‹ Les Arabes dans l'Afrique centraleChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

Les confidences du Gouverneur arabe de Taborah.

Les Arabes de Taborah n'ont, de leur côté, plus rien à apprendre à cet égard, et il suffit de quelques heures d'entretien intime avec le Gouverneur pour se convaincre qu'il se rend parfaitement compte de la situation.

C'était après l'assassinat de Carter et de Cadenhead; je me trouvais à Taborah avec Popelin , Vandenheuvel et Roger, et, à diverses reprises, j'eus l'occasion de m'entretenir confidentiellement avec Abdallah-ben-Nassib et avec son frère, le Bana Cheik.

Leur préoccupation dominante était de savoir si, dans nos pays d'Europe, il existe une seconde nation comme l'Angleterre, aussi forte, aussi redoutable qu'elle, car, à Zanzibar, avec ses vaisseaux de guerre et son Consul viceroi, la voisine d'outre-Manche apparaît aux Arabes et aux indigènes comme la dominatrice du monde entier. Je rassurai cependant mes hôtes et leur expliquai comme quoi il y a chez nous plus d'un peuple aussi puissant qu'Albion.

« Mais alors, disaient-ils, pourquoi lui permet-on de régner exclusivement chez nous, de peser comme une main de fer sur notre Prince Bargash ? Que venez-vous faire ici, vous qui n è!:es pas des Anglais, s'il est vrai, comme ceux-ci l'annoncent, qu'avant peu l'Afrique leur appartiendra et que nous-mêmes, Arabes, nous en serons chassés par eux? »

A cela j'essayai de répondre en faisant observer à mes interlocuteurs qu'ils préjugeaient de l'avenir un peu à la légère, et qu'en somme l'Angloterre ne manifestait aucun sentiment hostile à leur endroit.

« C'est vrai, répliquaient-ils, on ne nous attaque pas de face ; il est, en effet, bien plus facile de nous faire combattre par d'autres, par Mirambo et par les chefs nègres auxquels, sous main, l'on fournit à Zanzibar des fusils, de la poudre et des encouragements de toute nature.

» On nous suscite ainsi des embarras, on entretient une

lutte où nous succomberons, et cotte victoire n'aura coûté à l'Angleterre qu'un peu d'or et beaucoup de diplomatie .

» Croyez-vous que Mirambo fût parvenu à se tailler pareil empire? Croyez-vous qu'il eût pu édifier pareille puissance à nos porles s'il ii'cûl été soute au par quelque pouvoir étranger? Croyez-vous qu'il existe uq seul chef nègre, si redoutable fût-il, qui oserait nous résister à nous Arabes, s'il ne se sentait protégé d'autre part.

» Si réellement on avait voulu détruire ce brigand de Mirambo qui tue vos frères et pille vos caravanes, si aujourd'hui encore on le voulait réduire â merci, la tâche serait aisée; il suffirait do lui couper les vivres, de cesser surtout les envois de poudre et de fusils, de confisquer ses caravanes d'ivoire qui se rendent impunément à la côte; alors son peuple mécontent se soulèverait contre lui ^ et, quant au reste, nous nous en chargerions exclusivement* Que demain Saïd-Bargash décrète ces mesures, qu'il nous donne en même temps l'auto iisation de combattre à outrance Mirambo, et de lui, de son empire, de ses légions do bandits, il ne restera bientôt plus rien.

» — Mais, interrompis-je, il me semble que cela ne regarde pas les nations d^Europe ; c'est affaire entre Saïd-Bargash et vous autres.

» — Erreur ; cela les regarde à plus d'un tilrc, et c'est même d'elles seules que tout cela dépend. Car d'abord pourquoi établir des stations chez ces assassins et donner par là à Mirambo un prestige qui double son audace et sa puissance ? L'Angleterre est la seult; nation dont il accueille les résidents, preuve qu'il la considère comme une alliée, et lorsqu'il commet ses crimes, ses assasinats, aucune protestation ne s'élève ; les Blancs en station chez lui y restent et donnent par là à ses actes une sanction éclatante. Vous voyez donc que, pour combattre Mirambo j il nous faudrait au moins l'appui moral des Blancs. Et, d'ailleurs, il y a Saïd-Bargash !

