‹ les apotres essai d'histoire religieuseChapitre 73 sur 109 · III. — La Sœur-femme n'était pas une missionnaire · texte numérisé non relu

III. — La Sœur-femme n'était pas une missionnaire

La Sœur- femme n'était pas une épouse , mais un simple membre de la Confrérie chrétienne : voilà qui est acquis. Dans le voyage qu'elle faisait en commun avec les Apôtres , était-elle, comme eux, une missionnaire? C'est ce qu'après diverses fluctuations enseigne aujourd'hui l'Église catholique.

« Abbé Bergier. — Article Agapètes : Il en fut de même des vierges que quelques apôtres prirent avec eux en allant prêcher l'Évangile aux nations. Outre qu'elles étaient 'probablement leurs proches et d'ailleurs d'un âge et d'une vertu hors de tout soupçon 1 , ils ne les retinrent auprès de leurs personnes que pour le seul intérêt de l'Évangile , afin de pouvoir par leur moyen, comme dit saint Clément d'Alexandrie , introduire h, foi dans certaines maisons dont l'accès n'était permis qu'aux femmes. On sait que chez les Grecs leur appartement était séparé et qu'elles avaient rarement communication avec les hommes du dehors. »

La parenté p % obable de ces femmes avec les Apôtres , leur grand âge et leur vertu non moins proba-

1. L'abbé Bergier, entraîné par son zèle apologétique, a pris ces traits dans son imagination ; il a même inventé les « quelques apôtres », lorsque saint Paul dit expressément « tous les autres Apôtres, ol Xowroî 'AtiôœtoXoi » .

bles, sont autant de contes mythologiques h l'usage des âmes ignorantes et dévotes. Il n'y a pas une syllabe, non, pas une seule, dans tout le Livre Saint, qui autorise cette peinture romanesque. Laissons de côté cette mise en scène mensongère, et allons droit au fait principal. Ces femmes, suivant l'Église romaine, avaient pour fonctions de faire la propagande dans les harems; car c'est le nom qu'on donne aux gynécées dans l'Orient. Examinons, sans oublier que TÉpître aux Corinthiens a été écrite vers l'an 57, vingt-cinq ans environ après la mort de Jésus; et que les femmes converties au Christianisme appartenaient aux dernières couches sociales , ainsi que * les Apôtres 1 .

Tout d'abord, à quel titre ces femmes se seraientelles introduites dans les harems de la classe riche, instruite, distinguée? Par quel moyen auraient-elles obtenu la permission de pénétrer dans ces appartements si soigneusement fermés au public, et surtout à des femmes de la basse classe ou même de mauvaise réputation 8 ? L'Église romaine n'en parle pas , et cela, pour de bonnes raisons : c'est qu'elle n'a aucun fait historique à l'appui; c'est qu'elle se fût heurtée contre le témoignage accablant des Évangiles synoptiques , des Actes des Apôtres, et contre celui des Pères de l'Église qui ont le plus contribué au triomphe du Christianisme.

i. Voir à l'Appendice, n° 8, Nature grossière des premiers disciples et des premiers chrétiens.

2. Se figure-t-on un bourgeois honnête, éclairé, délicat, disant à une esclave ignorante ou à une prostituée : « Ayez donc la bonté d'entrer chez ma femme pour lui donner des leçons de morale? »

Le texte de saint Paul est le seul dans le Nouveau Testament qui nous ait révélé ce précieux détail concernant les mœurs des fondateurs du Christianisme. Il est le seul, il est authentique, chose si rare dans les livres de la Nouvelle Alliance. On peut, par les documents postérieurs, l'éclairer, le corroborer; mais on ne peut pas l'omettre ni le dénaturer, ni surtout lui faire dire le contraire de ce qu'il dit. Or que dit saint Paul? « IX, 4. N'avons-nous pas le droit d'être nourris à vos dépens (dans le grec : de boire et démanger)? — 5. N'avons-nous pas le droit de mener avec nous une Sœur-femme, comme font les autres Apôtres, etles frères du Seigneur, etCéphas? — 6. Serionsnous donc les seuls, Bar Nabas et moi, qui n'aurions pas le pouvoir de ne point travailler de nos mains? » Et ainsi de suite jusqu'au verset 15. Si l'on veut comprendre le sens du verset 5, il est impossible de le séparer des versets qui précèdent et des versets qui suivent. Il est partie intégrante d'un tout ; il n'a de sens que par ce qui précède et par ce qui suit. Or rien n'est plus clair et plus net que la thèse de Paul. Il use son temps et sa peine à évangéliser les Gentils : il réclame des compensations. Ces compensations sont celles que ses collègues de Jérusalem, les Apôtres et les frères du Seigneur, ont fixées eux-mêmes : 1° le payement de leurs dépenses personnelles ; 2° le payement des dépenses d'une femme qu'ils emmènent avec eux. Puisque Paul rend aux Fidèles le même service que leur rendent les Apôtres , il a droit aux mêmes compensations ; les Corinthiens ont à son égard les mêmes charges qu'ils ont à l'égard des autres Apôtres ; ces charges, Paul les indique parleur nom aux versets 4et 5; ce sont : 1° l'entretien du misionnaire;

