CHAPITRE Vn
L*Ounyanyembé. — L^Agriculture et les Arabes. — Mirambo. — Pagazi, voleur et roi. — Diplomatie anglaise. — Les crimes impunis.
Aux steppes désolés ^u Mgounda-Mkali succède le beau pays de rOunyanyembé, quartier général des Arabes dans r Afrique centrale.
Quel changement soudain dans la nature ! Du haut des monts boisés dont les éperons septentrionaux font à FOunyanyembé une frontière naturelle, Tœil se repose ravi sur la « scènerie » charmante qui se déroule à Thorizon. C'est d'abord une vaste plaine couverte de cultures : ici, des champs de riz, de maïs, de moutama; là, des carrés de patates, de tabac, de manioc; partout des bananeraies splendides; essaimées dans le vallon, des pointes grises piquent cet océan de verdure et trahissent de joyeux hameaux dont la ceinture d'euphorbe ressemble à quelque gigantesque candélabre; le suc de cet arbuste sert à empoisonner les flèches des guerriers à l'heure des combats.
Bientôt le soleil émerge de la cime des monts, et dans un manteau de pourpre et d'or apparaissent Taborah, Kouiharah, Kouikourou, qui sommeillent sous la feuillée : on dirait d'un mirage enchanteur tant est brusque la transition qui, du désert d'où Ton vient, vous fait passer dans la plus charmante oasis.
C'est encore aux Arabes que-ce district doit sa prospérité : ils ont dompté l'indolence native du nègre, et, par une énergie et un travail soutenus, transformé la vaste lande en un magnifique jardin potager.
J'appuie sur ce point, parce qu'il est évident que l'agriculture est le meilleur et le premier pas vers la civilisation, comme c'est aussi la clé du problème qui tend à rendre l'Afrique habitable : on ne triomphera de cet insalubre climat que par le défrichement du^ol, qui, amenant le drainage des eaux, transformera en plaines fertiles les régions marécageuses si fatales aux Européens.
Or, les Arabes sont déjà parvenus à faire du nègre paressoux et pillard im actif laboureur j et le spectacle que nous donne à cet égard rOiinyanyembô est bien fait pour attirer notre sérieuso attention sur ces hommes j qui par euxmêmes, sans direction aucune, édifient au centre de TAfrique un travail gigantesque, alors que les efforts des peuples civilisés se brisent incessamment contre Tinsuccès; avec de pareils alliés, nous arriverions certainement à un résultat sérieux, à un but éminemment pratique.
A côté de r industrie agreste , Tahorali présente tous les caractères d'un centre important de trafic ; les Arabes y possèdent leurs plus grands établissements de l'intérieur, et c'est aussi le relaî des caravanes parties de la c6te dans la direction des Grands Lacs : elles renouvellent à Taborah leurs denrées d'échange et leur personnel, congédiant les Zanziharites pour enrôler les Vounyamouési, avec lesquels on se rendra sui" les rives du Tanganika ; tout cela est ordonnancé et réglé à Tavauce, et, en dehors do Tépoque du Rhamazan, les caravanes n'éprouvent à Taborah aucun retard dans leur marche vers le Lac.
Les installations arabes à Taborah offrent le plus grand confort ; ce sont d'immenses tembés^ solidement bâtis, où règne une hospitalité grandiose ; après le long et pénible jeûne anquel le voyageur a été astreint dans le Mgounda- Mkali, c'est plaisir pour lui de se voir comblé d'attentions par ces bons Arabes : poulets dorés, quartiers de bœuf et de mouton, plats de riz, montagnes de crêpes, d'œufs et de fruits, il voit défiler, en son honneur^ toutes les splendeurs gastronomiques depuis longtemps oubliées ou passées du moins à Tétat de vagues souvenirs. Certes, à ces largesses Ton répond par de sérieux présents, mais l'idée première qui préside à tant de générosité n'en demeure pas moins hautement appréciable.
Le Gouverneur de Taborah, Abdallah-ben-Nasaib, et son frère, le Bana Cheik, se font remarquer par leur empressement, leur affabilité, leui: cordiale hospitalité envers les Blancs qui passent chez eux, et leur appui moral, je 1 ai déjà indiqué, constitue pour les caravanes la plus solide et la plus sérieuse des protections*
Il y a toutefois un point noir à l'horizon de cet Eden,
c'est lo voisinage gênant de Mirambo et de son complice ès-vols et assassinats, le Nioungou ; de ce dernier, je ne parlerai pas, car ce qui est vrai pour Mirambo Test aussi pour son vassal, qui, plus faible comme potentat, n'en est pas moins féroce comme bandit.
