CHAPITRE m
Zanzibar.— Le sultan Saïd-Bargash. — La diplomatie européenne. L'armée zanzibarite.
Dans les précédents chapitres, j'ai surtout ex^aminé les grandes lignes de la question arabe, la nature, les mœurs, les aptitudes de ce peuple entreprenant ; j'ai signalé brièvement l'avantage qui résulterait pour les efforts européens en Afrique d'une alliance complète avec lui. Je veux revenir spécialement sur ce dernier point en soulignant les développements qu'il comporte.
Sans contredit, Zanzibar est une des clés de l'Afrique orientale, la seule même dont en ce moment nous puissions nous servir, puisque le Zambèze est aux Anglais et que, par le Nil, l'entreprise n'est guère possible en ce moment. Zanzibar, au contraire, est un terrain neutre, un pays ami, où le drapeau français est connu, aimé et respecté.
Le prince Bargash, qui règne à Zanzibar, appartient à cette antique race du Yémen, ou Arabie méridionale, dont les bas-reliefs de Deir-el-Bahari nous fournissent quelques spécimens : les habitants, figurés avec cette vérité ethnographique qui brillait si fort dans l'art égyptien, constituent une race brune apparentée de près à celle de l'Egypte, mais où cependant on voit apparaître clairement les traits du type arabe ; c'était l'infiltration du sang nègre qui, en ce moment déjà, gagnait la race kouschite.
Saïd-Bargash est un descendant de cette robuste race ; il a des dehors très-affables, des yeux intelligents, des traits relativement fins, un organe clair et mesuré, mais tout en lui dénote cependant le croisement de l'adite pri-
mitif avec le nègre du pays de Poun. Bien que jeune encore, le prince est atteint de Téléphantiasis, cette terrible aflfectibn si commune aux Arabes de ces contrées, et dont jamais ils ne parviennent à se guérir complètement.
Depuis buii ans Saïd-BM'gash est monté sur le trône, succédant à son frère, Saïd-Medjid, de belliqueuse mémoire ï On peut dire du sultan de Zanzibar qu'il règne mais ne gouverne pas, aveé cette aggravation que la force qui tient son autorité en échec n'est pas un Parlement comme dans Qoi^ pays d'Europe, mais la main d'une puissante nation étrangère. L'Angleterre s'est taillé dans ce coin de l'Afrique une prépondérance extraordinaire qui touche de près au protectorat.
Cette situation est due à l'insouciance que les autres gouyernements européens ont apportée là-bas dans le choix de leurs représentants ; au lieu d'y envoyer des consuls officiels, ils se sont contentés dans le principe d'accorder Fexéquatur à des traitants européens établis dans ces parageSi Pendant ce temps l'Angleterre, indépendamment de toute autre pression, accréditait auprès du Sultan un consul revêtu-de pleins pouvoirs, et elle envoyait dans les eaux de Zanzibar un stationnaire avec tout le déploiement militaire que cette démonstration comporte. Du coup elle était certaine de conquérir ainsi le prestige dont elle avait besoin.
. Lorsque le Sultan , d'abord flatté de tant d'apparat , ébloui par ce splendide décor, s'aperçut enfin de la tutelle qui peu à peu l'enserrait, il chercha vainement un appui, un contre-poids auprès des autres consuls ; ceux-ci n'avaient ni les pouvoirs ni le prestige nécessaires pour l'aider dans une résistance quelconque. Seule, la France avait accrédité auprès de lui un vice-consul, M. Gailhart de Ferry, qui mourut si malheureusement, en 1880, à bord d'un navire à vapeur, en vue d'Aden. Les autres nations qui cependant/ ont certains intérêts, l'Amérique, l'Autriche, l'Allemagne, la Suisse n'y étaient représentées que par l'un ou l'autre ae leurs sujets qui y font le négoce, alors que l'Angleterre, qui cependant n'y possède pas de comptoir commercial, a élevé son consul, le docteur John Kirk, au rang de cohsul général et agent politique.
