E. U. B. Hist. du Christianisme, t. I, p
Italiens, et l'Europe avec eux, appellent Déesse, Diva, toute cantatrice habile : la déesse Malibran, la déesse Pauline Viardot, la diva Patti, etc. La postérité qui, prenant ces expressions à la lettre, nous appellerait fétichistes, se rendrait coupable d'une erreur aussi forte que celle où nous tombons à Fégard de Fils de Dieu. Quand nous disons « Sa Grandeur » à un évoque presque nain, ou « Sa Majesté » à un roi dont l'œil est terne et la face idiote, nous commettons une métaphore fausse et ridicule. Est-ce que ces formules convenues ont jamais trompé personne? Quel éclat de rire pousserions-nous si nous apprenions que dans deux siècles nos descendants en sont venus à croire que « Leurs Grandeurs les Évoques du xix e siècle » étaient des géants hauts de trois ou quatre mètres; et que « Leurs Majestés les monarques » avaient une face auguste qui resplendissait comme le soleil !
Ces exemples comparatifs montrent que nous avons nos expressions métaphoriques aussi bien que les peuples anciens. Les Apôtres ont usé à l'égard de Jésus d'une métaphore courante et populaire, comme nous nous servons nous-mêmes de « Ange, Grandeur, Majesté » et de toutes les images qui donnent au discours le charme et le coloris ; avec cette différence toutefois que la métaphore biblique est sensée, tandis que les nôtres sont absurdes.
IV. — Reste à rechercher historiquement à quel moment l'expression de « Fils de Dieu », appliquée à Jésus le Messie, est passée de l'état métaphorique au sens réel et concret. Ce problème-là est résolu depuis longtemps : l'évolution de la métaphore au sens réel et concret a suivi celle de Jésus homme,
fils d'un charpentier, à Jésus Dieu, fils de Dieu; elle est donc liée indissolublement à l'histoire de la divinisation de J£sus. Celle-ci sera racontée et expliquée dans Jésus bar Joseph, sa doctrine. Notons seulement ici le point de départ et l'arrivée :
4° Le point de départ est la manière mystique dont Paul a conçu la résurrection de Jésus. Voici la théorie de Paul,I Corinth., XV, 40-50 :
Jésus a eu d'abord un corps fait de chair et de sang et par conséquent corruptible, semblable à celui qu'ont tous les autres hommes sur la terre ; c'est celui-là que les Romains ont mis en croix. Durant cette période, Jésus était homme teivestre.
Après sa mise en croix, Jésus est ressuscité avec un corps sans chair ni sang, par conséquent incorruptible, semblable à celui qu'ont les anges du ciel : Jésus est devenu homme céleste.
Les Évangiles synoptiques enseignaient aussi la résurrection du corps de Jésus ; mais cette résurrection diffère radicalement de celle de Paul. Dans les Évangiles, Jésus vivant a un corps de chair et de sang, terrestre et corruptible ; il ressuscite avec un corps de chair et de sang, comme auparavant. Il n'y a donc aucun changement : Jésus a vécu homme terrestre; il renaît homme ten % estre; il reste homme terrestre : la nature céleste lui est absolument étrangère. Les Évangiles ont même grand soin de démontrer, par l'épreuve décisive du manger, que Jésus est bien ressuscité avec un corps terrestre, fait de chair et de sang.
Luc, XXIV, 39-43 | Actes, X, 44. Nous avons bu et mangé avec lui après sa résurrection.
Il résulte de là que c'est Paul qui a commencé,
timidement il est vrai, la phase de la divinisation de Jésus. Or, Paul n'avait pas connu personnellement Jésus, ce qui est une des conditions nécessaires pour
en venir à diviniser un homme ;
2° Le point d'arrivée est marqué par la publication de l'Evangile selon saint Jean : Jésus est devenu Dieu. Ce sont les Grecs de l'Asie Mineure et d'Egypte, tous gnostiques ou philoniens, qui ont divinisé Jésus. Les Apôtres n'y sont absolument pour rien : s'ils eussent vécu jusqu'au milieu du n° siècle, ils eussent frémi d'horreur : c'était, en effet, le plus grand crime qu'on pût commettre contre le Dieu Un, l'Éternel, le Dieu de Moïse et d'Israël, objet du culte exclusif et passionné de tous les Hébreux.
V. — Résumé. — I. L'expression de Fils de Dieu avait un sens métaphorique; elle s'appliquait également soit à un peuple entier, soit à des rois, soit aux hommes justes, soit à tout homme puissant.
1° Le peuple d'Israël est composé d'enfants nés de pères charnels; il est Fils de Dieu par adoption métaphorique.
Exode, IV, 22, 23 | Osée, XI, 1 .
2° Le roi David est fils de Jessé selon la chair, et fils de Dieu selon la métaphore.
Psaume II, 7 | LXXXIX (des Hébreux), 27.
3° Le roi Salomon est fils charnel de David et fils métaphorique de Dieu.
\\ Samuel, VII, 13,44.
4° Les Justes sont fils charnels d'hommes charnels, et fils de Dieu par métaphore.
Sagesse, II, 13, 16, 18; V, 5 ; IX, 7.
5° Tout homme puissant est fils d'un antre
homme selon la chair, et fils de Dieu par métaphore.
Ecclésiastique, XXIII, 1, 4.
H. — Il en est de même pour le mot Dieu appliqué à des hommes :
1° Moïse est homme charnellement; il est Dieu métaphoriquement par l'esprit de sainteté et par le génie.
Exode, VII, 1 .
2° David est homme charnellement; il est Dieu par ses qualités brillantes et par sa puissance.
Psaume XLV(des Hébreux), 7,8.
3° Les rois terrestres, si méchants qu'ils soient, sont cependant des Dieux, parce qu'ils ont la puissance.
Psaume LXXXII (des Hébreux), 6.
III. — Enfin saint Paul, dans l'Épître aux Romains, VIII, 14-30, a défini les Fils de Dieu et leur mission, en jargon mystique; la définition de Paul est conforme à la définition donnée dans l'Ancien Testament.
1° Par Fils de Dieu, il faut entendre les hommes supérieurs.
Romains, VIII, 14.
2° Leur mission est de civiliser leurs concitoyens.
Romains, VIII, 19-21.
3° Le plus grand, de ces hommes supérieurs a été Jésus le Messie.
Romains, VIII, 29.
Addition. — Avec les éclaircissements et les exemples qui précèdent, rien de plus facile à expliquer que les célèbres versets de saint Paul.
« Romains, 1, 1. Paul, serviteur de Jésus le Messie,
appelé à l'Apostolat, choisi pour annoncer l'Évangile de Dieu, — 2. qu'il avait fait annoncer d'avance par les prophètes dans les saintes Ecritures, — 3. touchant son Fils, issu delà race de David quant à la chair, — 4. et déclaré fils de Dieu irréfragablement (littéralement, avec puissance) quant à l'esprit de sainteté, par sa résurrection d'entre les morts. »
Il en est de Jésus de Nazareth comme de Moïse, comme de David, de Salomon, du peuple d'Israël tout entier : il est Fils d'un homme par génération charnelle, et Fils de Dieu par métaphore, grâce à ses vertus, à son esprit de sainteté et à sa mission civilisatrice.
Enfin, on peut remarquer que Moïse, David et même tous les rois puissants, sont honorés d'une métaphore supérieure, puisqu'en certains endroits de la Bible ils sont proclamés Dieux.
Signes précurseurs de la fin du monde.
« Matthieu, XXIV, 29. Aussitôt après l'affliction de ces jours-là, le soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière ; les étoiles tomberont du ciel, et les armées des astres qui sont dans les deux, seront ébranlées {haïe, XIII, 10-13). — 30. Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel ; tous les peuples de la terre feront éclater leur douleur, et ils verront le Fils de l'homme venir sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande
gloire. — 31. Il enverra ses anges, qui feront entendre le son éclatant de leurs trompettes, et qui rassembleront ses élus des quatre coins du monde, depuis une extrémité du ciel jusqu'à l'autre. — 32. Apprenez sur ceci une comparaison prise du figuier. Lorsque ses branches commencent à être tendres et qu'il pousse ses feuilles, vous connaissez que l'été est proche — 33. De même, lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est comme à la porte. »
Dans Marc XIII, 24-30. | Luc XXI, 25-32, môme description.
Controverse sur le divorce en Judée.
« Reuss, Histoire évangélique, p. 520. Il existait à cette époque entre les rabbins une controverse au sujet de la légalité du divorce. Le texte du code (Deutéronome, XXIV, 1), pour déterminer le motif légitime du divorce, employait une expression sur le sens de laquelle on n'était pas d'accord. L'école de Schammaï y voyait une restriction à des cas graves et exceptionnels ; l'école de Hillel retendait à tout ce qui pouvait déplaire au mari, de manière à mettre la femme à la merci de ses caprices. On pose donc à Jésus la question telle que Matthieu la formule. Il n'y avait pas là de piège, puisque, en tout état de cause, Jésus devait avoir pour lui un grand parti parmi les légistes du temps. Tout au plus ce pouvait
être aussi un témoignage de déférence et d'estime. Mais Jésus ne vote ni pour l'une ni pour l'autre des deux théories de jurisprudence civile. Pour lui, la question se décide d'après un principe supérieur et exclusivement religieux. Il condamne le divorce purement et simplement. Le Créateur ayant créé au commencement comme l'expression non méconnaissable de sa volonté le couple, un homme et une femme, et ayant déclaré (par la bouche de l'homme, il est vrai, Genèse, II, 24, mais toujours d'une manière authentique), que ces deux, alors les seuls de leur espèce, s'uniraient de manière à ne faire qu'un seul corps, une individualité complexe, un être composé de deux personnes désormais inséparables, unis par un lien qui primerait tous les autres, il en résulte que c'est agir contre son intention que de rompre cette union. »
Discussion des textes de saint Jérôme.
