‹ Les apotres: Essai d'histoire religieuse d'après la méthode des sciencesChapitre 46 sur 113 · LE CULTE · texte numérisé non relu

LE CULTE

V Sabbat. — A. Mosaïsme. Le Mosaïsme primitif avait prescrit le repos du sabbat avec une grande rigueur, Exode, XX, 9-11; XXXI, U-17; XXXV, 2-3. Le travail était absolument interdit, et le délinquant puni de mort. Un jour de sabbat, dans le désert , on surprit un jeune homme ramassant du bois; on le lapida. Nombf^es, XV, 32-36.

Conducteur de tout un peuple dans un pays étranger, sachant en outre combien la multitude est dénuée de modération et de prudence , Moïse avait senti que s'il n'imposait pas un jour périodique de repos, les Israélites épuiseraient témérairement leurs forces corporelles ainsi que celles de leurs esclaves et de leurs animaux. Or, dans le désert, à une époque où la force corporelle était tout et l'art mécanique rien, la lutte contre la nature physique et contre les peuplades indigènes était pénible et périlleuse ; il était donc nécessaire que, pour ne pas succomber à la faim ni sous les coups d'ennemis robustes, les Hébreux conservassent dans toute sa plénitude leur vigueur et celle de leurs animaux. Moïse fit donc parler le Seigneur; le jour du sabbat devint une institution religieuse. « Exode, XX , 10. Mais le septième jour est le repos du Seigneur votre Dieu. Vous ne ferez ce jour-là aucun ouvrage , ni vous , ni

votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante , ni vos bêtes de service , ni Tétranger qui sera parmi vous et dans Tenceinte de vos villes. » Tel est le double caractère du sabbat dans le Mosaïsme primitif : il est à la fois religieux et humain.

Ainsi qu'il arrive toujours d'une doctrine quelconque lorsqu'elle tombe dans le cerveau des aliénés mystiques, l'origine et le but du sabbat disparurent entièrement aux yeux des fanatiques; ils regardèrent le sabbat comme un rite institué par Jéhovah exclusivement pour lui-même et pour sa propre gloire. L'observance alors en fut poussée à un degré de rigueur inouïe : soigner une maladie , le jour du sabbat, devint un crime ; dans les guerres contre les Syriens, un grand nombre de forcenés se laissèrent brûler plutôt que de r^ompre le repos du jour sacré en prenant les armes et en se défendant. Aussi les généraux étrangers qui envahissaient la Judée profitèrent-ils de ce fanatisme insensé pour attaquer les Hébreux durant le sabbat. En vain les Sadducéens, héritiers et conservateurs du Mosaïsme primitif, s'efforcèrent de démontrer que le sabbat n'avait pas été institué par Jéhovah uniquement pour lui-même, mais aussi dans le propre intérêt des Israélites. Il fallut que la patrie penchât sur le bord de l'abîme , et que certains chefs aimés réussissent à conduire le peuple à la victoire, malgré lui, ce jour-là, pour l'amener à enfreindre désormais le repos du septième jour en présence de l'ennemi. Pour tout le reste, la superstition sabbatique sévit avec la même intensité. « Si l'eau des sources intermittentes ne coule pas toujours, disaient les Pharisiens, c'est que

JÉSUS ET L ESSÉNISME. 171

Teau elle-même observe le sabbat. » Tel était le caractère du sabbat pbarisaïque.

B, EssÉNiENS. — « De tous les Juifs, dit Josëphe, les Esséniens sont ceux qui observent le plus religieusement le sabbat. Ils font la veille cuire leur viande pour n'être pas obligés, dans ce jour de repos, d'allumer du feu. » — « Exode ^ XXXV, 3. Vous n'allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du sabbat. » C'est bien le sabbat du Mosaïsme primitif, la célébration du jour de l'Éternel par la piété reconnaissante.

Philon maintenant va nous dire qu'à l'élément religieux se joignait l'exacte intelligence de l'origine et du but de cette institution. « Traduction de Racine. — Le sabbat est pour eux une fête toute sainte et tout auguste ; et ils la célèbrent avec une extraordinaire vénération. C'est en ce jour qu'après avoir pourvu aux nécessités de leur âme (par l'étude de l'Écriture sainte) , ils ont soin aussi de fortifier la faibksse de kur corps ^ étant certes bien juste qu'ils prennent quelque relâche après de si longs travaux, puisque les bêtes elles-mêmes n'en sont pas privées. » Voilà qui est très-explicite.