Il y avait là une tendance qui aurn^t d^ ouvrir les ydm: : il est clair qu'en agissant ainsi lea jPuissaneeil ôpropôennes ont naïvement fourni è leur YoimiPf:i]iit^ï^Mdj^e^h^ tous les atouts voulus pour établir, loraqfi/e}]^ eajag^rM^:^^' ment opportun, un rigoureux pirdf^qi^tdt^nt 9|i^%^^3(^)^ que sur le littoral. Que si, au eo^r^^ir^^e^ti^H^H^i^ les désirs, les tendances des Ary>e$i; pfX^iJMrPItiyoï^^é-': rance eût été .courtoisement Gombattue«4^è^{^îséi#ip^^,j^r- ! tée, et le Sultan eât conservé cette ii]4^i?^d^^aw,fv^^i^T: ment indispensable à la réussite de n^^^fTpi^^^i^^i^HC^^e.^ partie de r Afrique. ^ , t i:.tj.,.\t>; ,i,w;
Peut-être n'est-il pas trop tard pouf i^eBaé^ier^^jfi^l, : mais certainement il est plus que temps d'y S|&gge)^ Sa faisant choix de M. Ledoulx comme consulde Fi^nCjetà' Zanzibar, le Gouvernement de la République a prouvé beaucoup de clairvoyance : les intérêts français ne pouvaient, être confiés à des mains plus expérimentées, plusprudentejs. et plus énergiques à la fois ; depuis quatre ans que M* ï^c^-^; doulx occupe ces hautes fonctions, de notables c\iàfjkf^^ ments se sont insensiblement introduits dans les ir^ppf'^ entre Européens et Arabes, et, comme conséqueiM^^'J/^jj relations avec l'intérieur du Noir Continent se sq|]^^'^^ modifiées dans un sens très-heureux. . , ^^^p
Mais, dans la supposition d'une alliance avec les Ar^gS} de Zanzibar, examinons quelles seraient, en ce cas,4g| forces matérielles dont on pourrait bénéficier, c'est-à-dire l'état dans lequel se trouvent les armées du Sultan. Car, en somme, il n'est personne qui puisse sérieusement croire que le mot seul de civilisation ouvrira les portes de l'Afrique : là-bas, comme malheureusement partout ailleurs, le droit n'a raison qu'autant qu'il soit accompagné de la force.
On peut diviser l'armée du prince Bargash en trois parties : la garde, la milice et les irréguliers. La garde se compose de cipayes, soldats venus du golfe Persique, fort originaux sous leur étrange costume, très-fidèles, très-braves, mais ne représ.entant, en définitive, qu'une maigre poignée d'hommes destinés à servir de gardes du corps.
La seconde partie, que j'appellerai l'infanterie, est tout ce que l'on peut s'imaginer de plus burlesque et de moins militaire ; c'est un ramassis de jeunes nègres volontaires
- loque l'on a habillés, chaussés, arntés, et qu'on a cru transformer en guerriers par le simple fait qu'on les revêtait d'un costume rouge. On a oublié que pour trouver le soldat il faut d'abord chercher l'homme de cœur, et cette génération de nègres affranchis n'a encore produit que des pantins.
Le soin de former cette étrange milice a cependant été confié à un officier de l'armée anglaise, au lieutenant Matthews, qui touche de cê chef un traitement superbe sur la cassette du Sultan ; il est en somme colonel, voire même général ; sur le pied de guerre, ce corps compte plus de 2.000 hommes, dont les officiers sont des nègres qui ont fait leurs grades dans les rangs.
Tout cela manœuvre passablement, à l'instar de nos soldats d'Europe : c'est plaisir de voir ce» moricauds s'aligner dans un ordre parfait, marcher au pas, faire des conversions, se former en colonne, rompre par pelotons, par sections, serrer en masse, se développer eh ligne de bataille, entreprendre des feux roulants assez réussis, le tout au son d'un commandement fait en langue anglaise et exécuté avec un sérieux du plus haut comique.
Quand, de la terrasse de son palais, Saïd-Bargash les voit évoluer ainsi, sans doute, plus d'une fois il s'est senti transporté d'orgueil ; il s'est peut-être même surpris rêvant la conquête du monde : n'avait-il pas une armée ? Pauvre Prince ! lorsqu'eil 1880 il a voulu envoyer cette armée sur la terre africaine, il a bien àk rabattre de cette noble fierté : où l'on croyait trouver une légion de fer on n'a rencontré qu'un décor de carton.
Quelle désillusion ! C'était au moment où Carter et Cadenhead venaient d'être assassinés; une grande effervescence régnait à Zanitibar et l'opinion publique réclamait hautement que l'on vengeât les malheureuses victimes. On voulait aller jusqu'au eœur de l'Afrique, on jurait de s'emparer de la personne de Mirambo et l'on se promettait bien de faire périr ce misérable dans les plus cruelles tortures. Le Sultan lui-qaême, poussé par les Arabes, que cet assassinat avait réellement révoltés et qui ne demandaient pas mieux que de se venger en même temps de tout le dommage que îfirambo leur cause continuellement, le Sultan osa s'indigner et il voulut agi^. Cédant à un géné-
reax élan, il décréta Tenvoi de ses troupes au centre du Noir Continent. Il fut décidé que Ton marcherait d'emblée vers rOunyamouési, que Ton traverserait FOugogo en conquérant sans s'inquiéter des protestations des indigènes, et que Ton irait porter la guerre en plein cœur du pays de Mirambo.
A cet effet, Saïd-Bargasb fit réunir sa milice en face du palais et lecture fut donnée du royal décret ; mais lorsque les soldats Fentendirent, lorsqu'ils comprirent que, cette fois, c'était sérieux et qu'on les envoyait positivement au combat, où ils risqueraient réellement d'être tués, ils déclarèrent ne pas voidoir partir. Une véritable révolte éclata; Ssud-Bargash, qui est au fond un homme plein d'énergie et de courage, Saîd-Bargash tira son sabre et, s'élançant sur la place, il fit empoigner les plus récalcitrants, qui, au nombre de plusieurs centaines, furent immédiatement mis aux fers.
