‹ les apotres essai d'histoire religieuseChapitre 10 sur 109 · Matthieu, XIV, 14-21 | Marc, VI, 3544 | Luc, IX · texte numérisé non relu

Matthieu, XIV, 14-21 | Marc, VI, 3544 | Luc, IX

détail ne leur est échappé ; ils ont tout fait. Cinq pains et deux poissons pour rassasier cinq mille hommes; douze paniers pleins des restes, c'est-à-dire que les restes des pains et des poissons étaient plus considérables que les poissons et les pains entiers : la partie plus grande que le tout/ Est-il un miracle plus énorme, plus gigantesque? Eh bien, les disciples n'ont rien vu, rien compris. C'est saint Marc lui-même qui constate ce fait inouï avec tristesse : « VI, 52. Car ils n'avaient pas fait assez d'attention au miracle des pains, parce que leur cœur était endurci. » Oui, leur cœur était dur; mais combien plus dur encore était leur cerveau !

II Superstition. — Après de tels exemples d'intelligence bornée, on peut s'attendre à trouver chez les Apôtres toutes les folies de la superstition. En effet, ces pauvres gens croient aux revenants, aux esprits, aux spectres. Ajoutons, à leur décharge, que cette croyance était, à différents degrés, générale dans l'antiquité ; [elle l'est encore aujourd'hui chez les paysans barbares, partout enfin où le défaut de connaissances scientifiques laisse les hommes sans défense contre les rêves ou le délire de l'imagination. Mais ce qui est particulièrement intéressant dans la superstition des Apôtres, c'est qu'en certains points, elle est fortement marquée du sceau mazdéen. Or, le Mazdéisme, dont l'influence sur les Juifs instruits fut peu sensible, en revanche avait imprégné la basse classe : ce qui est caractéristique f .

1. Voir à l'Appendice N° i Notice sur les Anges et les Démons | et N° 2 Notice sur Satan.

« Matthieu, XIV, 26. Les disciples, voyant ainsi Jésus marcher sur la mer, furent troublés et dirent: C'est un fantôme! Et ils poussèrent un cri de frayeur. »

Même scène dans Marc, VI, 49.

Dans le dernier chapitre de saint Luc, lorsque Jésus ressuscité apparaît tout à coup au milieu des onze Apôtres et de « ceux de leur compagnie », quelle est la première pensée des disciples? — « XXIV, 37. Troublés et saisis de crainte, ils s'imaginèrent voir un esprit. » Il fallut que Jésus s'abaissât à une démonstration matérielle pour les éclairer : — « 39. Regardez mes mains et mes pieds, et reconnaissez que c'est moi-même; touchez-moi, et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os : vous voyez que j'en ai. » Cette preuve n'est pas suffisante; les Apôtres ont touché les pieds et les mains, et ils ne croient pas encore. Jésus est obligé, pour les convaincre, d'employer l'irrésistible argument, à savoir le manger. — « 41. Mais comme ils ne croyaient pas encore, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger? — 42. Et ils lui présentèrent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel. — 43. Et il en mangea devant eux. »

La scène précédente offre un intérêt qui dépasse le cercle restreint d'une douzaine de paysans : elle a une portée générale, car non seulement elle nous fait connaître une superstition populaire, mais encore elle en note les détails et en fixe les contours. Nous apprenons que la foule croyait aux esprits, puis que les esprits tombaient sous le sens du toucher, aussi bien que sous celui de la vue, ce qui atteste une excessive crédulité et par conséquent

un état mental voisin de la barbarie; enfin, que le seul moyen de vérifier si un être est réellement vivant, et non un spectre, le seul est le manger *.

Dans les Actes des Apôtres, XII, saint Pierre, jeté en prison, est délivré par un ange, selon la légende; ou par un geôlier affilié à la franc-maçonnerie chrétienne, selon la vraisemblance : peu importe. Il sort, et vient frapper à la porte de la mère de Marc ; les frères et amis étaient, à cette heure, réunis en conciliabule dans la maison. La servante, qui reconnaît la voix de l'Apôtre, court joyeuse avertir que Pierre est libre et à la porte. — « XII, 15. Ils lui dirent : Vous avez perdu l'esprit. Mais elle assura que c'était lui ; et ils dirent : C'est son ange. — 31 . Cepçndant Pierre continuait à frapper. Ils lui ouvrirent donc; et, l'ayant vu, ils furent saisis d'étonne-

1. En langage chimique, on dirait : .Le manger est le seul réactif de la vie réelle. La consignation de ce fait se trouve également dans saint Marc, V, 43. Jésus a ressuscité la fille de Jaîrus, chef de la Synagogue; pour convaincre les assistants qu'elle est bien rendue à la vie, il commande qu'on lui donne à manger. Môme scène dans Luc, VIII, 55.

