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Fig. 210. Deux des vieux Sapins de Wurzelberg.

quelques heures à une hauteur d'où l’on peut déjà apercevoir de loin les vieux Sapins dont les cimes élevées semblent courber la tête sous le faix des années.

On trouve, au sommet du Wurzelberg, un repos de chasse royale, entouré d'offices et d'écuries, qui fut bâfi vers 1740 et qui était fréquenté par le comte de Schwarzbourg jusqu’en 1788 pendant la saison des chasses {du 1‘ au 40 octobre). Le bâtiment principal est en bois et occupé au centre par un appartement de forme octogone, entouré de huit autres chambres : on y retrouve, suspendues aux lambris, des peintures rappelant les principales réunions de la vénerie royale de Schwarzbourg dont la première eut lieu en 1740 et la dernière en 1788. Une rose des vents, en communication avec la girouette du toit, indiquait aux nobles chasseurs, rassemblés autour d’une table en fer-à-cheval, la direction du vent, indication d’une haute utilité quand on est en chasse. De magnifiques ramées ornaient jadis les parois de cette bâtisse, aujourd'hui abandonnée; l’ancienne cuisine est maintenant habitée par un bûcheron et les bâtiments ne servent plus qu'à laisser sécher les cônes d’Epiceas.

Si la maison de chasse du Wurzelberg est déjà un souvenir du temps passé, les vieux Sapins qui l'entourent nous reportent encore bien plus loin en arrière. Ce sont les restes d’une forêt qui jadis couvrait toute la montagne ; jamais ces Hêtres et ces Sapins n'ont été plantés et n'ont reçu les soins de l'homme. Le Sapin a, comme partout où il peut croître, conservé sa supériorité, et c'est sous sa protection que le Hêtre se maintient, car abandonné à lui-même, ce dernier arbre se trouve rarement à une pareille hauteur. Il subsiste encore une centaine de vieux Sapins primitifs, qui dominent toute la forêt et qui s'élèvent isolément ou en quelques groupes épars; leur tronc est dégarni de branches jusqu'à une hauteur de 48 à 30 mètres ; trois hommes peuvent à peine les embrasser à la base ; leur cîme s'étale en forme de dôme comme les aîles d’un oiseau gigantesque ; leur écorce blanche et lacérée est presque partout respectée par les mousses et les lichens, alors qu'aux branches des Epiceas voisins, qui semblent être des nains au milieu de ces géants, se suspendent de longs festons de Jichens qui descendent à plus d’un pied. Deux vieux Sapins, situés à l’ouest de la montagne, sont un exemple manifeste du préjudice que l'ombre exerce sur la ramification ; en effet, du côté où les branches de ces deux arbres se touchent, les troncs sont dégarnis jusqu'à une hauteur considérable, tandis que sur les faces libres, l’un et l’au-

tre’ sont ramifiés beaucoup plus bas et aussi fortement. L'un de ces arbres à formé de nouveaux rameaux au moyen de bourgeons advenüfs, à une hauteur de 13 mètres environ. (La partie naturellement élaguée de la tige de ces vieux Sapins ne présente, comme les Pins, aucune trace des branches tombées.)

Sur le sol, qui est recouvert d'une excellente couche de terreau de bois, le Fraisier sauvage croît avec une vigueur extraordinaire et donne d'excellents fruits; les müres et les myrtilles garnissent aussi le terrain ; ça et là on aperçoit des monticules de-mousse qui recouvrent les vieilles souches des arbres abattus pendant les siècles passés ; de longues colonnes d'une épaisseur de 2 à 3 mètres et couvertes de mousses proviennent de vieux troncs morts, qui tombent de décrépitude et qui souvent sont tellement friables que d’un coup de pied on en fait un monceau de ruines. Ces débris d'anciens arbres gigantesques nous ont été légués par une époque où le bois était à peu près sans valeur et où l'administration des forêts n'existait pas. Souvent ils sont couverts de Jeunes plants d'Epicea, essence qui germe très-volontiers sur les vieilles souches de Sapin et sur les branches tombées. Dans ces circonstances, il se produit parfois un singulier phénomène : la souche qui sert de support à un Epicea et qui le nourrit en se décomposant, s'abîme après quelques années sous son épiphyte dont les racines se trouvent dès lors à nu et qui semble reposer sur un fondement de racines colomnaires qui le fait ressembler aux Pandanus des rivages équatoriaux (1). La quantité de tiges pourries qui jonchent le sol, ainsi que des Epiceas qui chevauchent sur elles, est très-considérable au voisinage du repos du Wurzelberg. Le rapprochement des souches, ainsi que les groupes des vieux Epiceas encore debouts, attestent que la plantation était jadis fort touffue et qu’un toit épais de feuilles aciculaires et de feuillage devait recouvrir une sombre forêt. Les Hêtres et les Epiceas de la forêt actuelle sont beaucoup moins âgés que les grands Sapins ; il est probable que l'Epicea s’est établi d’abord et que les Sapins se sont ensuite successivement élevés. L'Epicea à beaucoup à souffrir ici des coups de vent, ce qui fait qu'on ne le trouve pas en exemplaires aussi puissants que le Sapin. Souvent un vieux Sapin gigantesque est tout-à-fait isolé, n'ayant que du sous-bois dans son voisinage.

(1) Goeppert a décrit des phénomènes identiques dans la vallée du Grünwald, comté de

Glatz (Flora, 1847).

Le climat du Wurzelberg est rigoureux; le 6 août un brouillard froid enveloppait la montagne jusqu’à midi; quand le soleil parvint à le percer, celui-ci répandit une vive clarté sur toutes les montagnes de la forêt de Thuringe : on apercevait le Harz dans le lointain et l'on distinguait manifestement le Brokenhaus.

On rencontrait jadis beaucoup d'Epiceas décortiqués et de jeunes Sapins brisés, indices d'une chasse giboyeuse ; mais depuis 1848 la plupart des agiles habitants de la forêt ont disparu ; aucun cerf superbe, aucun chevreuil craintif n'apparaît aux regards du voyageur. Les lèche-sels et les réserves de fourrages sont éloignés depuis que le parc, qui naguère s’avançait jusqu'au-dessus du Wurzelberg, est actuellement limité aux environs de Schwarzbourg.

Ces vieux Sapins augmentent encore en épaisseur et ils cicatrisent les blessures que leur écorce peut subir; la plupart sont en parfaite santé et il n'en est qu'un petit nombre dont le sommet soit desséché. On les trouve spécialement derrière la maison de chasse et à l'Est de la montagne dont le versant septentrional est dénudé parsuite de la coupe desarbres et couvert de prairies. On ménage aujourd’hui la vie de ces vieux arbres avec une grande piété, et l’on a compris de quel intérêt ils sont pour l'Allemagne, où nulle part on n’en pourraittrouver de semblables pour l’âge, la hauteur et l'étendue. Le forestier Liepmann, qui à la surveillance du Wurzelberg et qui l'exerce avec le soin le plus minutieux, a consacréla plupart de ces arbres gigantesques dont la vie semble éternelle, à la mémoire des hommes qui ont rendu le plus de services à l'art forestier et il les à ornés de tablettes portant les noms de Cotta, Hartig, Pfeil, etc. ; il en a récemment dédié un à Humboldt.

L'inspecteur forestier Schlinzel, de Katzhütte, a opéré, en 1837, le cubage exact des quatre plus grands Sapins du Wurzelberg. Nous devons à l’amicale obligeance de M. V. Holleben, la communication du résultat de ces calculs, qui ont donné les chiffres suivants :

Sapin 1à(0"62 au-dessus dusol) 5"78 de circonférence et 45"50 de hauteur

» + AP OT EE PT Se 6090 en Le, DORE dar 29 » De AT poste a 00 CNRS » ASS PU UE M 08 ne LU RSR

La contenance en bois de ces arbres doit se calculer avec une réduction de 0, #2, et l’on arrive pour le Sapin 1 à 1608 pieds cubes ou 22 1/4 voies » 9 502492 00 » 33 1/2 » à raison de 72 pieds cubes » 13: 2402 » » 34213 par voie.

TEASER AE D

L'âge des Sapins du Wurzelberg, d'après le dénombrement des couches annuelles de plusieurs troncs abattus, peut être évalué à 350-700 ans.

On rencontre surle Lindigforst, à une lieue environ du Wurzelberg, un tronc creux, dei 1 m.30cent. de hauteur, provenant d'un vieux Sapin séculaire qui fut brisé en 1849 à la suite d'un orage. On lui a enlevé l'écorce, on l'a couvert d'un toit de bois et percé d’une porte, de sorte qu il ressemble de loin à une guérite. Dans cet état 1l sert, comme une hutte naturelle, d'asile aux bûcherons et aux gardes-forestiers, et il peut contenir huit personnes. Son bois est excessivement madré et d’une dureté considérable. Cet arbre avait une circonférence de 7 m. 06 cent., mesurée à la hauteur de 0 m. 47 cent., et une élévation de 47 m. 07 cent., sa contenance en bois fut trouvée de 2538

pieds cubes ou 35 1/2 voies.