Il y a mieux encore ; car le sabbat n'est pas seulement mis à profit pour la santé corporelle, il l'est mis aussi pour la santé de l'âme ; il est le jour consacré surtout à l'étude de la divine morale contenue dans les lois de l'Éternel, a Puilon. Us se réservent la morale et s'y exercent avec un soin tout particulier, prenant pour guides et pour maîtresses les lois qu'ils ont reçues de leurs pères. Us en enseignent l'explication généralement en tous temps , mais particulièrement les j'omis de sabbat ; car ils tiennent

le sabbat pour un jour sacré, et ils s'y abstiennent de tout autre ouvrage. » On peut dire que le sabbat des Esséniens est le sabbat de Moïse bien compris ; car, tout en [observant avec rigueur Tantique prescription, ils ont montré quMls en avaient pénétré le sens intime et profond.

C. Jésus. — Les Synoptiques ont deux épisodes qui concernent Tobservance du sabbat. Dans le premier (MATxmEu, XII, 1-8 I Marc, II, 23-28 I Luc, VI) 1-5), les disciples de Jésus passant dans un champ, le jour du sabbat, arrachèrent quelques épis et en mangèrent les grains parce qu'ils avaient faim. Les Pharisiens en font de vifs reproches à Jésus : ses disciples, en égrenant les épis, s'étaient livrés à un travail manuel; ils avaient donc violé le sabbat. Jésus leur réplique en citant un trait de la vie du roi David d'où il résulte que le sabbat n'a qu'une valeur relative; loin d'être supérieur aux intérêts de l'homme, il leur est subordonné. « Marc, II, 27. Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat. — 28. C'est pourquoi le Fils de l'Homme est maître du sabbat. »

Dans le second épisode, guérison de la main sèche (Matthieu, XII, 9-14 \ Marc, III, 1-6 | Luc, VI, 6-11), Jésus soutient qu'il est permis de faire le bien , un jour de sabbat ; c'est une application particulière de la maxime générale : Le sabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat.

Au demeurant, Jésus ne veut point abolir l'observance du sabbat , mais il le subordonne à la raison, laquelle juge souverainement si certains intérêts humains ne seraient pas mis en péril par la célébration du sabbat. Dans la manière de compren-

JÉSUS ET l'ëssénismi-:. 173

dre le sabbat , Jésus est donc tout à fait d'accord avec le prophète Isaïe.

Entre le sabbat des Esséniens et celui de Jésus, il n'y a pas antithèse ; mais l'importance que chacun attribue à l'élément divin et à l'élément humain est inégale. Dans le sabbat essénien, la célébration religieuse et l'utilité humaine sont presque en égale proportion ; ces deux éléments sont alliés et se pénètrent si intimement qu'ils sont inséparables : aussi, dans son ensemble, le sabbat essénien a-t-il un aspect éminemment religieux.

Dans le sabbat de Jésus , au contraire , l'équilibre est rompu au détriment de l'élément religieux ; la prépondérance est accordée sans conteste à la raison humaine. La différence qui sépare les Esséniens de Jésus en ce point est celle qui existe normalement entre les clercs et les laïques , ainsi que nous pouvons en faire la remarque parmi nous. L'observance du dimanche n'a pas chez les Chrétiens laïques l'aspect et l'esprit rigoureusement identiques à ceux qu'elle a chez les Chrétiens moines. Cette différence ne provient donc pas d'une opposition de doctrine; elle est simplement le produit de la différence des milieux où vivent les ascètes et les citoyens. Pour les uns, retirés du monde, le jour ressemble au jour ; la vie s'écoule sans difficultés , sans préoccupation du lendemain ; pourquoi secoueraient-ils un devoir de piété qui ne leur coûte rien à remplir? 11 n'en est pas de même des autres; jetés dans la bataille de la vie, ils luttent chaque jour pour l'existence; souvent donc, durant le jour dominical, éclate un conflit entre les intérêts humains et la pratique d'une cérémonie religieuse. Pour peu qu'un

iO.

esprit soit doué d'une intelligence vive et honnête , le conflit se résout naturellement en faveur de Thu* manité^

IV Sacrifices sanglants. — A. Mosaïsme propoé- TiQUE. « Je n*ai jamais aimé les holocaustes des béliers, ni le sang des veaux, des agneaux et des boucs. Je ne vous écouterai point; vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous et purifiez- vous. » Ces nobles exhortations du prophète Isaïe, les Ësséniens les ont entendues.