L'Evangile selon saint Marc a été composé durant la Guerre des Juifs contre les Romains, vers Tan 68. Celui de saint Luc est postérieur à la prise de Jérusalem ; il est de Tannée 75 environ. Mais la croyance aux esprits s'est conservée pendant longtemps avec la même forme et avec le même réactif; car nous lisons dans le chapitre XXI et dernier de l'Évangile selon saint Jean que Jésus, étant apparu à ses disciples, vainquit leurs dernières hésitations, en mangeant du poisson rôti. Or l'Evangile selon saint Jean a été écrit trois quarts de siècle plus tard, vers l'an 150 de l'ère chrétienne. En outre, le Chapitre XXI est plus récent encore. — Composé postérieurement, il a été rattaché à l'Evangile d'une manière puérile et ridicule. Voir aussi le discours de Pierre, « Actes des Apôtres, X, 41. Nous avons mangé et bu avec lui depuis qu'il est ressuscité d'entre les morts. >»

ment. » Ce passage est précieux; il nous montre que la croyance aux anges mazdéens appelés Férouërs avait pris racine chez les Juifs de Palestine. Le Férouër était pour ainsi dire le dédoublement d'un homme et le type idéal de sa personnalité : il en était aussi le protecteur. Par l'intermédiaire des Juifs chrétiens, le Férouër mazdéen est passé dans le Catholicisme sous le nom d'ange gardien. L'ange ' gardien est donc un emprunt fait à la religion de Zoroastre .

HP Cupidité. — Il est rare que l'intelligence obtuse et la superstition ne soient pas accompagnées d'une passion tyrannique qui préside à toutes les actions, la cupidité. Rien de plus facile à vérifier que ce fait chez les pauvres gens. Héritiers et descendants d'aïeux abâtardis par de longs siècles d'ignorance et de misère, ils ne connaissent la vie que par les maux. Le seul moyen d'alléger ces maux matériels est l'argent; or, chaque sou représente une série de travaux pénibles, c'est presque un lambeau de leur chair; de là cet amour pour l'argent qui possède l'âme du paysan, cette admiration, ce respect presque divin qu'il éprouve pour le riche. Aujourd'hui le phénomène n'est pas rare, malgré la diffusion du bien-être et de l'instruction ; mais combien sa fréquence et son intensité sont loin de ce qu'elles étaient dans les siècles antérieurs, alors que les peuples n'étaient que des « animaux noirs, grattant la terre avec une opiniâtreté invincible » * !

1. La Bruyère. De l'Homme. « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés par le Soleil, attachés à la

Sans doute, ce serait une erreur de soutenir que jamais dans aucune de ces humbles âmes n'a pénétré une lueur de désintéressement : il est des natures d'élite qui secouent le poids de la barbarie et de la misère, si lourd qu'il soit; mais ces natures sont rares, là surtout où l'hérédité , pendant des siècles, a accumulé les instincts brutaux au détriment des sentiments généreux. Bref, ces natures-là sont de nobles et glorieuses exceptions. Est-ce parmi elles ou parmi les animaux qui rampent dans* les basfonds qu'on doit ranger les Apôtres? Hélas! c'est entre ces derniers que leur place est marquée : le témoignage des Évangiles est accablant.

Un jeune homme est venu demander à Jésus ce qu'il fallait faire pour acquérir la vie éternelle : Suivre les commandements du décalogue, répond Jésus, et se dépouiller de ses biens. Le jeune homme ne peut se résoudre à se vouer à la pauvreté ; il se retire tout affligé. « Marc, X, 23. Alors Jésus regardant autour de lui dit à ses disciples : Qu'il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu! — 24. Et comme ses disciples étaient tout étonnés de ce discours , Jésus ajouta : Mes enfants, qu'il est difficile que ceux qui mettent leur confiance dans les richesses , entrent dans le royaume de Dieu! — 25. Il est plus aisé qu'un cha-

terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ce sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre ; ils méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

meau passe par le trou d'une aiguille , qu'il ne Test qu'un riche entre dans le royaume de Dieu. — 26. Ils furent encore plus étonnés, et ils se disaient l'un à l'autre : Et qui donc peut être sauvé ? » On ne peut pas étaler le fond de son cœur avec plus de candeur et de naïveté. La richesse exerce sur leur esprit une telle fascination; elle est tellement à leurs yeux l'alpha et l'oméga du Bonheur, la plus exacte mesure de la valeur d'un homme , qu'il ne leur vient pas môme à là pensée que la Justice et la Vertu puissent avoir pour l'Éternel un prix supérieur. De là l'étonnement des Apôtres à l'audition des paroles de Jésus , paroles si peu révérencieuses envers le vrai , le seul Dieu qu'ils adorent : l'Argent!

Même scène dans Matthieu, XIX, 22-25 ; Luc, XVIII, 24-30.

Quoi qu'il en soit, l'émoi fait battre leurs cœurs. Auraient-ils négligé leurs filets et délaissé la pêche uniquement pour des récompenses métaphysiques?. . . C'est Pierre qui se fait l'interprète de leurs doléances et de leurs appréhensions : « Matthieu, XIX, 27. Alors Pierre prenant la parole dit à Jésus : Pour nous, vous voyez que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi : quelle sera notre récompense? » Voilà qui est net et franc.