D'après Ratzeburg, on trouve dansle Hundsruck, près de Birkenfeld, un Sapin de #7 mètres de hauteur sur 5 m.67 cent. de circonférence. Près de Wembach dansl'Odenwald, 1l doit également y avoir un Sapin de 44 à 47 mètres de haut : dans le Nesselgrund, enSilésie, setrouvent des Sapins dont l’un a fourni, sans compter la cime et les branches, 25 voies de bois de quartier. Dans la forêt Boronower, située sur les limites de la Pologne dans la Silésie supérieure, il existait en 181 2encore beaucoup de forêts primitives exclusivement composées de Sapins. On vient d'abattre en Suisse, dans le Boonwalde, près de Sofingen, un Sapin qui avait 1 m.89 cent. de diamètre au-dessus de la souche et encore 2m.20 cent. de circonférence à une hauteur de 31 mèêtres.Un arbre plus grand encore a été renversé, en 1852, dans les Alpes suédoises, dans une localité située à plus de 1250 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer : ce Sapin mesuraità lasouche 6m. 59 cent. de circonférence, et sur une longueur de 31 mètres, encore 2 m. 67 cent. de circuit (1).

Les Epiceas du Wurzelberg sont notablement moins forts que les Sapins et les Hêtres : 1ls souffrent des raffales du vent et de l'attaque des insectes xylophages; des mousses et des lichens couvrent leur tige et leurs rameaux. Par suite de cette observation, l'administration forestière a résolu de peupler la nouvelle plantation conformément aux conditions naturelles de la montagne; d'abattre peu-à-peu les Epiceas et par contre, de soigner la crue de Sapins et les semis de Hêtre. De cette manière le Wurzelberg sera planté d’un mélange de

(1} Bot. Zeitung de Berlin, 1855, p. 255.

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jeunes Sapins et de Hêtres qui grandiront en une belle futaie sous la protection de leur ancêtres.

D'après l'ensemble des renseignements que nous avons donné sur le Sapin, on voit qu'ilest de tous nos Conifères le meilleur : ses jeunes plants sont fort robustes; il peut rester étouffé pendant longtemps et se relever encore dans la suite, les vieux pieds sont solidement fixés au sol et ne craignent pas le souffle des tempètes ; son rendement ligneux est considérable; enfin il atteint l’âge le plus élevé (700 ans et au-dela). Par contre, il exige un sol spécial et c’est, par excellence, l'arbre des montagnes.

Je vis, en revenant du Wurzelberg vers Katzhütte, l'effet des ravages que fait un ouragan dans une forêt d'Epiceas : les plus grands arbres étaient étendus à la file couchés auprès d’une fosse de peu de profondeur ; leurs racines, qui ne pénètrent guère dans le sol au-delà d'une profondeur de cinquante centimètres à un mètre, avaient en se brisant soulevé la terre « als Käse. » Le passage d'une tempête dans une forêt doit être l'un des spectacles les plus effrayants auxquels l’homme puisse assister. La neige est aussi la cause de grands dégâts qui se renouvellent souvent; elle abat les jeunes plants et elle affaisse les arbres. La neige est surtout préjudiciable à l'intérieur des plantations, tandis que le vent est principalement nuisible aux lisières des forêts où 1l a plus de prise sur les arbres. Le givre estencore pour les forêts une cause de détérioration qui ressemble à celle que provoque la neige ; les glaçons se suspendent quelquefois aux branches et aux rameaux des Sapins ou des Epiceas en quantité si considérable qu'ils les brisent par le seul effet de la pesanteur. Le côté des forêts situé au Midi est le plus exposé à souffrir du givre, parce que la neige se fondant sous l'influence du soleil, se congèle de nouveau pendant la nuit, de sorte que de longues chandelles de glace se suspendent aux branches. L'Epicea souffre plus que le Sapin des rigueurs de Ja neige et du givre.

Dans le Lindigforst, voisin du Wurzelberg, on trouve une plantation séculaire de Sapins et d'Epiceas : cette dernière essence y pré— ! domine et elle v est représentée par des individus qui ne le cèdent en rien à ceux du Stellerwald. Le sol de cette forêt ressemble à un cimeüère ; il semble couvert de longues files de tombes moussues ; ce sont de vieilles tiges abattues et d'anciennes souches sur lesquelles un linceuil de mousse s'est étendu. La terre est encore couverte d'une foule de ramilles desséchées et de jeunes tiges brisées, parce quele Lindig-

forst est trop éloigné pour que le pauvre vienne y affouager et que ce service y serait trop dispendieux pour l'Etat. Cet ensemble de circonstances donne à cette vaste forêt un caractère de virginité trèsfrappant.

Le tableau de la vie d’une forêt serait incomplet si l’on n'y comprenait pas les animaux qui l’animent. Les cerfs, les chevreuils et les sangliers deviennent chaque jour plus rares; l'ours, le loup et le Iynx, qui jadis étaient l’effroi des forêts allemandes, en ont tout-à-fait disparu; un terrier de castor est une curiosité fort rare. Les animaux sauvages causent d'ailleurs de grands dommages aux bois ; ils mangent les plantules et ils rongent les Jeunes arbres, surtout les Sapins ; en hiver ils détachent l'écorce jusqu’à l’aubier et détériorent beaucoup les jeunes plantations : l'abondance du gibier est donc préjudiciable aux forêts. La plupart des chasseurs considèrent les dommages que le gros gibier fait éprouver aux arbres comme un mal local ; en effet, tandis qu'il s'exerce dans telle plantation, il est inconnu dans telle autre : lorsque ces animaux passent d’une forêt dans une autre, pendant leurs émigrations, les nouveaux venus apprennent bien vite à leurs compagnons la découverte qu'ils ont faite de l'excellente nourriture qui se trouve déposée sous l'écorce des arbres, découverte que l’homme lui-même passe pour avoir apprise aux bêtes fauves, au dire de quelques forestiers. D'après eux, le gibier ronge l'écorce des jeunes arbres, seulement depuis l'époque où l’on a commencé de décortiquer dés le printemps les arbres que l’on abattait ; les animaux forestiers ont ainsi appris à connaître la saveur de la jeune écorce et ils savent maintenant où aller la retrouver dans les arbres vivants.

Les forêts sont animées par l'écureuil qui sautille de branche en branche, par le pic qui grimpe sur les troncs en les frappant de son bec pour rechercher les insectes qui se nichent dans les fentes de l’'écorce, par le coucou, par les ramiers et par la bande Joyeuse des o1seaux chanteurs. De temps en temps, on entend la voix du coq de bruyère ou de la gélinotte des bois, mais l'un et l’autre sont déjà devenus rares. Un aigle ou un épervier plane dans les airs prêt à s'élancer sur sa proie ; sur le sol d'innombrables fourmis courent d'un air affairé tout autour de leur retraite ; et les essaims d’abeilles bourdonnent autour du creux d'un arbre. Beaucoup de ces animaux sont utiles aux forêts, d’autres leurs sont nuisibles, et il est d'une sage administration de conserver les premiers et de chercher à détruire les autres.

La chasse et la tenderie sont les principales distractions du forestier. Mais dans les temps modernes, les plaisirs de la chasse ont bien diminué dans notre vieille Europe, par suite de la rareté progressive du gibier, et le chasseur est obligé d'épargner les grosses bêtes pour conserver quelque réserve pour l'avenir. L'oisellerie est plus favorisée et c'est un plaisir auquel on peut encore se livrer avec succès quand celui de la chasse fait défaut.

La chasse aux oiseaux est pleine d'animation; voici comment elle se pratique souvent: un hibou, ordinairement une chouette, est enchaîné sur le toit d'une hutte, autour de laquelle on a pris soin de disposer des perchoirs consistant en tiges d'arbres décortiquées. Tous les oiseaux du voisinage se rassemblent en foule autour du malheureux prisonnier que la lumière du jour éblouit, pour se moquer de leur ennemi livré sans défense à leurs cris de vengeance et de raillerie. Pendant ce temps, le chasseur, caché derrière les meurtrières ménagées dans la cabane, abat tout à son aise toute la gente volatile. Tant que ses coups portent juste, 1l n’a pas à craindre de manquer de gibier; ni les détonations des armes à feu, n1 la chute de leurs compagnons frappés de mort ne semblent les émouvoir ; tous ces oiseaux sont en quelque sorte énivrés par le plaisir de la moquerie et par les cris qu'ils poussent sans relâche, mais si un coup porte à faux et blesse seulement l'un d'eux, 1l s'envole aussitôt suivi de toute la bande. — Ailleurs l’eau murmure dans un abreuvoir, les appeaux sifilent, les filets sont tendus et l'oiseleur, caché sous une maisonnette de feuil= lage, et le fusil armé, abat les oiseaux de proie attirés par ses traftresses chanterelles. Les oiseaux altérés arrivent, d’ailleurs, tout naturellement à l’abreuvoir; l’oiseleur tire son filet et les malheureux sont pris. — Le terrain préparé par l'oiseleur est entouré de perchoirs blancs; les sorbes les plus belles cachent l'aire sous laquelle les filets vont s abattre; les appeaux gazouillent et le tendeur attend ses captures. L'automne est la saison de la tenderie et l’occasion d'une chasse meurtrière.

