d’autre. Terminons en montrant que ces interminables contestations ne manquèrent pas d’égayer le public.

« Il n’y a point de particulier, qui aime tant soit peu sa santé, qui n’en rêve, et ne se touche chaque jour mille fois le pouls, dans l’appréhension qu’il a de tomber malade durant cette conjoncture fâcheuse où la médecine et la pharmacie sont tout à fait troublées (2). »

(1) L'état présent de la chirurgie, par J. Charpentier, docteur en médecine, et versé aux grandes et extraordinaires opérations, 1674. (2) Jacques Bovionnier, Advis au public sur les différends suscités aux médecins de la ville de Rouen par les apothicaires, 1656. Cs 13

Quant à Voltaire, il paraphrasait le début du Dispensary (1); un nom de ville à changer, et le reste convient

à merveille :

Muse, raconte-moi les débats salutaires Des médecins de Londre et des apothicaires.

Contre le genre humain si longtemps réunis, Quel dieu, pour nous sauver, les rendit ennemis ?

(1) Samuel Garth’s, Le dispensary.Londres, à la fin du xvrr° siècle.

LA

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