‹ Les Arabes dans l'Afrique centraleChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Religion. — Esclavage.

Mais ici une autre difficulté se présente : l'alliance de l'Europe civilisée avec la puissance arabe en Afrique nous imposerait, dans le principe, une complète abstention pour tout ce qui a trait à l'évangélisation des nègres.

Sur ce chapitre, l'Arabe ne transige pas : si l'Européen voyageur laisse entrevoir dans les efforts qu'il tonte là-bas

un but de propagande religieuse, il est perdu, et il ne peut compter sur aucune protection des Arabes. Les exemples en sont nombreux.

Au début de Tannée 1880 des missionnaires algériens annoncèrent imprudemment, en arrivant à Taborah, qu'ils avaient pour mission de travailler au triomphe de la religion du Christ; sur leurs étendards brillait la croix, qu'ils opposaient ouvertement au règne du croissant. Dès lors leur échec fut certain. Le Gouverneur de Taborah, toujours si bienveillant pour nous en toutes circonstances, leur retira son appui moral; ce qu'apprenant, les chefs indigènes chez lesquels ils devaient passer s'enhardirent et leur imposèrent les tributs les plus onéreux et les plus vexatoires ; enfin les pillards des alentours, sûrs de Timpanité, attaquèrent leurs caravanes, dont deux furent complètement pillées ; les épaves de l'une d'elles vinrent échouer à Karéma, et bon nombre d'Européens qui en faisaient partie furent massacrés. En somme, de toute cette expédition, si brillante à son début, aucun membre n'a pu accomplir sa mission ni s'établir en un endroit quelconque des environs de Taborah.

Mais ce sont surtout les missionnaires protestants qui s'attirent le courroux des Arabes ; et, il faut bien l'avouer, ces pasteurs anglais se mêlent souvent là-bas de certaines choses qu'ils feraient mieux de ne pas heurter de front ; ils ne savent pas ménager la susceptibilité de l'Arabe, ni respecter ses mœurs et ses croyances ; ils affectent pour lui un souverain mépris, et amoncellent ainsi sur leurs têtes tout un avenir gros d'orages, de sourdes colères, d'implacables rancunes, qui tôt ou tard feront explosion.

DéjààOudjidji, où les missionnaires protestants s'étaient mis en guerre ouverte avec les Musulmans, la situation est devenue tellement intolérable pour les Blancs qu'ils ont dû se retirer devant l'hostilité dont ils étaient l'objet ; à un certain moment, les Arabes ont même failli massacrer M. Hoore et ses compagnons, à propos d'un drapeau anglais que ces messieurs voulurent arborer : les indigènes se sont toutefois contentés d'abattre le mât, dont ils n'ont pas laissé un fétu sur place.

Et c'est cependant à Oudjidji que vécut heureux durant

de longues années l'illustre Livingstone, un sage celui-là, un ami des Arabes ; il est vrai qu'il était aussi l'adversaire de ceux d'entre ses concitoyens qui, aujourd'hui, représentent la politique anglaise à Zanzibar.

Une autre objection que l'on formulera contre l'alliance de l'Européen avec l'Arabe, c'est celle relative à l'esclavage. Mais à ce propos il s'agit de s'entendre. Tout d'abord, il est évident que les atrocités de l'esclavage — pour employer le cliché traditionnel — n'ont pas la portée qu'on leur a trop souvent attribuée. Au Niger et au Bénué on rencontre ' certes encore des vestiges frappants de la cruauté avec laquelle se faisait la traite, et, sous ce rapport, l'Afrique occidentale est la partie la plus désolée. Mais sont-ce les Arabes ou les négriers de toutes nations qui ont commis ces méfaits révoltants ?