2° l'entretien de la fer le que le missionnaire mène avec lui. Si saint Pa ,1 rappelle aux Corinthiens le droit que lui confère sa mission , ce n'est pas qu'il veuille en user : il le déclare expressément aux versets 15, 16, 17 et 18 f ; mais il tient à constater qu'il a ce droit afin de couper court à toute récrimination de la part de certains Fidèles , durs à la desserre. C'est précisément ce qui avait eu lieu , comme il est facile de le comprendre au début du chapitre IX. Quelques Corinthiens récalcitrants à la dépense avaient dénié à Paul la qualité d'Apôtre, et par conséquent refusaient d'acquitter les charges auxquelles les communautés s'étaient engagées à l'égard des Apôtres et des frères de Jésus 2 . En présence de ce refus, la ligne de conduite de Paul est logiquement tracée : il faut qu'il démontre qu'il est apôtre au même titre que les Douze Disciples de Jésus, et que par conséquent il a les mômes droits. C'est précisément ce qu'il a fait : « Je suis Apôtre,

1. I Corinth., IX, 15. Mais pour moi, je ne me suis servi en rien de ce droit ; et ce n'est pas afin qu'on en use ainsi avec moi (c'est-à-dire, afin qu'on paye ses dépenses et celles de la Sœur-femme) que je vous ai écrit ceci; car j'aimerais mieux mourir que de souffrir que quelqu'un me fît perdre ce qui fait ma gloire (prêcher gratuitement l'Évangile, comme il le dit plus bas, au verset 18). — 16. En effet, si je prêche l'Évangile, ce n'est point un sujet de gloire puisque c'est pour moi une obligation; et malheur à moi, si je ne le prêche pas ! — 17. Si je fais cette œuvre de bon cœur, j'en aurai la récompense ; mais si je ne la fais qu'à regret, ce n'est plus qu'un ministère qui m'a été confié pour les autres. — 18. Comment donc suis-je récompensé? En prêchant de telle sorte l'Evangile que je le communique gratuitement, sans user du droit que me donne la prédication de l'Évangile.

2. Voir à l'Appendice, n° 9, le Refus des Corinthiens et la sincérité de Paul.

dit Paul, pour deux raisons : 1° parce que Jésus m'est apparu et m'a conféré cette dignité; 2° parce que je vous ai convertis, et que cette conversion constitue auprès de vous, en ma faveur, un véritable apostolat. » «ICo?»m*A.,IX,l.Nesuis-je pas libre? Ne suis-je pas Apôtre? N'ai-je pas vu Jésus-Christ, notre Seigneur? N'êtes-vous pas, vous, mon œuvre dans le Seigneur? — 2. Si je ne suis pas Apôtre pour d'autres, du moins je le suis pour vous ; car le sceau de mon Apostolat, c'est votre union avec le Seigneur. — 3. Voilà ce que je réponds à ceux qui me demandent compte de ma mission. »

La thèse de Paul , chapitre IX , peut se résumer ainsi :

l°Je suis Apôtre, parce que Jésus-Christ, dans une apparition, m'a conféré cette dignité; je le suis particulièrement pour vous , Corinthiens , parce que c'est moi qui vous ai convertis (versets 1-2);

2° Étant Apôtre, j'ai, durant mes missions, le môme droit que les autres Apôtres , à savoir : d'être nourri et de mener avec moi une Sœur-femme (versets 4-6) ;

3° Le droit est non-seulement naturel, il est encore inscrit dans la Loi de Moïse et sanctionné par le Seigneur (versets 7-14);

4° Ce droit, je n'en userai pas; je prêcherai gratuitement l'Évangile (versets 15-18).