Oh! qu’il est doux d’errer à l'aventure Dans les forêts qu'embellit la nature, Lorsque Phœbus, de ses rayons mourants, Fait chatoyer les arbres verdoyants,

Et que le chant des passereaux volages Expire au loin dans les sombres bocages,

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La nuit s’avance, et du bois mystérieux

L'œil ne voit plus les hôtes silencieux.

Seul l’écureuil paraît dans les branchages,

Il fuit, revient, puis quitte les feuillages,

Pour nous montrer de ce bois ombragé

La solitude et la vitalité.

Quel grand mystère et quel muet problème

Toujours voilé, dont la plante est l’'emblême !

Ses rameaux vont sans cesse verdissant,

Son pied profond dans le sol pénétrant

Soutient le poids des tiges vigoureuses

Qui lèvent au ciel leurs fleurs amoureuses ;

Mais qui donc met toujours en mouvement,

Transporte, étend le principe vivant?

Où donc est l'âme? Où réside le souffle ?

Lexau. (Traduction.)

Nos forêts présentent déjà un certain caractère de majesté et de variété , mais celles des contrées tropicales sont encore beaucoup plus riches et plus imposantes. Alexandre de Humboldt nous en a tracé le tableau d'une main de maître (1). V. Martius, Poeppig, Richard Schomburgk, Burgmeister, Barth et d'autres naturalistes voyageurs y introduisent également leurs lecteurs. N'ayant pas eu le bonheur de voir les forêts tropicales, j'avais reproduit, dans la première édition de cet ouvrage, quelques-unes des descriptions que Trémeaux avait données des forêts-vierges de l'Afrique centrale, situées sur les rives du Fleuve bleu. Depuis cette époque, je me suis familiarisé avec les associations arborescentes de la zone juxta-tropicale par un séjour de deux années aux îles de Madère et de Ténériffe (1855-1857), ce qui me permet de décrire mes impressions personnelles.

Les arbres qui constituent les forêts des contrées méridionales sont presque tous différents de ceux que nous avons chez nous. Transplantés à Madère, il n’est guère, parmi ceux-ci, que le Platane (Platanus occidentalis) et le Chêne (Quercus pedunculata) qui prospèrent, encore ne pénètrent-ils jamais dans les forêts. Le Chêne reste petit et rabougri, il conserve son feuillage jusqu’au mois de décembre et il verdit de nouveau dès le mois de février; il fleurit en même temps. Le Chàtaignier (Castanea vesca) est le seul des arbres forestiers de l’Allemagne, que l'on retrouve dans le Sud, et c’est là seulement qu’il se développe dans toute sa beauté. Certaines localités du Nord de Madère

(1) Alexandre de Humboldt. Tableaux de la nature, 2 vol.

(Saô Vincente et Boa ventura) ressemblent de loin à un bois de Châtaigniers qui ombrage les modestes cabanes des cultivateurs portugais. Cet arbre, bien que selon toute probabilité introduit dans l'île, y atteint une hauteur considérable; il n'est pas rare de rencontrer des troncs de 10 à 12 mètres de circonférence. Souvent ils sont creux, et servent alors de bouverie, à Ténériffe ; leur feuillage sert de fourrage aux vaches et aux chèvres, et leurs fruits constituent, en automne, la principale nourriture des insulaires. Le Châtaignier ne peut toutefois être considéré comme un arbre forestier de l’île; il est plutôt répandu dans la région habitée et ne s'étend pas jusqu’à la région boisée. Il est particulièrement propre à la zone qui limite la région agricole, située à une altitude supramarine de 950 mètres environ. Il descend jusqu'au rivage dans les gorges profondes, ombragées et humides.

Le sous-bois prédomine notablement dans la majeure partie des forêts subtropicales ; souvent il recouvre une superficie de plusieurs milles et 1l est presque toujours impénétrable. Les végétaux qui le composent sont des représentants arborescents de plusieurs genres qui, chez nous, ne donnent que de petits arbrisseaux. Ainsi, le Cirier de nos marais (Myrica qale), un humble arbuste, est remplacé par le Myrica faya, dont la tige atteint plus de 12 mètres de hauteur; de même notre Houx (/lex aquifolium) à ici pour remplaçants trois véritables arbres, les lex Perado, L. canariensis et L. platiphylla. Notre Myrtülle est représentée à Madère par le Vaccinium padfohum, qui sélève à une dizaine de mètres et qui développe de fortes tiges noueuses ; au lieu de nos humbles Pyroles, on rencontre leClethra arborea qui constitue un arbre de plus de 42 mètres d'élévation, à tige élevée et dont la cime, de dimensions moyennes, émet en été de longues grappes de fleurs blanches et odoriférantes; notre Bruyère enfin est remplacée par l'Erica arborea et, dans la région inférieure, par l’Erica scoparia, espèce moins élevée; la première constitue à Madère des taillisirréguliers ; elle y atteint une hauteur de 12 à 13 mètres et ses tiges ont parfois près de 2 mètres de circonférence. D'un autre côté, nous retrouvons à Madère, aux avant-postes des forêts, notre Genêt à Balais (Spartium scoparium) et l'Ajonc d'Europe (Ulex Europaeus); ils y recouvrent de vastes territoires, le plus souvent à l’exclusion l’un de l’autre, en envahissant les chemins et en ne laissant guère à d'autres espèces la faculté de s'associer à eux. Le plateau de Paül de Serra, situé à Madère à une altitude de 1569 mètres au-dessus

du niveau de la mer, forme une vaste plaine ‘de plusieurs milles de large uniformément couverte de Fougères (Pteris aquilina); elle y atteint, suivant les localités, de 6 à 15 décimètres et forme une sorte de prairie bien verdoyante, compacte et unie. Il arrive souvent que ses longues frondes forment sur les sentiers des berceaux de verdure, sous lesquels passent les cavaliers. Par contre, les associations de Graminées manquent complétement dans cette île; nulle part on ne voit de prairies et l'on ne récolte du foin qu'à Camacha, village situé par 628 mètres au-dessus du niveau de la mer, du côté méridional de Madère.

Les sommets des montagnes isolées sont couverts de puissants Lauriersquis élèvent çàet là par-dessusles taillis ; mais ces arbres ne se rassemblent pas en société et ne peuvent pas rivaliser de grandeur avec ceux quise trouvent dansles vallées humides et ombragées, où le sousbois s'abaisse plus ou moins et cède la place à différentes espèces de Fougères dont les frondes montent à 2 ou 3 mètres au-dessus du sol. Dans ces gorges, les ruisseaux forment d'innombrables cascades et se précipitent souvent en pluie d'argent, d'une hauteur de 950 mètres, le long des parois verticales de roches basaltiques. Là se trouve la véritable haute futaie, composée de quatre espèces de Laurinées, le Til (Oreo daplhne foetens), le Vinhatico (Persea indica), le Lauro (Laurus canariensis) et le Barbusana (Laurus barbusana), en outre de l'Aderno (Ardisia excelsa). Ces arbres sont quelquefois accompagnés, à Ténériffe, du Laurier de Portugal (Prunus lusitanica) et plus rarement du Visnea mocanera (que l'on à rencontré à Madère seulement dans les environs de Seixal) ou du Myrsine canariensis. Notre If et une espèce de Genévrier, le Juniperus Cedrus, qui passe pour un Cèdre, sont éparpillés dans ces forêts. Il n'existe à Madère que des arbres feuillus, mais dans les Canaries, un Pin, le Pinus canariensis, constitue, dans la région supérieure, d'admirables forêts toujours vertes. On peut aisément suivre, dans ces deux groupes d'îles, la transition du taillis en haut-taillis et de celui-ci en futaie.

Le taillis caractérise la région qui borde les terres labourables et qui ne descend pas en-dessous de 600 mêtres d'altitude supra-marine; le haut-taillis se montre au bord et à l'entrée des gorges; la hautefutaie occupe les vallées elles-mêmes. Le Til (Oreodaphne foetens), qui est comparable au Chêne par sa ramification irrégulière et par son épais feuillage, y atteint souvent une hauteur considérable. Il existe à Achado do Indeo, au nord de Madère, deux Tils très-âgés, de plus

de 31 mètres de hauteur sur une circonférence de 11 à 43 mètres (Fig. 211). Le Vinhatico {Persea indica), au large feuillage, développe également de puissantes tiges, quinaissent souvent autour d’un tronc

séculaire couvert de mousses et de fougères, comme on peut le voir |

a ne à dans les forêts ténériffiennes d’Agua Garcia et d'Agua Mercedes. Le Lauro(Lauruscanariensis) constitue dans ces mêmes gorgesun arbre ma-

gnifique dontles vieilles tiges sont remarquables par les racines aérien-

nes d'une espèce particulière, dont elles sont recouvertes ; elles se font

jour à travers l'écorce, se flétrissent périodiquement à l'époque de la sécheresse et ressemblent à des champignons bruns. Le Barbusana (Laurus barbusana) n’atteint pas une taille aussi élevée et il est d’ailleurs beaucoup plus rare. L’Aderno (Ardisia excelsa) constitue un bel

Fig. 211. L'un des deux vieux Tils de Achada do Irdeo.