Ce qu'il y a de certain c'est qu'à Zanzibar, au Zanguébar, dans la région centrale des Grands Ltics, en un mot, là où Ton rencontre le véritable Arabe, l'esclavage ne présente aucun de ces caractères cruels et inhumains dont on l'a trop généralement revêtu. On dirait plutôt d'une domesticité non payée, telle que le Moyen-Age nous en a fourni pas mal d'exemples au bon vieux temps des dîmes et des corvées. Maints esclaves en Afrique sont aujourd'hui plus heureux que le soldat en Prusse et plus libres que le journaliste en Russie. J'ai même été frappé delà douceur avec laquelle l'Arabe traite ses nègres, et de la liberté de parole et d'allure que je remarquai chez ceux-ci. A diverses reprises j'ai constaté que l'Arabe prendra l'un ou l'autre de ses esclaves comme confident et comme ami, et qu'il lui confiera la conduite de ses caravanes et la garde de ses intérêts.

Dira-t-on que c'est là un produit de la civilisation européenne? Erreur. C'est à la seule constitution arabe que l'on doit ce bienfait. En effet, ouvrons le Koran au chapitre XXIV ; qu'y lisons-nous :

« 32. Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés, vos » serviteurs pauvres à vos servantes ; s'ils sont pauvres, » Dieu les rendra riches du trésor de sa grâce ; car Dieu » est immense, il sait tout.

» 33. Que ceux qui ne peuvent trouver un parti à cause

» de leur pauvreté vivent dans la continence jusqu'à ce » que Dieu les ait enrichis de sa faveur. Si quelqu'un de » vos esclaves vous demande son affranchissement par écrit , » donnez-le lui si vous l'en jugez digne. Donnez-leur quelque » peu de ces biens que Dieu vous a accordés. »

Certes, avec des principes semblable s ^ le Musulman ^ qui est pieux jusqu'au Fanatisme, ne peut pas être sciemment injuste, cruel, inhumain envers ses esclaves. Et, d'ailleurs, il est malheureusement un fait acquis dorénavant à l'histoire, c'est que les colons européens furent généralement les maîtres les plus impitoyables; et si Ton veut rechercher l'origine exacte des négriers les plus fameux, les plus célèbres de par leurs crimes et leur férocité , on trouvera que ce furent des Métis, et il ne faut pas confondre leur histoire avec celle des Arabes.

Le Métis a réellement été un vil marchand de chair humaine; il attaquait les villages nègres, les pillait et les incendiait, entraînant en esclavage les habitants en â^e d'être vendus et égorgeant le reste; il se rendait alors à la côte ou bien aux marchés de Tintérieur, où il écoulait sa cargaison. Lorsqu'il n'était pas pendu, il devenait riche et rentrait chez lui faire souche de négriers.

Tel n'est pas T Arabe. Il a des esclaves, c'est vrai, c'est conforme à sa religion en même temps qu'à ses intérêts; mais du moins il les emploie lui-même, îlles tait travailler, et, au lieu de les vendre comme un vil bétail, il les garde, les soigne comme d'utiles coopératenrs qui l'aident dans son trafic et dans la culture de ses terres ; d'aucuns, je l'ai dit, les traitent avec une bienveillance incroyable et plutôt comme des serviteurs que comme des esclaves. Là on le négrier ne voit qu'une marchandise, l'Arabe cherchait et a trouvé un auxiliaire ; ainsi considéré l'esclavage change d'aspect, et il perd totalement son caractère inhumain et monstrueux.

Aussi, au risque d'encourir un toile général delà part de ceux quijpar la puissance de leur parole, firent décréter Taffranchissement des noirs sans peut-être les avoir jamais étudiés de près, peut-on affirmer que cette mesure a été fatale en maints endroits, au Sénégal entre autres. Elle a été fatale aux intérêts des Européens, qui ont manqué de

bras, fatale aussi aux intérêts des nègres, car ce misérable peuple, doué d'une nature indolente et paresseuse, ne trav^-ille plus depuis qu'il a été déclaré libre. Jadis il gagnait son pain, aujourd'hui il croupit dans la fainéantise, le vice et la débauche, préférant mendier et voler plutôt que de se prêter à un travail honnête et rémunérateur.