Lorsque l'Église de Rome eut établi solidement son hégémonie sur tout l'Occident , elle sentit le besoin de mettre l'unité dans les versions latines de la Bible qui avaient cours parmi les Chrétiens. On peut se faire une idée du désordre qui régnait dans les écritures par cet aveu de saint Jérôme : « Il existe autant d'originaux que d'exem-
plaires » (Lettre au pape Damaseen 384). De là la nécessité « de corriger, tout en remontant aux sources grecques, les parties du texte qui avaient été mal comprises par des interprètes ignorants ou tronquées dans de mauvaises intentions par des cor^recteurs inhabiles et présomptueux, ou surchargées d'additions et altérées par de paresseux copistes » . C'est saint Jérôme qui fut chargé de ce travail par le pape Damase. Depuis Origène, l'Église n'avait pas eu d'homme aussi instruit que Jérôme : il savait l'hébreu et le grec, ce qui lui permit de traduire ou de reviser les livres de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance. Cette traduction ou cette révision, connue sous le nom de Vulgate, a été officiellement consacrée par le Concile de Trente.
Pour un homme de bonne foi, dont l'unique passion est celle de la vérité, la tâche paraît simple : il suffisait de traduire strictement les mots et le sens de chaque phrase. Malheureusement la doctrine du Catholicisme devenu maître de l'Empire subissait d'incessantes évolutions qui exigeaient la convocation de Conciles. A chaque Concile, l'Église modelait les dogmes d'après les nécessités politiques du moment; et ces dogmes étaient, avant tout, métaphysiques. C'est ainsi que de Concile en Concile, de dogme en dogme, le Catholicisme est tombé en cet épanouissement d'absurdité qui fait l'admiration des Philosophes et des Savants.
Construire un vaste système qui embrasse Dieu, le Monde et l'Homme, est chose difficile, surtout si le système est érigé pour servir des vues politiques. Ce qui est plus difficile encore, c'est d'obtenir une concordance parfaite entre un tel système et le Nou-
veau Testament, qu'on feint avec emphase d'avoir pour générateur. Il est clair que, malgré la dextérité épiscopale, les dissidences doivent éclater sur plusieurs points. Or, toute dissidence, si légère qu'elle soit, acquiert une gravité considérable de ce fait que le Nouveau Testament est imposé comme une œuvre divine. L'Église se trouve donc placée en face de ce dilemme : ou bien il faut qu'elle abandonne un dogme nécessaire à sa domination politique; ou bien il faut qu'elle falsifie les saintes Écritures, soit par des changements dans la rédaction,* soit par des interprétations hypocrites, soit par d'audacieuses interpolations. Toutes les fois que cette alternative s'est présentée, l'Église n'a jamais hésité : elle a falsifié les saintes Écritures 1 .
D'après les attentats perpétrés sur les Livres saints on peut deviner avec quelle irrévérence l'Église a traité les livres humains. Tout ce qui lui semblait nuire à son plan d'asservissement universel a été impitoyablement détruit. Dans le même but, mais par un procédé inverse, elle a introduit chez certains auteurs profanes dont l'autorité pouvait servir à ses desseins quelques passages destinés à épaissir l'aveuglement des fidèles et à consolider leur précieuse crédulité. Tel est, par exemple, le paragraphe sur Jésus plaqué dans Y Histoire ancienne des Juifs de Flavius Josèphe (édition Panthéon, liv. XVIII, chap. iv).
1 . Évidemment, par falsifier les saintes Écritures, on ne doit pas entendre qne Tordre est venu de Rome qu'on touchât à tel ou tel passage ; mais ce qui est vrai, c'est que l'Église a sanctionné, selon les besoins du jour, les altérations commises par les docteurs et les théologiens.
Les Pères et les écrivains ecclésiastiques n'ont pas été épargnés plus que les autres. Lorsque l'Orthodoxie du passé n'a plus répondu à l'Orthodoxie du présent, on a modifié les textes des anciens docteurs pour les accommoder à la dernière évolution du dogme. Ce travail de sophistication s'appelait : a Une édition expurgée de nombreuses erreurs 1 , »
Il résulte de là que les altérations peuvent être divisées en deux séries :
1° Celles que l'ancien écrivain a fait subir directement au Nouveau Testament ;
2° Celles que les éditeurs divers, depuis l'invention de l'imprimerie, ont fait subir au texte de cet ancien écrivain.
Par exemple, saint Jérôme, interprétant certains versets du Nouveau Testament d'après les vues dogmatiques de l'Église contemporaine, a fait subir une première altération au Livre saint. Plus tard, chaque éditeur des œuvres de saint Jérôme a modifié les textes d'après les vues prédominantes du temps.
Lorsque saint Jérôme fut appelé à reviser la traduction latine du Nouveau Testament, voici quelle
1. Saint Jérôme, dans le Traité à Théophile sur Jean de Jérusalem, dit que, en traduisant Origène, il a retranché tout ce qui s'y trouvait de dangereux (édition Panthéon, p. 449). — Dans une Lettre à Vigilantius en 396, il dit : a Si j'ai traduit ce qu'Origène a de bon, et retranché, ou corrigé, ou passé entièrement ce qu'il a de mauvais, doit-on me blâmer d'avoir fait part aux Latins des bonnes choses que j'ai trouvées dans cet auteur, et de leur avoir caché les mauvaises?... p. 541 ». Voir, p. 578, l'aveu de cet admirable système de traduction! — Saint Jérôme, à son tour, a subi la même épuration, ainsi que l'atteste le titre de l'édition de ses Œuvres par l'évèque d'Amérie, Victor Marianus : Edition expurgée de nombreuses erreurs opéra et labore Mariani Victorii Reatini episcopi Amerini. »
était la position prise par l'Église d'Occident à l'égard du mariage et de la virginité :
1° Le mariage était admis comme remède légal à l'incontinence inhérente à la nature humaine ;
2° La virginité était l'état parfait, parce qu'en dégageant l'homme de tous les soins et de toutes les passions physiques, elle lui permettait de consacrer son cœur et son âme à Jésus. C'est par elle que, môme emprisonné dans un corps de boue, l'homme peut vivre de la vie des anges : « angelorum vitam extorquere ab hominibus » (De Custodîa virgtnîtatù, p. 330. Voir aussi p. 665).
Cette appréciation comparative de la virginité et du mariage dérivait à la fois d'un point de vue doctrinal et de circonstances historiques.
Doctrine A. « Jésus et Marie ont toujours été vierges , ils ont donc consacré la virginité chez les hommes et chez les femmes. » (Jérôme à Pammague. Défense des écrits contre Jovinien, p. 359.)
« Les Apôtres étaient vierges ou du moins gardèrent la continence après leur mariage : donc les évoques, les prêtres et les diacres doivent être vierges ou veufs avant d'être ordonnés, ou du moins toujours vivre en continence après leur ordination. » (Jérôme à Pammague, p. 359.)
B. « Paul, I Corinth., Vil, 5. Ne vous privez point l'un l'autre des devoirs conjugaux, si ce n'est de concert et pour un temps, afin de vaquer à la prière. »
Ainsi, la loi nouvelle, par la bouche de l'Apôtre des Gentils, ordonnait la continence temporaire avant qu'on priât Dieu. « Si l'usage du mariage empêche le fidèle de prier, à plus forte raison doit-il l'empê-
cher de recevoir le corps de Jésus-Christ, puisque la communion est quelque chose de plus saint et de plus excellent que la prière. » (Jérôme à Pammaque, p. 355.) En fait, les évoques et les prêtres communient tous les jours dans le saint sacrifice de la messe ; ils doivent donc observer la continence absolue. Même règle pour les fidèles* de l'Église de Rome, qui ont coutume de communier tous les jours (/cf., p. 355).
Puisque la communion est l'acte supérieur pour l'homme, il en résulte que la virginité, qui seule conduit à la communion, est l'état supérieur pour l'homme.
Histoire. — En Orient, cette terre classique de toutes les hallucinations et de tous les fanatismes, nombre de chrétiens s'étaient jetés dans la vie ascétique : leur autorité était grande auprès du peuple.
Le Gnosticisme s'était répandu avec rapidité parmi les Grecs lettrés de l'Asie : il conciliait leur foi au Christ avec leur passion pour la métaphysique mystico-panthéiste. Or le Gnosticisme proscrivait le mariage comme une œuvre dégradante : il professait que la virginité seule convenait à l'homme.
L'Église avait soutenu contre les sectes gnostiques une lutte acharnée et dangereuse. Quoique victorieuse, elle en avait subi le contre-coup : tout en maintenant l'institution du mariage, elle admit que la virginité était un état supérieur. Il fallait, en effet, enlever aux sectes dissidentes leur prestige en leur empruntant une doctrine morale dégagée des impuretés de la chair.
« L'Église ne condamne point le mariage, dit saint Jérôme (Lettre à Pammaque, p. 351); mais elle lui
préfère le veuvage et la virginité. Elle ne le rejette point, mais elle le met au rang qui lui convient; persuadée que dans une grande maison il n'y a pas seulement des vases d'or et d'argent, mais aussi de bois et de terre; que les uns sont destinés à des usages honnêtes, et les autres à des usages honteux, et que celui qui aura soin de se purifier deviendra un vase d'honneur, un vase nécessaire et propre à toutes sortes de bonnes œuvres 1 . »
Non-seulement l'Église avait à se maintenir à la hauteur des sectes hérétiques, mais encore à la hauteur du Paganisme lui-même. Elle ne pouvait, en effet, paraître favorable aux appétits du corps lorsque les prêtres païens et les religieuses païennes avaient donné l'exemple de la chasteté la plus rigide et, même chez quelques-uns, poussée jusqu'à la mutilation (les Galles, prêtres de Cybèle en Phrygie). « Les Païens, dit saint Jérôme (swr la Viduité, p. 314), condamnent notre lâcheté si, éclairés que nous sommes des lumières de la vérité, nous ne faisons pas pour Jésus-Christ ce qu'une aveugle superstition fait pour le démon, lequel a su l'art d'inventer la chasteté meurtrière : les prêtres des Athéniens se rendaient impuissants (au moyen de breuvages) pour être toujours chastes; les Romains n'admettaient au ministère de leurs faux dieux que ceux qui n'avaient eu qu'une femme, laquelle aussi ne devait avoir eu qu'un mari; le prêtre d'Apis, chez les Égyptiens, devait n'avoir été marié qu'une fois. Je ne dis rien
1. Concile de Trente, canon 10. Si quelqu'un dit que l'état conjugal est préférable à l'état de virginité ou de célibat, et qu'il n'y a ni plus devertunide bonheur à garder la virginité ou le célibat qu'à se marier, qu'il soit anathème !
des vierges de Vesta, d'Apollon, de Junon, de Diane et de Minerve, qui se consacraient à ces fausses divinités par le vœu d'une virginité perpétuelle.»
