SAPIN D'AMÉRIQUE
Abies americana^ Prov. — Sapin rouge ('), Red Var, Double Balsam Fir.
Cette espèce ressemble beaucoup à l'autre, mais n'a pas sur son écorce de vésicules remplies de gomme ; ses feuilles sont de couleur moins foncée que celles du sapin blanc, ses cônes sont aussi moins longs. L'écorce est bien moins lisse que celle de l'autre espèce, surtout pour les jeunes arbres, et plus noire. Il a le même habitat que son congénère, sauf qu'il ne pousse pas dans les savanes et que son aire ne va pas aussi loin au nord. C'est dans les riches platières des bords des rivières, parmi les ormes, les merisiers et les frênes, qu'on le trouve le plus souvent et qu'il réussit le mieux. C'est un arbre de haute futaie, qui atteint de 40 à 60 pieds de hauteur, de 12 à 18 et même 24 pouces de diamètre. Il a aussi beaucoup de ressemblance avec l'épinette blanche et forme pour ainsi dire le trait-d'union entre cette espèce et le sapin blanc. Moins grand que le sapin argenté d'Europe, il lui ressemble beaucoup sous les autres rapports, lui est
(i) En France, on désigne sous le nom de " Sapin rouge '* le Phius sylvestris, ou pin d'Ecosse, Fir ou Scotch Fine.
presque identique. C'est un bel arbre au tronc droit, au feuillage pyramidal, qui croît avec beaucoup de rapidité.
Le bois du sapin rouge est léger, mou, peu fort, comparativement cassant, d'un grand usage pour les petites charpentes et la menuiserie. Il est très employé dans la tonnellerie pour faire des seaux, des cuves, des barils à matières sèches et surtout des tinettes à beurre. On en fait aussi des planches et des madriers qui passent avec les planches et les madriers d'épinette blanche, dont ils diffèrent peu, pour les ouvrages de menuiserie. A la campagne, c'est un bois recherché pour faire des auges pour les écuries et des tuyaux pour les petits aqueducs. On en fait aussi du bardeau dans les endroits où il n'y a pas de cèdre. Il est employé par les fabricants de pâtes mécaniques ou pulpe moulue, dans la proportion d'un dixième ou moins en mélange avec l'épinette. Passé à L'huile, il fait de jolies boiseries pour l'intérieur des maisons. C'est un bois plus pourrissant que l'épinette, quand il est exposé au mauvais temps, mais qui se conserve très bien à l'intérieur des bâtisses. Au pied, cet arbre a fréquemment le cœur pourri.
En Europe, le sapin est très employé dans la fabrication des jouets, des boîtes d'emballage, dans la sculpture et même pour faire les planches harmoniques pour les instruments de musique. Pour ces usages, l'Angleterre tire la plus grande partie de son apapprovisionnement de la Suisse et du Tyrol.
L'abbé Brunet ne mentionne pas cet arbre dans son Catalogue des Végétaux Ligneux. L'abbé Pro-
vancher le donne comme VAbies Fraseri de Lindley le Pinus Fraseri de Pursh, le Picea Praseri de Loudon, et dit qu'il se distingue à première vue du sapin baumier ou sapin blanc par sa taille plus élevée. Or l'arbre qu'il décrit sous les différents noms qu'il mentionne est plus petit que le sapin blanc ; c'est tout simplement un arbuste d'une dizaine de pieds de hauteur, d'après Nuttall. "Cette espèce, dit Nuttall, alliée de si près au sapin baumier {A. balsameà) fut découverte dans les hautes montagnes de la Caroline par Fraser et dans les " Grandes Montagnes " de la Pennsylvanie par Pursh, qui fut le premier à la décrire. C'est un arbre plus petit que Vabies balsameà^ ou plutôt un arbre de taillis compacte, excédant rarement dix pieds de hauteur : ses feuilles sont plus courtes et plus relevées et les cônes de moitié moins gros. "
Quant aux dimensions, ceci contredit formellement la description donnée par l'abbé Provancher, d'oii il suit que l'arbre décrit dans la Flore Canadienne^ et avec exactitude d'ailleurs, n'est pas le même que celui dont parlent Lindley, Pursh et Loudon, mais une autre espèce qu'il faut ajouter à la liste déjà nombreuse des sapins.
Dans les sols riches des formations siluriennes de la Gaspésie ainsi que de la partie méridionale des comtés de Rimouski et Témiscouata, le sapin rouge atteint de grandes dimensions — c'est là qu'il est le plus beau —et donne un bois d'une ressemblance frappante avec celui de l'épinette de Norvège. Il y a quelques années un ingénieur américain qui a fait une
étude sur les lieux de l'industrie de la pulpe, dans les Pays Scandinaves, visita le comté de Bonaventure dans le but d'y installer une usine, et en voyant des billots de sapin dans les estacades d'un moulin, déclara que c'était le même bois qu'il avait vu en Suède et en Norvège, où il est désigné sous le nom d'épinette, ajoutant qu'il donnerait une pulpe égale sous tous les rapports à celle qui est exportée de ces pays en Angleterre et en France. Il y a aussi beaucoup de ce sapin dans la région du lac St-Jean, où M. Gus.-A. Langelier a constaté qu'il est beaucoup plus sain que dans la Gaspésie. En général il est plus petit, ce qui n'empêche pas que M. Langelier a mesuré des arbres de 21 pouces de diamètre.