Je le dis sans hésiter, de même qu'un peuple doit être mùr pour jouir des bienfaits d'un gouvernement républicain, de même il convient d'imposer au nègre l'apprentissage du travail avant que de lui révéler les douceurs de la liberté. Dans son affranchissement le noir n'a vu jusqu'à présent qu'une seule chose, c'est qu'on lui reconnaît le droit de ne rien faire; libre trop tôt, il n'a pas compris qu'à côté d'un droit il y a toujours un devoir, et que pour tout être humain le premier et le plus sacré des devoirs, c'est le travail.

A ce propos, j'ajouterai une autre considération : si nous ne pouvons pas obliger le nègre à travailler pour nous en Afrique, à quels bras ferons-nous donc appel? A ceux des Coolies ? Mais, d'abord, les Coolies ne consentiront à travailler que pour eux, non pour nous ; et puis, ceci tuera cela : les Coolies extermineront les nègres ou bien les nègres se débarrasseront des Coolies ; sous prétexte de civilisation nous aurons servi ainsi la cause de la destruction. Dans cette occurrence ne vaut-il pas mieux faire du nègre luimême l'artisan de sa régénération, en le forçant à défricher son sol, qui deviendrait dès lors habitable pour l'Européen? Car il est évident que c'est par la culture seule, ayant pour conséquence le drainage normal des eaux, que le continent africain perdra peu à peu son caractère inabordable et sa triste renommée d'insalubrité.

Or, l'Arabe cultive beaucoup ; c'est même sa principale occupation ; par nature, il est plutôt pasteur que nomade*

Dans l'opinion vulgaire, on le croit fatalement errant; on ne le sépare pas de sa lance, de sa tente et de son chameau , en un mot, on ne voit que le Bédouin. Grave erreur. L'Arabe nomade n'est qu'une faible fraction de la grande famille, qui est foncièrement sédentaire et agricole, ainsi que nous le démontre son histoire la plus reculée.

Sur la rive droite de FEuphrate s'élevaient jadis des États

florissants comme ceux de Kindana et de Soukhi, des villes populeuses, des territoires où la culture a largement gagné sur le désert. En Syrie^ la zone cultivée et les villes, dans Tétat de choses que nous décrivent les bulletins des rois d'Assyrie, s'étendaient jusqu'aux limites des sables à jamais stériles.

Certes , T Arabe a conservé les traits caractéristiques communs aux Jectanides et aux Ismaélites : la passion des voyages, la facilité du déplacement, l'esprit de tribu, le goût du trafic. Mais, à côté de cela, c*est le peuple patriarcal par excellence, jaloux de ses troupeaux et fier du rendement do ses terres. Au sein de T Afrique sauvage, si l'on rencontre de fertiles rizières, des essais de culture, du froment, des citrons, des grenades, des goyaves^ des bananeraies superbeSj c'est aux Arabes qu'on le doit, La plaine de Taborah nous en offre un exemple frappant : ils ont défriché cette vaste lande qui confine le désert du Mgounda- Mkalî, et ils en ont fait un jardin potager splendide; ils y ont creusé des puits au bord desquels on retrouve non sans étonnement le système d'irrigation dont se servent les Egyptiens; ils élèvent de nombreux troupeaux, habitent de confortables demeures et vivent dans Taisance et le bien-être là où jadis l'on ne rencontrait qu'une morne plaine désolée, repaire de quelques sauvages bandits.

Pour arriver à édifier cela il a fallu des bras; or, Ton sait que faire appel à la bonne volonté du nègre, c'est semer le blé sur la grande route ; à ces peuplades dégradées r Arabe s'est donc vu forcé d'imposer le travail comme une loi|; il les a obligées à défricher le sol et à devenir ainsi, malgré elles, l'auteur de leur propre fortune et do leur rédemption.

Aujourd'hui, les indigènes de Taborah bénissent les Arabes de leur avoir fait violence, et, chose étrange, le aul-tan du lieu professe la plus sincère amitié pour le gouverneur arabe, qui cependant portage avec lui T auto ri té effective et possède de plus que lui un légitime pouvoir moral.

Aussi le pays est-il riche, prospère ; et n'était Miranibo, dont on redoute pai'fois les incursions pillardes, TCHinyanyembé serait un véritable Eden^ pour le voyageur européen, c'est un délicieux endroit de repos, c'est un coin en-

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