Après maints pourparlers et au prix d'offires brillantes, on décida le reste à se mettre en campagne, et le lieutenant Matthews partit à leur tète. Mais dès que les premières privations commencèrent, les rangs s'éclaircirent insensiblement et bientôt la désertion gagna sur toute la ligne. Arrivé à douze jours de marche de la cAte, à Momboïa, Matthews fut contraint de s'arrêter. Il essaya cependant d'établir en cet endroit un camp permanent et, à cet effet, il fit élever quelques baraquements ; mais sa tentative fut vaine, et il se vit forcé de revenir à la côte avec ce qui lui restait d'hommes. Chacun put alors se convaincre que ces miliciens nègres, bons tout au plus pour parader à Zanzibar, étaient en réalité indignes de porter le nom de soldats, et qu'avec une telle troupe aucune action militaire ne serait possible.
Le troisième élément dont se compose la force armée du sultan, ce sont les irréguliers. Ceux-ci, du moins, sont de vrais guerriers, et c'est à eux seuls que l'on pourra jamais faire raisonnablement appel en quelque critique circonstance que ce soit.
Les soldats de la milice sont, je l'ai dit, de jeunes nègres chez qui la civilisation semble n'avoir développé que les mauvais instincts de paresse et de débauche; ancrés dans
leur oisiveté, ils vivent dans la recherche du bien-être matériel et dans la satisfaction de leurs instincts grossiers.
Tel n'est pas V irrégulier. U irrégulier est Arabe, et partant il a un goût inné pour les combats et un amour immodéré pour la liberté, fût-elle désordonnée. U n'aime pas la contrainte, la réglementation minutieuse ; il a le sentiment de l'honneur très-haut placé et possède un courage réel. Musulman fanatique, il suit à la lettre la loi du Prophète, qui lui dit :
« Lorsque vous rencontrez des Infidèles, eh bien, » tuez-les au point d'en faire un grand carnage (1). »
« Ne montrez point de lâcheté, et n'appelez jamais vos ]» ennemis à la paix (2). »
Farouche exécuteur de la loi, Y irrégulier est avant tout guerrier fidèle à la foi jurée et d'une vaillance sur laquelle on peut compter. Il est surtout doué de ce courage nomade qui a quelque chose de spontané et qui l'entraîne parfois à des actes d'héroïque folie. Au demeurant, il semble plutôt violent que sanguinaire; mais il est capable de déployer une grande ténacité, une bravoure solide s'il se trouve attaqué dans ses foyers, dans ses intérêts, ou appelé par la loi à combattre les indigènes pour venger la mort d'un Croyant.
Maintes fois ces irréguliers ont demandé à partir pour l'intérieur du continent : c'était lorsqu'arrivait à Zanzibar la nouvelle de quelque nouveau méfait de Mirambo ou de ses alliés contre les établissements arabes. Mais, jusqu'à présent, il s'est toujours produit à cet égard une sorte de force de résistance qui empêchait le Sultan d'agir.
On dirait d'une main de fer qui mystérieusement dirige les actes du Prince au point de lui faire violence jusque dans les plus intimes aspirations de sa foi. Saïd-Bargash voudrait combattre les bandits, il voudrait venger les Arabes que l'on assassine, que l'on pille impunément là-bas : il voudrait user de la force qu'il a entre les mains pour ouvrir le Noir Continent et aider aux efforts de la civilisation; mais on enchaîne sa volonté, on lui défend de rien ontre-
(1) Le Coran, chap. xlvii, y. 4.
(2) Le Coran, chap. xlyii, y. 37.
prendie sérieusement co&tte Le^ bhefs bandiis de rintérieur, 6t Ton édifie ainsi au ccmt de l'Afrique uoe puissance indigène redoutable qui bénéficie de cette situation pour donner libre carrière à sds crimes Jusqu'au jour où l'on s'en iservira comme d'un prétexte pour justifier l'occupation armée de ce territoire.
Le nombre dos irréguUers dont dispose le Sultan est déjà très-considérable ; il pourrait être aup^ntâ dans des proportions colossales si S^d-fiargagh voulait ^— disons s'il osait — faire un signe à ses fidèles d'Aden. Ces auxiliaires seraient à plus d un titre pré^ieiui : on les attacherait à chaque station en les mettant, s'il )e faut, soud le commandement d'un officier européen; cette force militaire protégerait le comptoir commercial, qui serait natoreUement confié aux mains d'un homme du métier. Ce serait non pas ime occupation à main armée, mais une simple défense des établissements, et nul n'y pourrait y trouver quelque chose à redire : l'objectif de tous les peuples colonisateurs a toujours été de rechercher dans le pays même l'élément militaire dont ils avaient besoin peur défendre leurs intérêts. On édifierait ainsi une œuvre durable qui n'emprunterait aucun caractère de conquête, ne porterait ombrage i personne et profiterait rapidement à la mère-patrie.
Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet; le seul point que j'aie tenu à indiquer c'est que les irréguliers de Zanzibar représenten* là-bas la véritable armée, et qu'ils sont également l'unique force à laquelle on pourra jamais faire appel pour la défense et la protection de9 entreprises africaines.