AIMER SON PROCHAIN
A. Matthieu, XXII, 39. Vous aimerez votre prochain comme vous-même (Lévitique, XIX, 18).
B. Marc, XII, 31. | Luc, X, 27.
Par Prochain, Jésus entend les Hébreux, exclusivement les Hébreux, sauf un léger adoucissement à l'égard des Gentils, lorsque les Gentils ont foi en lui.
Jésus dicte ses instructions aux Apôtres : c'est le moment solennel, puisqu'il les institue héritiers et continuateurs de sa mission ; c'est le fond de son âme, sa pensée exacte et complète qu'il leur découvre. Or, quel ordre leur donne-t-il ?
A. Matthieu, X, 5. N'allez point chez les Gentils, et n'entrez dans aucune des villes des Samaritains.
Depuis l'établissement d'un Temple sur le mont Garizim, les Samaritains étaient mis sur le même rang que les Païens, « avec un degré de haine de plus. Renan ».
B. Matthieu, X, 6. Mais allez plutôt aux brebis de la maison d'Israël qui sont perdues.
Il n'est pas possible d'être plus net : le Prochain, ce sont les Hébreux, c'est à eux qu'est réservée la Bonne Nouvelle. Cette affirmation est réitérée avec une sorte de brutalité dans l'épisode même où Jésus condescend à un certain adoucissement à son exclusivisme judaïque. Une Ghananéenne ou Syro-Phénicienne, c'est-à-dire une femme païenne, attirée par la renommée médicale de Jésus, vient le supplier de guérir sa fille affligée d'une maladie nerveuse (tourmentée par le démon, selon l'appellation supersti-
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tieuse du peuple). Jésus tout d'abord ne daigne pas lui répondre un mot. Les disciples, importunés par l'insistance de la Païenne, disent à Jésus : « Matthieu, XV, 23. Faites qu'elle s'en aille, car elle nous poursuit de ses cris. — 24-. Jésus leur répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. — 25. Mais elle s'approcha de lui et l'adora, en lui disant : Seigneur, secourez-moi! — 26. Il lui répondit : Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Ainsi, deux fois dans le même épisode, Jésus affirme que le Prochain est exclusivement le peuple d'Israël. Quant aux Gentils, à tous ceux qui ne sont pas de la maison d'Israël, ils sont si loin d'être le Prochain, que Jésus ne leur concède même pas l'Humanité : ils sont des chiens ! Cette parole de Jésus explique la maxime qu'on trouve dans le Sermon sur la Montagne : « Matthieu, VII, 6. Ne donnez point les choses saintes aux chiens, et ne jetez point les perles aux pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, et que se tournant contre vous ils ne vous déchirent. » Dans ce verset, les Païens sont traités, non plus de petits chiens, mais de grands chiens et de pourceaux. Jésus prévient que leur enseigner les vérités saintes de l'Éternel, c'est exposer celles-ci à la profanation, c'est exposer sa vie en pure perte. Chiens et pourceaux!... il est clair que le Prochain de Jésus est limité aux seuls Hébreux.
On sait quelle fut la naïve et touchante réponse de la Chananéenne ; il s'agit de ce qu'elle a de plus cher au monde, de sa fille! Que lui importent les rebuffades et les paroles blessantes! Pour sauver son enfant, elle subira tout; sa soumission et son
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humilité croîtront avec les avanies et les injures. « 27. Il est vrai, Seigneur, réplique-t-elle, mais les petits chiens mangent du moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » C'en est fait; tant de douceur a vaincu l'exclusivisme et les préjugés nationaux ; un cœur comme celui de Jésus était fait pour comprendre un cœur tel que celui de la pauvre mère : « 28. femme ! votre foi est grande. Qu'il vous soit fait comme vous le désirez. Et sa fille fut guérie à l'heure même. »
Cet épisode qui, en définitive, fait honneur à l'âme généreuse de Jésus, met en relief deux faits :
1° Jésus partageait l'exclusivisme du peuple juif : le Prochain, c'était le Juif.
