‹ les apotres essai d'histoire religieuseChapitre 42 sur 109 · Reuss, Histoire évangélique, p · texte numérisé non relu

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que le royaume du ciel est à eux. — 6. Bienheureux ceux qui ont faim et soif, parce qu'ils seront rassasiés. » Tel était le texte primitif. Le motif politique qui a poussé l'Église à changer le riche de la parabole en mauvais riche, Ta naturellement induite à modifier le texte de Matthieu dans le même sens; on lit aujourd'hui : « Matthieu, V, 3. Bienheureux les pauvres en esp?*it, parce que le royaume du ciel est à eux. — 6. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Saint Luc, dont l'Évangile est si précieux comme moyen de contrôle, nous a conservé le texte vrai, la vraie parole de Jésus, celle qui est en harmonie avec les autres épisodes. « Luc, VI, 20. Bienheureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. — 21. Bienheureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. » Puis, suivant le même ordre d'idées, les deux Évangélistes disent ensemble : « Matthieu, V, 5. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. — Luc, VI, 21. Bienheureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie. »

On voit que, sur la Propriété, Jésus s'écarte du Mosaïsme et adopte les idées caractéristiques des Esséniens. Si au simple mépris qu'avaient les Esséniens pour la Richesse il a ajouté la haine du Riche, ce sentiment dérive de la différence des Milieux où s'écoulait la vie des moines esséniens et celle de Jésus. Vivant entre eux, isolés du monde 1 , et par suite exempts des mille blessures auxquelles expose

1. Philon. « Ils ont leur demeure dans les campagnes, et s'éloignent des villes le plus qu'ils peuvent, à cause des vices

le contact d'autrui, les Esséniens conservaient aisément leur sérénité et maintenaient leurs pensées dans la région de l'impassible sagesse. Il était loin d'en être ainsi pour Jésus. Jésus vivait en pleine atmosphère sociale ; l'oppression des faibles, l'orgueil et la rapacité des Puissants, leur faste et leur insolence en regard de la misère des humbles, voilà le spectacle qui, chaque jour, frappait ses yeux et, chaque jour, attisait en son cœur le feu de l'indignation. Lui-même n'avait-il pas eu à subir et ne subissait-il pas encore ces piqûres outrageantes que les grands se plaisent à infliger aux petits? Dès sa dixième année, pauvre apprenti menuisier, combien de fois, envoyé par son père chez quelque bourgeois de Nazareth pour raboter une table, remettre un pied à une chaise ou réparer un tiroir brisé, n'avait-il pas essuyé les dédains du Maître du logis ? Que de fois, lui, si intelligent, lui, si pénétré du sentiment de la justice et de la dignité humaine, ne s'était-il pas entendu traiter avec mépris ? Heureux encore si une main brutale ne se levait pas sur le jeune ouvrier et ne lui infligeait une de ces insultes qu'une minute efface sur la joue, mais qui font au cœur une incurable blessure. Ah! elle n'était pas née de la veille, cette haine que, dans ses paraboles, Jésus exhalait contre la Richesse et contre le Riche ; ce n'est pas le seul spectacle d'autrui opprimé qui avait fait germer dans son âme cet implacable ressentiment. Dans ses paroles vibre

et des crimes qui y sont ordinaires, sachant que la vie impure de tous ceux qui y demeurent est comme un air corrompu et pestilentiel qui frappe l'âme de plaies mortelles et incurables. »

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l'accent d'une douleur personnelle ; on y sent la révolte d'un cœur qui a été meurtri ; la plaie est encore saignante. Elle se trahit dans cette condamnation qui accable le Riche, non point parce qu'il a mai usé de son argent, mais uniquement parce qu'il est riche.

En résumé, Jésus a emprunté aux Esséniens leur système communiste ; il porte sur la Richesse et sur la Pauvreté le môme jugement qu'eux. S'il y ajoute un sentiment passionné, c'est qu'il était jeune, et que, vivant au milieu du Monde, il avait sans cesse devant les yeux le spectacle des maux et des vices qu'engendre la Richesse ; c'est que luimême, sans doute, nourrissait dans son cœur plus d'une secrète blessure 1 .

* i. Ce n'est pas une conjecture sans fondement historique. On sait que Jésus avait quitté sa ville natale pour commencer son apostolat. Lorsque déjà la renommée s'occupait de lui et que son éloquence avait su retenir autour de lui un groupe de disciples, il revient à Nazareth, incité peut-être par le désir si naturel chez un jeune homme d'apparaître dans l'éclat de sa gloire aux yeux de ses concitoyens. Il se rend à la Synagogue, le jour du Sabbat, et se présente pour lire le texte de l'Écriture et le commenter. Au fur et à mesure qu'il parle, les bourgeois lèvent les yeux. — a Je connais le son de cette voix, dit l'un. — Ce visage ne m'est point inconnu, dit l'autre. — N'est-ce pas une illusion ? on dirait le petit charpentier ; c'est bien lui, c'est Jésus, fils de Joseph. » Et voilà les ricanements qui commencent, les propos mordants qui s'échangent. « Quelle audace ! il ose faire le docteur, ce raccommodeur de chaises ! — Voyez vous cet ouvrier, un homme de rien, qui a l'impudence de faire la leçon à des hommes tels que nous ! C'est scandaleux ! » Dix-huit siècles plus tard, le duc de Castries disait de Jean- Jacques Rousseau : « Ça n'a pas cinq mille francs de rente* et ça ose avoir de l'esprit ! »

« Marc, V, 13. N'est-ce pas là ce charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon ? Et ses

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