IV. Concordance de l'assassinat avec les moeurs
POPULAIRES DU TEMPS ET AVEC LE CARACTÈRE DES APO- TRES. — Un assassinat perpétré si audacieusement au sein d'une Confrérie excite en nous un étonne-
1. Voir aussi Jules Simon, Hist. de C Ecole d'Alexandrie, t. II, p. 82.
ment qui va jusqu'à l'incrédulité. Habitués comme nous le sommes dans les grandes villes à la douceur générale des mœurs, nous ne pouvons comprendre cette facilité à verser le sang. Nous ne réfléchissons pas que cette horreur du sang est le fruit de plusieurs siècles d'éducation et d'hérédité. Et puis, nous qui lisons et qui par conséquent vivons dans le milieu le plus civilisé, nous avons peine à penser que dans les couches infimes, là où l'instruction n'a jamais porté ses bienfaits, fermentent les instincts sauvages; et parce que nous les ignorons, nous nous laissons aller à croire que la barbarie est éteinte. Mais si la civilisation des villes dérobe à nos yeux ce triste spectacle, il n'en est plus de même lorsqu'on s'écarte des grandes cités du Continent. La Corse, par exemple, suffit à nous donner une idée assez fidèle, quoique très-afFaiblie, de cette promptitude à tuer son semblable. « En Corse, ce qui frappe le plus, c'est la multiplicité des meurtres et le peu d'indignation ou même de surprise qu'ils excitent dans l'opinion publique. L'habitude de verser le sang et de se faire justice soi-même y est profondément enracinée. Il est évident qu'ici la vie humaine n'a pas autant de prix que sur le Continent 1 . » Il en était de même et pis encore en Judée, alors que depuis un demi-siècle le délire mental de la classe populaire allait croissant, et que le sang coulait tous les jours sous le poignard des fanatiques ou sous le sabre des Romains.
A cette raison tirée de l'état des mœurs populaires en ces temps malheureux se joint une raison
1 Journal le Temps, 3 mai 1879.
topique, celle que donne le caractère même des Apôtres. Le portrait des Douze, tel que les Évangiles synoptiques l'ont tracé, a mis en relief leur intelligence obtuse, superstitieuse, leur âme envieuse et jalouse, leur ingratitude à l'égard de Jésus et leur lâche abandon ; tous ces traits décèlent la bassesse de leur nature. Quant à la férocité, en négligeant môme l'épisode de saint Luc, où Jacques et Jean proposent à Jésus de brûler le village samaritain, on n'a qu'à se rappeler les surnoms des deux Simon : l'un est la Pierre ou le Rocher de la foi ; l'autre est le zélateur, un de ces énergumènes qui avaient juré de poignarder quiconque parlerait mal de la loi. Les Apôtres étaient donc des fanatiques; or, on sait qu'en fait de férocité, rien n'égale le fanatisme.
Enfin, dans ces âmes brutales régnait une passion capable d'exalter jusqu'au paroxysme les mauvais instincts: c'était l'amour de l'argent. Qu'on relise la scène de Marc, X, 23-26, où, entendant Jésus condamner la richesse, les Apôtres étalent leur cynisme avec candeur. « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. » Cette pensée de Jésus, émise avec une énergie si pittoresque, ne peut pénétrer dans leur cerveau : ils sont stupéfaits ! « Et qui donc alors pourra être sauvé? » s'écrient-ils ingénument. Oui, c'est bien là le cri du cœur.
Après avoir ainsi replacé dans notre esprit le portrait de ces hommes, évoquons l'incident d'Ananias et Saphira. Les finances de la Communauté périclitent; or, les Apôtres sont cupides. Ils pourraient
peut-être rétablir l'équilibre du budget en frappant de terreur les sociétaires. Quelle considération serait assez puissante pour les arrêter? Ce n'est pas assurément la noblesse de leurs sentiments. Quant à l'exécution de l'homicide, est-ce qu'elle pouvait faire trembler les mains de zélateurs habitués à manier le couteau? Aussi, dès que la mort d'Ananias et de Saphira eut été résolue « pour la faire servir d'exemple à la tiédeur », selon l'expression de saint Jérôme, le coup fut frappé avec une décision et une hardiesse étonnantes.
Ainsi, l'examen analytique des choses et des hommes montre combien l'asssassinat d'Ananias et de Saphira est en parfaite concordance avec les mœurs populaires du temps et avec les mœurs particulières des Apôtres, telles que les Évangiles synoptiques nous les ont fait connaître.
V. Déductions relatives a la communauté des apôtres. — L'assassinat d'Ananias et de Saphira offre un grand intérêt relativement à la détermination du caractère général de la Communauté chrétienne.