Avoir cru qu'on s'était attaché quelques âmes par l'attrait du Beau et du Bien , puis s'entendre dire brutalement : « Est-ce que vous croyez, par hasard, que c'est pour vos beaux discours que nous vous suivons? »; quelle amère déception!... S'être imaginé que de pauvres gens, opprimés durant des siècles par les Riches et les Puissants, devaient avoir horreur de la Richesse et de la Puissance, et se jeter

tout entiers dans le sein de Celui qui leur disait : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution, pour la Justice , car le royaume des Gieux est à eux » ; avoir fait ce rêve, puis, tout d'un coup, entendre les opprimés aspirer à devenir oppresseurs, les victimes, bourreaux; quel coup de poignard au cœur de Jésus ! . . . Mais que faire ? Un réformateur ne peut se passer de missionnaires pas plus qu'un général ne peut vaincre sans soldats. Jésus courba la tête et se résigna : « Matthieu, XIX, 28. Jésus leur dit : Je vous dis en vérité que vous , qui m'avez suivi , lorsqu'au temps de la régénération, le Fils de l'Homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussi, vous autres, assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël. » Voilà pour la puissance. « 29. fet quiconque aura quitté pour mon nom sa maison ou ses frères ou ses sœurs ou son père ou sa mère ou sa femme ou ses enfants ou ses terres, recevra le centuple et aura pour héritage la vie éternelle. » Recevoir cent pères et cent mères était assez étrange et surtout difficile à comprendre : aussi cette bizarrerie encadrée entre la maison, premier terme de la série, et les terres, dernier terme de la série, disparaît-elle noyée dans l'énumération que toutefois elle arrondit. Mais cent maisons, cent terres, en échange d'une seule maison, d'une seule terre, quelle aubaine ! Jouir d'une pareille richesse , non pas dix années , vingt années , mais éternellement, quelle félicité! La joie de la convoitise allumée, l'ardeur de l'appétit qui prévoit l'assouvissement, brillent dans les yeux des Apôtres avec assez d'intensité pour que Jésus, saisi de dégoût, ait, d'un ton dédaigneux, jeté un peu d'eau froide sur cette flamme

ignoble : « 30. Mais plusieurs qui étaient les premiers seront les derniers ; et plusieurs qui étaient les derniers seront les premiers. »

Même scène dans Marc, X, 24-31 ; Luc, XVIII, 24-30.

IV Rivalité jalouse. — Obtus, superstitieux, cupides , les Apôtres rachetaient-ils ces défauts et ces vices par une bienveillance mutuelle ; vivaientils en bons compagnons? Le contact journalier, les leçons et l'exemple de Jésus, la communauté d'idées et d'intérêts, tout semble de prime abord plaider en faveur de cette présomption. Hélas ! il n'en est rien. Ils se suspectent les uns les autres ; ils se jalousent avec une envieuse fureur. Ne leur parlez pas d'un partage égal des faveurs célestes ; c'est à qui en aura la meilleure part, d'abord pour satisfaire l'insatiable avidité, ensuite pour humilier les camarades, les accabler du poids de la primauté 1 .

On reconnaît là le trait caractéristique des âmes basses et vulgaires. Quelle vérité dens cette peinture : « Marc, IX-32. Ils vinrent ensuite à Capharnaiim ; et lorsque Jésus fut à la maison , il leur demanda : De quoi vous entreteniez-vous en chemin? — 33. Mais ils demeurèrent dans le silence parce que le sujet de leur entretien dans le chemin avait été : Qui d'entre eux était le plus grand? » Ainsi, lorsqu'ils ne sont plus sous l'œil du Maître, ces pêcheurs ne peuvent contenir les sentiments vils qui fermentent dans leur âme. Adieu l'humilité! adieu la sympathie fraternelle! — Je suis le plus grand, s'écrie l'un, vous devez m'obéir. — Non, c'est

1. La Fontaine. Le Singe et le Chat, a Leur bien premièrement, et puis le mal d 1 autrui. »

moi qui l'emporte sur tous , s'écrie l'autre ; à moi donc les hommages ! — Il faut que Jésus intervienne et leur rappelle que : « 34. Si quelqu'un veut être le premier , il faudra qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »

Le récit de saint Matthieu est plus explicite encore. Saint Marc accorde aux disciples une certaine conscience de leurs mauvaises pensées puisqu'il les dépeint muets et confus devant Jésus. Dans saint Matthieu , aucune trace de cette honte , indice faible mais certain de quelque sens moral. Les disciples, après s'être disputés, recourent hardiment à Jésus sans soupçonner un instant que leur demande est à la fois une insulte et une douleur pour le Maître : « Matthieu, XVIII, 1. En ce temps-là, les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : Qui est le plus grand dans le Royaume des Gieux? » La doctrine est tombée sur la roche infertile. C'est alors que, laissant de côté la parabole, Jésus essaye de faire pénétrer l'enseignement dans ces crânes étroits, pour ainsi dire par les yeux : « 2. Jésus, ayant appelé un petit enfant, le mit au milieu d'eux. — 3. Et il leur dit : Je vous dis en vérité que, si vous ne changez et si vous ne devenez comme de petits enfants , vous n'entrerez point dans le Royaume des Gieux. »

Même scène dans Luc, IX, 46-48 ; XXII, 24-27.