arbre à tige élancée. Le port du Prunus lusitamca est comparable à celui du Hêtre ; dans certaines parties de la forêt d'Agua Mercedes, à Ténérifle, 1l forme seul une futaie compacte. De même que notre Digitale pourprée, plante herbacée à fleurs rouges et blanches, accompagne presque tous nos arbres forestiers, et ne manque guère sur nos montagnes dans les abattis et les clairières, de même on rencontre dans les futaies et dans les hauts-taillis de ces forêts méridionales de superbes espèces de Digitales arborescentes. À Madère notamment le magnifique /sopleæis sceptrum, dont la tige ligneuse atteint près de 8 mètres de hauteur sur 10 centimètres d'épaisseur, grimpe sur les rochers et constitue l'un des plus beaux ornements des forêts : ses grandes fleurs Jaunes forment des épis de plus d'un pied de longueur sortant du centre d'une ample touffe de feuillage. On le rencontre, entre autres localités, dans la Serra do Norte à Barbacal et à Ribeiro frio. L’Euphorbia melhfera, arbre de 9 mètres de hauteur, habite aussi ces gorges ombragées et humides ; il vit même en société dans la Serra do Norte, et la Serra do Fanal à Madère. |

Les forêts subtropicales de ces îles se distinguent essentiellement des nôtres par la diversité des arbres et par leur feuillage persistant; de plus elles sont encore dans leur état primitif, n'étant pas cultivées ni même explorées dans toute leur étendue. Des arbres de tout âge et d'espèces différentes croissent Les uns à côté des autres ; des troncs écroulés se pourrissent sur place; des ronces rampent sur le sol; des Smilax, entrelacés de Convolvulus, grimpent sur les arbres. Il est rare que l'on y entende retentir la cognée et jamais on n’y rencontre ces attelages qui chez nous emportent continuellement le bois des forêts pour le transporter par les routes forestières vers les centres industriels : de temps en temps on rencontre de pauvres affouageurs qui emportent sur la tête une charge de ramilles. Les bêtes fauves y sont inconnues et l’on se borne à y chasser quelquefois le lapin, le ramier et d'autres oiseaux, seuls hôtes de ces paisibles forêts.

Lorsque l’on fait l'ascension du Pic de Teyde, géant alpestre de l'Océan atlantique dont les navigateurs saluent au loin la cime pyramidale, on voit se dérouler à mesure que l’on s'élève plusieurs zones de végétation qui se transforment insensiblement l'une dans l'autre. Jusqu à 300 mètres environ au-dessus du niveau de la mer on est accompagné par une flore tropicale avec ses Dragonniers, ses Dattiers, ses Bananiers et ses Agaves (Agave americana). L'Opuntia (Opunha Ficus-indica) appartient à la même région; cette Cactée arbores-

cente et dont l'aspect est si bizarre, est plantée dans les îles Canaries où sa culture est d’une grande importance pour l'élève de la cochenille. Il en est de même pour l'Oranger, le Goyavier (Psidium pyriferum et l'Anonier (Anona squamosa) cultivés comme arbres fruitiers. L'Olivier, le Figuier et le Tamaris (Tamarix canariensis) s'élèvent un | peu au-delà. Le Châtaignier, ainsi que l'Arbousier (Arbutus canariensis), arbre qui est devenu rare, à tige lisse et de couleur de rouille, dont l'écorce s'écaille chaque année comme celle du Goyavier, s'élèvent jusqu'à 950 mètres et au-delà. A cette altitude commencent les taillis qui se transforment petit-à-petit en haut-taillis, dont les futaies consistent, jusqu à 950 mètres de hauteur supramarine, en Laurinées auxquelles viennent insensiblementse mêler des Pins des Canaries.Ceux-ei empiètent de plus en plus sur le terrain et finissent par supplanter les Lauriers. Hsforment, à 1250 mêtres environ, la plus belle forêt de Conifères que j'ai jamais vue. Ces Pins ne sont jamais très-serrés les uns contre les autres et ne forment pas de plantations compactes, mais le sous-bois composé d'Erica arborea, de Myrica Faya, d'Ilex perado et d'Ilex canariensis,esten revanche d'autant plustouffu. Lorsque je parcourus cette forêt, au mois de mai 1857, la Bruyère était chargée de fleurs blanches ; l'Asphodèle rameuse (Asphodelus ramosissimus), depuis longtemps fanée dans la région inférieure, étalait ici ses fleurs étoilées sur des tiges d’un mètre et demi de hauteur ; par contre, on regrettait de ne pas revoir les magnifiques roses de Cistes qui plus bas embellissaient les forêts de Laurinées. Les Pins sont, en général, très-àâgés et d’une hauteur de 40 à 55 mètres ; leurs troncs, que trois hommes ne parviennent souvent pas à embrasser, sont surmontés d’une cime dont la base touche au tallis, et qui, dans un âge avancé, a la forme d'un dôme comme celle des vieux Sapins, tandis que pendant sa jeunesse elle ressemble plutôt à celle des Epiceas. Les aiguilles, invaginées par trois, sont, sur la montagne, longues de 15 centimètres environ, mais elles s'allongent dans les vallées où elles atteignent jusqu’à trois décimètres ; dans ce cas l'arbre s'élève moins haut et sa cime s'étale davantage, dans le genre de celle du Pin Pignon. Les cônes sont pendants, lignifiés et larges de 20 centimètres. Les jeunes plants se développent à l'ombre des taillis, et des arbres appartenant aux générations les plus différentes sont entremêlés à leurs ancêtres, ce qui se manifeste surtout dans les régions supérieures avec le dépérissement du sous-bois. La Bruyère atteint jusqu'à 1560 mètres d'altitude, le Pin s'élève encore à 2-300 mètres plus haut, mais il est alors plus chétif

et plus rabougri, ses feuilles sont plus courtes et il couvre seul le terrain. À cette hauteur, le sol devient aride et consisteenune pierre-ponce (Bumstein) d'un blanc jaunâtre : çà et là se montre une touffe d’'Esc abon (Cytisus prohiferus) à fleur blanche. Le Retama blanca (Cytisus nubigenus) va un peu plus haut encore ; 1l forme au-delà de la limite supérieure des Pins, des buissons globuleux et isolés surtout sur le versant méridional: il est plus clair-semé du côté du Nord, et il forme, à 2825 mètres environ, la limite de la végétation du pic. — On sait que Alexandre de Humboldt a donné la première description du pie de Ténériffe et qu’il lui a servi de base pour fonder une science nouvelle et importante, la géographie botanique. Ce pic est, en effet, très-propre à démontrer la dépendance des formes végétales à l'égard des conditions climatériques. De mille en mille pas, on change de climat et l'on passe d’une végétation à une autre. La flore tropicale prédomine dans la région inférieure ; les Laurinées dans la seconde; les Pins dans la troisième; le Retama (Cytise) dans la quatrième; et enfin toute végétation cesse dans la dernière zone (1).— Les grandes Canaries possèdent de belles forêts de Pins, qui dominent à l'altitude de 1500 à 1900 mètres. Plus bas ce même arbre ne forme plus de plantations, mais se rencontre isolément et sous un aspect différent. Les bois de Lauriers s'élèvent, à Madère, où manquent les forêts de Conifères, jusque près de 1600 mètres de hauteur. Dans la région inférieure de la côte méridionale, on a planté des Pins pignons (Pinus pinea) et des Pins pinastres (Pinus pinaster .) | Certaines parties des Canaries ne sont pas boisées et semblent ne l'avoir Jamais été. Telles sont, par exemple, la partie antérieure de Ténériffe avec ses Barancas où ravins rocailleux et déchiquetés, et les côtes onduleuses des Grandes-Canaries. Ces régions sont habitées par un petit nombre d'arbres et d'arbustes, parmi lesquels le plus remarble est l'Euphorbe (£uphorbia canariensis) dont les tiges anguleuses et aphylles s'élèvent au-dessus des roches nues (Fig. 212). Cette espèce ne croît Jamais en société, mais elle développe à de grandes distances l’un de l’autre, des groupes compactes de colonnes qui, paraît-il, appartiennent toutes à une seule et même plante; la tige principale émet au niveau du sol d'innombrables rameaux qui s'élèvent

(1) D'après les mesures les plus récentes, le pie de Teyde est élevé de 4080 mètres environ (15000 pieds); son sommet ne reste couvert de neige que jusqu’au commencement du mois de mai.

verticalement et qui se ranifient à leur tour de la même manière, de telle sorte qu'il n'est pas rare de rencontrer des pieds qui ont six mètres de diamètre sur trois à quatre mètres de hauteur. Ces plantes

se détachent de loin sur la couleur foncée des rochers, sous la forme de taches vertes : elles servent aux habitants, qui manquent d’autres bois, de combustible, au feu duquel ils font cuire leurs poissons. On trouve sur les Barancas, outre l'Euphorbia canariensis, un autre arbre remarquable, le Xleinia nereifoha, de la famille des Composées et qui porte en hiver de superbes corymbes de fleurs jaunes. Enfin, l'Euphorbia piscatoria et V'Euphorbia balsamifera, étalent leurs feuillages et forment des buissons élevés , et l'Opuntia élève ses rameaux articulés par-dessus la masse de ces roches sauvages. De ces deux Euphorbes que nous venons de citer, la dernière n’est pas dangereuse, mais le latex de la première, l'£Euphorbia piscatoria, qui s'écoule sous la forme

Fig. 212. Un groupe d'Euphorbia canariensis sur le Barancas de Santa Cruz.

d'un liquide blanc comme de la crême, est réputé très-vénéneux : ses branches fraîches servent à prendre le poisson 42 la même manière que chez nous l’on se sert des coques du levant. Lorsque les insulaires veulent récolter du bois de l'Euphorbia canariensis, ils doivent au préalable tuer la plante; dans ce but ils allument tout autour de l'une d'elles un grand feu flambant qui fait fondre un enduit cireux dont les branches sont recouvertes, par là les stomates se bouchent et la plante meurt en se desséchant petit-à-petit. La grande Euphorbe, que Trémeaux signale sur la montagne de Dar Foq, où elle croîtrait en arbre à une hauteur de plus de 8 mètres, ne saurait être l'Euphorbia canariensis, cette espèce se ramifiant toujours au niveau du sol.