Vers l'année 36, à Jérusalem, il y avait des tribunaux où la justice était rendue à chacun par une magistrature publique. Et cependant voilà qu'une association privée s'arroge le droit de prononcer des sentences de mort et de les exécuter. Pour qu'une association ait conçu la pensée d'une violation aussi audacieuse des lois publiques et sociales, il a fallu qu'elle espérât que la chose ne dépasserait pas un certain cercle; bref, qu'elle serait tenue secrète. Par conséquent, la Communauté des Apôtres était une sorte de franc-maçonnerie dont les séances et
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les cérémonies étaient enveloppées d'un mystère difficile à percer pour les personnes autres que les initiés. On voit que cette déduction, tirée du meurtre d'Ananias et de Saphira, concorde avec les faits énnmérés précédemment, cérémonies d'entrée, fraction du pain, mots de passe, etc.; et avec le jugement des païens qui parlent toujours des sectes chrétiennes comme de sociétés secrètes.
Enfin, lorsque les administrateurs d'une société sont assez dénués de sens moral pour pratiquer l'assassinat clandestin, ils autorisent à penser que les accusations portées contre les Communautés chrétiennes par les païens sont loin d'être toutes des calomnies ; en tous cas, qu'elles méritent d'être prises en sérieuse considération.
§ III. — La Légende de saint Pierre.
Voici la légende de saint Pierre : « saint Jérôme. — Livre des Hommes illustres. — Simon-Pierre vint à Rome, la deuxième année du règne de l'empereur Claude, pour confondre Simon le Magicien. Il y occupa pendant vingt-cinq ans la chaire pontificale jusqu'à la quatorzième et dernière année du règne de Néron, époque à laquelle il reçut la palme du martyre. Il y fut mis en croix, la tête en bas, se jugeant indigne de mourir de la même manière que son divin maître 1 . »
1. Comme si les bourreaux avaient consulté Pierre sur la manière dont il voulait être crucifié! Comme si on avait jamais planté une croix par le petit bout !
La deuxième année du règne de Claude est Tan 42 après Jésus-Christ.
La quatorzième année du règne de Néron est l'an 68.
Par mer, le voyage de Palestine à Rome était long, difficile et dangereux. Les bateaux sur lesquels s'embarquaient les passagers pauvres mettaient de deux à trois mois, selon les saisons. Les naufrages étaient fréquents ; on n'a qu'à relire, Actes de< Apôtres, XXVII et XXVIII, le récit de la dramatique traversée de saint Paul, et dans l'Autobiographie ~3e Josèphe celui de la catastrophe qui engloutit cinq cents des compagnons de l'historien. Enfin, les pirates des îles grecques et des côtes africaines faisaient une chasse active aux navires marchands. Le voyage à Rome n'était donc pas de ceux qu'on pouvait fréquemment recommencer. Quant à la voie de terre, elle eût exigé plus d'un an et d'énormes difficultés.
Autre observation : saint Pierre aurait subi le martyre lors de la persécution de Néron contre les Chrétiens après l'incendie de Rome. Or, cette persécution eut lieu en Tannée 64, ce qui est déjà contradictoire avec la légende et dérange tous les calculs mystiques. Au fond, la chose est indifférente : saint Pierre n est jamais allé à Borne/
En voici la démonstration fondée sur les dates, ce qui la rend irréfutable :
1° En l'année 42, Pierre revenait d'Antioche à Jérusalem ; là il eut à se justifier auprès des Chrétiens hébreux d'avoir mangé avec les incirconcis.
Document officiel : Actes, XI, 1-18;
2° En l'année 44, Pierre est emprisonné à Jérusalem par l'ordre du roi Hérode-Agrippa I er .
Document officiel : Actes, XII, 3-19;
3° En Tannée 51, Pierre assiste à la Conférence de Jérusalem tenue par les Apôtres, Jacques, frère de Jésus, Paul et Barnabe.
Document officiel : Actes, XV, 7-11 ;
4° En Tannée 54, Pierre faisait la propagande à Antioche ; il est vertement réprimandé par saint Paul.
Document officiel : Galates, II, 11-14 (correspond à Actes, XV, 39, séparation de Paul et de Barnabe);
5° En Tannée 58, Pierre faisait des tournées dans l'Asie Mineure en compagnie d'une Sœur-femme.
Document officiel : 1 Corinth., IX, 5. (La I re épître aux Corinthiens est de Tan 58 ou 59. Au chapitre I er , 12, Pierre est encore cité comme étant dans TAsie Mineure.)
A ces preuves positives attestant la présence de Pierre en Asie jusqu'à Tan 59, se joignent d'autres preuves négatives, celles qui se taisent jusqu'à Tan 63 sur la prétendue présence de Pierre à Rome :
1° Dans TÉpître aux Romains, année 59, saint Paul ne fait pas la moindre mention de la présence de Pierre à Rome ; or, il est impossible que Paul ait pu l'ignorer et surtout ne pas en tenir compte.
