Les architectes des cathédrales gothiques
11 est un sentiment bien humain, qui veut qu'en parcourant les salles d'un musée, en visitant une collection d'arl, instinctivement on s'arrête avec complaisance devant les œuvres dont les auteurs sont connus ; et plus le nom de l'artiste vous est familier, plus votre admiration grandit. Peu de personnes, en dehors des professionnels, échappent à cette loi dont la force attractive domine le raisonnement. Le public est attiré par un Rembrandt ou un Carpeaux, non parce que les sujets représentés parlent à son àme ou frappent sa mémoire, mais bien parce que le cartouche délicatement posé à son intention par l'administration signale à son attention un Rembrandt ou un Carpeaux. Par un phénomène réflexe, les œuvres d'inconnus n'ont pas le don de piquer la curiosité; et certains conservateurs de musées le savent si bien qu'ils s'ingénient depuis longtemps à des attributions fantaisistes en face desquelles la méfiance est le commencement de la sagesse.
Encore est-il vrai (|ue, de tous les arts, la peinture et la
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sculpture parlent beaucoup plus facilement à rimaginalion du plus grand nombre : quant à l'arcbitecture, elle a beau savoir faire grand, elle nest pas appre'ciee davantage; et surtout, en s'adonnant à la pratique de cet art, on réussit bien rarement à acquérir cette renommée dont les cent bouches donnent à un citoyen l'immortalité. Combien de Parisiens, choisis parmi les plus éclaire's, sauraient dire, sans hésiter, de quelles constructions ornèrent leur ville Mansart, Gabriel et Yisconti? Le snobisme s'est emparé du 3Iont-Saint-Mi(li('l : il dédaig-nera toujours les constructeurs de cette merveille. Hector Sohier, Téminent architecte de Saint-Pierre de Caen, Jean Langlois, à qui nous devons cette délicieuse ésrlise Saint-Urbain de Troves. Pierre Obreri, l'un des grands architectes du Palais des Papes, portent des noms auxquels le voyag^eur reste indifférent. Pourquoi cette exclusion? Et n"est-ilpas temps de protester en rappelant au bref la part de gloire dont la France est redevable à tant dhomuies méconnus, qui devraient être célèbres?
L'architecture gothique.
La France a eu l'heureuse fortune de créer, en plein moyen âge, des chefs-d'œuvre d'architecture qui, malgré les mutilations et les restaurations ultérieures, attestent l'elfort constant de plusieurs générations d'inventeurs incomparables ; qui, malgré les divergences d écoles etles exigences deslati-
tudos, oflrcnt le plus splendide ensemble d'édilicos unulogiies : les cathédrales gothiques. Leurs auteurs furent long-iemps ig-norés. Il y a cent ans, on pouvait à grand'peine citer une douzaine de noms d'architectes : aujourd'hui, g-ràce au dépouillement passionné des archives et au zèle inlassable des archéolog-ues, ils sont légion, et s'il subsiste encore beaucoup de lacunes à combler, si la biographie de ces artistes se résume en (juelques dates, éléments d'information précieux mais insuffisants, on peut du moins, par des comparaisons multiples et des conjectures que justifient certains détails de construction, arriver à former une synthèse de toutes les indications recueillies jusqu'à présent. C'est ce que nous allons tenter. Science vagabonde, l'archéologie n'a pu progresser que le jour où^ scientifiquement, l'on s'est donné la peine de franchir les frontières de chaque province et de la France elle-même, et d'examiner avec soin les particularités de chaque centre d'activité, pour en saisir toute la portée et en étudier le complet épanouissement. Le gothique, a dit Huysmans, est « le déploiement de l'àme dont l'archilecture romane est le repliement ». Cet art, auquel on a accolé l'épithète absurde de a gothique », source de notions fausses, fut longtemps incompris et méprisé (1). Après le retour aux traditions anciennes, le goût s'était modifié, et l'enseignement de la Renaissance avait créé à l'égard de l'art du moyen âge une
(1) Le moyen âge, au contraire, était loin de dédaigner les beautés de l'art grec. Par exemple, le roi d'Aragon, en 1380, envoie douze hommes en Grèce, pour garder l'Acropole.
hostilité et des préjugés que l"oii adoptait sans oser les combattre. Furetière et le Dictionnaire de Trévoux le déclarent apporté du Nord par les Gotlis au v*^ siècle. Molière se fait l'écho des sentiments de ses contemporains quand il écrit :
Le fade goût des ornements gothiques,
Ces monstres odieux des siècles ignorants Que de la barbarie ont produit les torrents.