Si la forêt méridionale est déjà beaucoup plus riche et plus variée en arbres et arbustes que celle de notre zone tempérée, la forêt tro— picale est cependant, de l'avis unanime de tous les voyageurs, beaucoup plus riche et plus variée encore. Son aspect doit donc être tout différent. En général, elle ressemble à nos promenades publiques en ce que aucun taillis ne se développe jamais sous la futaie. Cependant, d'après Alexandre de Humboldt, l'impénétrabilité des forêts vierges proviendrait bien plus des taillis que des lianes grimpantes. C’est à l'extrême puissance de la lumière tropicale dont les rayons tombent verticalement qu'il faut, sans aucun doute, faire remonter la cause de cette exubérance de végétation. Des arbres puissants et élevés y forment des groupes isolés ou bien s'élèvent, comme chez nous, pardessus des taillis; leur feuillage moins abondant est par contre plus serré. Alexandre de Humboldt (1) nous a donné un admirable tableau de linextricable confusion qui s'établit entre les branches des arbres les plus élevés près des sources de l'Orénoques où la végétation est tellement impénétrable que le Jaguar lui-même, ne sachant où poser ses griffes sur le sol, vit sur les arbres au grand effroi des singes.

(1) V. Alexandre de Humboldt. Tableaux de la Nature.— MH. Schacht, Madeira und Tenerife mit ihrer Vegetation, Berlin, 1859.

La forêt et son importance.

On ne saurait mettre en doute l'importance des forêts. En effet de quelque côté que nous dirigions les regards, ils tombent sur des produits forestiers : nos habitations, nos meubles, nos vaisseaux et nos chemins de fer, voire même nos mines ne pourraient être, s’il n’existait pas de forêt. Sans combustibles nous serions accablés par les froids de l'hiver; la plupart des aliments demandant à être préparés sur le feu ne nous seraient d'aucune utilité; la force de la vapeur nous serait inconnue etelle ne nous transporterait pas à travers les continents et les mers, si la forêt ne nous donnait ou ne nous avait donné tout cela.

L'extension des cultures est aussi en rapports intimes avec les fo-

rêts, mais 1l est déplorable que l’agriculture ait été jadis la plus terrible ennemie du boisement et que de nos jours il en soit encore quelquefois ainsi. L'Allemagne était naguère couverte d'épaisses forêts de Chênes et de Hêtres, tandis qu'en ce moment les belles plantations y sont rares et restreintes. Des montagnes arides et de vastes landes ont remplacé en maints endroits des bois touffus ; or, à quoi servent ces sables arides et que rapportent ces bruyères? alors surtout que les forêts dont elles ont pris la place, abatiues sans raison ou par pur intérêt personnel, seraient pour nous de précieuses richesses. La ra reté du bois devient de Jour en jour plus sensible et son prix suit une progression Incessante. La houille et les lignites ne s’accroissent pas etles dépôts de tourbe s'accumulent avec une extrême lenteur dans les marais ; bien que nous soyons assurés d'y trouver une réserve de

combustibles suffisante encore pour des milliers d'années, il n'en est.

pas moins certain quelle doit finir par s'épuiser. Il semble que l’on sen æapporte aveuglement à la découverte éventuelle de nouveaux bassins houillers et que dans cette persuasion on anéantisse les dons de la nature : les forêts tombent l'une après l’autre sous nos coups, et nous n'avons nul souci d'élever de nouveiles plantations à leur place ; aussi préparons-nous à nos enfants bien des misères et des ennuis, et nous attirons-nous leurs malédictions sur nos têtes.

Les plantations arborescentes sont indispensables au bien-être de l'humanité : elles exercent une influence prépondérante sur le climat, sur là température, sur le degré d'humidité et même sur la fertilité du sol. Tousles corps de la nature sont dansune dépendance mutuelle, comme les engrenages d’un mécanisme, etla matière y est sans cesse en mouvement. La plante puise dans l'air de l'acide carbonique et d'autres produits gazeux ou volatils que les animaux exhalent ou qui se développent par les phénomènes naturels de la décomposition. De son côté, le végétal lance dans l'atmosphère de l'oxygène qui est repris par les animaux et utilisé par eux. Or, l'arbre présente, au moyen de ses feuilles et de ses jeunes branches herbacées, une surface considérable d'absorption et d'évaporation ; il s'approprie le carbone de l'acide carbonique pour le fixer dans le bois, dans la fécule et dans une foule d'autres composés. Il en résulte qu'une forêt soutire hors de l'air, par ses nombreuses surfaces d'absorption, beaucoup plus de gaz que les prairies et les champs cultivés et qu’elle exhale proportionnellement une quantité beaucoup plus considérable d'oxygène. L'influence des forêts sur la composition chimique de l'atmosphère est, en un mot, de la plus haute importance.

Les arbres feuillus perdent chaque année leur feuillage de la manière la plusrégulière, et les feuilles des Conifères finissent elles-mêmes par se détacher au bout de quelques années. Par la chute des feuilles, une grande partie des substances minérales que les racines avaient absorbées retournent au sol. De plus, les matières organiques des feuilles sont pour la terre une riche source d'humus : l'humidité se conserve sous l'ombrage des bois, de sorte que la décomposition des feuilles mortes peut se faire d'une manière normale et que le terreau augmente chaque année d'épaisseur sur les terrains forestiers.

L'eau est l'agent le plus indispensable à la vie de toutes les plantes et de tous les animaux; sans eau, la diosmoseest impossible et sans diosmose, la vie ne sauraitse manifester. Or, les forêts soustrayent de l'atmosphère une quantité considérable de liquide et elles ne lui en rendent

pas moins par leur exhalaison. Dans les contrées boisées, l'atmosphère est généralement humide; les pluies et la rosée viennent y féconder la terre. De même que le paratonnerre soutire le fluide électrique des nuées orageuses, de même la forêtattiresur elle la pluie desnuages, qui en tombant ne la rafraîchit pas seule, mais qui étend ses bienfaits sur les champs voisins. Il est remarquable que dans le voisinage des forêts d'arbres feuillus il existe presque partout des terres arables d'une grande fertilité(1). La rosée étant la précipitation de la vapeur d'eau contenue dans l'atmosphère par suite du refroidissement déterminé par le rayonnement à la surface de la terre, il en résulte que l'air doit être saturé d'humidité là où la rosée se dépose. Or le sable stérile et le rocher aride ne pouvant donner que peu ou point de vapeur d'eau, ne peuvent non plus être rafraîchis par la rosée. Il en est tout autrement pour une forêt; celle-ci présentant une surface considérable d'évaporation donne à son propre sol et à toute contrée avoisinante une rosée abondante et vivifiante. Il tombe, il est vrai. moins de rosée sur une futaie élevée et touffue que sur les prairies qui l'environnent, lesquelles s'échauffant davantage pendant le jour sous l'influence de l’insolation, se refroidissent également avec plus de rapidité par le rayonnement. Mais il est à remarquer que ce fait doit être en partie attribué aux forêts : en effet, les couches d'air les plus denses, saturées d'humidité et qui planent au-dessus des forêts, s abaissent par une soirée fraîche et calme, comme un nuage, sur la vallée, et le matin des perles de rosée scintillent sur les feuilles de la prairie et sur les fleurs des champs. Les forêts, en un mot, exercent dans l'intérieur des continents la même influence que celle de la mer sur le climat des îles et des côtes ; l’une et l’autre arrosent le sol et par là lui assurent sa fertilité.

La plupart des fleuves jaillissent, comme on sait, des montagnes boisées et par ce moyen les forêts assurent à une contrée la conservation de ses cours d’eau. La forêt est la mère des fleuves dont elle alimente continuellement les sources: celles-ci tariraientsans plantations.

(1) D’anciens historiens racontent qu'un Laurier (Oreodaphne fœtens ?) célèbre, situé à Hierro (Ferro), fournissait jadis de l’eau potable aux habitants de l’île : cette eau s’écoulait goutte à goutte et sans interruption de son feuillage ; on la recueillait dans des citernes. Chaque matin la brise de mer poussait un nuage auprès de l'arbre miraculeux qui l’attirait au-dessus de son énorme cime (Historia de la conquista de las siete islas de gran canaria, por Juan de Abreu Galindo, 1652, p. 47). L'arbre a depuis longtemps disparu et avec lui s’est évanoui dans l'île le souvenir de la tradition.