» — Excellent Arabe, et qui vous soutient sans doute?

» — Tacitement, oui; mais, pour le reste, chacun sait qu'il est obligé d'obéir au Consul anglais, et celui-ci ne permet pas à notre Prince d'affirmer son autorité militaire sur le Continent africain. Et c'est là ce qui nous étonne : y qui

dites qu'il y a chez les Blancs d'Europe d'autres puissantes nations intéressées à s'établir ici ; mais alors pourquoi n'envoient-elles pas à Zanzibar des consuls assez forts pour soutenir notre Sultan, pour sauvegarder sa liberté d'action? Elles feraient par là œuvre pratique et sage, car alors Saïd pourrait à son tour protéger efficacement leurs entreprises et leurs voyageurs. )»

Une fois lancés sur ce terrain, le Gouverneur et son frère ne tarissaient plus :

c( Voyez-vous, continuaient-ils, avec notre appui vous pourriez aisément réussir en Afrique. Puisque d'un côté l'Angleterre excite et protège les chefs nègres contre nous, aidez-nous, vous autres, contre les chefs nègres ; dans cette lutte vous l'emporterez. Si, jusqu'à présent, nous avons été réduits ti l'impuissance, c'est qu'on nous défendait strictement de combattre ; que si, au contraire, la diplomatie européenne creusait à Zanzibar une contre-mine pour paralyser la funeste politique actuelle, pour entraver surtout le concours que d'aucuns accordent à Mirambo, alors nous resterions seuls en présence, Arabes contre Rougas-Rougas ; la lutte ainsi circonscrite aurait le résultat désiré : l'affranchissement de ces contrées, la destruction d'une race de bandits, la sécurité pour les Blancs et leurs caravanes, enfin le développement de vos efforts civilisateurs et commerciaux. Quant à nous, il sera toujours de notre intérêt de chercher à vous attirer le plus possible ici et de trafiquer avec vos pays sur la plus large échelle. »

Telles sont, en substance, les conversations qu'à diverses reprises j'eus à Taborah avec le Gouverneur et son frère; évidemment, elles revêtaient une forme plus rude, plus hachée, et ce n'est que graduellement que ces hauts dignitaires en sont arrivés à me faire des confidences aussi catégoriques.

Ces confidences peuvent résumer l'étude que j'ai entreprise au sujet de la position des Arabes dans l'Afrique centrale ; elles indiquent et la situation présente et les conséquences qui en découlent; elles montrent certains moyens à employer pour sauver l'œuvre que l'on a entreprise en Afrique.

Pour cela, il importe d'abord que les nations européennes

maintieDDent énergiquement Tindépendance du sultan Saïd-Bargasli, indépendance sérieuseuient menacée et qui tend à disparaître bientôt; il faut que les résidents étrangers accrédités auprès du Prince combattent la politique détestable qui règne à Zanzibar et qui consiste à déchaîner Télément nègre-bandit contre rinfluence arabe; il fautqu'on se décide à certains changements dans la ligne de conduite à suivre, et qu'envisageant les difficultés dont nous ne pouvons triompher par nous-mêmes^ Ton se décide à recourir aux Arabes T voyageurs pratiques, à la fois travailleurs et soldats.

En effet, dans cette étude nous les avons rencontrés partout ou nous nourrissons Tospoir de nous établir nousmêmes, et partout nous avons pu remarquer que leur influence est favorable à ragricuîture, au développement du commerce, voire aux idées civilisatrices ; ils sont le trait d'union entre le nègre sauvage et TEuropéeu civilisé ; dans notre lutte contre la barbarie ils sont donc nos alliés naturels. Connaissant leurs aspirations, nous saurons ménager leurs susceptibilités; nous avons vu quelle est leur puissance et de quelles forces ils peuvent disposer; une alliance avec eux nous rendrait donc les plus grands services, tant au point do vue trafiquant pour ménager Tavenir qu'au point de vue militaire pour protéger le présent.

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