Mirambo est aujourd'hui l'ennemi juré des Arabes. Il n'en a pas toujours été ainsi, mais diverses circonstances ont amené cet antagonisme, bientôt envenimé par de violentes rancîmes et des haines sanglantes.
Mirambo était le fils d'un petit sultan de l'Ougoua ; il débuta par être chef de caravane au service des Arabes, avec qui son père entretenait d'excellentes relations. Un beau jour, revenant de la côte à la tète d'un fort convoi de marchandises destiné à ses patrons, Mirambo trouva ingénieux de s'approprier ces richesses, et il voulut devenir maître à son tour.
« Le premier conquérant fut un heureux voleur », diton, et Mirambo prouva qu'en cela il était de pure race : il suivit la pente fatale où glissent les ambitions démesurées, et, de chef do caravane devenu voleur,, il se fit bandit; de là à être empereur nègre il n'y avait qu'un pas ; il le franchit : de pillages en assassinats il escalada successivement les divers échelons de la grandeur, de la richesse et du •pouvoir.
Aujourd'hui son empire de l'Ounyamouési est solidement assis; diplomate autant que conquérant, Mirambo entretient avec Zanzibar d'excellentes relations que ne compromettent nullement ses crimes et ses déprédations : pour les excuser on trouve toujours des circonstances atténuantes et, au besoin, Ton invoque la raison d'État; ce bandit joue si bien le jeu de certaines ambitions cachées !
Mirambo est, d'ailleurs, doué d'un grand esprit pratique; il a noué avec la côte un sérieux trafic d'ivoire provenant généralement de ses vols et de ses rapines; en outre, une des branches les plus importantes de son commerce c'est la traite des noirs : de nombreuses caravanes quittent fréquemment l'Ounyamouési traînant après elles les infortunées "peuplades réduites sous le joug par les Rougas-Rougas; ces convois se dirigent au nord, évitant ainsi la route ordinaire, et les esclaves sont vendus soit dans la région
du Nil inférieur, soit sur divers points du littoral de TOcéan Indien.
Il y a loin de ces atrocités à la conduite correcte des Arabes envers leurs travailleurs : on parle sans cesse du trafic de chair humaine, des razzias, des monstruosités auxquelles donne lieu ce honteux commerce, et il est de bonne politique de tomber à ce sujet sur le dos des Arabes et de les signaler à l'indignation du monde civilisé comme étant d'infâmes marchands d'hommes. C'est là égarer l'opinion publique : s'il existe dans l'Afrique centrale un vil négrier dont les cruautés laissent loin derrière elles la conduite des plus féroces Métis, c'est certes Mirambo, ce roi bandit qui, au vu et au su de chacun, pratique la traite avec tout son déploiement d'horreurs et s'en fait une gloire en même temps qu'une source importante de richesses.
Et, en dépit de ces abominables attentats, Mirambo, je l'ai signalé, est très-bien vu, voire même choyé à Zanzibar, où l'on traite avec lui de puissance à puissance ; Saïd-Bargash, qui au fond le déteste, n'est pas autorisé à lui témoigner sa bain&, encore moins à entreprendre quoi que oe soit contre lui ; Mirambo, parfaitement au courant de cette silutition^ r exploite adroilemeat à son profit ; il envoie des présents au consul anglais, qui, en retour, lui envoie dos fusils.
A Taborah, en mai 1880, il n'était bruit que de certains canons que le doctour Kirk avait envoyés au Bonaparte africain; oclui-ci n'a peut-élre pas su s*en servir, mais il en tirait grande vanité, et ces marques de sympathie d'une puissance européenne envers ce détrousseur de caravanes ne laissent pas que de donner à Mirambo un prestige trèsgrand ans yeus des chefs nègres voisins.
J'ajouterai que Jes bandits de son royaume sont tous armés d'excellents fusils venus de Zanzibar, et que luimême possède une carabine Winchester à répétition, dont il se sert pour donner le signal d'attaque dans ses entreprises guerrières.