B, Esséniens. « Philon, C'est en la parfaite adoration du vrai Dieu qu'ils excellent principalement, non point par l'immolation des bêtes et des victimes , mais par le grand soin qu'ils ont de rendre leurs âmes toutes pures et toutes saintes. »

Josèphe nous apprend que ces pieux adorateurs de l'Éternel, si pleins de vénération pour Moïse, n'allaient jamais au Temple !... Et pourquoi ? Parce qu'ils ne voulaient point y faire de sacrifices sanglants; ils se contentaient d'y envoyer leurs offrandes. Lorsqu'on songe au prestige qu'avait le Temple aux yeux de tous les Israélites et même à ceux des Païens, l'abstention des Esséniens prouve que leur ferveur et leur piété étaient loin d'être le produit de

1. De nos jours, la raison hygiénique du repos fait observer le dimanche à tous, aux libres-penseurs aussi bien qu*aux croyants. Mais, à roccurrence, croyants et libres-penseurs appliquent la doctrine de Jésus : ils travaillent. Cela est frappant, surtout dans les campagnes, au moment de la moisson ou de la vendange, lorsqu'un jour de retard pourrait compromettre la récolte; le dimanche, l'église est déserte; laboureurs et vignerons sont aux champs ou à la vigne, faisant œuvre de leurs mains.

JÉSUS ET L^KSSÉNISME. 175

rimbécillité ni de Taliénation myslico-mentale. Là encore se révèle Tesprit du Mosaïsme prophétique.

C. JÉSUS. Les Synoptiques ne prêtent point à Jésus une condamnation formelle des victimes sanglantes, L*épisode des Vendeurs chassés du temple est un mythe destiné à prouver que Jésus avait accompli un des articles du programme messianique dressé par les Prophètes [Imîe, LVI, 7; Jérémie^ VII, il); il n'a aucune réalité historique. Du reste , même dans cet épisode, la pensée de Jésus n'est pas d'abolir les sacrifices sanglants, mais de porter le lieu de vente des victimes dans un endroit profane, là où les tran* sactions triviales du commerce pourront s'accomplir sans faire courir aux alentours le risque de souillures. Tous les discours de Jésus, au sujet des sacrifices, se résument ainsi : « La pureté du cœur est le devoir supérieur; les cérémonies extérieures sont d'un ordre tout à fait secondaire ; accomplissez d'abord la justice , vous observerez ensuite le rituel, si vous pouvez. » Une fois cependant, Jésus, après avoir guéri un lépreux, lui recommande d'aller au Temple et d'y faire l'offrande prescrite par Moïse {Lévitique, XIV, 10. Immolation de deux agneaux et d'une brebis, si l'on est riche ; — 21. d'un seul agneau si l'on est pauvre). Mais, même en cette circonstance, Jésus donne ce conseil, moins dans un but religieux que pour prendre, auprès des prêtres, inscription du miracle qu'il vient de faire. « Matthieu, VIII, 4. Montre-toi au prêtre, et fais l'offrande du don que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve d'attestation. »

Quoique Jésus n'ait pas une seule fois condamné formellement les sacrifices, on est frappé d'un fait

significatif : nulle part il n^est fait mention de sacrifices ni d'offrandes de Jésus. 11 s^ensuit que sa conduite est en harmonie avec ses discours : il ne bannit pas du culte le rituel et les pratiques extérieures; il se contente de les subordonner à la sanctification de la conscience. En ce point donc, Jésus se rencontre aveclesEssénienssur a la route royale » du Mosaïsme prophétique, quoique les Esséniens y aient marché avec plus de hardiesse et de décision que lui.

III» Cérémonies caractéristiques des Esséniens et de Jésus. — Jusque-là, soit au point de vue général, soit à celui du sabbat et des sacrifices, les Esséniens et Jésus appartiennent au même groupe religieux, celui du Mosaïsme prophétique. La seule distinction entre eux réside dans Taustérité plus ou moins grande avec laquelle ils mettent en pratique les mêmes doctrines ; phénomène qui se manifeste dans toutes les religions entre les ascètes d'une part, et les séculiers de Tautre. On ne peut pas en conclure que Jésus ait eu des rapports particuliers avec les Esséniens, pas plus qu'avec Hillel, puisque Hillel, les Esséniens et Jésus ont pu, sans se connaître, puiser également à la môme source , chez les Prophètes.

