‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 47 sur 113 · II. — LA PROPRIETE · texte numérisé non relu

II. — LA PROPRIETE

I. Mosalsme. — A, Constitution de la propriété INDIVIDUELLE. — La Constitution de la propriété fut pour le législateur Moïse une préoccupation aussi grande que celle du culte (NombreSy XXVI, 53-56 ; XXXIII, 54). Pour conserver la propriété individuelle et la mettre à Tabri des vicissitudes, il fit du respect qu'on devait avoir pour elle un des articles du Décalogue : « Exode, XX, 17. Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain, ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune des choses qui lui appartiennent. » Répétition dans le Deutéronome V, 21, avec cette addition significative « ni sa te7Te » .

B. La prospérité matérielle, signe de la faveur de Dieu. — Ni la doctrine de l'immortalité de l'âme, ni celle de la résurrection des corps ne font partie des enseignements mosaïques ^ La sanction de la Loi est placée sur la terre ; selon le Mosaïsme, la piété reçoit sa récompense, et l'impiété sa punition, pendant cette vie *. L'histoire de Job est un témoignage

1. Michel Nicolas, Doctrines religieuses des Juifs ^ chap. vu.

2. Académie des Inscriptions, séance du 9 avril 1873. Discussion sur rimmortalité de Tâme chez les Hébreux entre MM. Halévy, Derenbourg, Renan, etc. Il résulte de cette discussion que Moïse et les Hébreux intelligents n'ont jamais cru à la distinction de Tâme et du corps, ni par conséquent à l'immortalité de l'âme, ni à la vie future ; que dans la classe infime, là où régnent l'ignorance et la barbarie, on peut distinguer un rudiment de croyance à une autre vie ; mais que ces croyances ne sont le résultat d'aucune réflexion, d'aucun

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éclatant de la doctrine mosaïque. L'Éternel aime son serviteur Job; aussi lui a-t-il donné, « I, 3. sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, etc. » Job, mis à Tépreuve par le ministre accusateur (Satan), sort triomphant; il n'a pas renié FÉternel son Dieu. Que fait Jéhovah pour récompenser le mérite de Job? Il lui rend le double des biens matériels que Job avait perdus : quatorze mille brebis, six mille chameaux, etc. (Job, XLII, 12.)

Le psaume GXXVIII des Hébreux contient, sous une forme poétique, le dogme des biens temporels comme le seul mode de récompense divine : « 1 . Heureux quiconque craint le Seigneur et marche dans ses voies I — 2. Vous mangerez le fruit de vos tra^ ▼aux, vous serez heureux et comblé de biens. — 3. Votre épouse sera comme une vigne féconde dans Fintérieur de votre maison, et vos enfants comme de jeunes oliviers autour de votre table. — 4. C'est ainsi que sera béni l'homme qui craint le Seigneur. »

C. La pauvreté est regardée comme un mal et COMME une source DE MAL. — Puisquc la propriété individuelle est un des fondements de la société hébraïque; puisque son inviolabilité est inscrite dans le Gode divin ; puisque les biens temporels sont la marque caractéristique de la bienveillance de rÉternel; bref, puisque la richesse est un bien, il en résulte que la pauvreté est un mal. Non-seule-

raUonnement ; elles sont une superstition, comme la croyance à l'influence sinistre du 43 et du Vendredi. Or, une croyance ne peut être comptée et discutée que si elle est déduite de faits observés et fondée sur la réflexion et le raisonnement.

ment elle est un mal, mais elle est regardée comme la source du mal ; car Moïse s*est efforcé de la supprimer ou tout au moins d'en restreindre l'extension. Il imagina le remède suivant : chaque cinquantième année, les biens vendus reloumaient à leur ancien possesseur ou aux ayants-droit : cette année fut appelée le Jubilé, du mot hébreu « iobel, cor, trompe », parce que la fête était annoncée au son du cor. «Lévîtîque, XXV, 10. Vous sanctifierez la cinquantième année, année du Jubilé, en laquelle chacun de vous rentrera dans son héritage, et chaque esclave dans sa famille. » Cela revient à dire que la propriété était vendue, non point pour jamais, mais seulement pour cinquante ans ; elle était aliénable pour un temps limité, mais non irrévocablement, comme chez nous. Par cette mesure. Moïse espérait corriger les effets de la mauvaise conduite des uns, et des malheurs des autres. En remettant, chaque demi-siècle, les choses en l'état primitif, il cicatrisait périodiquement ce qu'on nomme aujourd'hui la plaie du paupérisme. La pauvreté était donc bien regardée comme un mal et comme une source de mal.