La leçon a été bonne ; voilà des gens bien corrigés, n'est-ce pas? Hélas ! les remontrances de Jésus ont glissé sur leurs cœurs comme l'eau sur le granit. Comment la Morale pourrait-elle germer dans des âmes en proie à de telles passions? Le désir effréné de la prééminence n'a point disparu au souffle de Jésus ; il se manifeste autrement, voilà tout. Au lieu

38 LES APÔTRKS.

de la dispute ouverte, c'est la ruse clandestine, c'est la flatterie au service de l'intrigue sournoise. « Matthieu, XX, 20. Alors la mère des enfants de Zébédée s'approcha de lui avec ses deux fils Jacques et Jean, et l'adora, lui demandant une grâce. — 21. Que voulez-vous? lui dit Jésus. Elle répondit: Ordonnez que dans votre Royaume mes deux fils, que voici, soient assis l'un à votre droite et l'autre à votre gauche. » Jésus n'ose pas repousser directement une demande faite avec tant d'humilité par une mère qui aidait la communauté de son argent. Gomment faire pour ne pas s'aliéner une femme à la fois si utile et si dévouée? La situation est difficile. Jésus s'en tire, non sans adresse, en répondant que les places d'honneur sont données par le Père céleste et non par lui. « 24. Les autres Apôtres, ayant entendu ceci, en conçurent de l'indignation contre les deux frères. » Ils avaient failli être volés !

Saint Marc , qui raconte le même fait, a supprimé l'intervention de la mère ; la scène chez lui a un aspect brutal et grossier : « X, 35. Alors Jacques et Jean, fils de Zébédée, vinrent à lui et lui dirent : Maître, nous voudrions bien que vous fissiez pour nous tout ce que nous vous demanderons. »

Cette hardiesse cynique concorde très-bien avec l'anecdote rapportée par saint Luc, IX, 52-54. On sait que les Juifs orthodoxes et les Samaritains se haïssaient mortellement depuis le schisme de Samarie et l'établissement du temple de Garizim. Jésus et ses disciples, allant à Jérusalem, eurent dessein de s'arrêter dans un bourg samaritain. Les habitants refusèrent de recevoir dans leurs murs ces pèlerins d'un culte ennemi. Jacques et Jean proposèrent tout

simplement à Jésus de faire descendre le feu du ciel sur la ville et de la brûler. « Bienheureux ceux qui sont doux, enseignait Jésus , parce qu'ils posséderont la terre ; bienheureux ceux qui sont miséricordieux parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. Matthieu, V, 4, 7. » Ils avaient bien profité de la prédication du maître, Jacques et Jean, ces deux fils du tonnerre !

V° Ingratitude et lâcheté. — « Le contraste que les visées ambitieuses des disciples forment avec l'enseignement de Jésus , dit M. Reuss , est, à chacune de ces occasions, rendu plus sensible par la circonstance que leurs désirs et leurs espérances ne se dessinent jamais aussi naïvement que lorsque nous devrions nous y attendre le moins. C'est quand Jésus parle de sa passion et de sa mort ; quand il leur laisse entrevoir la destinée qui les attend eux-mêmes ; c'est alors qu'ils se reportent, avec une complaisance qui tient de la présomption , à ce qui aux yeux du vulgaire donnait le plus d'éclat à la perspective 1 . »

En effet, lorsque dans l'Évangile selon saint Matthieu, XVIII, 1-14, les Apôtres se querellent au sujet de la prééminence dans le Ciel , Jésus venait de les avertir que sa mort était proche : « Matthieu, XVII, 21. Le Fils de l'Homme sera livré entre les mains des hommes ; — 22. Ils le feront mourir, et il ressuscitera le troisième jour. Ce qui les affligea extrêmement 2 . »

1. Histoire évangélique, page 536; voir aussi, page 642, une appréciation encore plus sévère.

2. Affliction fugitive, puisqu'éclatait peu après la compétition acharnée pour le premier siège dans le ciel. Cette mobilité 'l'impression est le propre des petits enfants et des hommes incultes, lesquels ne sont pas autre chose que de grands enfants.

Lorsque la mère des fils de Zébédée , se prosternant devant Jésus , lui demande les deux places d'honneur pour ses enfants (Matthieu , XX , 20) , Jésus, ce jour-là même, avait dit à ses disciples : « Matthieu, XX, 18. Voici que nous allons à Jérusalem, et que le Fils de l'Homme sera livré aux princes des prêtres et aux docteurs; ils le condamneront à la mort, — 49. et le livreront aux Gentils afin qu'ils le traitent avec moquerie , qu'ils le fouettent et qu'ils le crucifient; et il ressuscitera le troisième jour. »

Lorsque, dans saint Luc, XXII, 24, l'ardente convoitisedu premier rang dansle Ciel suscite entre lesApôtres une violente contestation , Jésus vient de célébrer la Pâque avec eux; il leur a dit que l'heure de sa mort allait sonner ; il leur a fait ses adieux : « Luc, XXII, 15. J'ai souhaité avec ardeur démanger cette pâque avec vous avant que de souffrir — 16. Car je vous déclare que je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle ait son accomplissement dans le Royaume de Dieu. — 18. Car je vous dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le règne de Dieu arrive. »

Ainsi, c'est toujours après que Jésus les avertit de sa mort et de son martyre que les appétits latents des Apôtres font éruption. Gela est incompréhensible pour quiconque regarde les hommes et les choses à travers le prisme de l'Église romaine ; rien n'est plus clair pour tout Penseur qui cherche la vérité à l'aide de la raison et de l'expérience. Les disciples avaient suivi Jésus , non point à cause de la sublimité de sa doctrine, mais entraînés par l'appât d'un gain matériel et prochain. Ce gain , ils

LES DOUZE APÔTRES. Ai

ne pourront le posséder qu'après la mort de Jésus ; la mort de Jésus et l'assouvissement de leurs convoitises sont deux idées indissolublement associées. Il est donc naturel qu'ils apprennent la fin imminente du Maître avec les sentiments du voyageur qui , brûlé par la soif, entrevoit une source d'eau fraîche. La mort de Jésus est pour les Apôtres l'entrée en jouissance des biens promis et si impatiemment attendus.

