LE BATELIER
La passer était bien mon. plus court ! mais, personne, Meunier ni batelier, nul ne m'attendait là :
Lorsque je vis surgir sur un grand bateau plat , Un homme étrange ! encore aujourd'hui j'en frissonne.
Vers moi, sans que je l'eusse appelé — de lui-même, En manœuvrant sa perche avec solennité, Il vogua — mit sa barque à ma commodité, ,
Et, muet comme lui, j'y descendis tout blême.
Tel m'apparut cet être en son chaland énorme
Sur l'opaque rivière affreuse à cet endroit :
Gigantesque, rigide, automatique, droit.
* Terrible d'inconnu, d'attitude et de forme.
D'un hideux sardonique et d'un goguenard grave Sa face avait le ton des corps parcheminés.
Son squelette saillait sous ses habits fanés. Bouche ouverte, il dardait l'obscur de ses yeux caves,
Sorte de spectre errant, de fantôme en voyage, Il figurait le Temps, le Mystère, la Nuit.
L'onde ne semblait pas plus durable que lui, Décharné si funèbre et qui n'avait pas d'âge.
Lent, dans le crépuscule, au rouge flamboîment
Des éclairs, il rama silencieusement,
Sans un mot, me suivit sur le vaseux rivage.
Et, soudain, disparut en me tendant sa main Froide 1 — Ce fut la Mort en personnage humain Qui me fit passer l'eau, par cette nuit d'orage.
Laissé seul, le défunt qui n'était qu'endormi... Dans une odeur de cierge et d'encens se réveille : Il en a froid aux os ! mais, il prèle l'oreille.. . Ce bruit-là... c'est ! comment ! Il en a refrémi.
sacrilège afTreux I par une nuit pareille,
Sa femme qui le trompe avec son vieil ami I
Epouvantable, il guette... et, quand, las et blêmi,
Le couple scélérat profondément sommeille,
D'un grand nœud passé brusque et serré tout d*un coup
Il étrangle l'amant qu'il porte il sait bien où...
Et l'autre, le matin, jusqu'au lit mortuaire, ;
Pleine d'horreur, s'avance au bras de son époux Qui ricane en grinçant i c Dites? qu'en pensez-vous? N'est-ce pas que ce mort fait bien dans mon suaire ? »
Si, simple en mon désir toujours plus rétréci,
Je végète mes jours en paix, loin du mensonge,
Du par delà la mort n'ayant plus le souci.
C'est depuis qu'une nuit j£ crus m'entendre en songe
Par la Cause première interpeller ainsi :
— c Je me borne à donner la vie :
C'est toute ma maternité.
Qui m'invoque se mystifie.
A mes œuvres rien ne me lie, Leur fait est ma nécessité.
Je me borne à donner la vie.
Je plante l'arbre et je Koublie, Je rignore une fois planté.
Qui m'invoque se mystifie.
Je ne suis donc point asservie
A la responsabilité.
Je me borne à donner la vie.
Nulle existence n'est suivie Par mon impassibilité, Qui m'invoque se mystifie.
Je crée en la monotonie,
Je répète le répété,
Je me borne à donner la vie
Je sers l'immuable harmonie A l'immuable immensité.
Qui m'invoque se mystifie.
Je pratique égale, infinie
L'indifférente Éternité.
Je me borne à donner la vie.
Religion, Philosophie
Se cognent à ma surdité...
Quim^invoque se mystifie.
On m'affuble, on me gratifie Des façons de l'Humanité, Je me borne à donner la vie.
On m'attribue amour, furie, Humeur, susceptibilité...
Qui m'invoque se mystifie.
On me voit veillant attendrie Toute à tous dans l'ubiquité...
Je me borne à donner la vie.
Sache-le, toi qui me convies
A tes rêves d'inanité,
Qui m'invoque se mystifie. ^
Donc, que par sa propre magie L'homme aide son infirmité !
Je me borne à donner la vie.
Qu'il me laisse à ma léthargie, N'ait foi qu'en son activité !
Qui m'invoque se mystifie.
Que jamais son cœur ne dévie De la route de la bonté !
Je me borne à donner la vie.
Que sa sagesse raréfie Les poisons de l'hérédité I Qui m'invoque se mystifie.
Qu'il se garde une àme rkvie Par la règle et la pureté !
Je me borne à donner la Vie.
Il sera calme et fort s'il plie Son orgueil à l'humilité.
Qiii m*invoque se mystifie,
Mais, que surtout il se défie De son goût d'immortalité ! Je me borne à donner la vie, Qui m'invoque se mystifie. >
t52 LES APPARITIONS
C'était le jour des morts qui met sur les chaumières, S ur les ondes, les prés, les bruyères, les bois, Comme le reflet noir et blanc des cimetières.
Mieux encore la brume évoquait le suaire, Et, spectres des chemins, davantage les croix Infligeaient au passant le rappel mortuaire.
J*errais sans but, en compagnie Du frisson peureux et navré, Dans un paysage enterré ' rainant mon horreur infinie.
LE JOUR DES MORTS 2i»3
La bruine épaisse d'automne Recouvrait d'un poisseux linceul Le val qu'elle rendait plus seul, Plus hideusement monotone.
Hâve en ses grands feuillages bruns Eplorés sur le gris des roches, L'horizon, tout geignant des cloches, Semblait gémir pour les défunts.
Et, pleur aigu, sanglot qui tinte, Uniforme dans sa longueur, Le glas sorcier creusait mon cœur Du goutte à goutte de sa plainte.
L'eau plate figeant ses ténèbres, La terre nue et le ciel blanc, Tout s'harmonisait ressemblant Avec mes sentiments funèbres.
Ici, l'amas terreux des pierres Formait des ossements flétris ; Là, couchés, de vieux troncs pourris Semblaient des gisements de bières.
Une émanation d'alarmes De partout suivait mon chemin :
La pluie exprimait l'être humain, Le symbolisait dans ses larmes.
Dans l'air morfondu le vent tiède Rappelait furtif, murmurant, Le dernier souffle d'un mourant Ou le râle qui le précède.
Gomme aussi la feuille jaunie Quittant l'arbre énorme ou fluet, } igurait le départ muet D'une âme au bout d'une agonie.
La nature, par sa misère, Par son deuil, sa morosité, Consacrait la solennité De ce lugubre anniversaire.
Et je me disais sur ma route, , Cherchant en mon cœur plein d'effroi A me composer une foi Des lambeaux d'espoir de mon doute :
« Sans qu'hélas ! mes regrets s'apaisent, Tous ces morts que j'ose appeler Finiront bien par me parler Depuis si longtemps qu'ils se taisent?...
La forme aujourd'hui trépassée Se ranime ailleurs désormais ? > — Une voix répondit : c Jamais ! * Aux prières de ma pensée.
Elle ajouta : c Ton âme fîère Inutilement te rongea Et te ronge. — Elle n'est déjà Qu'une exhalaison de poussière,
Vainement ton orgueil se fie A la nuit du gouffre béant :
La réalité du néant Couve le songe de la Vie... »
Tout à coup, Tarc-en-ciel surgit * Sur le mouillé de la lumière, Par-dessus bois, monts et rivière...
Puis, Tastre sombra — Tair fraîchit.
Et voici qu'apparut, brusque, au même moment,
Avec un fatidique et long croassement.
Un corbeau déployant son vol lier et rapace ;
Je frémissais déjà, je frissonnai plus fort...
Ayant cru voir passer la triomphante Mort
Sous Tare aux sept couleurs du Temps et de l'Espace.