L'influence que ces pratiques austères avaient donnée à la religion païenne sur la multitude n'avait pas échappé à la perspicacité des chefs de l'Église. Ils entrevoyaient quel puissant auxiliaire ils trouveraient dans cette milice d'hommes et de femmes voués au célibat et à la virginité. Le dévouement aveugle de ces ascètes, garanti par leur folie mystique ; le prestige dont ils jouissaient auprès de la foule et qui rejaillissait sur l'Église, sans compter l'abandon que les riches faisaient de leurs biens.à la Communauté, tout cela réuni constituait une force immense qu'il était politique de conserver, de développer et d'accroître.
Si l'ascétisme florissait en Orient, il n'en était pas de même dans l'Occident. La société romaine entière, les laïques aussi bien que les ecclésiastiques, se montrait réfractaire aux doctrines de continence absolue et de vie solitaire. On le vit bien à la tempête que souleva saint Jérôme, lorsque, sous l'impulsion du pape Damase, dont il était le secrétaire, il prêcha avec sa fougue ordinaire la virginité et la continence. La lettre à Eustochie, de Custodiâ Virginitatn, suscita un orage si violent qu'il fut contraint de quitter Rome. Or l'adversaire le plus ardent de Jérôme fut, non pas un laïque, mais un moine milanais, l'éloquent Jovinien. « Jovinien, dit saint Jérôme {Lettre à Pammaque), égalait le mariage à la virginité, tandis que moi je mettais la virginité au-dessus du mariage ; il trouvait peu ou point du tout de différence entre ces deux états, tandis que
moi j'y en mettais une très grande. Enfin il n'a été condamné que parce qu'il a osé égaler l'état de mariage à celui d'une perpétuelle virginité.... Je ne suis point surpris que les gens du monde ne puissent souffrir qu'on les mette au-dessous des vierges ; mais je m'étonne que les ecclésiastiques, les moines et tous ceux qui gardent la continence ne fassent pas l'éloge de la profession qu'ils ont embrassée: ils s'abstiennent du mariage pour garder la chasteté comme les vierges, et cependant ils ne mettent aucune différence entre une vierge et une femme mariée. Qu'ils reprennent donc leurs femmes, ou, s'ils persistent à ne vouloir point de commerce avec . elles, leur conduite en cela et leur silence même feront assez connaître que l'état qu'ils préfèrent au mariage est le meilleur et le plus avantageux. »
Il est maintenant aisé de comprendre combien il importait que les adversaires de la continence absolue ne trouvassent point dans les livres saints un appui pour leur thèse. Quel argument puissant en leur faveur s'ils avaient pu établir que les Apôtres, après la mort de Jésus, avaient renoncé au célibat! Le chapitre IX de la première Épître aux Corinthiens contenait précisément un verset, le cinquième, qui pouvait fournir cet argument ; il fallait donc écarter ce danger en donnant au texte grec une interprétation conforme à la doctrine de continence absolue qu'on voulait faire prévaloir : c'est la tâche qu'assuma saint Jérôme. En résumé :
1° Vers la fin du IV e siècle, l'Église favorisa dans Rome la prédication de la virginité comme étant l'état parfait. Le mariage, quoique admis en qualité d'institution légitime, fut abaissé à un rang très inférieur;
2° L'Église était guidée : A. par des vues théoriques, surtout pauliniennes ; B. et aussi par les conditions de son développement historique et politique ;
3° La doctrine de précellence de la virginité rencontra dans la société romaine une opposition énergique, plus énergique encore chez les clercs que chez les laïques ;
4° Il était donc de la plus haute importance que les adversaires de la continence absolue ne pussent s'appuyer sur les textes du Nouveau Testament. De là la nécessité de donner à certains passages du livre saint une interprétation conforme au dogme nouveau qu'on voulait établir en Occident. C'est saint Jérôme, secrétaire du pape Damase, qui fut, dans cette entreprise le champion de la Papauté.
Le verset 5 du Chapitre IX de I Corinthiens.
On sait que le Nouveau Testament a été écrit en grec; on sait aussi que Paul écrivait ses Épîtres de sa propre main, puis les faisait copier et mettre au net par des calligraphes, car son écriture était mauvaise (Galates, VI, 11). Ordinairement, à la fin de chaque lettre copiée, il ajoutait quelques lignes autographes de salutations fraternelles. Peut-être aussi se contentait-il de dicter à un secrétaire.
Pour notre cas particulier, il importe que le texte, copié ou dicté, soit bien l'œuvre de Paul ; or, la première Épître aux Corinthiens est une de celles dont l'authenticité est incontestable et incontestée.
Voici le texte grec des versets 4 et 5 du Chapitre IX de la première Épître aux Corinthiens :
« 4. Mtj oOx è'^oji.ev èJou^Cav cpayetv xal msiv;
« 5. Myj oûx zjpilzv è£ou?(av ASelcpTqv Tuvaixa icepi£yeiv, (o; xal ol louiol AicttaroXoi xal ot à<klcpol tou KupCou xal Ktjcpa; ;
Traduction littérale : « 4. N 'avons-nous pas le pouvoir (ou le droit) de manger et de boire? — 5. N'avons- nous pas le pouvoir (ou le droit) d'emmener dans nos tournées une Sœur-femme, comme les autres Apôtres, les Frères du Seigneur et Géphas? »
En grec, yuvaTxa a un double sens ; il signifie : 1° une femme en général, ou personne du sexe féminin; 2° une épouse ou femme mariée.
En français, le mot femme a aussi ce double sens; il signifie : l°une femme, en général; 2° une épouse ou femme mariée.
Il en résulte que le sens de épouse ne peut jaillir du mot femme que par l'auxiliaire d'autres mots ou par le sens total de la phrase.
En latin, quoique le mot mulie?* ait également ces deux sens, cependant le mot mulier désigne presque toujours la personne du sexe féminin; c'est uxor ou conjux qui désigne l'épouse ou femme mariée.
Le verset 5 de la première Epître aux Corinthiens, chapitre ix , se trouve traduit quatre fois dans les œuvres de saint Jérôme, et môme cinq fois en comptant la Vulgate :
1° Dans la lettre à Helvidius, vers l'an 384 : Hel vidais, Arien, avait attaqué la virginité de Marie, mère de Jésus ;
2° Dans la lettre à Eustochie, de Custodiâ virginitatis, en 384 ;
3° Dans le Commentaire sur lapremihe E pitre aux Corinthiens, vers l'an 388;
APPKNDICE. 419
4° Dans le premier livre contre Jovinien, vers l'an 393; Jovinien, moine de Milan, soutenait que l'état de mariage égalait l'état de virginité ;
5° Enfin dans la Vulgate, traduction latine du Testament, refaite ou revisée par saint Jérôme, à l'instigation du pape Damase, et adoptée officiellement par le Concile de Trente.
Nous comparerons les textes de deux éditions des œuvres de Jérôme prises comme types : 1° l'édition d'Érasme publiée à Bâle en 1553 (esprit libéral); 2° l'édition de l'évêque Victor Marianus, publiée à Paris en 1623 (esprit ultramontain).
1° Dans l'Épître à Helvidius [Édition Marianus) : « Numquid non habemus potestatem mulieres circumducendi, sicut et caeteri Apostoli et Fratres Domini et Cephas? »
(Édition d'Érasme) : « Numquid.... uxores circumducendi, etc. »
Les traductions suivantes sont communes à Marianus et à Érasme :
2° Dans la lettre à Eustochie, de Custodiâ Virginitalis : « Numquid non habemus potestatem circumducendi mulieres sicut et caeteri Apostoli? »
3° Dans le Commentaire sur la première aux Corinthiens : « Numquid non habemus potestatem sororem mulierculam circumducendi, etc. »
4° Dans le premier livre contre Jovinien, Jérôme discute précisément les deux sens de yuvatxa et pose ainsi la question : « Numquid non habemus potestatem mulieres vel uxores circumducendi (quia yuvYj apud Graecos utrumque significat) sicut et caeteri Apostoli et Cephas et Fratres Domini ? »
5° Enfin, dans la Vulgate, on lit : « Numquid non
habemus potestatem sororesmulieres circumducendi, etc.. »
§ I. Lettre & Helvidius. — Dans l'édition de Bâle, 1553, Érasme avait mis « uxores circumducendi », texte, du reste, qui a été adopté par les Bénédictins, édition de 1683. Cette interprétation est combattue par Victor Marianus dans une longue scolie de la lettre à Helvidius (édition de 1623); et, comme il y cite in extenso la discussion de Jérôme contre Jovinien, livre I er , sur le même verset, la scolie nous donnera d'abord la réfutation de la traduction de yuvVj par épouse; puis, l'interprétation officielle de l'Église à la fin du iv e siècle et florissante encore en
« Scolie de Marianus. — Dans les textes transal- « pins imprimés antérieurement, au lieu de « Mulie- « res », on lisait « Uxores». Cette version est fausse; « car, bien que le grec yuvi?j eût les deux sens mulier « et uxor, ainsi que l'atteste d'ailleurs saint Jérôme « dans le livre I er contre Jovinien, cependant il est « certain qu'en cet endroit l'Apôtre avait dans sa « pensée les femmes qui suivaient les Apôtres et les « assistaient de leurs biens. C'est ainsi que Marc « l'évangéliste a écrit que les mêmes femmes avaient « rempli le même office auprès du Christ : « Marc, « XV, 40-41. Il y avait aussi des femmes qui regar- « daient de loin ; parmi elles étaient Marie-Magde- « leine, Marie, mère de Jacques le Mineur et de « Joseph, et Salomé ; durant le séjour en Galilée, « elles le suivaient et le servaient 1 . » Érasme, trop
i. Comparez à Luc, VIII, 2. Il y avait aussi quelques fem-
« favorable peut-être au mariage des prêtres, a « laissé ici le uxores contrairement au texte de plu- « sieurs exemplaires. L'explication naturelle que « nous venons de donner est exposée en ces termes « par Jérôme lui-même dans le premier livre contre « Jovinien : « Si, pour prouver que les Apôtres étaient « mariés, on nous oppose ce passage : « N'avons- « nous pas le droit d'emmener dans nos tournées « des femmes ou des épouses légitimes (puisque yuvVi « en grec signifie l'un et l'autre), comme les autres « Apôtres, et Géphas, et les Frères du Seigneur?» « alors il faut y joindre ce qui est aussi dans les « textes grecs : « N'avons-nous pas le droit d'em- « mener des sœurs, femmes ou épouses, àSe^v « yuvatxa? On voit par là que l'Apôtre a parlé d'autres « saintes femmes qui, selon la coutume juive, assiste taient de leurs biens le Maître qui les instruisait, « comme nous lisons qu'elles l'avaient fait au Sei- « gneur lui-même. En effet, l'ordre des mots donne « ce sens : N'avons-nous pas le pouvoir de manger « et de boire ou d'emmener des Sœurs-femmes ? « Du moment que d'abord on met le manger, le « boire et le paiement des dépenses, et qn'ensuùe « vient les Sœurs-femmes, il est clair qu'on ne doit « pas entendre des « épouses » , mais, comme nous « l'avons dit, « celles qui l'assistaient de leurs biens ». « Dans l'ancienne Alliance, on parle de la Sunamite « qui recevait habituellement Elisée (IV Bois, IV, « 8-13) ; elle posait pour lui la table et le pain et
mes, etc.. 3. Jeanne, femme de Khouza, Susanne et plusieurs autres qui l'assistaient de leurs biens... otixive; ôirjxovouv aOxtp ànô xwv toapxovtcov aO?àïç.