En résumé, le Mosaïsme avait établi la propriété individuelle; il regardait la prospérité matérielle comme un bien, et la pauvreté comme un mal.

II. Essénisme. — A. Communisme. — Sur la propriété, les Esséniens se séparent radicalement du Mosaïsme; à la propriété individuelle, ils opposent le système absolument contraire : la communauté des biens, ou, selon l'expression moderne, le communisme. « Traduction de Racine. Rien ne leur

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paraît plus excellent et plus admirable qu'une communauté de tous les biens. Aussi Ton n'en voit point entre eux qui soient plus riches que les autres, parce qu'ils ont établi, comme une loi inviolable, à tous ceux qui embrassent leur genre de vie, de distribuer en commun ce qu'ils possèdent. » Le communisme essénien, comme tous ceux qui ont suivi, se développe selon la logique inhérente au principe fondamental. « Ils ne vendent et n'achètent rien entre eux, mais se communiquent les uns aux autres, sans aucun échange, tout ce qu'ils ont... Lorsqu'ils font quelque voyage, ils ne portent autre chose que des armes pour se défendre des voleurs. Ils ont dans chaque ville quelqu'un d'entre eux pour recevoir et loger ceux de leur secte qui y viennent, et leur donner des habits et les autres choses dont ils peuvent avoir besoin*... Ils choisissent pour économes des gens de bien qui reçoivent tout leur revenu, et le distribuent « à chacun selon ses besoins ».

B, Mépris des richesses. — Vivre en état de pureté constante, tel était le but du communisme des Esséniens. La richesse devait donc leur apparaître comme

1. Comparer à : u Matthieu, X, 9 (Jésus donne ses instructions aux Apôtres). N'ayez ni or, ni argent, ni monnaie dans votre ceinture; — 10. Ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni deux paires de souliers, ni deux bâtons ; car celui qui travaille, mérite qu'on le nourrisse... »

K Marc, XIV, 13. Jésus envoya deux de ses disciples et leur dit : Allez à la ville ; vous rencontrerez un homme qui portera une cruche d'eau; suivez-le. — 14. Et quelque part qu'il entre, dites au maître de la maison : Le Maître vous envoie dire : Où est le lieu oii je puisse manger la pâque avec mes disciples ? — 15. Il vous montrera une grande chambre haute, toute meublée et toute prête.., »

une chose indifférente, vile : « Ils méprisent les richesses, dit Josèphe. L'amour quMls ont pour la vertu, dit Philon, paraît en ce qu'ils n'aiment pas les richesses. »

C. Préférence pour la pauvreté. — « Les Esséniens, dit Philon, sont peut-être les seuls entre tous 'les hommes qui, demeurant pauvres et dénués de tout bien plutôt par un dépouillement volontaire que par une indigence forcée, s'estiment très-riches et très-abondants en toute sorte de félicité ; croyant, et certes avec grande raison, que celui-là possède beaucoup, qui se contente de peu de choses. »

III. Jésus. — A . Communisme. — Jésus a fondé une Société communiste sur le môme plan que celle des Ësséniens. Les Apôtres, héritiers de ses desseins, ont consacré tous leurs soins à la consolider et à l'agrandir. La première condition pour entrer dans la Communauté chrétienne était qu'on vendît tous ses biens et qu'on en versât le prix dans la caisse commune. La distribution était faite « à chacun selon ses besoins » Actes, W, 45.

B. Mépris des richesses et haine du riche. — Jésus estime que la richesse est un mal ; il la regarde comme un obstacle insurmontable à la vertu. Un homme a beau être doué d'une âme honnête et généreuse, il suffit qu'il devienne riche pour que la bonne semence périsse étouffée par la richesse. (Matthieu, XIII, 22 | Marc, IV, 18, 19 | Luc, VIII, 14). Il en résulte que, pour devenir parfait, la première condition est de se débarrasser du ferment corrupteur, à savoir de la richesse. « Matthieu, XIX, 21. Si vous voulez être parfait, dit Jésus au

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jeune homme, vendez ce que vous avez, et donnezle aux pauvres. » (Makc, X,21 | Luc, XVIII, 22.)

