CHAPITRE Y
JÉSUS ET L'ESSÉNISME
« Nous nions de la manière la plus positive que l'Essénisme ait exercé une influence directe, soit sur les origines, soit sur la théologie du Christianisme au I er siècle, ainsi qu'on l'a bien souvent dit et cru dans les temps modernes 1 .» Cette assertion de M. Reuss est acceptée et répétée par tous les écrivains protestants de France. Laissons de côté la théologie du Christianisme au I er siècle, question complexe (théologie mosaïque des Apôtres, et théologie anti-mosaïque de saint Paul) ; limitons le problème aux origines, c'est-à-dire à Jésus. L'influence de l'Essénisme sur Jésus est-elle nulle. ou simplement superficielle, comme le soutiennent les Protestants, sans que, toutefois, un seul d'entre eux en donne la démonstration ?
Le Mosaïsme primitif et ses deux branches.
Moïse, en donnant aux Hébreux un corps complet d'institutions, avait fondé leur unité nationale.
i. Reuss, Histoire de la Théologie, t. I, p. 123.
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Mais rien n'est (ixe ; les Institutions sont soumises, comme tous les organismes, à la Loi de révolution ; elles subissent le contre-coup des modifications qui s'opèrent dans les mœurs, dans l'instruction générale, dans les idées ; en un mot, dans le milieu social et politique. Le fond reste le même; par exemple, c'est toujours Jéhovah, l'Éternel, le Dieu un, qu'adore l'Israélite ; mais la manière de l'adorer et le rituel varient et changent selon que la manière de concevoir l'Éternel, le Dieu un, varie et change chez un certain nombre. Or, c'est un fait bien constaté, à jamais acquis, que plus l'intelligence d'un homme s'élève, plus la conception de la cause suprême se dégage des pratiques matérielles* Réciproquement, plus l'intelligence se déprime ou plus elle incline à la folie, plus aussi le culte s'enfonce dans les pratiques extérieures et déchoit vers la bestialité. Rien n'est plus facile à vérifier que ce fait; il règne aujourd'hui comme autrefois, sous nos yeux, autour de nous, partout.
1° Mosaïsme prophétique. — La tendance à restreindre la partie matérielle du culte au profit de la partie morale se dessina de bonne heure au sein de la nation hébraïque ; les Prophètes en furent les éloquents interprètes :
1° Osée; il vivait sous le règne de Jéroboam, huit siècles environ avant Jésus-Christ. « VI, 6. C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice des victimes ; je préfère la connaissance de Dieu aux holocaustes. »
2° haïe; il vivait sous Achas et Ézéchias, sept siècles et demi avant Jésus Christ. « 1, 10. Écoutez la parole du Seigneur, Princes de Sodome ; prêtez
l'oreille à la Loi de notre Dieu, Peuple de Gomorrhe. — 11. Qu'ai-je à faire de la multitude de vos victimes? dit le Seigneur. J'en suis dégoûté. Je n'ai jamais aimé les holocaustes des béliers, ni la graisse des troupeaux, ni le sang des veaux, des agneaux et des boucs. — 13. Ne me présentez plus de vaines oblations; l'encens m'est en abomination; je ne puis plus souffrir vos fêtes de la nouvelle lune, vos sabbats, vos Assemblées solennelles... — 15. Je ne vous écouterai point; vos mains sont pleines de sang. — 16. Lavez-vous, purifiez-vous; ôtez de devant mes yeux la malignité de vos entreprises ; cessez de faire le mal. — 17. Apprenez à faire le bien ; recherchez ce qui est juste ; assistez l'opprimé ; faites justice à l'orphelin , défendez la veuve. »
« LVIII, chapitre tout entier ; mais surtout : 5. Le jeûne que je demande consiste-t-il à faire qu'un homme se mortifie pendant un jour ; qu'il courbe sa tête comme un jonc, et qu'il prenne le sac et la cendre ? Est-ce là ce que vous appelez un jeûne et un jour agréable au Seigneur? — «■ 6. Voici le jeûne que j'aime : c'est de rompre les chaînes de l'injustice ; de dénouer les liens de l'oppression, de renvoyer libres les maltraités, et de briser toute servitude. — 7. C'est de partager votre pain avec l'affamé, d'héberger les malheureux sans asile ; quand tu vois un homme nu, de le couvrir; de ne point te dérober à ton prochain. »
3° Auteur de I Samuel, sept siècles avant Jésus- Christ : « I Samuel (ou I Bois des Bibles catholiques), XV, 22. Est-ce que l'Éternel aime les holocaustes autant que l'obéissance à sa parole? Non ; écouter
la voix de Dieu vaut mieux que les sacrifices et que la graisse des béliers. »
