‹ Les Arabes dans l'Afrique centraleChapitre 1 sur 10 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les Arabes. — Leur marclie envahlasante en Afrique. Leurs caractères généraux. — L'Arabe et T Anglais.

Un des plus puissants moteurs de la civilisation à travers le pays des nègres, comme aussi le plus injustement calomnié peut-être, c'est TAralie, qui, du nord au sud, de Test à Fouest, rayonne partout, étendant sa main géante sur les tribus les plus barbares ; redoutable génie qu'on feint de méconnaître, par la force latente, patiente, tenace de son infatigable travail, il a conquis la majeure partie de TAfrique inconnue.

Sans programme, sans but peut-être, sans appui comme sans direction, l'Arabe s^est Installé là-bas en maître et seigneur, à la barbe des nations civilisées, qui, malgré leurs efforts, leur science et les moyens dont elles disposent, ne parviennent à pénétrer dans le Mystérieux Continent qu^au prix des plus grands sacrifices, et, jusqu'à présent, semblent impuissantes à s'y maintenir.

La domination arabe dans cette portion de TAfrique, c'est le triomphe du pionner en marche sur le penseur de cabinet, c'est la victoire du commerce qui est un fait, sur la civilisation qui est une idée; caria civilisation, entendue comme elle le doit être, est la réunion de tous ces rouages admirables qu'on appelle le commerce, l'industrie, le développement du bien-être et le travail de la pensée. Or, TAfricain est loin de comprendre ce programme et de donner prise à sa réalisation.

C*est ce dont l'Arabe s'est rendu compte; et, sans s'attarder aux conceptions et aux rêves, il a débuté par faire du commerce avec le nègre, comme on débute par offrir un appât à l'oiseau : plus tard on lui apprendra à chanter s'il en est capable; on le mangera s'il n'est bon qu'à être mangé. C'était logique comme idée, ce fut pratique comme résultat.

Pour nous, nations civilisées, il nous manque la patience nécessaîro à l'accomplissement de ces grands problèmes, sorte d'endosmose morale ; nous voulons voir la fin de nos efforts, en profiter, en jouir vite; nous prétendons édifier les œuvres les plus colossales en une seule génération, sous un seul règne. Alors, nous employons les grands ou les petits moyens: les grands,. c'est la destruction de toute une race, comme firent les Anglo-Saxons avec les sauvages de TAustralîe; les petits, c'est la géographie de cabinet, c'est prétendre conquérir un monde avec des idées, c'est vouloir ouvrir un continent barbare avec des formules.

Les deux sont mauvais : l'un n'est pas digne d'un peuple civilisé, l'autre n'est pas le fait d'une époque pratique. Entre ces deux courants, l'Arabe reste debout, et seul il triomphe^ car seul il a été tout à la fois et conquérant et travailleur.

Aussi, son pouvoir est-il grand, beaucoup plus grand qu'on ne se Timagine ; car si l'Arabe du Nord de l'Afrique a déjà démontré sa puissance, sa ténacité, sa valeur, celui de l'Afrique centi^alis nous réserve à cet égard bien d'autres étonnements. Loin donc de s'évertuer à combattre cette force indiscutable , l'Europe civilisée ne ferait-elle pas preuve de sagesse en se servant, au contraire, de l'influence arabe comme d'un levier puissant dans l'ouvre qu'on tente là-bas?

Je disais plus haut qu'une des assises de la puissance

des Arabes eu Afrique c'est la simultanéité de leurs efforts. En ciïet, tels je les ai étudiés au Sénégal^ au Niger, au Bénué (1], tels ils sont à Alger, tels je les ai rencontrés à Zanzibar et au centre du Noir Contîneat; mais cette homogénéité est le résultat de leur seule nature : ces hommes ne se sont jamais vus, ils ne se verront jamais, ils n'ont reçu aucun mot d'ordre, nulle tête dirigeante, nul cabinet ne fait mouvoir les fils qiii les conduisent, et pourtant tous ils pensent, parlent, agissent comme s'ils obéissaient à une même idée. Chacun travaille et amasse pour soi, et cependant de ces milliers d'intérêts privés se dégage une puissance compacte , homogène, qui semble marcher vers un seul et même but. On dirait d'une immense franc-maçonnerie aux mains de quelque Jéhovah pour qui le temps n'est rien.

