II. — La Sœur-femme n'était pas une épouse
légitime.
Quatre interprétations ont été données des mots grecs àSe^cpi^v yovatxa, littéralement Sœur-femme : 1° Femme qui entretenait l'Apôtre; 2° Servante; 3° Épouse légitime ; 4° Femme missionnaire. Ici nous discuterons les deux seules interprétations sérieuses, celle d'Épouse et celle de Femme -Missionnaire. A l'Appendice, n° 7, on trouvera une discussion complète des textes de saint Jérôme, secrétaire du Pape Damase, et interprète officiel de l'Église à la fin du
nr e siècle. L'interprétation d'Epouse y est combattue pcir Jérôme. Quant à l'interprétation qu'il donne lui-môme et qui, pendant plus de douze siècles, a été celle de l'Église (Femme qui entretenait V Apôtre), elle est absurde. Une troisième interprétation, celle de Seiwante, est ridicule. Cette discussion est précédée d'une introduction destinée à mettre le lecteur dans les conditions où le problème se posait, à la fin du iv e siècle, pour l'Église romaine.
Les Apôtres n'étaient point mariés (voir la I r0 section); par conséquent la Sœur- femme ne pouvait être une épouse légitime. Bien plus : en accordant môme que les Apôtres fussent mariés, cette concession serait impuissante adonnera la Sœur-femme le sens d'Épouse, car celui qui a écrit le verset est saint Paul. Or, s'il est un homme qui n'ait pas été
marié, c'est bien celui-là. Ce n'est point parce que l'Église l'enseigne ; car dans la balance de la vérité le poids de l'Église romaine est nul; mais c'est que le célibat de Paul est prouvé par les textes les plus authentiques du Nouveau Testament et par l'aveu de Paul lui-même (I Corinth., VII, 7). Par conséquent Paul n'ayant pas d'épouse n'a pu revendiquer le droit d'amener son épouse ni le droit d'en faire payer les dépenses par les Corinthiens. Les Corinthiens lui eussent répondu : « A quoi bon exiger avec tant de feu le droit que vous avez d'amener avec vous votre épouse puisque vous n'avez pas d'épouse? On comprendrait cette revendication de la part d'un homme marié; ce serait alors une clause à débattre; mais de la part de vous qui êtes célibataire et qui vous glorifiez de votre tempérament glacé (I, Corâ/À,, VII, 7-8), cette mise en demeure est incompréhensible; elle est ridicule! » Paul n'était ni capricieux ni stupide; il savait très-bien ce qu'il voulait et ce qu'il disait. Donc il n'a pas pu, lui, célibataire endurci et apôtre ardent du célibat, désigner une épouse légitime lorsqu'il a parlé de son droit d'amener avec lui une Sœur-femme.
Enfin la qualification de Sœur adjointe au mot Femme achève de détruire jusqu'à la vraisemblance d'une telle hypothèse. Que signifierait, en effet, une Sœw-épouse légitime? On comprendrait que l'Apôtre s'écriât : « N'ai-je pas le droit d'amener avec moi mon épouse légitime? » Mais une Sœur-épouse légitime est vide de sens au point de vue du Gode et de la Raison. La réfutation d'Épouse par saint Jérôme est très-fondée ; voir à l'appendice n° 7, l'argumentation de Jérôme : Lettre à Helvidius.
Interrogeons maintenant l'histoire. Dès les temps les plus reculés, nombre d'Associations civiles et religieuses s'étaient formées, en Grèce et à Rome, lesquelles admettaient indistinctement et sur le pied d'égalité maîtres et esclaves 1 . Leur organisation n'a pas été seulement imitée par le Christianisme, elle a a été calquée par lui. Or comment s'appelaient entre eux les membres de ces Collèges ou Confréries ? Les hommes se donnaient le nom de Frhes , et les femmes étaient appelées Sœurs. La communauté fondée par les Apôtres était constituée sur le modèle des associations païennes; caisse commune alimentée par les contributions des Fidèles , élection des chefs par le suffrage de tous, respect de la hiérarchie et à la fois égalité sociale (les esclaves étaient souvent nommés aux dignités les plus élevées des Collèges), repas communs ou agapes, la Confrérie chrétienne avait tout emprunté aux confréries grecques et romaines. Avec les institutions, elle avait adopté naturellement l'appellation caractéristique de F?*ères et de Sœurs; et cela, dès le début, dès les premiers jours , comme l'attestent les livres du Nouveau Testament 2 . Ainsi donc, au sein de la communauté chrétienne, les femmes étaient appelées des Sœws : voilà la clé trouvée ; le problème pourra recevoir une solution nette et catégorique. L'appellation de Sœur n'indique pas ici un lien social ni consanguin ; elle désigne un lien religieux, une communauté de foi, une participation à la même confrérie. Donc la Sœur-
i. Voir le chapitre III, la Communauté chrétienne. ,2. Actes des Apôtres, I, 16; II, 29, 37 ; III, 17; IV, 23, etc.. Èpltres de saint Paul, partout, etc.
femme que menaient avec eux les Apôtres était une femme qui partageait leur foi en Jésus-Christ et faisait partie du cénacle chrétien.