« le chandelier, etc. Si nous traduisons yuvatxaç par « uxores et non par mulieres, le mot sœurs ajouté « détruit le uxores et montre que les femmes étaient « des sœurs en esprit et non des épouses. Bien qu'à « l'exception de l'Apôtre Pierre, il ne soit pas expli- « citement dit des autres Apôtres qu'ils fussent « mariés ; bien que cet état de mariage soit affirmé « d'un seul et qu'on s'en taise sur les autres, notre « devoir est d'admettre que les Apôtres étaient sans « épouses légitimes; car sur ce sujet rien de tel « n'est donné à entendre dans l'Écriture. »
L'argumentation de saint Jérôme se divise en deux parties : 1° une réfutation de Jovinien qui est excellente; 2° une interprétation nouvelle qui est très mauvaise.
1° La réfutation de Jovinien est excellente, parce que:
A. Aucun texte positif de l'Écriture ne parle du mariage des Apôtres, excepté de celui de Céphas.
B. Certains textes positifs et formels de l'Évangile attestent que le célibat était la condition première et rigoureuse qu'imposait Jésus à quiconque voulait le suivre; puisque les Apôtres, par la bouche même de Pierre, affirment qu'ils ont tout quitté pour suivre Jésus. (Matthieu, XIX, 27 | Marc, X, 28 | Luc, XVIII, 28, etc.)
C. Enfin, le mot sœurs placé en avant serait inexplicable si yuvi?i avait le sens de épouse légitime. On comprendrait fort bien, en effet, que saint Paul dit : « N'avons-nous pas le droit d'emmener avec nous notre épouse légitime comme font les autres Apôtres? Mais il est impossible de comprendre : N'avons-nous
pas le droit d'emmener une sœur-épouse légitime somme font les autres Apôtres?
D. Et quand même on le comprendrait, quand même les Apôtres eussent tous été mariés, cela ne servirait de rien; d'abord, par les raisons du célibat obligatoire et de l'abandon d'épouses imposés par Jésus; puis, parce que saint Paul, non-seulement n'était pas marié, mais faisait profession d'être célibataire et de mépriser le mariage (I Corinth., VII).
Donc, l'interprétation de Jovinien, et par conséquent celle d'Érasme, est erronée.
2° L'interprétation donnée par Jérôme est absurde et, de plus, injurieuse pour les Apôtres.
A. On comprend que la Sunamite, « femme de considération » et mariée à un riche propriétaire, hébergeât gratuitement Elisée toutes les fois qu'Elisée passait à Sunam. En France, rien n'était plus fréquent, et même ne l'est encore aujourd'hui, que cette hospitalité gratuite et empressée offerte aux « hommes de Dieu » par les fermiers aisés de nos villages.
B. On comprend également la conduite des saintas femmes à l'égard de Jésus. Jésus est le fondateur et le chef d'une société religieuse dont le communisme est la loi; quelques femmes, gagnées à la foi nouvelle, soutiennent de leurs biens la communauté et la propagande ; cela est logique ; et le fait s'est produit souvent dans le cours des siècles sans que personne y trouvât rien à critiquer.
G. Mais qu'une femme seule ait accompagné dans ses voyages un homme seul pour l'assister de ses biens, cela s'appelle dans toutes les langues : entretenir un homme l 'Un homme entretenu par une femme
424 LKS APÔTRES.
est le plus vil et le plus lâche des êtres. Les Apôtres, « ces hommes du commun du peuple et illettrés,. « (Actes des Apôtres, IV, 13), ces grossiers campa- « gnards (saint Jérôme, lettre à Paula et à Eustochie « en 387, p. 639)», ne s'étaient point élevés au-dessus de la bestialité, il est vrai, mais ils n'étaient point dépravés. Or la bestialité diffère profondément de la dépravation. Un être bestial peut se hausser à la dignité humaine par l'éducation : il a un cœur qui bat. Tels sont les enfants, les paysans, les pauvres gens. Un être dégradé n'est plus apte à s'élever jusqu'à l'humanité : le cœur ne bat plus. La barbarie bestiale est celle de la plèbe ignorante; la barbarie dépravée est celle des aristocraties.
De ces considérations, il résulte que l'interprétation de Jérôme est fausse et injurieuse à l'égard des Apôtres.
D. En outre, elle est absurde, car les Apôtres étant hébergés par les communautés qu'ils visitaient (I Corinth., IX), il est absurde de les faire accompagner d'une femme dont la fonction aurait été de les héberger. »
Donc l'interprétation de Jérôme, reproduite par Marianus, c'est-à-dire celle de l'Église jusqu'au xvii e siècle, est sous tous les rapports fausse et absurde.
Quant au sens de servante qui est sournoisement impliqué dans l'interprétation de Jérôme, il sera discuté ci-dessous.
§ II. Commentaire sur la première Épitre aux Corinthiens. — « IX, 5. Numquid non habemus
potestatem Sworem-mulierculam circumducendi , sicut et caeteri Apostoli et fratres Domini et Cephas?» 1° Commentaire de Jérôme sur la première partie du verset. « L'Apôtre n'a pas dit « mulieres ducendi » parce qu'on aurait pu croire à un mariage (en latin, uxorem dueere signifie se marier, prendre une épouse légitime) ; mais il a dit « circumducendi » c'est-àdire d'emmener à travers les provinces des femmes qui entretiendraient chacune leur Apôtre de leur argent. »
2° Commentaire sur la deuxième partie du verset : a Saint Paul ne condamne pas les autres Apôtres ni Géphasni les frères du Seigneur; il les emploie simplement comme exemple. Ceux-ci, en effet, faisaient la prédication aux Juifs fidèles; or, chez les Juifs, c'est une ancienne habitude que les maîtres soient défrayés par les disciples : ce qui pouvait scandaliser les Gentils encore infidèles. »
C'est la même interprétation que la précédente, malgré lïnnocente habileté avec laquelle Jérôme essaie d'appliquer à une femme seule voyageant avec un homme seul la méthode de rétribution en usage parmi les élèves qui fréquentent l'école d'un maître.
Il serait oiseux de s'arrêter davantage sur le verset et sur le commentaire sans l'expression remarquable de mulierculam. Jérôme savait la valeur des termes : muliercula est un terme de mépris ou désigne une femme de condition inférieure. En adoptant le sens honnête de servante, l'interprétation de sœur-servante non- seulement n'est pas la traduction exacte de à8el<pV yuvaTxa, mais elle est ridicule. Se figure-t-on ces pêcheurs, pauvres comme Job, voyageant en procurateurs romains avec une maison montée? Et puis,
les Apôtres étant défrayés de tout par les communautés, la cuisinière était inutile.
Muliercula est un terme affectionné par Gicéron : il est employé par ce grand homme moins avec une nuance de mépris qu'avec ce sentiment de bonté paternelle du fort à l'égard du faible. Chez Jérôme, il implique plutôt le sens de ouvrière, femme-servante , ainsi qu'on en a une preuve dans la lettre à Helvidius, page 312 de l'édition de Marianus de 1623 : La vierge est accouchée seule, sans le secours d'aucune femme : « Natta muliercularum sedulitas intercessit; ipsa pannis involvit infantem. »
En résumé, nous avons trouvé jusqu'ici trois interprétations :
1° Épouse légitime : elle est erronée;
2° Femme entretenant l'Apôtre ; elle est absurde ;
3° Servante : elle est ridicule.
Reste une quatrième interprétation , celle de Femme-missionnaire, adoptée enfin exclusivement par l'Église mieux avisée. C'est la seule qui ait une apparence sérieuse et qui mérite d'être discutée. (Voir chap. VI, page 254.)
Nature grossière des premiers disciples et des
premiers Chrétiens.
1° Actes des Apôtres, IV, 13... « C'étaient des hommes illettrés et du commun du peuple. »
2° Matthieu, IX, 10. Jésus étant à la table dans la
maison de cetliomme , il y vint beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie qui s'y mirent avec Jésus et avec ses disciples — 11. Ce que les Pharisiens ayant vu , ils dirent à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec des publicains et des gens de mauvaise vie? — 12. Mais Jésus l'ayant entendu leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecin. »
3° Marc, 11,15. Et Jésus étant à table dans la maison de cet homme, beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie y étaient assis avec lui et avec ses disciples ; car il y avait même plusieurs de ces genslà qui le suivaient. — 16. Les Docteurs de la Loi et les Pharisiens, voyant qu'il mangeait avec des publicains et des gens de mauvaise vie, dirent à ses disciples : D'où vient que votre maître mange et boit avec des publicains et des gens de mauvaise vie? — 17. Ce que Jésus ayant entendu, il leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecin ; ce ne sont pas les justes , mais les pécheurs que je suis venu appeler à la pénitence. »
4° Luc, V, 30-32 , texte presque identique à celui de Marc ;
5° Matthieu, XI, 19. Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : C'est un homme de bonne chère et qui aime à boire du vin. Il est ami des publicains et des gens de mauvaise vie.