Les larges et impétueux torrents de l'Amérique du Nord surgissent du sein des forêts primitives qui leur fournissent des masses d’eau considérables, et ils ne tarderaient pas à disparaître sices forêts étaient abattues. Il est vrai que le vent jette aussi des nuages sur les sables arides, mais à quoi l'eau peut-elle servir à une terre stérile qui la rend aussi rapidement qu'elle la reçoit, puisqu'il n'existe aucune plante pour la retenir. Le nombre des espèces susceptibles de croître sur un sable sec est fort limité parce qu'il y à peu de plantes en état de conserver longtemps leur humidité. Les Cactées et les Euphorbes aphylles sontà peu prèsles seuls habitants des landes tropicales. Notre Elymus arenarius (Sandgras) parvient aussi à se développer sur le sable mouvant, et 1l est susceptible de rendre par là de grands services en fixant ces terrains au moyen de ses énormes racines. Cette plante nous montre qu'il est possible de revêtir petit-à-petit d’un nouveau tapis de verdure les steppes les plus arides (1).

Lorsque la neige et la glace s'amoncèlent en hiver sur les montagnes, elles fondent rapidement sous l'influence du soleil printanier. Aussitôt les torrents s’enflent; ils se précipitent dans les ravins et tombent avec violence les uns sur les autres ; et cette masse d’eau pénètre dans les vallées avec une force irrésistible. Mais qu'une forêt recouvre les flancs de la montagne où que les ruisseaux coulent à travers des champs fertiles, alors la scène change complétement d'aspect. Une grande partie de la neige est déposée sur les arbres ou tombée entre eux ; l'eau qui en provient lors de la fonte est soutirée et retenue par la terre végétale qui recouvre le sol. Mais s'il ny a pas de terre meuble en état de s’imbiber d'eau, celle-c1 va aussitôt grossir le niveau des fleuves. Depuis que les forêts ont disparu ou qu'elles ont été éclaircies au-delà de toute nécessité, les débordements des fleuves, au printemps surtout, ont acquis une fréquence mconnue naguère. Il est incontestable que les horribles ravages causés pendant ces dernières années par les innondations de la Loire et de la Vistule, doivent être en grande partie attribués à un déboisement excessif (2).

(4) On a récemment préconisé pour le même usage, le vernis du Japon (Ailanthus). (Note du traducteur).

(2) Le Times, dans une correspondance de Calcutta, en date de Calcutta le 22 août 1856, rapporte le fait suivant : La diminution progressive de l’eau dans le distriet du Nord-Ouest, la disparition d'anciennes sources, etc., sont attribuées à la destruction d'anciennes forêts ; et les mêmes phénomènes dont on se plaint en Europe, notamment en France, se reproduisent déjà aux Indes (Gazette de Cologne, n° 281, 1856).

La crête d’une montagne, une muraille ou une forêt sont des abris naturels contre le vent. Sous ce rapport la protection que la futaie exerce dans maint pays plat n’est pas sans produire une salutaire influence : à couvert des atteintes du vent, le jeune plant forestier prospère, les champs se développent mieux ; les sables mouvants rencontrent en elle une barrière infranchissable et l'influence nuisible des vents secs est détournée.

Il est, en outre, incontestable que les forêts exercent l'influence la plus bienfaisante sur la température d’une contrée. L'état sanitaire des hommes et des animaux domestiques, ainsi que la croissance des plantes cultivées, sont dans une dépendance immédiate du climat d'un pays : or, plusieurs épidémies, naguère inconnues, peuvent être attribuées à un changement dans l’état de l'atmosphère et celui-ci provient peut-être de la diminution des forêts (1).

D'après ce que nous venons de voir la fertilité d’une contrée est sous la dépendance de ses forêts, puisque celles-ci favorisent plus ou moins la formation de l'humus, la précipitation de la rosée et la chute de la pluie, qu'elles entravent les débordements desfleuves, qu’elles mitigent l'influence néfaste des mauvais vents, et qu’elles favorisent la végétation dans les champs et dansles prés. L'extrême fertilité de certaines régions tropicales est, comme nous le démontrerons pour Madère etlesCanaries, en grande partie la conséquence de l'extension des forêts, au moyen desquelles les fleuves conservent leur eau même pendant les sécheresses et continuent ainsi à entretenir la fraîcheur dans les plaines.

Les champs et les forêts ne sont d'ailleurs pas tellement opposés qu'ils ne puissent subsister ensemble : le terrain où l’une croît ne convient pas toujours à l’autre. Ainsi, par exemple, à une certaine altitude, sur le penchant de beaucoup de montagnes de nature rocheuse, on ne saurait cultiver des champs avec avantage tandis que ce terrain convient parfaitement aux forêts. Beaucoup de hauteurs, à peine recouvertes aujourd'hui d'une chétive végétation, étaient jadis boisées. La couche d'humus qui s'était produite à l'ombre et à l'abri de la forêt a disparu avec elle ; chaque nouvelle pluie entraînant les principes solu-

(1) M. 8. Moreau de Jones a démontré, dans un mémoire sur l'influence du déboisement, le rôle important exercé par les forêts sur la composition de l'atmosphère. Les forêts modifient la température d’un pays, elles favorisent l'abondance des pluies, elles protègent contre les ouragans, elles purifient l'air etelles contribuent à la fertilité du sol. Ces assertions sont appuyées par de nombreux résultats statistiques. —Th. Dühner (uber die verderblichen Folgen, ete., Leipzig, 1851), a été conduit à des conclusions identiques.

bles est une nouvelle perte pour le terrain, qui, s'appauvrissant sans cesse, finit par devenir d’une stérilité absolue. Si l'on avait agi avec discernement en laissant aux forêts ce qui leur appartient, nous jouirions encore de tous ses avantages sans que rien ne manque à nos légitimes exigences.

Nous sommes loin de prétendre que nous puissions nous passer de terres arables plutôt que de forêts : nous reconnaissons, au contraire, qu'il est de toute justice de défricher les bois là où l'on a besoin de terres et surtout où celles-ci peuvent réellement fournir de bons produits. Mais la destruction des forêts ne devrait jamais dépasser les limites du nécessaire ; jamais un bénéfice momentané ne devrait seul décider de la chute d’une forêt et il ne devrait jamais être permis de les détruire là où le blé ne saurait pas croître. Lorsque l’on frappe une forêt, on devrait toujours songer aux moyens de la remplacer par une nouvelle plantation d'arbres. |

Les prairies, les champs de céréales ou d’autres plantes herbacées, exercent, comme tout tapis végétal, une influence sur le sol et l'atmosphère. De plus, ces végétaux amélioreraient le terrain, si on ne les moissonnait pas tous les ans, leur récolte enlevant chaque fois de la terre des substances nutritives tant minérales qu'organiques, tandis que la forêt accumule des matières organiques par la chute continuelle de ses feuilles. Les champs doivent être engraissés; les forêts se fument d'elles-mêmes. L'action que les prés et les champs exercent sur la composition de l'atmosphère est la même que celle des forêts, mais dans des limites beaucoup plus faibles, leurs surfaces d'absorption et d'exhalaison étant beaucoup plus restreimtes. Les champs de blé et les terres labourables ne peuvent donc remplacer les forêts ; ils n’ont pas, comme celles-ci, le pouvoir de retenir d’une manière aussi complète l'humidité dans le sol et surtout d'imprimer aux éléments une circulation aussi énergique. Le rapport à établir entre les terres arables et les sols forestiers doit être basé sur les conditions spéciales du sol et du climat d’un pays. Cette question constitue l’un des problèmes les plus difficiles, mais aussi les plus beaux, de la véritable économie politique, et de sa solution dépendent, jusqu'à un certain point, le développement et la prospérité des populations.

Certaines régions actuellement en friches ont pu être stériles de tout temps. Le Sahara n’a jamais pu être couvert de végétation depuis aussi longtemps qu'y règne le Sirocco, dont le souffle dessèche tout, qui balaye tout sur son passage et qui soulève sur sa route des mon-

ticules de sable. Il en est de même des trois déserts du groupe de Madère, ainsi que de Lanzarote et de Fuerta ventura, les deux îles Canaries qui sont les plus rapprochées du continent africain. Ces îles ne possèdent pas de hautes montagnes et, d'après les traditions historiques, elles n'ont jamais été boisées, les forêts ne commençant sous ces latitudes brûlantes qu'à une altitude de 950 mètres environ audessus du niveau de la mer. Mais d'autres contrées qui ressemblent aujourd'hui à de vastes déserts, étaient autrefois boisées.

D'après Jules César (1) et d’autres historiens romains, l'Allemagne était jadis couverte de plantations immenses. Il en était de même de la Grèce, au dire d'Hérodote et de Thucydide. Diodore (2) rapporte que l'Espagne fut désolée par un vaste incendie de ses forêts qui s’étendit sur une étendue considérable de son territoire. Sous la domination romaine, ces provinces méridionales étaient encore très-riches en bois : actuellement les forêts sont reléguées sur les montagnes et elles sont, en général, réduites à l'état de tallis : elles se composent surtout de Chênes toujours verts, notamment de Chênes-liéges; de petites plantations de Pins pignons sont éparpillées sur les côtes, par exemple à l'embouchure duGuadalquivir. Les anciennes forêts ont depuis longtemps disparu de l'Andalousie et à leur place il existe aujourd'hui des plantations d'Oliviers mêlées à un taillis assez épais de Müriers et de Grenadiers et entrecoupées de nombreux pélermages ; d’épaisses bordures d’Agaves longent les deux côtés des chemins et portent en été des inflorescences qui ressemblent à de gigantesques candelabres. La flore ligneuse de ce pays est pauvre et ne se compose guère que d'arbres fruitiers, de Figuiers et d'Orangers ; l'intérieur est occupé par de vastes landes stériles revêtues de Lavandes et de Romarins.

