‹ Les Arabes dans l'Afrique centraleChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L*Oussagara. — Un poste français. — Le capitaine Bloyet. Ses efforts, son eDurage et son succès final.

Examinons à présent, en rayonnant vers l'intérieur, l'état et la valeur des centres arabes que nous y rencontrons.

Nous ne nous attarderons pas à la côte, àBagamoyu ni à Sâadani : ce qui est vrai pour Zanzibar l'est aussi pour

ces divers pointi^ du littoral. Mais aussitôt qu'on s'enfonce dans les terres, les conditions changent complètement, et tandis qu'à Zanzibar c'est, eu soinme, TEuropéen qui règne et qui gouverne, lorsqu'on a franchi la zone maritime, on est fort étonné de se trouver au milieu de peuplades qui, tout en témoignant d'un certain respect pour l'homme blanc, ne laissent pas que d'afficher à son égard la plus complète indépendance. C'est là que réapparaît le génie individuel do r Arabe, c'est là surtout que l'on ressent la nécessité d'une unioii étroite avec lui.

J'en trouverai un exemple plùsl loin dans les ennuis qu'a éprouvés, à Kondoa, lé chefde la première station française; la situation était devenue insoutenable pour les Blancs par suite de la fâcheuse hostilité qui régnait entre les Arabes et la mission anglaise de Mpwapwa; et ceci m'amène à entrer dans quelques détails au sujet de l'arrivée de M. Bloyel dans la région montagneuse de l'Oussagara, en plein centre arabe.

C'est mû par une idée pleine de sagesse que le comité français de l'Association africaine décida d'établir son point de relai dans l'Oussagara, à une faible distance de la côte, au lieu de courir dès l'abord les chances désastreuses des aventures lointaines. De cette façon, du moins, pareil établissement est pratique, sérieux, plein d'avenir. Ses communications avec Zanzibar, et partant avec l'Europe, deviennent possibles, voire même aisées; la station peut se ravitailler facilement, recevoir sans trop grands retards les instructions de la mère -patrie, et, au besoin, être promptement secourue par elle ; en un mot, elle répond à son but.

C'est en échelonnant ainsi les stations à partir de la côte, en marchant du connu vers l'inconnu, que l'on peut espérer faire de la bonne et utile besogne, sans compromettre et les effortd pécuniaires et les existences précieuses qui se dévotieût à éette grande œuvro africaine.

L'Oussagara est bien certainement l'endroit le nlieux choisi pour satisfaire àùx eligences d'une telle situation. Lorsqti on quitte la côte du Zanguébar pour s'engager dans l'intérieur du continent africain, un pénible apprentissage s'impose tout d'abord au voydgeur ; il a à traverser d'immense^ régions insalubres, ef, novice encore, il ignore et

— ailes dangers qu'il va courir et les précautions qu'il doit . prendre pour en triompher.

La Makata et ses affluents font de tout le pays qu'ils bai* gnent un vaste et pestilentiel marais où, suivant la saison^ on barbote plus ou moins profondément pendant une période de Luit à dix jours de marche. Le sol détrempé s'enfonce sous les pas ; d'en haut tombe parfois un déluge glacial, d'en bas montent des exhalaisons mortelles, devant soi rien, l'infini boueux pour horizon. La caravane avance péniblement, les porteurs laissent choir leurs fardeaux ; quand on arrive au camp tout est trempé et la tente est dressée au milieu d'un lac fétide. Vainement on fait appel au sommeil ; la peau devient moite, les muscles se Iftchent, les reins sont brisés : c'est la fièvre qui monte, la fièvre implacable, avec son cortège de délires, d'abattements et de mornes dései^érances.

Cependant dans le lointain, comme un phare désiré, l'on distingue des pics hardis ; ce sont les monts N'gourou^ les monts de l'Oussagara, où l'on retrouvera la santé, la fraîcheiu:, le calme et le r^os. A les voir ainsi durant les belles nuits claires, on dirait des apparitions fantastiques qui rêvent, silencieuses, sous leur grand manteau de verdure.