Jusque-là, le mépris de Jésus pour les richesses ne diffère pas de celui qu'avaient les Esséniens : c'est un jugement, un acte intellectuel. Mais, à ce jugement, Jésus ajoute un sentiment d'une incroyable énergie, la haine contre le riche. Ce n'est plus seulement la raison avec sa sérénité froide qui apprécie la vanité de la richesse, c'est le cœur avec sa flamme et sa passion qui s'attaque au possesseur de la richesse. Le monde moderne a vu bien des formes de socialisme ; il a entendu bien des invectives et des imprécations ; mais jamais les communistes n'ont égalé Jésus dans sa haine contre les riches. Les communistes modernes se contentent généralement d'exproprier le riche à leur profit; les plus féroces hésitent à lui enlever ce bien de courte durée, si mêlé de larmes et d'infirmités, qu'on appelle la vie terrestre. Enlever un bien qui dure vingt ans, trente ans, bagatelle ! cela ne peut suffire à Jésus ; ce qu'il lui faut, pour le riche, c'est un supplice qui se prolonge à jamais, indéfiniment ;c'eât la suppression de la vie céleste, c'est l'éternelle damnation I Pour Jésus, être riche et être damné sont deux choses inséparables, les deux termes de la même équation. La parabole du riche et du pauvre que relate saint Luc, XVI, 19-31, donne sous une forme saisissante la pensée de Jésus. Plus tard, le Catholicisme, déchu en institution politique, a essayé de corriger l'anathème prononcé par Jésus; il a intitulé la légende le Mauvais Biche, en vue de faire entendre qu'il y a de bons riches. Or, pour Jésus, il n'y a pas de bons riches ; il ne peut pas y en avoir, pas

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plus qu'il n'existe un bon choléra et un mauvais choléra, une bonne putréfaclion et une mauvaise putréfaction. La putréfaction et le choléra sontmaorais par essence ; le mauvais peut varier du moins au plus; mais sa nature ne peut changer, il reste mauvais. Tel est le riche. » 11 est plus aisé h un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'au riche d'entrer dans le royaume du ciel', » Le riche est donc esclu du ciel ; son partage est l'enfer ; et c'est là, en effet, que Jésus, dans la parabole du riche et du pauvre, nous le montre brûlant dans les flammes.

C. Excellence de la pauvbetë et amour podr le PAUVRE. — Si la richesse est un mal mortel, il est clair que la pauvreté est l'état par excellence ; à la haine contre le riche correspond naturellement un amour sans bornes pour le pauvre. Aussi, dans la parabole de saint Luc, Lazare est-il porté par les anges dans le sein d'Abraham, paradis de l'époque, non point parce que les actes de sa vie furent conformes à la morale, mais uniquement parce qu'il est pauvre'. Pour Jésus, être pauvre et être sauvé sont deux choses inséparables, les deux termes de la même équation : la symétrie est parfaite. Cette pensée se fait jour partout; elle éclate avec une admirable éloquence dans le Sermon sur la Montagne. « Matthieu, V, 3. Bienheureux les pauvres, parce

Matthieu, XIX, 2i | Marc, X, 25 | Luc, XVIII, 25 ; VI, 25. « Malheur à vous, Riches, etc. » Voir Renan, Vie rf» .s, chup. XI. Les Talmudistea el les Arabes ont trouvé le meau trop petit; ils ont mis un éléphant. Voir Reu3S, Hiiil. igélique, p. 530.

Rbcss, Histoire évangéliguf, p. 505.

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que le royaume du ciel est à eux. — 6. Bienheureux ceux qui ont faim et soif, parce qu'ils seront rassasiés. » Tel était le texte primitif. Le motif politique qui a poussé TÉglise à changer le riche de la parabole en mauvais riche, Ta naturellement induite à modifier le texte de Matthieu dans le même sens; on lit aujourd'hui : « Matthieu, V, 3. Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume du ciel est à eux. — 6. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Saint Luc, dont l'Évangile est si précieux comme moyen de contrôle, nous a conservé le texte vrai, la vraie parole de Jésus, celle qui est en harmonie avec les autres épisodes. « Luc, VI, 20. Bienheureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. — 21. Bienheureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. » Puis, suivant le même ordre d'idées, les deux Évangélistes disent ensemble : « Matthieu, V, 5. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. — Luc, VI, 21. Bienheureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie. »