4° Jérémie; un peu plus de six siècles avant Jésus- Christ, sous le règne de Josias. « VII, 3. Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d'Israël : Redressez vos voies et vos pensées, et je vous ferai habiter dans le Temple. — 4. Ne mettez point votre confiance en des paroles de mensonge, en disant : C'est ici le Temple de l'Éternel, le Temple de l'Éternel, le Temple de l'Éternel (c'est-à-dire : ce ne sont point de vaines prières qui pourront satisfaire le Seigneur). — 5. Mais si vous avez soin de redresser vos voies et vos pensées ; si vous rendez justice à ceux qui plaident l'un contre l'autre ; — 6. Si vous ne faites point de tort à l'étranger, à l'orphelin, à la veuve ; si vous ne versez point le sang innocent en ce lieu, et si vous ne suivez point les dieux étrangers pour votre malheur; — 7. Alors je vous laisserai demeurer en ce lieu, dans le pays que j'ai donné à vos pères de siècle en siècle. »
Les Psaumes et les Proverbes contiennent aussi des preuves nombreuses de cet entraînement des âmes d'élite vers une religion qui se dépouille graduellement de sa gangue impure, celle du rituel et des pratiques extérieures.
II Mosaïsme pharisaïque. — Après la Captivité de Babylone, deux grands partis se formèrent en Judée, celui des Sadducéens, parti de l'Aristocratie sacerdotale, et celui des Hassidim, parti des Docteurs de la Loi. Ce dernier, cédant à l'action de ferments politiques et religieux, finit par se dissoudre ; de ses débris naquit le parti des Pharisiens.
On sait quelle est l'histoire dramatique de la
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Judée à partir de la conquête de l'Asie par Alexandre le GrantJ. Tour à tour esclave des rois d'Egypte et des rois de Syrie ; persécutée dans ce qu'elle avait de plus cher, à savoir dans son monothéisme, la Judée a éprouvé tous les malheurs, depuis les vexations de l'oppresseur étranger jusqu'aux fureurs de la guerre civile ; car les Hébreux se sont déchirés entre eux avec une rage qui a dépassé celle des conquérants païens.
Durant cette longue période de trois siècles, l'évolution religieuse se fit en deux directions opposées ; un petit nombre suivit d'un pas ferme la voie ouverte par les Prophètes ; les autres, au contraire, enchérirent sur les pratiques du Mosaïsme primitif; ils firent « la haie autour de la Loi », une haie de rites, de cérémonies extérieures ; et l'ensemble de ce formalisme matérialiste, ils l'appelèrent la Loi orale. « Les Pharisiens prétendaient qu'à côté de la Législation écrite dans le Pentateuque, il en existait une autre, annexe et développement de la première, qui n'avait jamais été et ne devait jamais être fixée par écrit. Transmise d'une génération à une autre, cette Loi avait passé de bouche en bouche (d'où le nom de Loi orale), contenant toutes les règles nécessaires pour résoudre, suivant les circonstances, les questions graves que l'application du Droit écrit soulèverait, et aviserait aux cas nouveaux qui pourraient se produire. D'après les Pharisiens, la Loi orale se rattacherait, par une chaîne non interrompue, à la révélation du Sinaï 1 . »
Sous le règne d'Hérode le Grand, deux Docteurs
i. J. Cohen, les Pharisiens, t. I, p. 36.
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personnifièrent les deux directions qu'avait suivies, dans son évolution, l'esprit religieux en Judée : ce furent Hillel et Schammaï. Hillel, président du Sanhédrin, était un Juif babylonien ; Schammaï, vice-président, était un Juif palestinien. L'anecdote ou la légende suivante, tirée du Talmud Schabbath, met bien en relief la différence des conceptions religieuses de l'un et de l'autre : « Un Païen qui voulait se convertir au Judaïsme alla consulter successivement les deux célèbres Docteurs. Ce prosélyte demandait surtout à être convaincu de la supériorité de la Loi juive par des idées simples et justes. Schammaï, nourri de la pensée que tous les commandements doivent être rigoureusement accomplis, découragea son interlocuteur en exposant à ses yeux un luxe inouï de préceptes, de pratiques et de formalités, comme étant seules capables d'élever l'Israélite à l'état de pureté lévitique, qui était l'idéal de la Loi orale. Le Païen hésitait beaucoup, lorsqu'il eut l'idée de se rendre auprès de Hillel : « Tu veux connaître notre Loi, dit Hillel, eh bien : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse à toi-même. C'est là l'essence du Judaïsme ; le reste n'en est que le commentaire 1 . »
Ainsi, en considérant les choses de haut et dans l'ensemble, on reconnaît que sur le tronc du Mosaïsrae primitif avaient grandi deux branches divergentes et fort inégales : la première était celle du Mosaïsme épuré par les Prophètes, ou Mosaïsme p? % ophétique; la seconde, celle de la Loi orale, accumu-