Jésus ne se faisait point illusion sur le compte de ses disciples; il savait à quoi s'en tenir sur leur fidélité intéressée et leur dévouement calculateur. Aussi, lorsque Pierre lui dit : « Matthieu, XXVI, 33. Quand vous seriez pour tous les autres un sujet de scandale, vous ne le serez jamais pour moi, » Jésus lui repartit : « 34. Je vous dis en vérité que cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renoncerez trois fois. — 35. Pierre lui dit : Quand il me faudrait mourir avec vous , je ne vous renoncerai point. Et tous les autres disciples dirent la même chose. » Us avaient juré de mourir, ces héros de l'amitié ! et voilà que, deux ou trois heures après cet admirable serment, les alguazils empoignent Jésus. « Matthieu, XXVI, 56. Alors tous ses disciples l'abandonnèrent et s'enfuirent. » — « Marc, XIV, 50. Alors ses disciples l'abandonnèrent et s'enfuirent tous. » Tous!.... Dans la catastrophe de Jésus, un seul disciple donna quelques marques , non pas de dévouement, mais d'un repentir qui laisse entrevoir dans cette âme inculte une certaine lueur d'humanité. Humanité? c'est beaucoup dire : carie remords mouillé de pleurs qui saisit Pierre, à l'audition du chant du coq , décèle en lui l'instinct du caniche

plutôt que l'amitié raisonnée et réfléchie de l'homme. Quoi qu'il en soit, ces larmes versées sont une atténuation de Tinsigne lâcheté qu'avait montrée Pierre. « Matthieu, XXVI, 69. Pierre cependant était au dehors, assis dans la cour. Et une servante l'abordant lui dit : Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen. — 70. Mais il le nia devant tout le monde en disant : Je ne sais ce que vous dites. — 74. Comme il sortait de la cour pour entrer dans le vestibule , une autre servante l'ayant vu dit à ceux qui se trouvaient là : Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. — 72. Pierre le nia une seconde fois avec serment : Je ne connais point cet homme. — 73. Peu après, ceux qui étaient là s'avançant dirent à Pierre : Vous êtes certainement de ces gens-là; car votre langage même vous fait assez connaître. — 74. Pierre se mit alors à faire des serments accompagnés d'imprécations et à dire en jurant : Je ne connais point cet homme. Et aussitôt le coq chanta pour la seconde fois. — 75. Pierre se ressouvint alors de la parole que Jésus lui avait dite : Avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renierez trois fois. Étant donc sorti, Pierre pleura amèrement. »

« Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai point, » s'est écrié Pierre, à onze heures du soir. Vers les cinq heures du matin, lorsque ses lèvres vibrent encore du serment prononcé, ce même Pierre « se met à proférer des imprécations et à jurer : Je ne connais point cet homme ». Le chant du coq fait jaillir enfin une étincelle morale de cette âme vile : il sort pour pleurer. // sort/., car, s'il eût pleuré en présence des serviteurs et des gens de police, ses larmes l'eussent peut-être compromis.

Or un Simon-Pierre qui, lorsque le péril est absent, jure qu'il mourra plutôt que de renier son Bienfaiteur; puis, qui, six heures plus tard, lorsqu'il court le risque d'être appréhendé comme complice, jure trois fois qu'il ne connaît pas « cet homme! », ce Simon-Pierre doit naturellement être prudent jusque dans son tardif remords. Donc il sort , le Simon- Pierre ; et là, n'ayant plus rien à craindre pour soimême, il pleure amèrement. Encore a-tril fallu qu'un fait matériel provoquât cet attendrissement ; car, si le coq n'eût pas chanté, la prédiction de Jésus n'eût laissé aucune trace chez Simon-Pierre ; et ces quelques larmes, si prudemment versées, ces larmeslà, faible rosée humaine, n'eussent jamais coulé.

La scène est racontée à peu près dans les mêmes termes chez Marc, XIV, 66-72; mais le récit de saint Luc, XXII, 54-62, offre une variante très-grave. Dans Matthieu et dans Marc, Jésus est dans la salle du Sanhédrin, tandis que Pierre, de la cour, est entré au vestibule : il est donc séparé de Jésus par d'épaisses murailles , et par conséquent soustrait à l'influence qu'exerce toujours la présence d'une personne respectée. Il n'en est pas de même chez saint Luc. Les sbires ontamenéJésusdanslacourdu Grand-Prêtre où , pour combattre la fraîcheur de la nuit, ils ont allumé un grand feu. Ils s'asseyent à Tentour, avec leur prisonnier, en attendant la réunion du Sanhédrin. Pierre, qui les a suivis de loin, s'approche du cercle et y prend place, mais de façon à n'être point dans le champ visuel de Jésus. Alors commencent les remarques soupçonneuses des gens de la maison, suivies des dénégations de Pierre. On voit quelle est la gravité de l'épisode. Jésus entend

tout; il ne perd pas une syllabe des questions, et des réponses. Pierre le sait, puisque Jésus est là, en avant ; il sait aussi que chacune de ses paroles peut faire une blessure au cœur de Jésus ; il le sait , et cependant il renie son maître avec un emportement fébrile. Au troisième renoncement, le coq chante : « 61. Et le Seigneur se retournant regarda Pierre. » Ce que ce regard muet contenait de mépris, ce que le noble visage de Jésus exprimait de dégoût, on peut l'imaginer, mais non le décrire. A travers le triple airain de sa lâcheté et de sa bassesse , Pierre en est transpercé. Il courbe la tête sous l'éclair de ce regard, il quitte la cour et se met à pleurer. Si le récit de saint Luc est le récit vrai, rien ne peut atténuer la vilenie do Pierre.