2° Cet exclusivisme s'adoucit, non point à cause d'une action méritoire du Païen, mais à cause de la Foi, ce qui est caractéristique.
11 est évident qu'ici Jésus relève du Prêtre et non du Philosophe : précieuse indication pour déterminer la nature et l'esprit de la tentative de Jésus f .
Un autre épisode porte la même empreinte, mais affaiblie, de l'adoucissement apporté à l'exclusivisme religieux chez Jésus. Un centurion romain de Capharnaùm, très - probablement prosélyte de la Porte, obtient, à cause de sa foi, la guérison d'un serviteur malade (Matthieu, VIII, 5 13 | Luc, VII, 1-10). « Matthieu, VIII, 10. Je vous le dis en vérité, je n'ai pas trouvé une aussi grande foi dans Israël • même. — 13. Allez, et qu'il soit fait selon votre Foi. »
1. Marc, VII, 24-30, n'a pas les brebis perdues d'Israël, mais il a les petits chiens, 27-28.
A cet exclusivisme si net et si marqué dans saint Matthieu et dans saint Luc, on oppose : 1° un verset de Matthieu ; 2° une parabole de saint Luc.
4° Matthieu, XXVIII, dernier chapitre. — Jésus est ressuscité; il apparaît à ses disciples ; il leur dit : « 18. Toute puissance m'a été donnée dans le Ciel et sur la Terre. — 19. Allez donc, et instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».
A. Cette seconde mission donnée aux Apôtres par Jésus mort et enterré est en contradiction absolue avec la mission donnée par Jésus vivant et en bonne santé l .
B. La résurrection d'un homme mort n'a rien de commun avec la Raison ni avec les Lois de la nature.
C. Le Baptême se faisait par immersion au nom de l'Éternel, seul et unique Dieu. Jésus et ses Disciples étaient monothéistes ardents, mosaïstes orthodoxes. La formule trinitaire appartient au Panthéisme gnostique ou à la Triade alexandrine; elle eût fait frissonner d'horreur Jésus et ses disciples.
Les derniers versets de l'Évangile selon saint Matthieu datent de l'époque où l'Église constituée s'est donné une métaphysique : ils ont dû être ajoutés près de trois siècles après Jésus-Christ. Cette première objection est frivole.
1. Tertullien, des Prescriptions, IV. Le Sauveur disait : «Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Il ne jetait pas encore aux chiens le pain des enfants; il n'avait pas encore ordonné d'aller chez les Gentils. Ce ne fut qu'après sa résurrection qu'il envoya ses disciples enseigner et baptiser toutes les nations.
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2° La célèbre et admirable parabole du bon Samaritain, dans Luc, X, 25-37, mérite l'examen. La question du prochain y est posée par un docteur de la Loi: «Luc, X, 29. Et qui est mon prochain?» Jésus raconte alors la parabole de l'Homme blessé par les brigands et abandonné sur la route. Un prêtre, un lévite, qui cheminaient, le voient, mais passent outre. Un Samaritain, c'est-à-dire un homme maudit par les Juifs, verse l'huile et le vin sur les plaies du blessé, l'emmène à l'hôtellerie et le soigne. « 37. Le prochain est celui qui a rendu service au blessé. » Ainsi, dans cette parabole, ce n'est plus la Foi qui définit le prochain, c'est l'action bienfaisante, indépendamment de toute croyance religieuse. C'est précisément la théorie morale donnée par la souveraine Raison. Or une telle conception est absolument étrangère à Jésus. Dans les deux évangiles primitifs saint Marc et saint Matthieu (parties authentiques, bien entendu), il n'est pas un seul mot qui autorise une telle induction. Au contraire, les épisodes les plus caractéristiques, les paroles dont l'authenticité est certaine, attestent d'une manière irréfragable l'exclusivisme judaïque de Jésus :
A. Mission donnée aux Apôtres, Matthieu, X, 5,6.
B. La femme Ghananéenne, Matthieu, XV, 23-28. I Marc, VII, 24-30.