6° Luc, VII, 34. Môme verset que celui de Matthieu.
7° Luc, VIII, 2. Il y avait aussi des femmes qui avaient été délivrées des malins esprits et guéries de leurs maladies, entre lesquelles était Marie de Magdala, de laquelle étaient sortis sept démons.
8° Matthieu, XXI, 31. Je vous dis en vérité que les publicains et les femmes prostituées entreront plutôt que vous dans le royaume de Dieu. — 32... car les publicains et les femmes prostituées ont cru. »
9° Paul, I Corinth., 1-26. Jetez les yeux sur vousmêmes, mes frères, qui avez été appelés à la Foi; et reconnaissez qu'il y a parmi vous peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu de nobles. — 28. Dieu a choisi ce qu'il y a de vil et de méprisable selon le monde, et ce qui nest rien, pour détruire ce qui est grand.
Le refus des Corinthiens et la sincérité de Paul.
Les Corinthiens étaient excités contre Paul parles Judéo-Chrétiens ; ceux-ci l'accusaient de vouloir exploiter la communauté corinthienne en vivant à ses dépens. On peut voir, II Corinth., XI, 12-13; XII, 15-48, les réfutations ironiques ou véhémentes de Paul. Paul avait été nourri par les Philippiens lorsqu'il avait prêché l'Évangile dans la ville de Philippes; il avait reçu d'eux plusieurs envois d'argent durant son séjour à Gorinthe. « II Corinth., XI, 8. J'ai dépouillé d'autres églises en recevant d'elles l'assistance dont j'avais besoin pour vous servir. — 9. Et lorsque je demeurais parmi vous et que j'étais dans le besoin, je n'ai été à charge à personne; mais nos frères qui étaient venus de Macédoine ont suppléé aux besoins que je pouvais avoir; et j'ai pris garde à ne
vous être à charge en quoi que ce soit, comme je le ferai encore à l'avenir. » Il résulte de là que, dans I Corinth.y IX, 15-18, Paul ne dit pas l'exacte vérité, La gratuité du service qu'il rend aux Corinthiens ne lui est pas inspirée exclusivement par un mobile religieux, celui d'acquérir auprès de Dieu le mérite d'un désintéressement absolu; elle est aussi un moyen efficace de réduire à néant les insinuations calomnieuses répandues contre lui. Ce désintéressement est donc une mesure diplomatique très-humaine, très-prudente et assurément fort honorable. Toutefois le rapprochement instructif des deux Épîtres aux Corinthiens inspire certaines réflexions sur la nécessité de ne pas accepter d'emblée, aveuglément, les affirmations de Paul, mais d'en contrôler l'exactitude avec soin.
Usage habile que l'Église a fait des mots grecs.
On ne saurait trop admirer la merveilleuse habileté avec laquelle l'Église romaine a usé du grec et du latin pour dérober aux regards le fumier de ses origines. On vient d'en avoir un échantillon dans le mot Agapète : personne dans l'Occident ne le comprenant, tous sont prêts à dévotement accepter les ingénieuses définitions que veut bien en donner l'Église. Mais, à l'instant où le mot grec est traduit en français, l'idée jaillit avec une lumière si intense que la vérité parvient à se faire jour à travers les ténèbres des
cerveaux les plus ignorants, à travers la torpeur des esprits les plus paresseux à s'émouvoir. Le moyen , en effet, de faire croire au fidèle môme le. plus crédule que si les Apôtres voyageaient chacun avec une Petite Chérie, c'est que la Petite Chérie était une cuisinière!... L'histoire de l'Église et de ses dogmes fourmille de traits de cette nature ; en voici un qui peut servir de type : il est emprunté à un extraordinaire monument de la folie humaine, au svmbole d'Athanase. Il s'agit d'expliquer comment « Jésus, le fils de Dieu, est Dieu et Homme; Dieu de la substance du Père, engendré avant les siècles ; et Homme de la substance de sa mère, né dans le temps; Dieu parfait et Homme parfait; en possession d'une âme raisonnable et d'une chair humaine; égal au Père quant à sa divinité, et inférieur au Père quant à son humanité » ; il s'agit, dis-je, d'expliquer comment étant à la fois deux personnes, Dieu et Homme, Jésus cependant est un. Voici la solution : « Jésus, bien que Dieu et Homme, n'est pas deux; mais un seul Christ. »
Dire qu'un dieu et un homme font un dieu; ou bien qu'un dieu et un homme font un homme, c'était s'exposer aux questions indiscrètes ou aux jugements hérétiques. Les uns auraient pu dire : « Comment peut-on additionner deux êtres aussi dissemblables qu'un dieu immatériel et un homme maté?*iel? Plus aisément additionnerail^on une lentille et un rhinocéros, car le rhinocéros et la lentille ont, au moins, six éléments communs : carbone, oxygène , hydrogène, azote, phosphore et chaux. Mais entre un être immatériel et un être matériel il n'y a rien de commun, absolument rien, Non, la divinité est irréduc-
tible ; l'humanité est irréductible : il y a deux natures dissemblables et irréductibles ; il n'y a plus d'unité. Alors, adieu la théorie du Fils égal au Père !
Les autres, selon qu'ils eussent penché pour Jésus- Homme ou pour Jésus-Dieu, eussent rejeté Tune des deux natures. Alors adieu le type de Jésus-Dieu, ou le type de Jésus-Homme! La théologie catholique acquérait une certaine sève logique, ce qui eût été le commencement de la gangrène.
La difficulté semblait insurmontable ; elle a été surmontée grâce à ce mot magique de Christ que pas un fidèle ne comprend, et qui, par cela même, résout toutes les difficultés ; étant mystérieux, il prend aux yeux du troupeau un caractère grandiose. Eh bien, rendons aux fidèles le service de traduire en français le mot grec Christ, lequel est lui-même la traduction exacte du mot hébreu Messie, qui signifie oint, frotté d'huile. On sait que la consécration des rois était faite, au nom de Jéhovah, parle grand-prêtre, lequel versait sur le front du monarque une fiole d'huile, symbole de l'investiture divine. Remplaçons maintenant dans la phrase théologique le terme grec christ, qui est incompris , par la traduction française très claire de frotté d'huile; nous aurons la phrase suivante : « Jésus , bien que Dieu et Homme , n'est pas deux, mais un seul frotté d'huile! » Un seul frotté d'huile ? Gela fait rêver
Le concnbinat à. Rome.
Extrait du Dictionnaire de Larousse. — Rome avait deux concubinats :
1° L'union concubinaire mais licite d'un Romain avec une femme d'origine romaine, libre et non parente ; c'est là ce qu'on appelait injustœ nuptix et legitimœ;
2° L'union concubinaire et illicite d'un Romain
* avec une étrangère, une esclave ou une parente : nuptiœ injustœ et illicitœ.
La première forme était au moins extérieurement
• semblable au mariage en ce sens qu'il n'y avait point pour ce dernier de forme légale essentiellement prescrite , et qu'on ne demandait que le consentement des parties contractantes : consensus matrimonialis.
Mais, quant à l'effet légal , la différence entre le mariage et le concubinage était essentielle. Pour l'un comme pour l'autre, il est vrai, la parenté ou l'affinité qui en résultait était reconnue par la loi ; mais la concubine n'obtenait jamais, comme la femme légitime uxor, le rang du mari, dignitas vin; ses enfants étaient quasi sans père : Uberi quasi sine pâtre nati ou naturelles; ils n'étaient pas sous la puissance de celui qui leur avait donné le jour , comme Tétaient les enfants légitimes : Uberi qui patrem habent. On les distinguait cependant des spurii ou
vulgô concepti; leur naissance n'avait rien de déshonorant.
Voir aussi Ortolan. Explications, t. I er , p. 209.
Pour tout ce qui concerne le mariage romain, consulter le livre de M. Fustel de Coulange, la Cité antique, chef-d'œuvre de sagacité et d'exposition claire.
Souplesse politique de l'Église au IV siècle.
A côté des interdictions sévères du concile d'Elvire en 309, il est bon de citer les canons d'autres conciles qui, par leur indulgence relative au sujet des mariages mixtes, montrent la souplesse politique de l'Église dans ses rapports avec le monde ancien. Impitoyable là où elle est maîtresse souveraine, elle s'adoucit et se fond en mansuétude là où, faible, elle est contrainte d'user de prudents compromis afin de conserver la liberté de propager ses doctrines et son influence. C'est toujours le même esprit qui l'anime ; c'est le même but qu'elle poursuit, ici parla sévérité, là par l'indulgence ; elle adapte habilement ses procédés à la nature des obstacles et à l'état de ses propres forces.
Concile d'Arles en 314. — Canon 41°. Ordonne qu'on sépare, pour quelque temps, de la communion les filles chrétiennes qui épousent des Gentils.
Texte officiel de certains canons importants.
1. Concile de Laodigée en 364. — Canon 11 e . Non oportere eas quae dicuntur presbyterae et présidentes in ecclesiis constitui.
Texte grec : Ilepl tou |ay) 8eTv Tàç >.eyo[iiva<; icped>ÙTi- 8a; ■fjtot ftpoxaÔY) [iivaç, èv èxx^YjaCa xaOCaraaOai.
Canon 44 e . Quod non oportet mulierem ad altare ingredi.
Texte grec : Oti oô 8eT yuvoixaç èv T(ji Ôuffiaanrjptw slffép^eaGat.
2. Concile de Tolède en 400. — Canon 17 e . Si quis habens uxorem fidelem, si concubinam habeat, non communicet. Gaeterum qui non habet uxorem et pro uxore concubinam habet, a communione non repellatur; tantum ut unius mulieris, aut uxoris, aut concubinse (ut ei placuerit) sit conjunctione contentus; aliàs vero vivens, abjiciatur, donec desinat, et per pœnitentiam revertatur.
3. Concile de Tours en 567. — Canon 13 e . Bpiscopum episcopam non habentem nulla sequatur turba ' mulierum, licet salvetur vir per mulierem fidelem, sicut et mulier per virum fidelem, ut ait Àpostolus...