VI Malpropreté. — On sait que, dans les pays chauds, les ablutions et les soins de propreté sont généralement en honneur parce qu'ils sont liés intimement à la santé corporelle ; on sait aussi que, chez les Juifs, la tradition sur ce point était sévèrement observée. « Matthieu, XV, 1. Alors les Docteurs et les Pharisiens, venus de Jérusalem, abordèrent Jésus et lui dirent : 2. Pourquoi vos disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? car ils ne se lavent point les mains avant de prendre leur repas ». Marc, qui raconte le même fait, donne môme les détails très-précis [(VII, 1-4) sur les bains, les lavages et tous les soins scrupuleusement usités. On a vu précédemment la réponse de Jésus aux Pharisiens et l'admirable leçon de morale qu'il tire de cet incident. Oui, Jésus a raison : c'est bien du cœur que sort ce qui souille l'homme, à savoir : les mau-

Taises pensées, les mauvaises passions. Mais par cela même que l'enseignement de Jésus, dans cette occasion, a laissé une ineffaçable impression, il résulte que, en fait, sans négation ni doute possible , les Apôtres, avant les repas, ne se lavaient pas les mains : incurie d'autant plus grave qu'en Judée : la propreté usuelle avait revêtu un caractère quasireligieux 1 . De tous les soins que demande l'hygiène générale, le plus facile à prendre est sans contredit le lavage des mains. D'autre part, rien n'excite aussi vivement le dégoût que la malpropreté des mains ; pour peu qu'on appartienne à l'humanité, l'impossibilité de se laver les mains cause une réelle souffrance : voilà des faits incontestables. Il en résulte que l'indifférence pour un soin aussi aisé, dont la négligence parfois forcée entraîne un sentiment de gêne, décèle chez un rustre des mœurs voisines de l'animalité, mais de l'animalité abjecte ; car bon nombre d'animaux se tiennent proprement. Enfin, lorsque la malpropreté d'organes visibles, qui se portent à chaque instant au nez et à la bouche, n'est plus capable d'émouvoir la sensibilité, on peut facilement imaginer dans quel état se trouve le reste du corps. Saint Jérôme, dans son Traité de la Virginité, termine ainsi la peinture piquante qu'il fait de Veuves riches menant une vie fastueuse : « Après d'excellents repas où l'estomac s'est trouvé indécis entre des mets également succulents, également exquis, elles ont des visions et

i. Reuss. Histoire de la Théologie. Tome I, page 77. « Le peuple était pharisien, ou plutôt pharisatque, dressé à la phari sienne, jeûnant, priant, sacrifiant, payant la dîme, mangeant, se lavant, fériant le sabbat et maudissant les païens, faisant t3ut enfin selon les rites et les règles de la Synagogue. »

des béatitudes, où elles s'imaginent voir les Apôtres ! » Si, au lieu de l'Apôtre mythologique dont l'invention fait tant d'honneur à l'Église romaine, l'Apôtre réel qui, pêcheur, avait vécu de la vie grossière du pêcheur , bref, si l'Apôtre des Evangiles se fût présenté à ces Grandes Dames, que serait-il arrivé ? Hélas ! la vue de ces mains sales et de cette face aussi peu nettoyée que les mains, le parfum alliacé se dégageant d'un corps qui ne connaît pas les bains, eussent provoqué, chez elles, non pas la pâmoison des béatitudes, mais un haut-le-cœur incoercible.

Au demeurant, ce trait de malpropreté chez les Apôtres est assurément moins sérieux que la bassesse des sentiments et les ordures de l'âme, selon l'expression de Jésus. Mais il est trop en concordance avec le caractère et les mœurs des Apôtres, tels que les Évangiles les dépeignent, pour ne pas mériter qu'on le note au passage. Qu'un historien représente un groupe d'hommes comme étant distingués par l'esprit et l'instruction, par les manières nobles et les travaux intellectuels; puis, qu'il ajoute : « Ces hommes ne se lavaient jamais les mains ; » tout le monde s'écriera : « C'est invraisemblable !» Il y a, en effet, incompatibilité entre l'éminence des qualités et la négligence d'un soin aussi élémentaire. Mais, après le récit des Évangiles, après cette peinture naïve où, sans arrièrepensée ni calcul de tromperie postérieure, les saints biographes nous décrivent l'intelligence obtuse de ces paysans, leur superstition, leur cupidité, les sentiments de jalousie qu'ils nourrissent l'un envers l'autre, leur ingratitude à l'égard du plus noble et

du meilleur des Maîtres, et leur lâcheté qui défie toute qualification ; après un portrait aussi net et aussi sincère, quel est l'homme qui, à la mention d'une saleté presque bestiale chez ces mêmes paysans, ne dira pas : « Oui, rien n'est plus vraisemblable ; cela est naturel ! » La malpropreté des Apôtres n'est qu'un trait, peu grave sans doute, mais non sans importance, puisqu'il confirme ingénument la vérité du portrait que les Évangiles ont tracé des Apôtres.