On voit que, sur la Propriété, Jésus s'écarte du Mosaïsme et adopte les idées caractéristiques des Esséniens. Si au simple mépris qu'avaient les Esséniens pour la Richesse il a ajouté Ja haine du Riche, ce sentiment dérive de la différence des Milieux où s'écoulait la vie des moines esséniens et celle de Jésus. Vivant entre eux, isolés du monde*, et par suite exempts des mille blessures auxquelles expose

1. Philon. « Ils ont leur demeure dans les campagnes, et s'éloignent des villes le plus qu'ils peuvent, à cause des vices

le contact d'autrui, les Esséniens conservaient ai* sèment leur sérénité et maintenaient leurs pensées dans la région de l'impassible sagesse. Il était loin d'en être ainsi pour Jésus. Jésus vivait en pleine atmosphère sociale ; l'oppression des faibles, l'orgueil et la rapacité des Puissants, leur faste et leur insolence en regard de la misère des humbles, voilà le spectacle qui, chaque jour, frappait ses yeux et, chaque jour, attisait en son cœur le feu de l'indignation. Lui-même n'avait-il pas eu à subir et ne subissait-il pas encore ces piqûres outrageantes que les grands se plaisent à infliger aux petits? Dès sa dixième année, pauvre apprenti menuisier, combien de fois, envoyé par son père chez quelque bourgeois de Nazareth pour raboter une table, remettre un pied à une chaise ou réparer un tiroir brisé, n'avait-il pas essuyé les dédains du Maître du logis ? Que de fois, lui, si intelligent, lui, si pénétré du sentiment de la justice et de la dignité humaine, ne s'était-il pas entendu traiter avec mépris ? Heureux encore si une main brutale ne se levait pas sur le jeune ouvrier et ne lui infligeait une de ces insultes qu'une minute efface sur la joue, mais qui font au cœur une incurable blessure. Ah! elle n'était pas née de la veille, cette haine que, dans ses paraboles, Jésus exhalait contre la Richesse et contre le Riche ; ce n'est pas le seul spectacle d'autrui opprimé qui avait fait germer dans son âme cet implacable ressentiment. Dans ses paroles vibre

et des crimes qui y sont ordinaires, sachant que la vie impure de tous ceux qui y demeurent est comme un air corrompu et pestilentiel qui frappe Tâme de plaies mortelles et incurables. »

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l'accent d'une douleur personnelle ; on y sent la révolte d'un cœur qui a été meurtri ; la plaie est encore saignante. Elle se trahit dans cette condamnation qui accable le Riche, non point parce qu'il a mal usé de son argent, mais uniquement parce qu'il est riche.

En résumé, Jésus a emprunté aux Esséniens leur système communiste ; il porte sur la Richesse et sur la Pauvreté le môme jugement qu'eux. S'il y ajoute un sentiment passionné, c'est qu'il était jeune, et que, vivant au milieu du Monde, il avait sans cesse devant les yeux le spectacle des maux et des vices qu'engendre la Richesse ; c'est que luimême, sans doute, nourrissait dans son cœur plus d'une secrète blessure *.

1. Ce n'est pas une conjecture sans fondement historique. On sait que Jésus avait quitté sa ville natale pour commencer son apostolat. Lorsque déjà la renommée s'occupait de lui et que son éloquence avait su retenir autour de lui un groupe de disciples, il revient à Nazareth, incité peut-être par le désir si naturel chez un jeune homme d'apparaître dans Téclat de sa gloire aux yeux de ses concitoyens. Il se rend à la Synagogue, le jour du Sabbat, et se présente pour lire le texte de l'Écriture et le commenter. Au fur et à mesure qu'il parle, les bourgeois lèvent les yeux. — « Je connais le son de cette voix, dit l'un. — Ce visage ne m'est point inconnu, dit l'autre. — - N'est-ce pas une illusion ? on dirait le petit charpentier ; c'est bien lui, c'est Jésus, fils de Joseph. » Et voilà les ricanements qui commencent, les propos mordants qui s'échangent. « Quelle audace ! il ose faire le docteur, ce raccommodeur de chaises I — Voyez vous cet ouvrier, un homme de rien, qui a l'impudence de iaire la leçon à des hommes tels que nous I C'est scandaleux I » Dix-huit siècles plus tard, le duc de Castries disait de Jean- Jacques Rousseau : « Ça n'a pas cinq mille francs de rente, et ça ose avoir de l'esprit ! »

« Marc, V, 13. N'est-ce pas là ce charpentier, le fils de Marie, ' le frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon ? Et ses

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