4. Concile de Maçon en 585. — Canon 18 e . Ecclesia gravioribus pœnis eos afficere promittit qui nativitatis su» gradus libidinoso ardore contemnentes, in merda, quod nefas est, sua, ut sues teterrimi, convolvuntur. (Il s'agit dos alliances incestueuses.)
5. Concile de Tolède en 589. — Canon 5 e . Qui vero semper sub canone ecclesiastico jacuerunt, si contra veterum imperata in suis cellulis mulierum, quae infamem suspicionem possunt generare, consortium habuerint, illi canonice quidem distringantur; mulieres vero ipsae ab episcopis venumdatae ; pretium ipsum pauperibus erogetur.
Canon 17 e . Quibus si taedium est filios numerosos agere, prius seipsos debent castigare a fornicatione ; nam dum causa propagande prolis sortiuntur conjugia, hi et parricidio et fornicalioni tenentur obnoxii, qui fétus necando proprios, docent se non pro filiis sed pro libidine sociari.
6. Concile de Tolède en 633. — Canon 19 e . Perniciosa consuetudo nequaquam est reticenda, quae majorum statuta praeteriens omnem Ecclesiae ordinem perturbavit; dum alii per ambitum sacerdotium appetunt, alii oblatis muaeribus pontificatum assumunt; nonnulli etiam sceleribus implicati, velsaeculari militiae dediti, indigni ad bonorem summum ac sacri Ordinis pervenerunt. De quorum scilicet casu atque remotione oportuerat quidem statuendum; sed ne perturbatio quam plurima Ecclesiae oriretur, praeteritis omissis, deinceps qui non promoveantur ad sacerdotium ex regulis canonum necessario credimus inserendum, id est : qui in aliquo crimine detecti sunt ; qui scelera aliqua per publicam pœnitentiam admisisse confessi sunt; qui in bseresim lapsi sunt; qui in haeresi baptizati aut rebaptizati esse noscuntur ; qui semetipsos absciderunt aut naturali defectu membrorum aut decisione aliquid minus babere noscuntur, qui secundae uxoris conjunctionem sortiti sunt aut numerosa conjugia fre-
436 LKS APÔTRES.
quentaverunt ; qui viduam vel marito relictam duxerunt ; qui concubinas ad fornicationes habuerunt, etc., etc.
Canon 43. — Quidam clerici legitimum non habentes conjugium, extranearum mulierum vel ancillarum suarum interdicta sibi consortia appetunt; ideoque qusecumque clericis taliter adjunctse sunt, ab episcopo auferantur et venumdentur, illis pro tempore religatis ad pœnitentiam quos sua libidine infecerunt.
7. Concile de Tolède en 655. — Canon 10 e . Cum multae supef incontinentiam ordinis clericorum usque hactenus emanaverint sententiae patrum, et nullatenus ipsorum formari quiverit correctio morum, usque adeo sententiam judicantium protraxere commissa culparum ut non tantum ferretur ultio in auctoribus scelerum, verum et in progenie damnatorum. Ideoque quilibet ab episcopo usque ad subdiaconum deinceps, vel ex ancillse vel ex ingenuae detestando connubio, in honore constituti filios procreaverint ; illi quidem, ex quibus geniti probabuntur, canonica censura damnentur; proies autem, tali nata pollutione, non solum parentum haereditatem nusquam accipiat, sed etiam in servitutem ejus ecclesise de cujus sacerdotis vel ministri ignominia nati sunt, jure perenni manebunt.
8. Concile de Nantes en 658. — Canon 3 e . Prohibendum et omnibus modis interminandum est ut nullus sacerdos eas personas feminarum, sicut et in canone insertum continetur, de quibus suspicio esse potest, in domo sua habeat. Sed neque illas quas canones concedunt (quia, instigante diabolo, etiam in illis fréquenter perpetratum reperitur, aut etiam
in pedissequis illarum) scilicet matrem, sororem, amitam...
9. Concile de Brague en 575. — Canon 5°. Quanquam antiqua canonum institutio de hujusmodi praesumptione absolutas et multipliées disciplinas atque institutiones ediderit, nos tamen, brevitatis causa, omnem fornicandi occasionem cupientes au ferre, id omnimoda sancimus auctoritate tenendum, ut nullus sacerdotum, sive quisquis, ille de clero, absque honesto et competenti testimonio, excepta sola matre, cum quibuslibet feminis secrète se praesumat adjungere; non solum cum extraneis mulieribus, sed nec cum ipsis etiam sororibus, vel propinquis ; ne licentia sororum vel propinquarum mulierum, quisquis ille solutus (ou solus) familiarior habeatur ad perpetrandum scelus. Hujus ergo praeceptionis transgressor sex mensibus se noverit pœnitentiae legibus subjacere.
10. Concile de Rome en 826. — Canon 7 e . Nulli liceat uno tempore duas habere uxores, uxoremve et concubinam, quia cum domui non sit lucrum, animae sit detrimentum. Nam sicut Christus castam observât ecclesiam, ita vir castum débet custodire conjugium.
11. Concile de Mayence en 847. — Canon 17 e . Monemus regiam pietatem de oppressione pauperum liberorum, ut non a potentioribus per aliquod malum ingenium contra justitiam opprimantur, vel cogantur ut res suas vendant, sive tradant, ne forte parentes eorum contra justitiam fiant exhaeredati, et regale obsequium minuatur, et ipsi propter indigentiam mendici vel latrones seu malefactores efficiantur, et ut saepius non fiant manniti (id est, viri-
iim vocati) ad placita, nisi sicut in dominico capitulari olim facto praecipitur.
Canon 18 e . Propter provisiones pauperum, quorum curam habere debemus, placuit nobis, ut nec episcopi nec abbates, nec comités, nec vicarii, nec judices, nullusque omnino sub mala occasionevel malo ingenio, res pauperum vel minus potentium emere aut tollere audeat : sed quisquis ex eis aliquid comparare voluerit, in publico placito coram idoneis testibus, et cum ratione hoc faciat : ubicumque autem aliter inventum fuerit factum, hoc omnino emendari per regiam convenit jussionem.
12. Concile de Mayence en 888. — Canon 10 e . Ut clericis interdicatur mulieres in domo sua habere omnimodis decernimus. Quamvis enim sacri canones quasdam personas feminarum simul cum clericis in una domo habitare permittant : tamen, quod multum dolendum est, saepe audivimus per illara concessionem plurima scelera esse commissa, ita ut quidam sacerdotum cum propriis sororibus concumbentes, lilios ex eis générassent. Et idcirco constituit haec sancta synodus, ut nullus presbyter ullam feminam secum in domo propria permittat, quatenus occasio malae suspicionis vel facti iniqui penitus auferatur.
13. Concile de Metz en 888. — Canon 5 e . Sacerdotes, qui vice Mosis iram Domini super populum saevientem precibus suis debent mitigare, attendentes etiam ne illud fiât quod scriptum est : « Maxima ruina populiin culpa sacerdotum fuit», nequaquam in sua domo secum aliquam feminam habeant, nec matrem nec sororem : sed auferentes omnem occasionem Satanae, angelicam vitam ducant, et Domino
Deo casto corpore et mundo corde finetenus serviant. Nam licet hoc sacris litteris crebrius inhibitum esse videatur : tamen quia hoc nefas in quibusdam oriri videbatur, idcirco communi decreto statutum est, et hoc interdictum a sancta synodo nimium laudatum est.
14. Concile de Trosley en 909. — Canon 9 e . Sane quoniam haec pestis non tantum populares quoslibet sive superioris sive inferioris ordinis occupât homines, verum, quod non sine nostro pudore et cum maximo fatemur dolore, ecclesiasticas commaculat dignitates : in tantum ut ipsi quoque sacerdotes, qui ab aliis debuerant hujus putredinem morbi resecare, computrescant in stercore luxuriae : nec sua solum ignominiosa contenti perditione, bonorum etiam sacerdotum vitam sua lsedant infami opinione, dum a saecularibus dicitur : Taies sunt sacerdotes Ecclesiae.
15. Concile de Pavie en 1020. — Canon 3 e . Filii et filiae omnium clericorum omniumque graduum de familia ecclesise, ex quacumque libéra muliere, quocumque modo sibi conjuncta fuerit, geniti, cum omnibus bonis per cujuscumque manus adquisitis, servi proprii suae erunt ecclesiae, nec unquam ab ecclesiae servitute exibunt.
16. Concile de Rome en 1051. — Il n'y a pas de canon : ce qui suit est extrait d'une lettre de Pierre Damien à Cunibert, évêque de Turin. « In plenaria plane synodo sanctse mémorise Léo papa constituit ut qusecumque damnabiles feminse intra Romana mœnia reperirentur presbyteris prostitute, extunc et deinceps Lateranensi palatio adjudicarentur ancillae. Quod videlicet salutare statutum aequitatis
justitiseque plenissimum, nos etiam per omnes ecclesias propagandum esse decernimus : quatenus praecepto prius Apostolicse Sedis edicto, unusquisque episcopus ecclesiae vendiiet famulas, quas in sua parochia deprehenderit sacrilega presbyteris admixtione prostratas : aequitatis scilicet jure, ut quae sacris altaribus rapuisse servorum Dei convincuntur obsequium, ipsae hoc saltem episcopo per diminuti capitis sui suppléant famulatum, »
Pénitence publique et Bénéfices.
§ 1. Pénitence publique. — Dictionnaire des Conciles. Concile d'Âgde, en 506. — On imposait communément la pénitence publique au commencement du Carême ; et, le jeudi saint, on donnait l'absolution à ceux qu'on en croyait dignes. Voici quelles étaient les cérémonies qui s'observaient encore au ix e siècle pour l'imposition de la pénitence publique : « Le premier jour de Carême, tous ceux qui ont reçu ou qui doivent recevoir la pénitence se présentent à l'évêque, à la porte de l'église, nu-pieds, couverts de sacs, et le visage prosterné contre terre. L'évêque, accompagné des doyens, des archiprêtres des paroisses, et des témoins, c'est-à-dire des prêtres, des pénitents, qui doivent les examiner avec soin, leur impose une pénitence proportionnée à leurs péchés; après quoi, il les introduit dans l'église; et,
prosterné en terre avec son clergé, il récite pour eux les sept psaumes de la pénitence. Ensuite, selon les Canons, il leur impose les mains, leur jette de l'eau bénite, leur met des cendres sur la tête, et la leur enveloppe d'un cilice. Enfin, il leur déclare que, comme Adam a été chassé du paradis, il faut qu'ils soient chassés de l'Église, et donne ordre à ses ministres de les chasser. Le clergé les met hors de l'église en chantant : Vous mangerez votre pain à la sueur de votre front. » Les cendres qu'on reçoit maintenant le premier jour de Carême, au lieu [de cilice, et l'absoute qu'on fait le jeudi saint, sont des vestiges de cette observance.