Dans une Histoire des arts qui ont rapport au dessin, parue en 1698, Monier ne dédaigne pas tout à fait les artistes primitifs, et avoue l'impression que fait sur lui Notre-Dame de Paris, en dépit du « méchant goût gothique » (lui V règ'ne. Au xv!!!** siècle, nos vieilles cathédrales ne trouvent pas de défenseurs; Winckelmann et Quatremère de Quincy se refusent à les admirer. Le premier peut-être, en 1801, dans une page célèbre de son Génie du christianisfne. Chateaubriand apporte une note nouvelle, mais restée sans grand écho, et en 1829, à la veille de la publication de Notre-Dame de Paris, on témoigne encore quelque dédain à « ce genre singulier d'architecture ». Des hommes de grand talent, Montalembert, Lassus, auteur d'un livre sur le « vandalisme », puis Mérimée, Yitet, de Caumont et VioUet-le-Duc, ont surtout contribué au revirement qui s'est accompli peu à peu dans l'esprit public, et il n'est personne aujourd'hui qui accepterait de soutenir ces vieilles théories : en dépit de son nom, impossible à changer désormais, tant il est consacré par l'usage, rarchilecture
gothique est une architecture essentiellement franraise, ayant pris naissance dans le domaine royal, au cœur du royaume, vers le milieu du xii" siècle.
Longtemps on a considéré l'arc brisé ou en tiers-point comme le caractère spécial et distinctif de l'architecture gothique. Ce fut là une grave erreur, l'arc brisé ayant été adopté dans des édifices dont tous les autres éléments appartiennent à l'époque romane. Les signes certains de cette nouvelle architecture sont bien jdntnt : la croisée d'ogives, l'arc-boutant et un nouveau mode de décoration ornementale. La voûte sur croisée d'ogives tire son appellation des nervures diagonales qui la supportent : c'est là son caractère essentiel et fondamental, qui se généralisa vite. On voit alors, dirons-nous avec Auguste Choisy, rarchifccluif» prendre des allures libres inconnues à l'époque romane ; la structure nouvelle est le triomphe de la logique dans l'art; l'édifice devient un être organisé oîi chaque partie constitue un membre, ayant sa forme réglée non plus sur des modèles traditionnels, mais sur sa fonction, et seulement sur sa fonction. Les nervures localisèrent les poussées des voûtes sur les murailles, d'où une double modification : tandis qu'à l'intérieur le mur plein de la nef romane, devenu inutile, fait place aune claire- voie, des arcs-boutants dont la puissance égale l'élégance permettent de rejeter hors de l'édifice toutes les culées, et faciliteront l'étonnante élévation des voûtes. En même temps les supports qui servent de retombées aux nervures de la voûte forment un magnifi([ue faisceau decolonnettes agglomérées qui donnent
aux nouveaux piliers hardiesse et lég-èreté. Les sculpteurs contemporains demandent leurs modèles à la nature et les empruntent presque exclusivement au règne végétal.
La période gothique proprement dite a duré un peu plus de trois siècles ; elle se subdivise en trois styles, dont il est difficile de fixer exactement les périodes respectives, le développement d'un art ne pouvant se limiter comme se limite le règne d'un souverain. La transition se prépare lentement, d'abord par quelques timides essais, par l'apport d'éléments nouveaux, puis par une implantation plus forte et plus générale. Toutefois, née au milieu du xn- siècle, l'architecture gothique française, après des tâtonnements et des incertitudes, où paraît le gothique dit « lancéolé » (1190-1260), se manifeste dans toute sa plénitude pendant tout le siècle suivant, qui est le siècle classique : alors dominent le système de l'équilibre parfait par l'opposition des forces et la logique du raisonnement basé sur des combinaisons variées, qui font éclore des écoles diverses. Ce nouveau style est appelé « rayonnant », et fut en faveur de 1260 à 1380 environ. Bientôt l'exagération forcée de ces principes^ autorisée par des novateurs imprudents, amena vers la fin du xiv' siècle la création du style « llamboyant », d'imitation anglaise, qui, après un siècle de développement, conduisit à l'inévitable décadence. Puis, avec le xvi^ siècle disparaît l'architecture gothique : elle survit seulement dans quelques églises attardées, car le nouveau style de la Renaissance n'a pas été introduit partout simultanément.
