‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 43 sur 113 · J. Cohen, les Pharisiens, t. I, p · texte numérisé non relu

J. Cohen, les Pharisiens, t. I, p

JÉSUS ET l'eSSÉNISME. 161

personnifièrent les deux directions qu'avait suivies, dans son évolution, Tesprit religieux en Judée : ce furent Hillei et Schammaï. Hillel, président du Sanhédrin, était un Juif babylonien ; Schammaï, vice-président, était un Juif palestinien. L'anecdote ou la légende suivante, tirée du Talmud Schabbath, met bien en relief la différence des conceptions religieuses de l'un et de l'autre : « Un Païen qui voulait se convertir au Judaïsme alla consulter successivement les deux célèbres Docteurs. Ce prosélyte demandait surtout à être convaincu de la supériorité de la Loi juive par des idées simples et justes. Schammaï, nourri de la pensée que tous les commandements doivent être rigoureusement accomplis, découragea son interlocuteur en exposant à ses yeux un luxe inouï de préceptes, de pratiques et de formalités , comme étant seules capables d'élever l'Israélite à l'état de pureté lévitique, qui était l'idéal de la Loi orale. Le Païen hésitait beaucoup, lorsqu'il eut l'idée de se rendre auprès de Hillei : « Tu veux connaître notre Loi, dit Hillei, eh bien : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu^on te fasse à toi-même. C'est là l'essence du Judaïsme ; le reste n'en est que le commentaire ^ »

Ainsi, en considérant les choses de haut et dans l'ensemble, on reconnaît que sur le tronc du Mosaïsme primitif avaient grandi deux branches divergentes et fort inégales : la première était celle du Mosaïsme épuré par les Prophètes, ou Mosaîsme prophétique; la seconde, celle de la Loi orale, accuma-

1. J. Cohen, les Pharisieiis^ 1. 1, p. 382. Comparer à Matthieu, XXII, 35-40; VII, 12.

i6â LES APÔTRES.

iation de pratiques, de rites et de formalités ; bref, celle du Mosaïsme pharisaîque, tel qu'il est connu dans THistoire. Au moment où Jésus apparut sur la scène, on distinguait donc :

i® Le Mosaïsme primitif ou ce qui s'en rapprochait le plus, représenté par TAristocratie sacerdotale, les Sadducéens ;

2° Le Mosaïsme prophétique, on honneur chez un petit nombre ;

3° Le Mosaïsme pharisaïque, suivi par le peuple presque tout entier, car, selon l'expression de M. Reuss, le peuple était dressé à la pharisienne.

Pour être exact, on ne doit pas oublier qu'en fait, les distinctions entre les trois formes du Mosaïsme étaient loin d'être absolues ; et que chacune d'elles n'était point séparée de Tautre par un hiatus infranchissable. Dans la réalité, les transitions sont peu sensibles ; les échanges mutuels de préceptes sont assez fréquents. Tout en appartenant à un groupe déûni, en philosophie, en religion ou en politique, on peut fort bien rejeter tel précepte ou telle vue secondaire, partager sur ce point le précepte ou l'opinion d'un autre groupe, sans qu'on cesse pour cefa d'appartenir au premier groupe. Un groupe est déterminé par un ensemble de caractères généraux; les nuances, en respectant le fond commun, produisent simplement les Variétés dans l'Unité.

D'autre part, parmi ces divergences secondaires, les unes consistent en une atténuation de la Doctrine ; les autres, au contraire, en son exagération. Tels sont, dans nos Assemblées politiques, les groupes désignés sous le nom de Centres et d'Extrêmes ; Centre Gauche et Extrême Gauche ; Centre

JÉSUS ET L'ESSÉNISME. 163

Droit et Extrême Droite ; ils divergent les uns de la Gauche, les autres de la Droite, sans que l'Unité politique de la Gauche ou de la Droite soit rompue par cette variété d*opinions.

Si, continuant la comparaison, Ton appliquait cette classification et la nomenclature des Assemblées politiques à TÉgliseS par quoi les yeux seraient-ils frappés? par deux grandes sections, le Clergé et les Laïques ; Tun formant la Droite ; les autres composant la Gauche. Puis, poussant Fexamen de chacune des deux sections, on distinguerait, dans la Droite, à partir du Moine Trappiste jusqu'au Prêtre séculier, depuis les Nazirs ascètes jusqu'aux simples Sacrificateurs, plusieurs groupes se subdivisant eux-mêmes, comme le font les groupes des Assemblées politiques. Et cependant il reste évident que la Droite catholique conserve son unité : Nazirs et prêtres, en effet, appartiennent au Clergé. De même pour la Gauche, composée de Laïques ; elle a aussi ses groupes, lesquels se subdivisent depuis le laïque très-pratiquant jusqu'à celui qui gémit de voir la Religion officielle se ruer dans les pratiques extérieures ; depuis le Catholique pharisien jusqu'au brave homme qui rêve h Jésus prêchant sur la Montagne. Et cependant, malgré les divergences, la Gauche catholique conserve son unité ; car. Pharisiens et Libéraux, tous appartiennent au Catholicisme d'abord, et à la Vie civile ensuite. Enfin, Droite et Gauche réunies, Chrétiens clercs et Chrétiens laïques, tous ne forment qu'une seule et même

1. Église dérive du grec Ecclésia, Assemblée, lequel est la traduction du mot hébreu Kéhilahy qui signifie Assemblée,

Église, une même Assemblée, selon le sens du mot grec, parce que tous ont en commun un certain nombre de croyances, lesquelles sont les fondements du Catholicisme.