§ IV. — Examen critique.

Le Concile de Trente étant réuni le 8 e jour d'avril 1546, IV e session, a rendu le décret suivant :

« Le saint Concile de Trente, œcuménique et général, légitimement assemblé dans le Saint-Esprit... reçoit tous les livres, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, parce que le même Dieu est l'auteur de l'un et de P autre, aussi bien que les traditions qui regardent la foi et les mœurs, comme dictées de la bouche même de Jésus- Christ ou par t 'Esprit saint, et conservées dans l'Église catholique par une succession continue, et les embrasse avec un égal sentiment de respect et de piété.

« Il a jugé à propos que le catalogue des livres sacrés fût annexé à ce présent décret, afin que personne ne puisse douter quels sont les livres que le Concile reçoit. Les voici indiqués (suit rénumération des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament).

« Si quelqu'un ne reçoit pas pour sacrés et cano-

niques ces livres entiers avec toutes leurs parties, tels qu'on a coutume de les lire dans l'Église catholique et tels qu'ils sont dans l'ancienne Vulgatè latine, et méprise, de propos délibéré, les susdites traditions, Qu'il soit anathème ! »

C'est dans les livres sacrés et canoniques qu'ont toutes été puisées les preuves de l'intelligence obtuse des Apôtres, de leur cupidité, des sentiments d'envie qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre, de leur ingratitude envers Jésus, de leur lâcheté au moment de l'arrestation du Maître. C'est «Dieu, auteur du Nouveau et de l'Ancien Testament », qui a consigné ces faits ; c'est « le Saint-Esprit qui les a dictés ». Il en résulte que, pour le troupeau catholique, la vilenie des Apôtres est un fait dont l'authenticité et la certitude sont absolues, puisque cette vilenie est établie, enseignée, garantie par « Dieu, auteur du Nouveau Testament», et par le Saint- Esprit, rédacteur du même Testament. Si quelqu'un du troupeau catholique ne recevait pas pour certain, par exemple, que les Douze Apôtres ont distribué cinq pains et deux poissons à cinq mille personnes ; qu'ils les ont rassasiées ; qu'ils ont remporté douze paniers pleins des restes ; que, par conséquent, la Partie se trouvait douze fois plus grande que le Tout, ce qui est géométriquement le plus étonnant des prodiges ; que pas un détail ne leur a échappé ; qu'ils ont tout fait, tout porté, tout distribué, tout remporté ; et que, cependant, ils n'ont rien vu, rien remarqué, rien compris, ainsi que le constate l'Évangile selon saint Marc, VI, 52, « dont Dieu est l'auteur et le Saint-Esprit l'écrivain » ; si quelqu'un du troupeau catholique mépri-

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sait, de propos délibéré, la susdite tradition et n'acceptait pas comme article de foi cette preuve de la stupidité des Apôtres, il serait anathèmel Croire ou être damné, tel est le dilemme. Or, ce qui est vrai du Miracle des Cinq Pains, Test également des autres faits, puisque tous sont empruntés aux Livres sacrés et canoniques : la démonstration est donc complète et irréfutable.

Oui, irréfutable pour un Catholique !... Mais pour quiconque n'a pas abdiqué l'attribut essentiel de l'Humanité, c'est-à-dire la Raison 1 , il faut autre chose que les décrets d'un Concile pour déterminer la conviction. De là le devoir de soumettre à la Critique rationnelle le récit des Évangiles.

1° Comme la Nature est régie par des lois invariables et constantes et que, par conséquent, le Miracle est impossible, il s'ensuit qu'on doit rayer le Miracle des Cinq Pains d'entre les arguments dirigés contre l'intelligence des Apôtres.

2° L'épisode du Levain des Pharisiens, que les Disciples prennent pour le levain matériel, a un caractère très-net d'authenticité ; il est conforme à la nature des hommes grossiers , lesquels s'élèvent difficilement du sens physique au sens abstrait; il porte enfin l'empreinte de la méthode originale d'enseignement de Jésus.

3° L'épisode du Jeune homme qui hésite à se dépouiller de ses biens, réunit également tous les caractères de l'authenticité, non-seulement parce qu'il est en accord avec la doctrine de Jésus et avec

1. Définition : « L'Homme est un animal doué de raison. » Supprimez la raison, il reste la brute.

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la forme de son enseignement, mais parce qu'il est entièrement conforme à l'état psychologique de la presque-totalité de l'espèce humaine. Très-peu, en effet, ont du goût pour la Pauvreté et ses misères.

4° La double manière dont est racontée, chez Marc et chez Matthieu, la dispute des Apôtres touchant la prééminence dans le ciel, atteste que la tradition avait modifié les détails et les nuances du fait ; mais le fait en lui-même porte le sceau de la véracité : il est en concordance avec le caractère de ces grossiers pêcheurs et avec leur histoire après la mort de Jésus, ainsi qu'on le verra plus loin.