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En thèse grnéralo, urio cathédrale g;olhique présente l'aspect d'une croix latine dont les bras forment un transept à extrémités généralement carrées et orné d'une rose; à l'extérieur s'élève un portail richement sculpté. La nef, augmentée de collatéraux simples ou doubles, alteint des hauteurs inusitées et comporte trois étages : un rez-dechaussée entrecoupé de grosses colonnes rondes à chapiteaux de feuillage, ou de piliers à nervures multiples; un triforium ajouré et reposant sur de grandes arcades à cintre brisé, qui disparait quelquefois plus lard par suite du développement des fenêtres, enfin une claire-voie à larges baies ; comme couronnement, des voûtes en croisées d'ogives sur plan carré (puis barlong), embrassant jiai-fois doux travées, avec un arc doubleau qui traverse la clef de voûte; on en diminua ensuite la poussée par l'introduction de nervures nouvelles, compliquées de diverses façons, qui s appellent liernes et tiercerons. Le chœur, séparé par le transept do la nof qu'il continue, conçu dans des proportions vastes, est enveloppé d'un déambulatoire et d'une ceinture de chapelles disposées en hémicycle et de forme variable, en nombre impair, dont une au fond, dans l'axe du monument, est consacrée à la Vierge. Partout les bases des piliers, les tailloirs et les corniches très caractéristiques, offrent des profils à gros boudins, qui s'altèrent peu a peu pour faire place à des moulures grêles. Et, pour résister à la poussée des voûtes, on résolut lo problème par l'expédient admirable de ces bé([uilles de pierre élevées à l'extérieur des édifices, les arcs-boulants.
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tuteurs parfois gigantesques jetés au-dessus des bas-côtc's au travers du vide, qui dans leur tranquille majesté viennent étayer les murs de la nef et du chœur à la retombée. des voûtes. Ce système a permis d'imaginer des courbes et contre-courbes d'une souveraine harmonie, de percer d'immenses fenêtres où le génie du moyen âge, à l'aide du seul compas, a combiné d'adroits éclairages tamisés par d'admirables vitraux, de réduire par des combinaisons aussi originales que fécondes les supports de ces immenses vaisseaux oiî l'on ne peut pénétrer, suivant le mot de Chateaubriand, sans éprouver une sorte de frissonnement et un sentiment vague de la Divinité.
Dans cet enchaînement rigoureux d'efforts puissants oii contingences et individuali tés jouèrent un rôle considérable, diverses écoles ont créé des styles bien définis. Le monument-type dont nous venons d'indiquer les grandes lignes appartient à l'école de l'Ile-de-France et de la Picardie, la mieux proportionnée et la plus pure. En Normandie les monuments affectent des formes plus sèches et plus anguleuses avec une ornementation plus géométrique et une sculpture généralement plus monotone, au xm^ siècle du moins. En Bourgogne, des architectes n'ont pas craint de conserver certaines idées de l'époque romane, et très minime est leur hardiesse dans la construction de l'arc-boutant, dans l'élargissement des fenêtres, dans le développement des -chapelles rayonnantes. Tenant le milieu entre les procédés de l'Ile-de-France et de la Bourgogne, l'école champenoise se distingue surtout par l'alternance des piles et
Photo Neunli-io
Sens. — Façade ue la cathédrale.
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des colonnes, les passages établis dans les bas-cùles au niveau de l'appui des fenêtres, la persistance desabsidioles au transept, les voûtes sexpartites ; sa puissance s'est atlirmée par de superbes églises et par une influence considérable tant en France qu'à l'étranger. Dans l'école angevine et dans l'école méridionale, on voit fréquemment une nef unique sans déambulatoire, une absence presque absolue de triforium et d'arcs-boutants, une apparence extérieure assez massive, une ornementation particulière et lourde, surtout dans les façades. Dans le Midi, môme pour les édifices notoirement inspirés des constructions du Nord, on n'a pas adopté les toitures aig'uës, les immenses charpentes et les pig"nons effilés dont la présence s'explique dans les contrées oii les pluies et les neig'es apparaissent périodiquement.