D'après les anciennes traditions portugaises, la partie méridionale de Madère aurait été jadis boisée jusqu'à la mer et ces forêts auraient été anéanties par un incendie terrible qui dura trois ans, et même sept ans d'après d'autres, et qui aurait obligé les premiers colons à se réfugier sur leurs vaisseaux. Bien que ces récits paraissent fabuleux ou au moins entachés d'exagération, il est cependant hors de doute que la partie libre du sud de l'île a été boisée dans les bas-fonds jus-

(1) Cœsar, De bello Gallico, VIT. 10,—Tacitus. De Morum germ., 28. 30.—Plinius Hist. Nat. XVI. 1. etc.

(2) Diodor. Sie. V. 55.

LA FORÊT ET SON IMPORTANCE. Ab

qu'au rivage de la mer: on trouve actuellement encore des ravins semblables sur la côte septentrionale, près de l'embouchure du Ribeira de Janella. Dans le Sud, de grandes étendues sont encore boisées, à une élévation de 950 mètres au-dessus du niveau de la mer ; dans le Nord les hautes montagnes sont partout couvertes de bois touffus, et un taillis de petits arbustes descend très-bas vers le rivage. Il pleut pendant l'été dans les vallées boisées de l'île, tandis que les régions méridionales dépourvues de forêts ne reçoivent pas une goutte d'eau depuis le mois de mai Jusqu'en octobre. Les fleuves qui proviennent d'une montagne élevée et boisée ne tarissent jamais et leur eau est conduite par d'ingénieux aqueducs (levadas) à travers les régions inférieures de l’île pour irriguer les champs pendant la période des sécheresses. Cette haute montagne est presque tous les jours enveloppée de nuages depuis le mois de septembre jusqu’en juin et il n’est même pas rare qu'ils se montrent encore pendant les mois les plus chauds de l'été. L'île de Ténériffe était, dit-on, boisée jadis sur une étendue considérable; elle consiste en une vaste plaine au centre de laquelle surgit le pic qui est encore en partie boisé. La partie méridionale de l'île est en quelque sorte brûlée pendant l'été, tandis que la partie septentrionale, bien que pauvre en bois, est, au contraire, fertile par suite du voisinage de la zone boisée de la montagne; ses fleuves, comme ceux de Madère, ne sont jamais à sec. Presque toutes les plantations, situées ici dans des bas-fonds, fournissent aux fleuves des sources qui ne tarissent jamais et elles ont par suite de cela reçu des noms accompagnés du qualificatif Aqua, tels que Agua mercedes, Agua Esperanza, Agua Garcia, Agua Manza, Monte del Agua, etc. Les grandes Canaries, dont les hautes montagnes abondent en forêts, n'éprouvent nulle part de manque d’eau, tandis que les vastes îles de Lanzarote et de Fuerta ventura, hérissées d'innombrables cratères coniques dépourvus de toute végétation arborescente, ne possèdent

pas de source en été et l'ean doit y être conservée dans des citernes. Les îles Canaries démontrent donc d'une manière indubitable l'influence que les forêts exercent sur l'humidité atmosphérique.

Les forêts des montagnes de la Thuringe se sont beaucoup appau-— vries et la valeur du bois a augmenté. Par suite de ces faits, ladministration actuelle n’abat que la quantité de bois strictement nécessaire et veille à un repeuplement convenable. Les forges et les fonderies, exclusivement alimentéespar du bois, consument beaucoup et l'exploitation des mines en consomme tout autant. En outre, les fours étant

mal établis et les habitations légèrement construites et fermant mal, on brûle plus de bois qu'il en faudrait si les choses étaient mieux ordonnées. Des dévastations de diverses natures aggravent encore le mal. C'est ainsi que la forêt a dépéri d'année en année et il faudra encore du temps pour la relever.

Mais comment relever les forêts ? — 1° Par la culture et l'aménagement; 2° par une recrue convenable et 3° par la plantation de nouveaux bois.

Il ne devrait être permis d'abattre du bois que là où y il anécessité, en d'autres termes, quand on a besoin de ses matériaux et que la coupe est avantageuse à la forêt elle-même. Les arbres qui n'ont pas encore achevé leur croissance et qui n'ont par conséquent pas encore atteint leur développement complet ne devraient être sacrifiés qu’en cas de nécessité la plus absolue. Mais on doit frapper les plantations des vieux arbres dès l'instant où leur accroissement ne se continue plus d'une manière convenable, puisque dès lors leur rapport diminue et que l’ancien bois ne s'améliore plus. Dans ce cas, le sol pourrait être utilisé avec beaucoup plus d'avantage par la végétation d’une nouvelle plantation.

Lorsque l'on abat des arbres, c'est un devoir social que de veiller immédiatement à leur progéniture et de ne jamais laisser longtemps en friche des terrains dégarnis. Si on ne les consacre plus à une nouvelle forêt, on doit les convertir immédiatement en terres labourables. D'ailleurs, à la place où s'élevaient des bois d’arbres-feuillus ou de Conifères au feuillage abondant tels que des Epiceas ou des Sapins, on est toujours assuré de recueillir de bonnes moissons à cause de l’abondance d'humus qui s'est accumulé dans le sol.

On n éprouve pas de difficultés d'établir une nouvelle forêt sur une terre de bonne qualité et bien protégée, mais il est au contraire souvent difficile, sinon impossible, de boiser des terrains appauvris par le récépage ou par toute autre cause, et exposés depuis longtemps à l'ardeur du soleil et au souffle du vent. Or, c’est précisément le boisement de ces terrains qui préoccupele plusles gouvernements. Il y a en pareille circonstance un triple obstacle à surmonter : 1° l'absence totale d'humus dans le sol et la difficulté de fumer les pentes des montagnes, puisque chaque pluie entraîne de l’engrais péniblement apporté; 2° l'absence complète d'ombrage en été, les jeunes plants qui exigent un abri ne pouvant croître dans ces conditions; 3° l'influence pernicieuse des vents froids quisoufflenten automne eten hiver.

La première objection est peut-être la plus facile à écarter au moyen de la plantation d'un végétal herbacé ou frutescent, approprié à la nature du sol. Il faut, sous ce rapport, porter son attention sur les espèces munies de nombreuses racines qui empêchent les terrains inclinés d’être entraînés par les pluies. Ces plantes doivent être cultivées pendant plusieurs années et enfouies en vert au moyen des labours. Le Sand-gras (Elymus arenarius) et d'autres plantes peu exigeantes, conviennent très-bien pour les terres sablonneuses : on les sème ensemble et on les laboure pendant plusieurs années; puis on peut leur faire succéder le lupin. Il est probable que l’entrelacement des racines finirait par consolider tout-à-fait le terrain, qui s'amélioreraiten outre par la réserve d'humus qui se déposerait insensiblement dans le sol. Après ces opérations préliminaires on pourrait tenter la culture des arbres.

Le Pin, le Bouleau, le Tremble et l’Aune pyramidal supportent beaucoup de soleil : on doit donc commencer par leur culture. Lorsque l'on a établi un haut-taillis au moyen de ces essences, on peut incontestablement tenter d'élever à leur ombre d’autres espèces, telles que le Chêne, le Charme, etc.

L'expérience à prouvé que les terrassements ou les barrières de planches étaient, en général, des abris insuffisants contre l’action du vent. Ilest donc préférable de choisir des essences qui supportent, avec une égale énergie, les rayons du soleil en été et la rudesse du climat hivernal. Sous ce rapport, le Pin offre de grands avantages; il se contente de peu et possède une grande force de résistance.

N'étant pas forestier de profession, nous ne pouvons donner que des avis scientifiques sur l'établissement de nouvelles forêts. Les données de la théorie rencontrent souvent des obstacles imprévus dans la pratique, mais c'est pour celle-ci un devoir de tenter l’application des principes que la science lui présente. Souvent ces essais sont récompensés par d'éclatants succès, et, s'ils échouent c'est, plus souvent qu'on ne l'avoue, parce que l'application a été mhabile ou incomplète.

Toute recherche est un problème dont le succès est la solution, et si la question est bien posée, la réponse ne peut tarder à être résolue. La Nature ne se refuse jamais à nous répondre, mais le difficile est de savoir bien la questionner.

)ULE

L'harmonie du règne végétal.

De même qu'un État ne saurait subsister sans lois, de même le régne de la nature est gouverné par des lois régulières. La plante et, l'animal naissent, croissent et vivent suivant des principes parfaite ment déterminés.

On ne peut découvrir les lois de la nature que par l'observation et la comparaison judicieuse des faits, aussi nous sont-elles encore im-— parfaitement connues.