FSUGHE
Abies canadensis^ MiCHX. — Hemlock, Hemlock Spruce, Haricot, chez les Acadiens.
C'est un arbre de première grandeur, qui recherche les terres jaunes, les buttes et les versants de collines. Il lui faut un terrain sec. Cet arbre atteint presque les mêmes dimensions que le pin blanc et se trouve rarement en massifs. Vers l'est, son aire ne va pas au delà du Cap Tourmente, une trentaine de milles en aval de Québec et de là .la ligne formant sa limite nord va frapper la tête du lac Témiscamingue. Il y en a beaucoup dans la partie inférieure des ter-
ritoires du St-Maurice et de POttawa ainsi que dans les cantons environnant celui d'Arthabaska.
La pruche est un bois plus cassant que l'épinette, plus fort et plus dur que le pin blanc. Il est très employé dans la grosse charpente et pour la construction des quais et des ponts. A raison de sa dureté, on remploie pour les pavages, qui résistent mieux que ceux fait avec d'autres bois, aux déchirures des crampons des fers des chevaux. On en fait des sciages, des planches et des madriers, qui sont en grande demande sur les marchés des Etats-Unis depuis quelques années, on en fait aussi des lattes et du bardeau de qualité inférieure. La partie la plus précieuse de la pruche est l'écorce qui, à raison de la forte proportion de tannin qu'elle renferme, est employée presque exclusivement dans nos tanneries. Pour l'exportation, on la distille pour faire '^'extrait concentré d'écorce," qui est recherché en Europe et aux Etats-Unis. Depuis une couple d'années, on emploie aussi la pruche pour faire les pâtes mécaniques ou la pulpe moulue utilisée dans la fabrication du papier. On sait que la première pulpe chimique, fabriquée en 1866 à Philadelphie par l'inventeur de ce procédé, fut faite avec de la pruche.
La *^ pruche blanche " est une variété qui n'existe que de nom. A la Nouvelle-Ecosse et dans quelques parties de notre province, on désigne sous ce nom la jeune et la petite pruche, dont le bois est plus blanc et l'aubier plus marqué que dans les arbres gros et vieux.
CÈDBE BLAVC
Thuya occidentalis^ LiNX. — Cedar, White Cedar, Arbor vitœ^ American C5T)ress, en Angleterre.
C'est un arbre de 50 à 80 pieds de hauteur et qui atteint jusqu'à 6 pieds de diamètre dans la vallée de la rivière Bonaventure, oii se trouve le plus beau cèdre de la province. Dans les endroits moins favorables, le diamètre varie de 15 à 30 pouces. Le tronc est long sans branches, presque toujours pourri et creux au cœur, dans la partie inférieure, surtout dans les plus grands arbres. Les anneaux de croissance sont toujours très marqués dans le bois, et le botaniste Michaux prétend en avoir compté 275 dans un arbre de 2 1 pouces de diamètre. De forme pyramidale dans la première période de sa croissance, le feuillage de la tête de notre cèdre blanc s'aplatit en forme de bouquet quand l'arbre est parvenu à sa maturité.
Le cèdre se trouve dans toute la partie de la province située au sud du St-Laurent. Au nord du fleuve son aire est limitée par une ligne partant de l'embouchure de la rivière Pentecôte, descendant dans la direction du sud-ouest, ^n passant une trentaine de milles au nord du lac St-Jean, jusqu'aux sources de la rivière Gatineau, et se repliant au nord-ouest pour aboutir à l'embouchure de la rivière Rupert, sur les bords de la baie James.
Dans les autres parties du pays, le cèdre pousse dans les terrains mouillés, désignés vulgairement sous
le nom de "cédrières", mais dans la Gaspésie et toute la bande de terrains siluriens qui s'étend en arrière de la chaîne des monts de Notre-Dame, depuis le rivière Bleue jusqu'à la Métapédia, il occupe les plateaux de terre riche et fraîche, le flanc des montagnes et les bords des ravins descendant des hauteurs. C'est dans toute cette étendue de terrains siluriens qu'il est de beaucoup le plus beau, le plus sain et le plus abondant. Celui qui croît sur le bord des rivières et dans les endroits où le terrain est submergé à l'automne et au printemps, donne un bois de couleur plus pâle, plus léger et moins résineux. C'est le contraire pour celui qui pousse dans les terrains élevés. La couleur du bois est généralement d'un jaune foncé chez les arbres qui poussent dans les sols d'origine granitique et dans les savanes remplies de matières végétales en décomposition.