L'invasion arabe en Afrique présente, je Tai dit, ce curieux phénomène d'une sorte d'endosmose morale : en effet, à part quelques tribus qu'ils oui dû soumettre par le fer et le feu, k part les drames de l'esclavage qui ont été sérieusement exagérés et dont je démontrerai plus loin le caractère spécial, l'Arabe semble s'être installé au milieu des indigènes plutôt par sympathie, par assimilation que par force et violence- Cela est surtout vrai pour la côte orientale, pour le Zanguebar et pour la partie de T Afrique centrale qui comprend la région des Grands Lacs.

Ces contrées peuvent être considérées comme voisines de la Péninsule arabique, et il est évident que, dès la plus haute ^itiquité, Tinfiltration de sang nègre s^est répandue dans les populations arabes au point d'en changer presque complètement la race. Dans plusieurs textes égyptiens il est déjà question des nègres du pays de PouUj c'est-à-dire du Yémen, ancienne dénomination de l'Arable primitive; et le héros romanesque de l'Arabie, Antar, était par sa mère un mulâtre. Ce croisement des races a naturellement facilité rétablissement des Arabes dans les régions africaines les plus éloignées et les plus barbares.

Enfin, leur doctrine, leurs us et coutumes les mirent

(i) Niger et Bénué ^ par Adolphe Burdo. E. Pion et C^, éditeurs à Pails.

d'emblée en communauté d'idées avec TAfricaîn. Etsuat donné le caractère idéaliste des religions chrétiennes, toutes d'abnégation, de renoncement et de sacrifice, il est évident que notre morale religieuse devait être repoussée à priori par le sauvage, dont elle blesse à la fois et les appétits grossiers et Tétroit cerveau. La loi de Mahomet, au contraire, renferme précisément ce qu'il faut pour captiver l'imagination d'un peuple primitif, en même temps qu'elle flatte ses goûts et ses instincts; déjà, chez le nègre, la polygamie est un honneur, la violence un droit, l'esclavage une loi ; les Arabes n'eurent donc à lutter que contre certaines tendances, contre certains détails de mœurs dont ils triomphèrent aisément.

La raison du plus fort, le rang social de la femme, la procréation multiple, le fanatisme religieux et guerrier furent autant de points de contact où l'Africain se reconnut lorsqu'il fraya avec l'Arabe ; de là ce commerce facile qui s'est rapidement établi entre les descendants du Prophète et les peuplades païennes de l'Afrique centrale. Celles-ci n'ont pas tardé pour la plupart à adopter les mœurs et la doctrine des Arabes, en sorte qu'aujourd'hui, dans maintes régions du centre, c'est la religion musulmane qui domine.

« Les choses que }'aime le plus au monde, disait Maho- » met, ce sont les femmes et les parfums. »

Ce qui n'empêchait pas le farouche serviteur d'Allah de se battre comme un lion, de répandre partout des flots de sang, priant sans cesse et dormant à cru sur son cheval. Comme lui, le nègre nous apparaît parfois mou et efféminé ; que si toutefois l'heure du combat vient à sonner, comme lui aussi il s'élancera au-devant de la mort avec impétuosité, fanatisme et fureur plutôt qu'avec sang-froid, bravoure et courage réels.

Abandonnant ces points généraux, examinons à présent quel est, dans la partie de l'Afrique qui nous occupe spécialement, le degré de puissance des Arabes et à quoi se réduit malheureusement le rôle qu'ils y jouent.