A. EssÉNiKNS. Mais si les Esséniens ont eu en propre, exclusivement à eux , des cérémonies qu'aient ignorées les Prophètes et le docteur Hillel ; si, d'autre part, il est établi que Jésus s'est approprié ces rites originaux, il faudra bien convenir que, les Esséniens en étant les inventeurs ou les promoteurs en Judée, Jésus n'a pu les tenir que d'eux-mêmes. Or il est deux cérémonies auxquelles les Esséniens ont donné une

JÉSUS ET L'eSSÉNISME. 177

importance symbolique extraordinaire , cérémonies qui les distinguent nettement de Hillel et du Pro.phétisme général : c'est le baptême et le repas commun. Ce n*est pas que le baptême fût une pratique absolument inconnue des Hébreux; même on donnait ce nom à des purifications légales qu'on opérait sur les prosélytes après la circoncision*; ce n'est pas que les repas chez les Hébreux ne fussent accompagnés de prières ; chez eux comme chez tous les peuples antiques, le repas eut toujours un caractère religieux; mais ni le baptême, ni le repas ordinaire chez le peuple israélite, n'avaient le caractère mystique que lui donnèrent les Esséniens. D'une simple purification, employée accidentellement, ils ont fait une cérémonie d'un symbolisme élevé , une institution permanente et du premier ordre. Les Hébreux célébraient une fois par an,, avec une imposante solennité, le repas commémoratif qu'on appelle la Pâque. Les Esséniens firent de leurs repas journaliers pris en commun une pâque aussi religieuse, aussi solennelle, mais dégagée de tout sacrifice sanglant. 1° Baptême, — Le baptême se faisait par immersion ; à la vertu de purifier le co^ps, il joignait celle de purifier l'âme. Tout EssénienV^^mplissait trois fois au moins par jour cette pieus^cérémonie : au lever d'abord, pour effacer les souillures qu'il aurait pu contracter, à son insu, durant le sommeil* ; puis,

1. Salvador, Institutions de Moïse ^ t. II, p. 306. « L'étranger passant au Mosaïsme recevait devant, trois juges le Baptême par Teau en souvenir des purifications qui avaient précédé la promulgation du Décalogue dans le désert. »

2. Voir Lévitique, XI, XVIII, l'énumération des souillures auxquelles les croyants étaient exposés.

avant les deux repas. Le caractère religieux qu'avaient à un si haut degré les repas exigeait, en effet, cet acte de purification. Après le baptême, rEssénien revêtait la robe blanche. « Imîe, I, 16. Lavez-vous et puriûez-vous ; ôtez de devant mes yeux la malignité de vos actions; cessez de faire le mal. » Ces paroles dlsaïe dépeignent très-bien la double purification physique et morale du baptême essénien. L'institution du baptême et sa pratique journalière découlaient de la nécessité où était l'Essénien, vrai nazir perpétuel, de se tenir constamment en état de pureté.

â'* Repas commun. « Josèpue. — S'étant purifiés par un baptême et revêtus de la robe blanche , les Esséniens vont au réfectoire comme en un saint temple. Là, lorsqu'ils sont assis en grand silence, on met devant chacun d'eux du pain et un mets quelconque dans un petit plat. Un sacrificateur ou prêtre bénit les viandes ; et on n'oserait y toucher jusqu'à ce qu'il ait achevé la prière. Il en fait encore une autre après le repas ; et ainsi, soit avant, soit après le repas, il rendent toujours grâces à Dieu qui leur fournit la nourriture. Ils quittent leur robe blanche qu'ils estiment sacrée , et retournent à leur ouvrage.

i9. Jésus. — 1° Baptême. — Le baptême par immersion a été, dans la Communauté fondée par Jésus, la cérémonie obligatoire d'initiation. D'après les Synoptiques, Jésus l'aurait reçu de Jean le Baptiste, ascète qui est aux Esséniens ce que le moine chrétien trappiste est au moine chrétien dominicain. Jésus a-t-il connu Jean le Baptiste? Gela est peu probable ; la scène du baptême de Jésus par Jean est un mythe destiné à prouver que, conformément au programme messianique, Jésus avait eu son Pré-

JÉSUS ET l'essénismë. 179

curseur. Mais le choix que les Synoptiques ont fait d'un nazir essénien comme ayant initié Jésus à une cérémonie essentiellement essénienne, ce choix-là ajoute un nouveau poids aux preuves qui démontrent les rapports intimes de Jésus avec TËssénisme.