Lorsqu'on juillet 1880 nous nous repliâmes sur Taborah après le massacre de Pimhoué^ nous rencou traînes huit hommes de Matumala que Mirambo expédiait à la cùle avec de colossales défenses d'éléphant destinées au Consul
anglais; les petits cadeaux entretiennent Tamitiéy et malheureusement la funeste politique de Zanzibar a besoin de Tamitié de ces bandits pour tenir en échec TinflueDce arabe et pour paralyser ainsi les efforts européens en Afrique.
Ce jeu est dangereux, et Ton a vu deux Anglais, Carter et Cadenhead, en devenir eux-mêmes les victimes ; il est vrai qu'à Pimboué, trompé par le di*apeau tricolore, que les voyageurs avaient arl)oré en l'honneur du roi Léopold, Mirambo a cru tuer deux Français ou deux Belges.
Sa maladresse lui aura coûté de vertes remontrances ; on lui aura certainement dit : « Vous avez mal agi, ne le faites plus » ; mais la leçon s'est bornée là ; l'assassin a pu jouir en paix du produit de son crime et rien n'a été changé dans ses relations avec les Européens.
Il n'y a même pas eu une protestation sérieuse après cet attentat ; c'est là un fait inouï, inconcevable, et comment ne se rend-on pas compte du dommage que pareille faiblesse cause au prestige des Blancs?
Jadis, lorsqu'un nègre avait assassiné un Européen, tous les alentours étaient plongés dans une mortelle terreur ; il semblait que la voûte du ciel allait s'entr'ouvrir pour laisser pleuf oir du feu sur les peuplades homicides ; on s'attendait à voir manquer les récoltes et mourir les nouveau-nés ; on croyait que des légions allaient sortir de terre pour venger la mort du mousoungou (1), et il n'était calamité que l'on ne redoutât comme conséquence d'un pareil crime. Aujourd'hui, le vol et l'assassinat se pratiquent impunément. Mirambo pille les établissements et les caravanes, assassine gaiement les Européens, puis il s'en retourne tranquillement chez lui, envoie quelques petits présents au Consul anglais de Zanzibar et continue tout régulièrement avec la côte son trafic d'ivoire et son commerce de poudre et de fusils.
Après le crime de Pimboué on s'attendait à ce que les résidents anglais en station chez Mirambo (à Ourambo et Ouyouyi) reçussent l'ordre de quitter le pays en protestant contre le plus révoltant des assassinats, mais il n'en a rien
(1) Homme blanc.
été ; ces messieurs ont pu contempler Mirambo revenant chez lui avec les dépouilles de Carter et de Cadenhead et les mains encore rouges de leur sang; il y a plus : M. Suthon, le chef de la station d'Ouramho, s'est même efforcé d'excuser Miraoïbo, de trouver à son crime dos circonstances atténuantes. Il faut lire celte plaidoirie pour comprendre jusqu'où Ton peut aller dans certaine voie : u Je connais » Mirambo depuis nombre d'années^ énrit-il, et je puis jï affirmer que ce crime est le résultat d'une erreur ; s'il » avait connu la présence de nos amis dans Pimboué, il n n'eût pas attaqué ce village. »
Pareille assertion tombe d'elle-même, car chacun sait qu'en Afrique, lorsqu'un homme blanc est en marche, sa présence est connue à vingt lieues à la ronde ; mais si M. Suthon entend dire par là que Mirambo ignorait que] ces Blancs fussent des Anglais, alors je suis de son avis, complètement de son avis.
Pour qui a été en Afrique, c'est, d'ailleurs, chose inouïe que de voir un Européen essayer d'innocenter Mirambo^ alors que do Zanzibar au^ Grands Lacs le nom seul de ce bandit exprime l'assassinat, le vol, les plus criantes iniquités, alors que la vie entière de ce chef barbare n'est qu'une longue traînée de sang.
Mais il est des crimes qu'on est forcé d'excuser, afin de pouvoir expliquer certaines alliances compromettantes, et alors, au grand ébahissement de ceux qui connaissent la question a fond, on se porte garant de Mirambo, on en fait un agneau sans tache, on le présente comme une victime de la calomnie; à blanchir pareille tête on perd sa peine et son prestige, et cette lessive ne serait que ridicule, on se contenterait d'eu rire si derrière ces tentatives n'apparaissait cousue de fil blanc toute la politique anglaise dans r Afrique centrale.
L'avenir se chargera de le prouver au détriment de ceux qui tiennent absolument à se laisser duper.