A la côte, ils sont tout-puissants, moralement parlant. De Zanzibar, leur autorité rayonne sur tout le littoral, et, s'ils le voulaient, — disons s'ils l'osaient, — ils implante-

raient rapidement leur domination jusqu'au cœur de l'Afrique.

Pourquoi ne le font-ils pas ? Est-ce parce qu'ils trouvent plus aisé de se répandre dans Tintérieur grâce au commerce de leurs caravanes et que, se contentant de ce LrafiCj ils dédaignent et repoussent tout esprit de conquête ? Non^ certes ; car plusieurs tribus, celles de Mîrambo entre autres, sont en lutte ouverte avec eux ; elles leur causent impunément les plus grands dommages et enrayent la majeure partie de leurs efforts ; il serait même à souhaiter pour nous que les Arabes prissent les armes contre ces bandits . D'où vient donc cette étrange apatbîe si contraire à leur nature, à leur caractère envahisseur?

H faut chercher plus loîn^ il faut voir au-delà, comme je l'ai dit précédemment ; et dans ce désintéressement forcé on trouvera la pression étrangère, la main d'une puissante nation civilisée qui a braqué ses canons devant Saïd-Bargashj et chaque jour ces canons répètent au pauvre Sultan : Non plus mdîre!,,,

L'Angleterre ne veut pas que les Arabes s'implantent dans cette partie de l'Afrique centrale, qu'elle considère peut-être comme devant lui appartenir un jour ; de là ce peu d'empressement qu'elle témoigne, voire cette force de résistance qu'elle oppose au développement de la puissance musulmane dans T intérieur du noir continent; de là ans si ^ dans les sphères officielles de Zanzibar, cette absence complète de courroux contre les chefs indigènes qui pillent, saccagent, incendient parfois les établissements arabes de rintérieur; Saïd-Bargash, malgré son bon vouleir^ ne peut aider, défendre ou venger'ses Gdèles : il doit se courber ou se taire. Certes, lorsque Mirambo, Simba, le Nioungou commettent quelque retentissant méfait, lorsqu'ils assassinent trop ouvertement l'un ou l'autre Blanc, on les désavoue ; mais, en fait, ces bandits servent admirablement la politique que Ton poursuit à Zanzibar, et qui a pour but l'abaissement de la puissance arabe.

Eh bien, je n'hésiie pas à le déclarer, c'est là une politique souverainement déplorable. Elle est déplorable au point de vue humanitaire, car elle paralyse les vrais, les seuls moyens de répression contre d'affreux bandits ; elle

est déplorable ati point de vue des intérêts de FEurope entière en Afrique, car elle stérilise par son action dissolvante tous les généreux efforts que Ton tente pour ouvrir à la civilisation ce continent barbare.

Si nous ne prenons pas FArabe comme notre allié dans cette tâche difficile, fatalement nous serons voués à Timpuissance; lui seul peut nous aider, nous diriger, nous secourir au besoin; lui seul, à un moment donné, pourra lever une armée d'hommes aguerris, acclimatés, connaissant les ruses des nègres et la manière de les combattre ; lui seul, grâce à cette force réelle, sera à même de protéger efficacement nos stations commerciales et hospitalières contre les appétits pillards des chefs indigènes.

Et, si on le voulait sincèrement, TArabe n'hésiterait pas à nous prêter cet appui. A Taborah, résidence d un Gouverneur arabe, consul de Saïd-Bargash, à Taborah, où les Arabes ont établi le quartier général de leur trafic de Tintérieur, nous trouverions des alliés énergiques, braves, dévoués, qui tiendraient hautement en échec Miraml)0 et ses bandes, si certaines rivalités entre nations civilisées n'avaient semé là-bas un ferment de discorde, au point d'encourager les chefs indigènes dans une incompréhensible hostilité. Conclure une alliance effective avec les Arabes de Taborah, ce serait créer un centre d'action militaire au cœur même de TAfrique ; et la puissance européenne ne tarderait pas à rayonner jusqu'au-delà du lac Tanganyka , si pour l'y porter elle avait le concours des armes des Arabes.

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