Tous ces arguments sont d'une clarté parfaite et s'enchaînent l'un à l'autre. En sera-t-il de même si la Sœur-femme est une Missionnaire? Non ! la relation étroite qui lie les deux parties de la thèse , droit des Apôtres et devoir des Fidèles, sera rompue. En effet, si la Sœur-femme est une Missionnaire qui consacre

son temps et ses efforts à la propagande, elle a droit personnellement à être nourrie par les Fidèles. Le payement de ses dépenses n'est plus pour les Fidèles une charge complémentaire en échange du service rendu par l'Apôtre , il est une charge nouvelle distincte, pour les Fidèles, en échange du service rendu personnellement par la Sœur-femme. L'obligation contractée par la communauté à l'égard de cet Apôtre féminin s'imposerait si logiquement d'elle-même que les Fidèles ne comprendraient même pas qu'on pût la leur rappeler : « Vous vous trompez , eussent-ils répondu à saint Paul, ce n'est pas un droit, c'est un devoir pour vous d'amener une femme missionnaire , seule capable de faire pénétrer la foi chrétienne dans les harems des hautes classes. Ce devoir n'a aucun lien avec le droit que vous avez d'être nourri à vos frais. Le droit de la Femme-Apôtre n'est pas partie intégrante du vôtre; c'est un droit entier, distinct, parallèle, ne se confondant point avec votre droit. Votre langage est donc erroné et contraire à la vérité. »

En résumé, indépendamment des preuves directes qui seront données ci-après, la Sœur-femme ne peut pas être une missionnaire :

1° Parce qu'aucun texte n'autorise une telle interprétation ;

2° Parce qu'en l'an 57, les seules femmes converties étaient des femmes d'humble naissance ou de mauvaise vie, lesquelles n'auraient pu, à aucun titre, s'introduire dans les harems de la haute société ;

3° Parce que l'interprétation de femme-missionnaire est inconciliable avec l'argumentation do Paul dans le chapitre IX.

260 LES APÔTBES.

Dès la fin du 11 e siècle, Clément d'Alexandrie, maître d'Origène, avait hasardé cette interprétation de femmes-missionnaires *. Mais cette opinion du savant docteur qui, ô contradiction! croyait au mariage des Apôtres et de Paul, froissait tellement la vérité historique que, môme à la fin du rv° siècle, l'Église, par la bouche de saint Jérôme, avait dédaigné de s'en servir : tant elle paraissait insoutenable! Et cependant elle eût singulièrement aidé à repousser les attaques des hérétiques ! Si donc l'Église a écarté cette interprétation pendant plusieurs siècles, il a fallu que la tradition sur la bassesse sociale et morale des Sœurs-femmes, ainsi que sur la nature de leurs fonctions auprès des Apôtres, fût, au temps de Jérôme, encore aussi vivace qu'au temps des Évangiles synoptiques et des Actes. Malgré ses efforts pour donner au verset 5 un sens qui exclue toute idée de commerce charnel, Jérôme, au fond, est obsédé par la vérité historique. Aussi, lorsque la polémique l'eut amené à faire servir la chasteté de Paul à la démonstration de sa thèse, De Custodiâ vù*ginitatis, la vérité lui échappe et se fait jour avec éclat : l'abandon volontaire que fait Paul

1. Stromates, lib. III, p. 125 (Bibliothèque nationale). « Comme les Apôtres donnaient toute leur attention à la prédication, ministère qui ne veut point de distraction, ils menaient ces femmes, non comme leurs épouses, mais comme leurs sœurs, afin qu'elles pussent entrer sans reproche et sans mauvais soupçons dans l'appartement des femmes et y porter la doctrine du Seigneur (traduction de l'abbé Bergier). » On voit que Clément donnait au mot Sœur le sens de « Sœur par le sang », de même qu'Abraham en voyage faisait passer pour « sa sœur » son épouse Sarah. Or, le sens manifeste, incontestable du àôeXç^jv yuvatxa est celui de « Sœur faisant partie de la même confrérie religieuse » .

de son droit à une Sœur-femme devient l'argument décisif en faveur de la continence et de la virginité.

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