La nature a richement doté ce district : alors qu'en deçà, vers là côte, l'on ne rencontre que l'immense nappe des marais, et qu'au-delà, dans TOugogo, tout n'est que sable, aridité, désert, ici la nature est plantureuse, l'air salubre et les eaux, drainées par la ligne des montagnes, y apportent leur contingent de fraîcheur et de fertilité.

C'est là que les Arabes ont établi leur première succursale de Zanzibar, et c'est à eux que les habitants doivent le rapide et prospère développement de ce district.

Les Arabes ont été, d'ailleurs, heureusement inspirés en s'établissant dans l'Oussagara, car de là ils peuvent aisément rayonner vers l'intérieur du continent pour surveiller et étendre le trafic de leurs caravanes ; l'Oussagara est, en effet, un point de bifurcation des différentes routes vers Bagamoyo et Sâadani.

Malheureusement pour les entreprises européennes, les Arabes de cette région se plaignent amèrement, avec

raison peut-être, de Tingérence des missionnaires anglais dans leurs affaires intimes, et l'hostilité qui en résulte a créé dans le principe de sérieuses difficultés au capitaine Bloyet lorsqu'il se présenta dans le pays, en juillet 1880, pour y fonder un établissement.

Peu de temps auparavant un Arabe très-influent, nommé Saive-ben-Seliman, avait eu précisément maille à partir avec les missionnaires protestants : ceux-ci ont, en effet, établi à côté de leur station de Mpwapwa une sorte de refuge pour les esclaves en fuite, qui viennent alors travailler sous la sauvegarde de la mission. Les Arabes ont trouvé que cela constituait un véritable appel à la désertion, d'autant que Saive-ben-Seliman,[lors de son passage|à Mpwpwa, s'était vu ainsi enlever un grand nombre de ses porteurs, qui s'étaient enfuis et réfugiés auprès des missionnaires anglais, à qui il les réclama vainement. Dès lors sa fureur contre les Blancs ne connut plus de bornes, et comme par ses richesses et par sa position, il exerce une notable influence, sa haine fut rapidement partagée par tous les chefs des alentours.

Le capitaine Bloyet en supporta le contre-coup, et son arrivée à Eondoa fut marquée par les péripéties les plus pénibles, dont il ne triompha que grâce à im redoublement de courage et en suivant à Tégard des Arabes une ligne de conduite qui fait le plus grand honneur à son intelligence et à son tact.

Il venait d'être violemment secoué par les fièvres en traversant la Makata, et, lorsqu'il se présenta à Kondoa, il était pâle, amaigri, se soutenait à peine et était obligé de se faire porter sur un lit de camp.

Il demanda à être introduit auprès du chef. Or, dans ces districts, où les Arabes ont conquis une grande influence, il y a deux chefs : à côté du sultan indigène, qui représente la propriété du sol, il y a le chef arabe, qui tient en main la partie trafiquante; par son intelligence et sa fortune, ce dernier est souvent le plus puissant des deux, encore que M[ le chef indigène détienne cependant le véritable pouvoir

^Jl armé. Mais ces deux autorités vivent en parfaite intelli-

gence, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer; car si le naturel a besoin de l'Arabe pour se procurer dçs étoffes et de

la poudre, TArabe, âe son edté, doit liécedsàireiâëlit recourir au sultan nègre pour obtenir les pôrt€iu#s iiidispensables à son trafic par caravanes; il n'est rien de tel que d'avoir besoin l'un de l'autre pour bien s'entendre.

Or, ce fut devant le chef arabe que Bloyet fut tout d'abord conduit et à qui, brièvenient, il exposa le motif de sa visite, c'est-à-dire son désir d'établir à Kondoaun poste français. L'Arabe méfiant s'imagina à bëtt droit que pareille station lui créerait des difficultés intittiès comme celles que l'on avait suscitées à Saive-ben-Seliman, et il déclara formellement que Kondoa n'ataît pas besoin d'homme blanc, et qu'au reste, il n'y avait dans lé péys aucun emplacement à céder. Bloyet rénc^ttvelà 9é tëîitatite auprès d'autres personnages influents 5 ce fût en vâin: partout les portes se fermaient devant lui.

La situation devenait critique lorsque intei^vint le éhef nègre du lieu, Mounié Mbogo; plein de sjniipatbie potirles Blancs, il oifrit à Bloyet sa propre demeure, dont il ne voulut rien recevoir à titre de loyer; il fit immédiatement déloger ses femmes, ses enfants et ses troupeaux, et Bloyet se trouva en possession du plus beau tembé de l'endroit.