Abbé Guyot, t. I, p. 22. On distinguait quatre ordres de pénitents :
1° Les Pleurants. Revêtus d'un cilice, la tête couverte de cendres, la barbe et les cheveux en désordre, ils se jetaient aux genoux des fidèles qui entraient dans Téglise aux heures de la prière, et les conjuraient d'intercéder pour eux ;
2° Les Auditeurs. Gomme les catéchumènes, les Païens, les Juifs, les hérétiques et les schismatiques, ils étaient reçus sous le portique de l'église, jusqu'à l'Offertoire, pour entendre lire et commenter l'Écriture sainte ;
3° Les Prosternés. Ils priaient les genoux en terre ;
4° Les Consistants. Ainsi nommés, parce que dans la célébration des saints mystères auxquels il leur était permis d'assister, ils priaient debout, même le dimanche, comme le reste des fidèles, mais sans offrir ni pain ni vin, par conséquent sans recevoir l'eucharistie.
Les homicides, les adultères, les parjures parcou-
442 LES APÔTBES.
raient ces quatre degrés ; dans les cas moins graves, on assignait ou le premier ou l'un des intermédiaires, suivant les divers canons des Églises particulières.
Le temps à passer dans chaque degré pouvait être abrégé par l'évoque, qui tenait compte de la vie antérieure à la faute et de la vivacité de la componction.
Les épreuves publiques étaient accompagnées, dans l'intérieur delà maison, d'abstinences, de jeûnes, de prières, de veilles coupées par un court sommeil pris sur la dure. Toutes les jouissances de la vie, tous les plaisirs de la société, l'initiative dans l'usage du mariage, étaient interdits.
Le temps de l'expiation expiré, ordinairement le jeudi saint, on procédait solennellement par la prière et l'imposition des mains à la réhabilitation complète du pécheur, désignée par le nom de communion. Ce mot, qui signifie souvent l'union que les Églises entretiennent les unes avec les autres, s'entend, dans les Canons pénitentiaux, de la participation aux prières des fidèles, de l'absolution sacramentelle, de la réconciliation extérieure avec l'Église ou rentrée dans la société chrétienne.
Les pénitents publics portaient un habit différent de l'habit séculier; en outre, on leur coupait les cheveux.
La pénitence emportait la privation du devoir conjugal. Celui des deux conjoints qui avait été mis en pénitence ne pouvait se remarier, s'il survivait à l'autre.
§ II. — Bénéfices ecclésiastiques. — C'étaient des terres ou des revenus donnés à charge de s'acquitter
d'une certaine fonction ecclésiastique. Dans les premiers siècles, l'Église n'avait d'autres biens que les contributions volontaires des fidèles. Mais Constantin ayant donné aux évêques le droit de recevoir des legs, les biens de l'Église devinrent considérables.
Charlemagne ajouta aux riches domaines de l'Église la perception régulière de la dîme ou de la dixième partie des récoltes, qui, jusqu'à ce prince, n'avait été qu'un don volontaire.
Pendant les premiers siècles, l'évêque administrait en commun tous les biens de son église, sans attribution spéciale d'une partie des revenus à aucune charge ecclésiastique. Vers le xi e siècle, on distingua un certain nombre de charges ecclésiastiques, auxquelles on attacha un revenu spécial. On les appela bénéfices, et on lçs divisa en bénéfices séculiers et réguliers.
1° Les bénéfices séculiers furent l'évêché, les dignités capitulaires de prévôt, haut doyen, archidiacre, chancelier, chantre, écolâtre, trésorier, les canonicats, les cures, les vicairies perpétuelles, les prieurés, les chapelles;
2° Les bénéfices réguliers étaient les dignités claustrales, dont les titulaires s'appelaient abbé, prieur conventuel, chambrier, aumônier, hospitalier, sacristain, cellérier, etc.
L'évêque, élu par toute la Communauté religieuse, conférait seul dans le principe les charges ecclésiastiques. Mais, dans la suite,, une partie des bénéfices fut à la collation des Chapitres, des patrons qui avaient fondé. et doté les églises, et des rois qui les protégeaient.
(Extrait de A. Ghéruel. Dictionnaire historique des Institutions de la France.)
Extrait des Mémoires de Luitprand, évoque
de Crémone.
Rapport fait à Fempereur Othon par les évéques assemblés en Concile, année 962, sur la conduite du pape Jean XI] : « Le pape tient une conduite tout opposée. Nous ne disons rien qui ne soit su et avoué de tout le monde. Nous en pouvons prendre à témoin la veuve de Rénier, son vassal, dont il est si amoureux qu'il lui a confié le gouvernement de plusieurs villes, et qu'il lui a donné des croix et des calices d'or de l'église de saint Pierre du Vatican. Nous en prendrons encore à témoin Étiennette, une de ses maîtresses, qui mourut, ces jours passés, en accouchant, avant terme, d'un enfant qu'elle avait eu de lui. Mais, quand ces personnes-là demeureraient dans le silence, les pierres crieraient, et le palais de Latran qui était autrefois une retraite de personnes de vertu, et qui est devenu maintenant un lieu de débauche et de prostitution, élèverait sa voix pour lui reprocher ses amours, et pour condamner le commerce infâme qu'il entretient avec la sœur d'Étiennette, Étiennette, concubine d'Albéric son père. Nous prendrons encore à témoin l'absence des femmes de toutes les nations qui n'oseraient venir faire leurs prières au tombeau des Apôtres de peur
d'y recevoir un traitement pareil à celui qu'ont reçu des femmes mariées, des veuves et des filles, qui ont été les victimes de son impudicité. Enfin, vous trouverez quantité d'autres témoins contre lui dans la personne des femmes qui prennent de leur toilette un soin particulier et de celles qui sont le plus négligées. Car il est indifféremment passionné pour les unes et pour les autres. »
Dans la citation faite au pape par le Concile, on lit : « Homicide, parjure, sacrilège, inceste commis avec des femmes, vos parentes, avec deux sœurs; en jouant aux dés, vous avez invoqué Jupiter, Vénus et les autres démons. » (Traduction du président Cousin.)
Ballade de frère Lutrin.
Pour courir en poste à la ville, Vingt fois, cent fois, ne sais combien ; Pour faire quelque chose vile, Frère Lubin le fera bien.
Mais d'avoir honnête entretien Ou mener vie salutaire, C'est à faire à un bon chrétien :
Frère Lubin ne le peut faire.
Pour mettre, comme un homme habile, Le bien d'autrui avec le sien Et vous laisser sans croix ni pile, Frère Lubin le fera bien.
On a beau dire (je le tien) Et le presser de satisfaire, Jamais ne vous en rendra rien :
Frère Lubin ne le peut faire.
Pour débaucher par un doux style Quelque fille de bon maintien, Point ne faut de vieille subtile :
Frère Lubin le fera bien.
Il prêche en théologien ; Mais pour boire de belle eau claire.
Faites-la boire à votre chien :
Frère Lubin ne le peut faire.
Pour faire plutôt mal que bien, Frère Lubin le fera bien ; Mais si c'est quelque bonne affaire, Frère Lubin ne le peut faire.
Clément Marot.
N. de Glémangis : De corrupto Ecclesiœ statu.
Chapitre VI. — 2. Recrutement du clergé. — Combien est grand le nombre des clercs qui attendent une place ! Mais quelle est la valeur de ces gens qui accourent de toutes parts et offrent leurs services? Ce n'est pas de l'école ni des études libérales, mais de la charrue et des œuvres serviles qu'ils venaient pour obtenir l'administration des paroisses et des autres bénéfices. Ils ne comprenaient guère plus le latin que l'arabe; que dis-je? Ils ne savent pas lire, ô honte ! ou ils savent à peine distinguer un alpha d'un bêtha. Mais, dira-t-on, leurs mœurs faisaient peut-être contre-poids à leur ignorance? — Comme si les gens sans instruction n'étaient pas de mœurs grossières! Quiconque a grandi dans l'oisiveté, à l'écart de toute culture littéraire, songe exclusive-
ment aux impudicités, aux jeux, à la table, aux querelles, aux vains bavardages. Voilà pourquoi en tous lieux on voit tant de prêtres déshonnêtes, misérables, ignares, qui discréditent la religion et scandalisent par leurs honteuses manières.
3. Mépris dans lequel est tombé le clergé. — De là, chez tout le peuple, un profond mépris pour les prêtres, qu'on vilipende; de là pour tout Tordre ecclésiastique la perte de la considération, l'ignominie, l'opprobre et tant de sujets de rougir, s'ils savaient rougir : mais le front bronzé de la plupart ne connaît plus la rougeur. Autrefois le sacerdoce était en grand honneur auprès des laïques; rien n'était plus vénérable que la prêtrise. Aujourd'hui rien n'est plus méprisable ni plus abject.
Chapitre XIV. — 1. Avidité des prélats. — Leur zèle et leurs convoitises sont pour l'argent; ce qu'ils cherchent avec ardeur, ce n'est pas le profit des âmes, c'est celui de leur bourse. L'amour de l'argent les enflamme; la piété consiste à gagner de l'argent; ils ne font rien sans calculer si leur acte les aidera à récolter de l'argent en quoi que ce soit; l'argent les jette dans les altercations, les luttes, les querelles et les procès ; ils supportent beaucoup plus philosophiquement la perte de dix mille âmes que celle de dix à douze sous.
Chapitre XVI. — 3. Vie scandaleuse des prêtres. — Aujourd'hui, un homme inoccupé, ayant horreur du travail ou désirant riboter dans l'oisiveté, court-il au sacerdoce et l'acquiert- il ? Sur-le-champ il se joint aux autres prêtres, sectateurs de voluptés, qui, plus Épicuriens que Chrétiens, fréquentent assidûment les cabarets et consument tout leur temps à boire,
manger, dîner, souper, ainsi qu'à jouer aux dés et à la paume. Plongés dans la crapule et l'ivrognerie, ils se battent, ils crient, ils font du tapage, et de leurs lèvres souillées ils jurent le nom de Dieu et des saints. Quand le calme est enfin venu, ils passent des bras de leurs concubines à l'autel de Dieu.