Ces préliminaires achevés, nous pouvons rechercher, avec méthode et clarté, si TEssénisme et renseignement de Jésus ont quelques rapports ; et si ces rapports sont relatifs à des points très-secondaires ou de grande importance. Or, il n'est pas de points aussi importants que les quatre suivants : la Religion, la Propriété, la Famille, la Morale, ces fondements de la Société, ainsi qu'on les appelle. Il est clair que s'il est démontré que, sur ces quatre points TEssénisme et Jésus peuvent être rangés dans le même groupe^ le problème sera résolu.

La formule « Religion, Propriété, Famille, fondements de la Société », manque de précision en tant qu'elle est appliquée au Peuple hébreu. Chez les Hébreux, en effet, la Religion domine tout ; elle est la source d'où découlent la Propriété, la Famille, la Morale, tandis que chez nous la Propriété et la Famille sont constituées en dehors de la théorie religieuse. Quant à la Morale, le jour n'est pas loin où, débarrassée de tout virus religieux, elle sera fondée exclusivement sur la nature humaine et sur les rapports des hommes entre eux. Elle reprendra ainsi l'état de pureté où l'avait portée le Stoïcisme. Sous le bénéfice de cette observation, la division en Propriété, Famille, Morale, est nécessaire à conserver, à la condition qu'on ne perde pas de vue que Propriété, Famille et Morale sont parties intégrantes de la religion mosaïque; et que, par conséquent, les conclusions déduites de chacune de ces parties.

JÉSUS ET l'essénisme. 165

telles que TËssénisnie et Jésus les auront comprises, doivent être rapportées au Tout qu'on appelle la Religion.

Enfin, aux trois divisions Propriété, Famille et Morale, nous ajouterons le Culte, c'est-à-dire la forme extérieure sous laquelle se traduisent les sentiments de piété. Le culte est précisément le point où se décèlent promptement les différences dans la manière de comprendre une religion ; en un mot, dans FËsprit religieux. Lorsque le Culte est hérissé de cérémonies extérieures, la prédominance de celles-ci s'établit toujours au détriment de la pureté morale : la Religion incline alors au Fétichisme. Lorsque le Culte restreint graduellement ses pratiques matérielles, c'est toujours au profit de la pureté morale : alors la religion incline à la Philosophie; à la Philosophie, expression suprême de la Raison, c'est-à-dire de THumanité.

li'Essénisme , Jésus et le Mosalsme.

P L'ESSÉNISME ET JÉSUS APPARTIENNENT AU Mo-

SAïsME*. — Tout d'abord, l'Essénisme et Jésus appartiennent incontestablement à la Religion mosaïque ; l'Éternel, le Dieu mw, est leur Dieu ; le Décalogue est leur Loi ; Moïse est leur législateur. Pour les Esséniens, les textes de Josèphe et de Philon sont

1. Bien entendu, je m'occupe exclusivement ici des rapports de TËssénisme et de Jésus avec le Mosa'isme ; puis, des rapports de TËssénisme avec Jésus. Les autres côtés de l'Essénisme et de Jésus sont en dehors de la thèse que j'ai à soutenir ici.

formels. Josèphe a môme écrit ces lignes : « Après Dieu, il n'y a point de nom qui leur soit en plus grande vénération que celui du législateur Moïse ; jusque-là que quiconque d'entre eux a osé le blasphémer est aussitôt condamné à mort^ »

Quant à Jésus, les Évangiles selon saint Matthieu et saint Marc ne sont pas moins explicites : « Matthieu, V, 17. Ne pensez pas que je sois venu détruire la Loi et les Prophètes. Je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir. — 18. Car, je vous le dis en vérité, le Ciel et la Terre ne passeront point que tout ce qui est dans la Loi ne soit accompli jusqu'à un iota et jusqu'au dernier trait. — 19. Celui donc qui violera l'un de ces commandements, même des moindres, et qui apprendra aux hommes à agir ainsi, sera regardé dans le Royaume des Cieux comme le plus petit des hommes ; mais celui qui les pratiquera et les enseignera sera réputé grand dans le Royaume des Cieux. » On ne peut pas imaginer une affirmation plus nette et plus catégorique. Or cette affirmation fait partie du Sermon sur la Montagne, qui est à coup sûr la partie la plus authentique de la Doctrine de Jésus. Jésus est donc bien Mosaïste.

Le MosaïsmCy telle est la religion des Esséniens et de Jésus. Mais à quel type du Mosaïsme se rattachent-ils? Est-ce au Mosaïsme primitif, au Mosaïsme prophétique ou au pharisaïque ? Voilà ce qu'il faut déterminer.

1. Traduction de Racine. On trouvera dans les Œuvres complètes de Racine la traduction qu'a faite le grand poète des fragments de Josèphe et de Philon concernant les Esséniens.

JÉSUS ET l'eSSÉNISME. iUl

Page 1