Jean habitait le même pays que les Esséniens moines, désert de Judée^ à l'ouest de la mer Morte (Matthieu, III). Sa nourriture était encore plus frugale que la leur ; elle consistait en miel sauvage et en sauterelles. Banos, l'ascète qui fut maître de l'historien Josèphe, se revêtait d'écorces d'arbre et se nourrissait des fruits sauvages qu'il rencontrait; il se baignait plusieurs fois, le jour et la nuit, dans l'eau froide. Josèphe passa trois années avec lui. On voit donc que : !• les Ascètes n'étaient pas rares; 2® qu'ils tenaient école, une école suivie même par les fils des familles du haut rang (Josèphe appartenait à une famille sacerdotale de la tribu de Lévi). Rien de plus naturel et de plus vraisemblable que Jésus ait fréquenté quelque Essénien moine ou marié, et qu'il ait emprunté à l'Essénisme l'institution du baptême.

2° Repas commun, — Dans les Évangiles synoptiques, le repas mystique que Jésus fit en commun avec ses disciples et qui devint, avec le baptême, la plus haute cérémonie do la secte chrétienne, ce repas est sans contredit le repas pascal. Jésus aurait donc plié la grande solennité juive au sens symbolique des Esséniens (communion avec la divinité) ; et cela, un jour seulement avant sa mort. Certes, le fait même de l'emprunt fait par Jésus aux Esséniens de leurs Agapes religieuses, n'eût-il eu lieu que quelques heures avant l'arrestation de Jésus, serait

suffisant pour démontrer les rapports de Jésus avec rEssénisme; mais il est très-probable, pour ne pas dire certain, que dans la Communauté de Jésus, la forme mystique imprimée aux repas communs était d'ores et déjà en pleine vigueur. Dans la légende des Pèlerins d'Emmaus (Luc, XXIV), le dimanche, jour de la résurrection de Jésus, les deux disciples reconnaissent le Maître à la manière particulière dont il avait rompu le pain après l'avoir béni. Ce mode mystérieux, connu des seuls initiés, qui sur-le-champ révèle Tun à l'autre les membres d'une même Confrérie, est la preuve que depuis longtemps déjà les. repas communs avaient pris un caractère mystique. Toutes les franc-maçonneries ont eu ceitaifas signes conventionnels qui permettaient aux initiés de se reconnaître en quelque lieu que ce fût. Le mode de la fraction du pain était le signe de reconnaissance établi dans la franc-maçonnerie chrétienne : les citations sont nombreuses dans les Actes des Apôtres, II, 42, 46; XX, 7, H.

Enfin, et ce fait est d'une grande importance, les repas communs, ^^immédiatement après la mort de Jésus, sont célébrés tous les jours, ainsi que nous l'apprennent les Actes des Apôtres. Or, l'intelligence bornée des Apôtres ne permet pas de supposer qu'aussitôt après le dernier soupir de Jésus, ils aient imaginé de rendre journalière une cérémonie fondamentale. Pour une telle initiative, il faut une certaine vivacité dans le génie; or, ces pauvres gens n'avaient ni génie ni vivacité. D'autre part, la routine est la résultante fatale de l'état mental des paysans et de leurs habitudes invétérées; or, les Apôtres furent de « grossiers campagnards », selon

JÉSUS ET l'essémisme. 181

l'expression de saint Jérôme : il s*ensuit que la routine fut la voie qu'ils suivirent. Par conséquent, si les Apôtres, immédiatement après la mort de Jésus, ont célébré chaque jour les repas communs, c'est que, bien avant la mort du Maître, ils avaient contracté rhabitude de les célébrer chaque jour.

Au demeurant, on peut considérer comme infiniment probable, sinon comme certain, que la cérémonie mystique des repas communs a été instituée et pratiquée, bien avant la mort de Jésus. En tous cas, que Jésus l'ait établie, la veille de sa mort ou au début de sa mission, il est incontestable que le repas mystique de la Communauté chrétienne est emprunté aux Esséniens, qui, seuls en Judée, avaient institué ce repas et journellement le célébraient.

En résumé : 1® Quant à l'esprit général, au sabbat et aux sacrifices sanglants, les Esséniens, Jésus et l'École de Hillel relèvent du Mosaïsme prophétique; ils appartiennent au môme ordre religieux ; rien ne prouve que, relativement aux trois points précédents, l'un ait eu avec l'autre des rapports étroits et, à plus forte raison, de dépendance ;

2* Le baptême par immersion et le repas commun, tels que les pratiquent les Esséniens manquent à l'École de Hillel et au Mosaïsme prophétique; ce sont des institutions exclusivement esséniennes. Or, Jésus a établi ces deux institutions dans la Communauté qu'il a fondée : il en résulte que nécessairement il les a empruntées aux Esséniens.

Page 1