Chapitre XXIII. — Mœurs de* couvents de religieuses. — Par respect, je ne dirai pas grand'chose des couvents de femmes : lorsqu'on doit parler, moins d'assemblées de vierges vouées à Dieu, que de lieux infâmes, de roueries d'impudentes courtisanes, de lubricité et d'inceste, il ne convient pas de s'étendre longuement.
2. Que sont, en effet, aujourd'hui, les couvents de jeunes filles? Hélas ! ce ne sont point des sanctuaires de Dieu, mais d'exécrables lupanars de Vénus; ce sont des bouges où les jeunes débauchés viennent assouvir leurs impudiques passions. Aussi, aujourd'hui, faire prendre le voile à une jeune fille estril la même chose que la vouer à la prostitution.
Petite notice historique sur l'Angélus.
L'Angélus a été institué par le pape Jean XXII, vers l'an 1317. La prière, consistant dans la Salutation angélique répétée trois fois , se récitait au moment du couvre-feu, vers les sept heures du soir: les cloches sonnaient alors à l'église.
Le Concile de Paris, en 1347, Canon 13 e , en prescrit l'observance inviolable.
Le Concile de Cologne, en 1423, Canon 10 e , recommande trois coups de cloche à midi, chaque vendredi.
Le pape Calixte III, en 1455, d'après les Annales ecclésiastiques, t, XXX, p. 326, aurait institué l'Angélus de midi : c'est inexact; il a étendu à tous les jours de la semaine ce qui avait lieu déjà le vendredi, comme on le voit parle Concile de Cologne en
Le pape Alexandre VI, mû par son zèle pour la très sainte Vierge, s'efforça de consolider cette coutume.
En France, après l'année 1461, le roi .Louis XI, autre adorateur enflammé de la sainte Vierge, surtout lorsqu'il se préparait à commettre un assassinat, avait établi l'Angélus trois fois par jour, le matin, à midi et le soir.
Le banquet des cinquante courtisanes et la scène des étalons.
I. Le banquet des cinquante courtisanes. — Traduit littéralement du Journal de Burchard (édition de Leibnitz, p. 77). « Le dernier dimanche du mois d'octobre, au soir, le duc de Valentinois, dans son appartement du palais apostolique , soupa avec cinquante de ces prostituées de haut étage qu'on appelle
courtisanes. Celles-ci, à la fin du repas , se mirent à danser avec les serviteurs et d'autres assistants, d'abord habillées, puis toutes nues. Le banquet terminé, on disposa par terre les candélabres de la table avec des chandelles allumées, et par devant furent jetées des châtaignes. Les prostituées nues et à quatre pattes (super mambus etpedibus) les ramassaient en passant le long des candélabres , sous les yeux du pape, du duc et de Lucrèce, sa sœur, qui étaient présents et regardaient. En dernier lieu, des prix consistant en manteaux de soie, en paires de chaussures , en bérets et autres choses , furent offerts à ceux qui connaîtraient charnellement le plus de ces courtisanes. Ce fut dans la cour du palais que les prostituées furent, en public, traitées charnellement (camaliter tractais sunt). Le pape, le duc et Lucrèce, juges du concours, distribuèrent les prix aux vainqueurs. »
II. Scène des étalons. — Traduit littéralement de Burchard (édition de Leibnitz, p. 78). « Au cinquième jour de fête, le 11 novembre, par la porte du Verger entra dans la ville un paysan qui conduisait deux juments chargées de bois. Homme et animaux étaient arrivés à la petite place de Saint-Pierre, lorsqu'accoururent des soldats papalins qui, coupant les sangles et jetant le bois à terre avec les bâts, emmenèrent les juments dans la cour intérieure du palais par la grande porte. Là, ils lâchèrent quatre étalons sans brides ni freins qui coururent aux juments. Alors , au milieu des frémissemeuts et des cris, se déchirant entre eux à coups de dents et à coups de pieds, les étalons « ascenderunt equas et coïerunt cum eis » avec un emportement tel qu'ils les blessé-
rent gravement. Debout à la fenêtre de la chambre située au-dessus de la grande porte du palais, le pape et madame Lucrèce à ses côtés contemplaient la scène en se pâmant de rire et avec tous les signes extérieurs d'une joie délirante. »
Extraits d'Alex. Gordon (Fragment secret de Guichardin).
I. Extrait d'Alex. Gordon, Vie d'Alexandre VI, t. Il, p. 139-144 : « Alexandre ne pouvait se délivrer des malheurs domestiques qui troublaient toute sa maison, et qui étaient accompagnés d'exemples tragiques d'amour et de cruauté qui font horreur aux nations les plus barbares ; car, comme, dès le commencement de son pontificat, il avait résolu d'élever le duc de Gandie, son fils aîné, au suprême degré de grandeur temporelle, le cardinal Valentin (César Borgia, créé archevêque de Valence, puis cardinal, puis duc de Valentinois ; c'est sous ce nom qu'il est connu en France), qui avait beaucoup d'éloignement pour le sacerdoce et plus de penchant pour la guerre, ne put souffrir de voir que son frère lui fût préféré ; il était d'ailleurs chagrin de voir que son frère aîné avait plus de part que lui aux bonnes grâces et aux faveurs de leur sœur Lucrèce ; de sorte qu'animé par cet amour déréglé et par son ambition , deux passions qui entraînent également à toute sorte de scélé-
ratesse, il fil assassiner le duc son frère, un soir que ce dernier se promenait à cheval dans les rues de Rome, et fit jeter secrètement son corps dans le Tibre. Outre cela, le bruit s'était répandu (si on peut ajouter foi à une pareille énormité) que non-seulement les deux frères étaient coupables d'inceste avec leur sœur Lucrèce, mais que le père lui-même en était aussi coupable. Quand il fut parvenu au pontificat, il enleva Lucrèce à son premier mari, le croyant trop inférieur à sa dignité, et la maria à Jean Sforza, seigneur de Pesaro. Quelque temps après, ne pouvant se résoudre d'avoir ce second mari pour rival, il annula le mariage, quoiqu'il eût été déjà consommé, après avoir fait prouver par de faux témoignages et fait confirmer par les juges qu'il avait choisis lui-même, que Jean était impuissant et d'une constitution froide. »
L'assassinat de Jean Borgia , duc de Gandie , est raconté par Burchard, p. 36, édition de Leibnitz.
IL Extrait d'Alex. Gordon, Vie tf Alexandre VI y t. H, p. 139. « Rodrigue d'Aragon, fils de Lucrèce, était né quelque mois avant la mort cruelle de son prétendu père Alphonse ; car on ne faisait pas scrupule de croire que si l'on traitait cet enfant avec tant de tendresse et d'affection , c'est qu'il était le fruit des familiarités abominables que le pape avait avec sa propre fille . . . Les écrivains les plus graves et les plus judicieux de ce temps-là ont cru que Lucrèce, fille d'Alexandre et sœur du cardinal Yalentin et du duc de Gandie , avait servi de concubine à tous les trois. »
III. Extrait de A. Gordon, t. I er , p. 255. Assassinat du duc de Gandie. « Tout ce que faisait Alexandre
en faveur du duc de Gandie redoublait l'envie que lui portait le cardinal Valentin; mais à cette envie, qui naissait de l'élévation du duc, se joignait encore une jalousie qui venait de l'amour. Les deux frères avaient pour maîtresse leur propre sœur ; ils ne s'enviaient pas les plaisirs de l'inceste; mais le cardinal Valentin était jaloux de la préférence qu'il croyait que le cœur accordait au duc. Plein de ces sentiments, le cardinal Valentin se détermina à faire assassiner son frère. »
IV. Extrait de Gordon, t. II, p. 83. Alphonse d'Aragon, mari de Lucrèce, fut assassiné par le pape et par le cardinal César, parce qu'ils étaient jaloux de lui, lui, le mari de Lucrèce !
Extrait de Burchard, p. 66. — La Rose d'or donnée par le pape à César Borgia } cardinal Valentinois : « Le quatrième dimanche du carême , le pape convoqua une assemblée de cardinaux auxquels il proposa de créer le cardinal Valentin gonfalonier et généralissime de l'Église et de lui donner la Rose d'or, à quoi cette troupe flatteuse consentit... (Suit la description de la pompeuse cérémonie et de la marche triomphale de César, cardinal Valentin). »
V. Notice sur la Rose d'or. — Dans les premiers siècles du Christianisme, le paradis, jardin de la félicité éternelle, était figuré sur les tombeaux souvent par des rosiers (abbé Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes); sur une branche reposait une colombe qui représentait l'âme. Cet emblème subit des évolutions obscures qui échappent à l'Histoire. Toujours estril que, vers le xn e siècle, on voit le pape porter à la main une rose d'or, le quatrième dimanche de carême appelé Lœtare. La signification pro-
bable est que le pape dispose, en maître, de l'entrée au Paradis. Après avoir bénit la rose, il l'offre au prince ou à la princesse catholique qui s'est le plus distinguée par ses vertus.
Donnée au xvi e siècle à César Borgia , la rose d'or a été accordée, au xix e siècle, à Isabelle II, reine d'Espagne.
VI. Extrait de Gordon. — Vers de Pontanus faits pour servir d'épitaphe à Lucrèce Borgia :
Hîc jacet m tumulo Lucre tia nomme, sed re Thaïs, Alexandri filia, sponsa, nurus.
Traduction. — « Ci-gît dans ce tombeau une femme, Lucrèce par le nom, mais en réalité Thaïs; elle fut du pape Alexandre la fille, l'épouse et la bru. »
Nota. Lucrèce, femme deTarquin Collatin, personnifie la chasteté ; Thaïs , concubine d'Alexandre le Grand, de Ptolémée I er , etc., personnifie la prostitution.
Vers de Sannazar, autre poète contemporain :
Ergo te semper cupiet, Lucretia, Sextus :
Fatum diri numinis ! Hic pater est.
Traduction. — « Lucrèce, tu seras donc toujours l'objet des désirs d'un Sextus : ô cruel destin! le Sextus d'aujourd'hui c'est ton père. »