Le bois de cèdre est odorant, léger, mou, se fend facilement, est réfractaire à la pourriture, même quand il est exposé alternativement à l'humidité et à la sécheresse. Il est très employé en charpente, dans là construction des quais, pour faire les pièces des fondations et les poutres des maisons et des granges. C'est le bois par excellence pour faire des perches et des piquets de clôture, dont la durée est infinie. C'est aussi le bois par excellence pour faire du bardeau et des traverses de chemins de fer, usages auxquels il est le plus employé. On calcule que le bardeau de cèdre dure trente ans, ou un tiers plus longtemps que le meilleur bardeau de pin blanc. Il en est de même pour les traverses de chemins de fer, dont la durée est
pratiquement illimitée, quant à ce qui regarde la pourriture. J'ai vu de ces traverses qui, après avoir été vingt-trois ans sous les rails, étaient encore aussi saines qu'au moment où elles avaient été posées. On met le cèdre en planches minces pour faire les fameux " canots de Gaspé " et le bordage des barges de pêche. On l'emploie aussi dans la tonnellerie pour faire des barils pour l'huile et le poisson mariné. A cause de sa forte odeur et de ses propriétés antiseptiques, qui tuent les larves et chassent la vermine, on en fait des boîtes pour conserver la fourrure durant l'été. Les lattes de cèdre sont préférées à celles faites de n'importe quel autre bois. C'est aussi le cèdre qui est le plus recherché et le plus prisé pour faire des poteaux de télégraphe et de téléphone. Il est également apprécié pour la confection des bacs en usage dans les pulperies et les usines à papier ainsi que les cuves ou fosses des tanneries. L'odeur du cèdre et ses propriétées antiseptiques le protègent contre les vers à bois, qui ne l'attaquent jamais, soit à l'état naturel, soit ouvré.
Malheureusement cet arbre si précieux croît très lentement et, pratiquement, ne se reproduit pas en forêt, de sorte que si la consommation continue d'augmenter comme elle l'a fait depuis une quinzaine d'années, le temps n'est pas éloigné où il aura disparu de de nos forêts comme bois de commerce.
ÉFIITETTE ROUGE
Larix americana^ MiCHX. — Larch, American Larch, Tamarac, Red Spruce, Juniper, Violon chez les Acadiens de Bonaventure, Hacmatack, chez les Acadiens des Provinces Maritimes et dans le Maine, Mélèze dans certaines parties de notre province.
Dans les situations propices, c'est Tun des plus beaux et des plus grands arbres de nos forêts, atteignant de 80 à 100 pieds de hauteur et. de 2 à 3 pieds de diamètre. Cet arbre est élancé, droit, avec un tronc d'une rondeur dont la régularité est remarquable.
Dans la partie méridionale de la province, l'épinette rouge, du moins pour les arbres de première grandeur, croît dans les terrains humides, dans les savanes couvertes de mousses, mais dont le sol est composé de terre riche. Dans la partie de la province dont les eaux coulent dans la baie James, les plus grands arbres de cette espèce ne se trouvent que dans les terrains secs et élevés et sur les pointes de terre riche, le long des rivières. Les petits arbres poussent dans les savanes. L'épinette rouge est très rare dans les terrains siluriens de la Gaspésie et même absolument inconnue dans la plus grande partie du comté de Bonaventure. L'aire de cette espèce forestière excède la frontière nord de la province et atteint même la baie d'Ungava. Le botaniste Michaux dit, dans son journal, qu'elle abondait dans les environs
du lac St-Jean et du lac Mistassini, où elle formait des massifs de plusieurs milles en superficie.
L'épinette rouge est incontestablement l'un des bois les plus précieux de nos forêts : ses grandes dimensions, sa résistance, sa force, sa durée extraordinaire, le faisaient préférer au chêne pour la construction des navires. Il remplaçait également le chêne dans la construction des grandes bâtisses, pour les pièces exigeant beaucoup de force et de résistance. Nos cultivateurs ne pouvaient pas trouver son égal pour faire les chevilles à clôture et les pavages d'écuries. C'était aussi l'épinette rouge qui leur donnait le meilleur bois de chauffage. Enfin, on en faisait des traverses de chemins qui étaient sous tous les rapports égales à celles de chêne. C'est aussi un bois de premier choix pour faire des blocs à pavage.
Nous avons malheureusement perdu cette précieuse ressource. Depuis quelques années un insecte (saw-fly, Nematus Erichsonii) a détruit le feuillage de tous les plus gros arbres, qui ont séché sur pied. Ses ravages sur les jeunes et petits arbres ont été moins désastreux et semblent même avoir cessé. Mais tout le bois susceptible d'exploitation commerciale a disparu et même en supposant que ce terrible insecte ne s'attaque pas à la jeune pousse, il s'écoulera bien près de cinquante ans avant que l'épinette rouge puisse fournir son contingent à nos opérations forestières. Et cette dévastation est arrivée précisément au temps où l'ouverture des chemins de fer allait permettre d'utiliser beaucoup de forêts dont on ne pouvait auparavant sortir ce bois, qui est
trop pesant pour flotter. Cette perte représente des milions pour TEtat et l'industrie forestière.