C'est là qu'il me reçut lorsque, trois mois plus tard, je passai moi-même par Kondoa en retour vers la eMe, et j'avoue que ma surprise fut extrême quand j'entendis de la bouche même de Bloyet la narration de cet épisode si grand dans sa simplicité ; les rois ne nous habituent plus guère au spectacle de la générosité, et Mounié Ubego mérite d'être cité comme un modèle d'autant plus précieux qu'il est rare.

Bloyet me conta alors tout ce qu'il avait dû mettre en œuvre pour vaincre lantipathîe que les Arabes âa l'endroit nourrissent à l'égard des Blancs depuis les événements de Mpwapwa. Heureusement pour lui^ il s'était rapidement rendu compte de la situation : il comprit que, sans l'appui des Arabes, il n'arriverait à rien, et, dèd lors, son objectif fut d'acquérir leur amitié.

En peu de temps il avait appris suffisamment le swahili pour tenir avec eux de longs barzas, interlliinables conversations dans lesquelles il s'efforçait de dissiper leurs eraintes et leurs préjugés en leur faisààt éonàpreûdrë que

sa âtation ne tomberait pas dans les errements de sa Toisine. Par sa présence d'esprit, par son tact et la générosité dont il fit preuve, il parvint à gagner les bonnes grâces des chefs, et alors seulement il put leur exposer ses projets d'établissement et réclamer leur indispensable concours. Il obtint ainsi la concession d'un vaste terrain situé sur le sentier des caravanes, et il passa un contrat pour la fourniture du bois et la confection des briques dont il avait besoin.

Lorsque je fus à Kondoa, en octobre 1880, j'y vis les travaux déjà commencés ; tout le bois était coupé, le terrain préparé, et, sur les quinze mille briques nécessaires, les deux tiers environ étaient là qui grillaient au soleil. Pour qui a voyagé dans ces parages, pour qui connaît la paresse et l'indolence des nègres, pareil résultat est surprenant et il fait honneur au courage et à l'activité de Bloyet.

C'est bien là, d'ailleurs, l'homme qu'il faut pour mener à bien semblable entreprise ; ancien capitaine au long cours, Bloyet est instruit, énergique, intelligent, travailleur ; nul mieux que lui ne sait se débrouiller ; d'une activité peu commune, il électrise ses hommes en mettant lui-mèoie la main à la pâte, et il en obtient ainsi le êummum de ce que peut donner un nègre. Doué d'un esprit pratique et clairvoyant, il distingue nettement son but, mesure ses moyeiis d'action et fait à l'avance la part des bonnes at des mauvaises chances. Bien ae l'émeut ni l'étomie : son idée est là, devant ses yeux, et il y travaille avec une ténacité qui lui garantit le triomphe.

En un mot, si sa santé continue à se maintenir, Bloyet arrivera certainement à vaincre les dernières difQcultés de sa mission et à établir à Kondoa un poste français dont l'utilité ressortira bientôt ; homme sobre, patient, déterminé, il est de la trempe de ceux qui réussissent en Afrique.

Mais, ainsi qu'il me le disait lui-même, c'est à l'amitié des chefs arabes établis dans le pays qu'il a dû jusqu'à présent tout son succès ; ce sont eux qui ont pris à forfait la fourniture do toute la besogne, qu'ils ont alors confiée à leurs propres travailleurs, car Bloyet n'avait conservé auprès de lui que deux nègres, dont l'un faisait la cuisine et l'autre s'occupait du logement et des armes. Malgré cela, et grâce au concours des Arabes^ le voyageur français était

parvenu en trois mois à jeter les bases d'une station viable dont les résultats ne tarderont pas à se manifester.

J'ai appuyé sur cet exemple au point d'en faire une digression trop longue peut-être ; mais j'ai tenu à démontrer par là combien les Arabes sont puissants dans toute cette partie de l'Afrique, combien l'Européen serait mal avisé de les combattre, et de quel appui, au contraire, ils pourraient lui être s'il se les attachait par les liens d'une étroite alliance.

Page 1