5° Pour ce qui concerne l'ingratitude et la lâcheté des Disciples, le récit n'a rien qui soit en contradiction avec la vraisemblance historique et avec les lois de la psychologie, sauf un détail à peu près de nulle valeur, celui du Chant du Coq. Ce trait appartient en propre aux paysans, dont l'imagination enfantine et superstitieuse ne peut admettre qu'un grave événement puisse s'accomplir sans un cortège de signes physiques plus ou moins frappants. Le chant du coq écarté laisse intact le fait du Reniement de saint Pierre et celui des larmes versées. Cet accès de remords, par cela même qu'il était inattendu, témoigne en faveur de la véracité évangélique. La controverse ne peut s'élever que sur le point suivant : Quelle est la narration qui mérite la préférence, celle de Luc ou celle de Matthieu ? Les éléments font défaut pour résoudre ce petit problème. Toutefois, étant donné l'arrestation de Jésus qui, dans la réalité, n'a été qu'une mince affaire de police municipale, la narration de Luc semble la plus vraisemblable. Il est absurde, en effet, que le

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Sanhédrin se soit assemblé à la hâte durant la nuit, pour juger un de ces infimes agitateurs comme il en paraissait par douzaine en ces temps troublés. Le paisible charpentier de Nazareth était loin d'avoir suscité une révolte aussi terrible que l'avait fait son compatriote, Juda le Gaulonite ; or, ce n'est qu'un fait de cette gravité qui fût capable de justifier la réunion si étrange du Sanhédrin. Une fois l'arrestation de Jésus ramenée aux proportions d'un incident ordinaire et banal, rien de plus naturel que les alguazils aient passé la nuit autour d'un feu, avec leur prisonnier au milieu d'eux, dans la cour du Palais où se rendait la justice, en attendant la venue du jour. Pierre a pu s'approcher aussi facilement qu'aujourd'hui même chacun de nous peut le faire d'un groupe de sergents de ville, après l'arrestation d'un ouvrier, coupable de harangue illégale. La scène qui a suivi est vraisemblable dans tous ses détails ; c'est Pierre lui-même qui, quelques heures plus tard, encore tout ému, a dû raconter à ses camarades l'impression dramatique faite sur lui par le regard de Jésus. Il n'est pas étonnant que, dans les conditions d'éréthisme nerveux où était la petite communauté, cet épisode se soit gravé profondément dans les mémoires.

6° Toute remarque sur la malpropreté de pêcheurs brutaux serait oiseuse ; de même pour leur superstition, puisque la Superstition infectait à divers degrés presque toute l'Antiquité.

De cet impartial examen il résulte que les Apôtres étaient superstitieux, malpropres, jaloux l'un de l'autre, cupides, ingrats et lâches. Quant à l'intelligence, ils ne poussèrent pas le crétinisme aussi

loin que le prétendent les Évangiles ; mais leur esprit, qui jamais ne put se hausser au niveau de renseignement de Jésus, fut étroit, borné, incliné vers la matière, inhabile à saisir les pensées abstraites. Tel est le jugement qui jaillit des Évangiles, pris dans leur ensemble. On voit, on sent, on comprend que si les Évangélistes ont donné aux faits et gestes des Apôtres un cadre plus ou moins fabuleux, néanmoins ils ont fidèlement conservé aux Apôtres, dans ce cadre même, leurs mœurs et leur caractère. Les Evangélistes ou leurs amis ont connu personnellement, pendant de longues années, les Apôtres de Jésus. A l'époque où furent rédigées les brochures synoptiques, les Apôtres étaient probablement tous morts; mais leur souvenir était trop récent pour que leurs successeurs s'égarassent dans l'appréciation de leur caractère. Une dizaine d'années écoulées ne sauraient produire, dans la mémoire ni dans le jugement, une perversion aussi radicale. Ainsi, le portrait que les Évangiles ont tracé des Apôtres peut être légitimement tenu pour véridique, sinon dans tous les détails, du moins dans plusieurs, mais surtout dans l'ensemble.

Cette conclusion, déduite de l'examen critique des Évangiles, reçoit une décisive confirmation des Lois naturelles et du peu de faits historiques qui nous sont parvenus.

4° Il est nécessaire que des pêcheurs « illettrés et du commun du peuple, Actes, IV, 13 », agissent en pêcheurs grossiers et non en philosophes. Or, le portrait que font d'eux les Évangiles, en supposant qu'il ait besoin d'être adouci en quelque endroit, est conforme à la déduction qu'impose la Loi des

Corrélations. La conduite des Apôtres, actes et paroles, est en harmonie complète avec leur condition sociale et avec le Milieu où ils vivaient. On a donc là une application exacte de la Grande Loi naturelle. 2° Les Actes des Apôtres et les Épîtres de saint Paul nous ont transmis plusieurs faits qui confirment, dans ses traits saillants, la peinture tracée par les Évangiles. La Rivalité jalouse des Disciples, ainsi que l'humeur farouche des Fils de Zébédée (Luc, IX, 52-54), pourraient-elles recevoir une confirmation plus énergique que celle qui leur est donnée :

A. Par la petite rébellion des Hellénistes contre les Apôtres, Actes, VI;

B. Par les Rivalités d'Apollos, de Pierre et de Paul; I Gorinth., I, 12; III, 5, 6 | Actes, XVIII, 24; XIX, 1 ;

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