1. J. Cohen, tes Pharisir?i<t, 1. 1, p. 382. Comparer à Matthieu, XXII, 35-iO ; VII, 12.
lation de pratiques, de rites et de formalités ; bref, celle du Mosaïsme pkarisaïque, tel qu'il est connu dans l'Histoire. Au moment où Jésus apparut sur la scène, on distinguait donc :
1° Le Mosaïsme primitif ou ce qui s'en rapprochait le plus, représenté par l'Aristocratie sacerdotale, les Sadducéens ;
2° Le Mosaïsme prophétique, en honneur chez un petit nombre ;
3° Le Mosaïsme pharisaïque, suivi par le peuple presque tout entier, car, selon l'expression de M. Reuss, le peuple était dressé à la pharisienne.
Pour être exact, on ne doit pas oublier qu'en fait, les distinctions entre les trois formes du Mosaïsme étaient loin d'être absolues ; et que chacune d'elles n'était point séparée de l'autre par un hiatus infranchissable. Dans la réalité, les transitions sont peu sensibles ; les échanges mutuels de préceptes sont assez fréquents. Tout en appartenant à un groupe défini, en philosophie, en religion ou en politique, on peut fort bien rejeter tel précepte ou telle vue secondaire, partager sur ce point le précepte ou l'opinion d'un autre groupe, sans qu'on cesse pour cela d'appartenir au premier groupe. Un groupe est déterminé par un ensemble de caractères généraux; les nuances, en respectant le fond commun, produisent simplement les Variétés dans l'Unité.
D'autre part, parmi ces divergences secondaires, les unes consistent en une atténuation de la Doctrine ; les autres, au contraire, en son exagération. Tels sont, dans nos Assemblées politiques, les groupes désignés sous le nom de Centres et d'Extrêmes : Centre Gauche et Extrême Gauche ; Centre
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Droit et Extrême Droite ; ils divergent les uns de la Gauche, les autres de la Droite, sans que l'Unité politique de la Gauche ou de la Droite soit rompue par cette variété d'opinions.
Si, continuant la comparaison, Ton appliquait cette classification et la nomenclature des Assemblées politiques à l'Église 1 , par quoi les yeux seraient-ils frappés? par deux grandes sections, le Clergé et les Laïques ; l'un formant la Droite ; les autres composant la Gauche. Puis, poussant l'examen de chacune des deux sections, on distinguerait, dans la Droite, à partir du Moine Trappiste jusqu'au Prêtre séculier, depuis les Nazirs ascètes jusqu'aux simples Sacrificateurs, plusieurs groupes se subdivisant eux-mêmes, comme le font les groupes des Assemblées politiques. Et cependant il reste évident que la Droite catholique conserve son unité : Nazirs et prêtres, en effet, appartiennent au Clergé. De même pour la Gauche, composée de Laïques ; elle a aussi ses groupes, lesquels se subdivisent depuis le laïque très-pratiquant jusqu'à celui qui gémit de voir la Religion officielle se ruer dans les pratiques extérieures ; depuis le Catholique pharisien jusqu'au brave homme qui rêve h Jésus prêchant sur la Montagne. Et cependant, malgré les divergences, la Gauche catholique conserve son unité ; car, Pharisiens et Libéraux, tous appartiennent au Catholicisme d'abord, et à la Vie civile ensuite. Enfin, Droite et Gauche réunies, Chrétiens clercs et Chrétiens laïques, tous ne forment qu'une seule et même
1. Église dérive du grec Ecclésia, Assemblée, lequel est la traduction du mot hébreu Kéhilah y qui signifie Assemblée,
Église, une même Assemblée, selon le sens du mot grec, parce que tous ont en commun un certain nombre de croyances, lesquelles sont les fondements du Catholicisme.