2° Dans les Épîtres que Paul a écrites durant sa captivité à Césarée, lorsqu'il attendait son embarquement pour Rome, il ne prononce pas une seule fois le nom de Pierre, quoique les noms propres abondent dans ces Épîtres. La captivité à Césarée dura deux ans, années 60 et 61 ; les Épîtres écrites
sont : Epîtres aux Ephésiens, aux Colossiens, à Philémon, aux Philippiens.
3° Dans les Actes des Apôtres, qui parlent de Paul ^e son séjour à Rome jusqu'à Tan 63, chapi-
tre XXVIII, 30-34, il n'y a pas un seul mot, pas une allusion à la prétendue présence à Rome du chef de l'Église, du prince des Apôtres. Or, il est impossible que saint Luc ait passé sous silence un fait aussi considérable, si ce fait est vrai.
Il résulte des textes officiels précédents que Pierre n'ayant pas quitté l'Asie Mineure jusqu'à l'an 59, n'a pu se rendre à Rome, la deuxième année du règne de l'empereur Claude, c'est-à-dire en l'année 42, ni par conséquent avoir occupé le siège pontifical pendant vingt-cinq ans l .
Pierre n'est jamais allé à Rome ; il n'a donc pu y être mis en croix. A quelle époque et dans quel lieu est-il mort? On l'ignore absolument.
Il en est de même de Paul. Le document officiel, Actes des Apôtres, XXVIII, 30, rapporte que Paul arrivé à Rome (en mars, année 61, d'après M. Renan), y resta deux années, vivant dans une liberté à peu près complète. 11 était tenu simplement à se présenter devant le tribunal de l'empereur, à la première convocation. « Actes, XXVIII, 30. Paul demeura deux ans entiers dans un logis qu'il avait loué, où il recevait ceux qui venaient le voir, — 31. Prêchant le royaume de Dieu et enseignant avec une grande liberté ce qui regarde le Seigneur Jésus, sans que personne l'en empêchât. »
A partir de l'an 63, on perd sa trace. Est-il allé en Espagne, comme il en avait le projet? « Romains,
i. Voir pour la discussion complète de la légende de saint Pierre, sur sa fausseté, sur son origine et sur ses évolutions : E. U. B. Histoire du Christianisme, t. I, pp. 197-200, 389-406. C'est ce qu'on a écrit de plus solide et de plus substantiel sur ce sujet.
XV, 24. Lorsque je ferai le voyage d'Espagne. — 28. Je passerai par votre ville en allant en Espagne. » Y est-il mort, comme semble le croire Clément Romain, dans sa première lettre aux Corinthiens, n° 3 ? « ...Enfin, Paul étant venu à l'extrémité de l'Occident, il a souffert le martyre sous les gouverneurs. » On n'en sait rien. Après les Actes des Apôtres, il n'y a plus un seul document qui mérite la confiance : ce ne sont que légendes ou récits mensongers fabriqués dans des vues intéressées. Impossible d'extraire de ce fumier la plus petite perle historique. Par conséquent, le devoir de tout homme qui aime la vérité et qui la recherche avec la rigueur de la méthode scientifique est de s'en tenir aux seuls documents authentiques. Paul est arrivé à Rome en l'année 61 ; il y est resté deux ans : voilà le fait certain ; le reste appartient à la mythologie.
Des Douze Apôtres, on ne connaît, en réalité, que la mort d'un seul, celle de Jacques, fils de Zébédée. Le roi Hérode-Agrippa I er , en Tannée 44, « Actes, XII, 2, donna l'ordre de trancher la tête à Jacques, frère de Jean » ; en même temps, il faisait emprisonner Pierre. Sur la fin des Onze autres, l'obscurité est impénétrable. On ne sait rien, absolument rien.
Cette indifférence du premier siècle pour le sort des Apôtres semble extraordinaire, de prime abord. Mais, en y réfléchissant, on reconnaît promptement qu'elle a été naturelle. Une fois que les Églises hellénistes furent fondées, la nullité intellectuelle et la grossièreté de ces pêcheurs devinrent bientôt insupportables aux docteurs de l'Asie Mineure. « Actes,
XIII, 1. Il y avait dans l'Église d'Antioche des prophètes et des docteurs. » A Jérusalem, les Juifs hébreux qui adhérèrent à la Communauté (les Pharisiens surtout, Actes, XV, 5) et formèrent le Conseil d'administration sous la direction supérieure de Jacques et de Pierre (Actes, XV, 2, 22, 23; XXI, 18), étaient certainement plus instruits que les tristes disciples de Jésus. Il s'ensuivit que les Apôtres furent écartés de tout emploi et qu'ils se perdirent dans la foule obscure. Plus tard, lorsqu'on n'eut plus sous les yeux le spectacle de leur vilenie ; lorsque les personnes qui les avaient connus eurent succombé à leur tour, emportant avec elles les souvenirs authentiques et vrais, l'imagination surchauffée des Fidèles se mit à cristalliser : c'est de cette chimie de la démence mystique que sont issus les Apocryphes, monuments incomparables delà stupidité humaine.