Nous admettons généralement comme vraie une loi qui peut s’appliquer à tous les cas connus : à cette classe appartiennent dans les sciences naturelles, les lois de la formation des cellules, de la reproduction sexuelle, de la multiplication agame, ainsi queles lois de la nutrition. fci il n’y à en principe aucune exception.

Dans le règne végétal et, de l'aveu de la plupart des zoologistes modernes, dans le règne animal, jamais une cellule ne se forme en dehors des cellules préexistantes : les nouvelles cellules naissent au contraire, toujours dans l'intérieur d'une cellule-mère.Chezles plantes, cette formation peut se faire de deux manières, soit par division de tout le contenu d'une cellule en deux, quatre (ou plus?) parties, qui se transforment chacune en une nouvelle cellule-fille tandis que la cellule-mère cesse de vivre comme cellule; soit par la formation d'un nombre indéterminé de nouvelles cellules au moyen d'une partie du contenu d’une cellule-mère, auquel cas celle-ci peut encore continuer à vivre longtemps. La multiplication des cellules par division est

plus ordinaire que le second mode, dont l'extension est beaucoup moindre.

La reproduction sexuelle ou la fonction de génération consiste, dans les deux règnes, en un accouplement direct d’une cellule rudimentaire formée dans l'appareil femelle (vésicule germinative ou globule protoplasmatique chez les végétaux) avec une matière développée par l’appareil mâle.Cette matière contient, chez les animaux et chezles cryptogames, des éléments mobiles (les spermatozoïdes et les anthérozoaires) parmi lesquels il en est un ou plusieurs qui se précipitent vers la matière femelle et y pénètrent. Rien de semblable n'a été observé jusqu'ici dans l'organe mâle des phanérogames, chez lesquelles la fécondation paraît être accomplie par le contenu du tube pollinique à la suite de son mélange direct avec le protoplasme d’un corpuscule embryonaire (vésicule embryonaire): ce mélange a pour effet de transformer le globule protoplasmatique en la première cellule du nouvel embryon.

La multiplication agame consiste chez les plantes les plus inférieures, dépourvues d'axe et d'organes appendiculaires, dans la séparation individuelle de certaines cellules végétatives susceptibles de se développer en un nouvel individu; chez les végétaux caulinaires et pourvus de feuilles, mais dont le système vasculaire n’est pas encore développé, comme les Mousses frondifères et les Hépatiques, elle s'opère par la formation d'un corps pluricellulaire susceptible de se détacher souscette forme de la plante-mère. Les végétaux supérieurs enfin, doués d'un système fibro-vasculaire, se multiplient au moyen de véritables bourgeons, ordinairement très-développés et qui se séparent du pied-mère. La multiplication agame n'est Jusqu'ici connue dans le règne animal que dans les familles inférieures.

La nutrition consiste dans l'absorption de substances alimentaires et dans leur assimilation pour les besoins de l'organisme, ainsi que dans l’exhalaison des principes que celui-ci ne peut plus utiliser. La structure des organes détermine ici le mode d'absorption et d'exhalaison, et sous ce rapport l'animal diffère essentiellement du végétal. La plante, n'étant constituée que de cellules, peut recevoir à travers ses parois cellulaires les substances dissoutes dans l’eau ou volatiles et elle peut rejeter de la même manière ses produits de secrétion ; c'est encore par ses parois cellulaires et au moyen de la diosmose qu'elle entretient la circulation séveuse à laquelle le système fibro-vasculaire est spécialement affecté chez les végétaux supérieurs; en effet, la sève des dicotylédones monte par l’aubier et descend par l'écorce. Les choses se passent tout différemment chez l'animal : celui-ci peut s ap proprier des aliments solides et rejeter des excréments de même na-

ture ; la circulation du sang se fait dans l'intérieur des canaux ouverts, reliés entre-eux et elle est réglée par une sorte de pompe, le cœur, qui détermine un courant ascendant et un courant descendant. La nutrition elle-même consiste, dans les deux règnes, en un procès chimico-physique, qui se trouve sous la dépendance de l'organisme entier et de chacun de ses organes.

De ces lois fondamentales nous pouvons passer à d’autres principes d'une grande importance, mais qui n'ont de valeur que pour certains organes déterminés , en d'autres termes dont l'application est moins générale. Parmi eux nous pouvons citer les lois de l'accroissement de la tige et de la racine, ainsi que l’organogénèse de la fleur.

L'axe ascendant croît par son extrémité parce que là se trouve le foyer de la formation des cellules, et que de nouvelles cellules se produisent incessamment dans le cône végétatif; en même temps les cellules internes ne servant plus à la multiplication, s'étendent suivant une direction longitudinale jusqu'à ce que la tige ait atteint le terme de son allongement. Les mérithalles d’un jeune rameau s’allongent de bas en haut et la lignification de ses faisceaux vasculaires se fait dans le même sens. Tout organe dont les cellules sont lignifiées ne s’allonge plus. — Lorsqu'un cône végétatif caulinaire émet au-dehors quelques jeunes cellules libres, il en résulte des organes appendiculaires, des feuilles notamment, qui se développent ensuite suivant le système particulier de leur nervation. — Le bourgeon caulinaire est l'ébauche d’une tige ou d'un rameau.

La racine s’allonge comme la tige par son extrémité, mais les plus jeunes cellules de son cône végétatif ne sont pas libres à la surface ; elles sont, au contraire, couvertes d'un nombre plus ou moins considérable de couches cellulaires à peu près morteset formant la piléorhize : de là vient que ce cône végétatif ne saurait produire des organes appendiculaires. Ses parties anciennes ne s’allongent pas, tandis que nous venons de rappeler que cela a lieu dans la tige. — Le bourgeon rhizogène est l'ébauche d’une racine.

L'accroissement en périmètre s'opère, pour les tiges comme pour les racines, au moyen d'une couche annulaire d'accroissement, la zone génératrice, Interposée entre le bois et l'écorce. L'épaississement cesse

aussitôt que cette zone devient inactive, comme on l’observe dans la

racine des Cryptogames et de la plupart des Monocotylédones, dont la tige, à peu d'exceptions près, n’acquiert pas non plus un diamètre considérable. Les racines perpendiculaires du Gui s’allongent dans le

lire

bois de la plante nourricière, et se conforment à la loi générale de l'accroissement des racines; elles se trouvent par leur base dans l’anneau d'épaississement de la plante nourricière, et elles croissent en même temps que l'anneau ligneux de cette dernière, — L'apparition d'une zône génératrice horizontale sous le sommet d'une tige ou d'une racine provoque l'accroissement en longueur, et l'existence d’une zône génératrice perpendiculaire entre le bois et l'écorce détermine l'augmentation en épaisseur.

De même que le bourgeon peut développer un rameau, il peut de même produire une fleur. Celle-ci se compose d'organes appendiculaires, tels que les sépales, les pétales, les étamines et les carpelles, et d'une partie axillaire qui intervient plus ou moins dans la formation de l'ovaire. Dans la cavité de cet organe, on trouve des bourgeons qui se développent en ovules. Les étamines, qui sont les organes mâles, produisent le pollen, l'ovaire se transforme en fruit, et les ovules fécondés qu'il renferme deviennent les graines, dont l'embryon se transforme en une plante nouvelle.

En-dessous de ces lois générales de l'accroissement qui intéressent les organes principaux viennent se placer les principes d'organogénèse relatifs à la morphologie de certaines parties des plantes. Ceuxci ont de l'importance dans telle ou telle famille ou pour certains genres ou seulement pour une espèce. On doit baser sur leur étude comparée les divisions systématiques en groupes, en familles, etc. Les particularités physiologiques de certains végétaux appartiennent à la même catégorie, et souvent elles sont en rapport avec la structure anatomique et avec la nature chimique.

Parmi les lois morphologiques, l’une des moins certaines est celle qui est relative au nombre ; dans la fleur par exemple, 1l est incontestable que l'élément numérique est sujet à un nombre considérable -d'exceptions. Ces déterminations ne sont donc pas aussi importantes que les lois du premier et du second ordre; elles sont d’ailleurs sous la dépendance de causes anatomiques et physiques, et, en outre, d’une quantité de facteurs isolés qui exercent de linfluence les uns sur les autres. Il en est de même des caractères physiologiques qui, pour les mêmes raisons, souffrent souvent des exceptions. Ainsi par exemple, une plante dont la vie normale est de deux ans, comme la Betterave ou la Chicorée, peut déjà dès la première année fleurir et fructifier. Sous certaines Hiuences pathologiques, cette plante peut même élaborer dansses tissus des composés chimiques différents de ceux qu'elle

produit ordinairement : on a vu, par exemple, la Betterave à sucre produire, sans doute par suite d'un état maladif, de l’amidon au lieu de sucre; dans cet ordre de choses il y a donc peu de constance.

« Rien ne se fait dans la nature qui contredise ses lois générales et rien ne se fait qui ne s'accorde avec elles ou qui n’en ‘découle. Car tout ce qui se fait, se fait par la volonté de Dieu et en vertu de ses décrets éternels, en d’autres termes tout ce qui se fait, se fait en vertu de lois et de principes qui cachent une nécessité éternelle et une vérité, quand même celles-ci ne sont pas dévoilées [1). »

(1) Spinoza. Traité de Théologie politique.

APPENDICE

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