Ces préliminaires achevés, nous pouvons rechercher, avec méthode et clarté, si l'Essénisme et l'enseignement de Jésus ont quelques rapports ; et si ces rapports sont relatifs à des points très-secondaires ou de grande importance. Or, il n'est pas de points aussi importants que les quatre suivants : la Religion, la Propriété, la Famille, la Morale, ces fondements de la Société, ainsi qu'on les appelle. Il est clair que s'il est. démontré que, sur ces quatre points l'Essénisme et Jésus peuvent être rangés dans le même groupe y le problème sera résolu.
La formule « Religion, Propriété, Famille, fondements de la Société », manque de précision en tant qu'elle est appliquée au Peuple hébreu. Chez les Hébreux, en effet, la Religion domine tout ; elle est la source d'où découlent la Propriété, la Famille, la Morale, tandis que chez nous la Propriété et la Famille sont constituées en dehors de la théorie religieuse. Quant à la Morale, le jour n'est pas loin où» débarrassée de tout virus religieux, elle sera fondée exclusivement sur la nature humaine et sur les rapports des hommes entre eux. Elle reprendra ainsi l'état de pureté où l'avait portée le Stoïcisme. Sous le bénéfice de cette observation, la division en Propriété, Famille, Morale, est nécessaire à conserver, à la condition qu'on ne perde pas de vue que Propriété, Famille et Morale sont parties intégrantes de la religion mosaïque ; et que, par conséquent, les conclusions déduites do chacune de ces parties,
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telles que l'Essénisme et Jésus les auront comprises, doivent être rapportées au Tout qu'on appelle la Religion.
Enfin, aux trois divisions Propriété, Famille et Morale, nous ajouterons le Culte, c'est-à-dire la forme extérieure sous laquelle se traduisent les sentiments de piété. Le culte est précisément le point où se décèlent promptement les différences dans la manière de comprendre une religion ; en un mot, dans l'Esprit religieux. Lorsque le Culte est hérissé de cérémonies extérieures, la prédominance de celles-ci s'établit toujours au détriment de la pureté morale : la Religion incline alors au Fétichisme. Lorsque le Culte restreint graduellement ses pratiques matérielles, c'est toujours au profit de la pureté morale : alors la religion incline à la Philosophie; à la Philosophie, expression suprême de la Raison, c'est-à-dire de l'Humanité.
L'Essénisme, Jésus et le Mosaïsme.
1° L'Essénisme et Jésus appartiennent au Mosaïsme 1 . — Tout d'abord, l'Essénisme et Jésus appartiennent incontestablement à la Religion mosaïque ; l'Éternel, le Dieu un, est leur Dieu ; le Décalogue est leur Loi ; Moïse est leur législateur. Pour les Esséniens, les textes de Josèphe et de Philon sont
1. Bien entendu, je m'occupe exclusivement ici des rapports de FËssénisme et de Jésus avec le Mosaïsme ; puis, des rapports de l'Essénisme avec Jésus. Les autres côtés de l'Essénisme et de Jésus sont en dehors de la thèse que j'ai à soutenir ici.
formels. Josèphe a même écrit ces lignes : « Après Dieu, il n'y a point de nom qui leur soit en plus grande vénération que celui du législateur Moïse ; jusque-là que quiconque d'entre eux a osé le blasphémer est aussitôt condamné à mort 1 . »
Quant à Jésus, les Évangiles selon saint Matthieu et saint Marc ne sont pas moins explicites : « Matthieu, V, 17. Ne pensez pas que je sois venu détruire la Loi et les Prophètes. Je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir. — 18. Car, je vous le dis en vérité, le Ciel et la Terre ne passeront point que tout ce qui est dans la Loi ne soit accompli jusqu'à un iota et jusqu'au dernier trait. — 19. Celui donc qui violera l'un de ces commandements, même des moindres, et qui apprendra aux hommes à agir ainsi, sera regardé dans le Royaume des Cieux comme le plus petit des hommes ; mais celui qui les pratiquera et les enseignera sera réputé grand dans le Royaume des Cieux. » On ne peut pas imaginer une affirmation plus nette et plus catégorique. Or cette affirmation fait partie du Sermon sur la Montagne, qui est à coup sûr la partie la plus authentique de la Doctrine de Jésus. Jésus est donc bien Mosaïste.
Le Mosaïsme, telle est la religion des Esséniens et de Jésus. Mais à quel type du Mosaïsme se rattachent-ils? Est-ce au Mosaïsme primitif, au Mosaïsme prophétique ou au pharisaïque ? Voilà ce qu'il faut déterminer.
1. Traduction de Racine. On trouvera dans les Œuvres complètes de Racine la traduction qu'a faite le grand poète des fragments de Josèphe et de Philon concernant les Esséniens.
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