On a volontiers abusé du symbolisme en parlant de l'architecture gothique, mais on ne peut nier qu'elle bénélicia d'une éclosion de foi ardente dont les efiets se reflétèrent sur toute la chrétienté. Alors tout concourut à« élever par amour » d'innombrables églises dont la construction. « ce suprême effort de la matière cherchant à s'allonger », coûta des sommes fabuleuses et fut l'org'ueil de nombreuses générations. Dans un magnihque élan d'enthousiasme, on vit surgir de tous côtés des architectes laïques, dont l'éducation professionnelle s'était faite au milieu des chantiers, et dont le mérite fut d'autant plus grand que leur témérité ne connut plus de limites. Quelques lustres suffirent à composer des merveilles : on voyait s'accumuler pierres
sur pierres, au chant des cantiques, jusqu'à des hauteurs inconnues, « comme s'élevaient les murs de Thèhes aux accents de la lyre d'Amphion ».
Les MAITRES d'oeuvre.
Dans les rares monuments ligures qui les mentionnent, dans les peu nombreux documents d'archives oii leur nom apparaît, les maîtres d'œuvre chargés de la direction des travaux de nos grandes e'glises gothiques portent des dénominations variées. Pendant l'époque romane, à quelques exceptions près, nous ne savons rien de ces artistes, dontilestimpossiblede déterminer le champ d'action ; nous ne sommes pas même en droit de considérer comme tels des personnahtésdontle souvenir apparaît sous cette forme: Robertus me fecit, car, dans la latinité du moyen âge, ce verbe signifie tout aussi bien « m'a fait faire » que « m'a fait » ; et l'on risquerait trop souvent de prendre pour architecte qui n'était qu'abbé, moine ou simple desservant de paroisse. De même, on est trop volontiers porté à croire que le titre de juagister operis, magister operum, accolé au nom d'un religieux, lui donne droit de cité parmi les constructeurs ou directeurs de travaux: à moins d'une certitude absolue, nous ne verrons là que des chanoines ou des prêtres réguliers chargés d'encaisser les sommes destinées aux travaux d'édification, de payer les
ouvriers, do surveiller leur présence, et de régler d'autres dépenses(jui n'avaient aucune relation avec l'arcliitecture : le frère Adam, bénédictin, maître de l'œuvre de Saint- Benoit-sur-Loire vers lloO, le frère Robert, cistercien, maître des œuvres à La Ferté-sur-Grosne vers 1202, Guillaume de Riom, maître de l'œuvre à Déols en 1318. ne sont pas nécessairement des architectes, bien que dans le nombre de ces religieux ùl ait pu s'en trouver qui fussent professionnellement capalVles de remplir le rôle de directeurs de travaux. Mais que penser en présence de ce maître de l'œuvre de l'égliseSaint-Cyrde Nevers, qui en cette qualité reçoit quelques sous pour « faire ardoir le grant cierge à tous les grands festes », et de ce chanoine de la Sainte- Chapelle de Bourges, Pierre Dorsanne, nommé maître de l'œuvre aux lieu et place d'un chapelain décédé ? Dans la majeure partie des cas. pour ne pas dire toujours, il faut voir en eux de simples trésoriers de fabrique, dont les fonctions essentielles n'exigent que des connaissances spéciales en comptabilité (1). L'un d'eux, un certain Aymeri, est qualifié à'operarius dont le sens, malgré les exemples fournis par le Glossaire de Du Gange, pourrait peut-être prêter à discussion : il ne s'agit pas toujours là d'un maçon. Ne voit-on pas, dans la cathédrale d'Elne, ïopercuHUs
(1) Aussi M. Bauchal a-l-il eu grand tort de donner asilo, dans son Nouveau Dictionnaire des architectes français, à des personnalités telles que Henri de Saxo (improprement dit de Sassoine), médecin et chanoine de Nevers, Guillaume Toisier, chanoine de la cathédrale de Moulins, Aymeric et Pierre, tous deux chanoines de la cathédrale de Toulouse. Etienne d'Azaire, chanoine de la catliédrale d'Angers, Guillaume Périou, chanoine de la cathédrale de Quimper, et beaucoup d'autres, pour lesquels le doute n'est point permis.
fabricx avoir pour fonction principale de régler les obligations de chaque officier du diocèse depuis lévèque jusqu'au simple bedeau? A Mende, les operarii^ membres du collège des chanoines, étaient charge's de la police. De même à Bordeaux. Tout cela est étranger aux questions d'art. Il en va tout autrement des qualificatifs latins de lathomus, de cemeîitarius. ^ apparatoi\ de magister sedificiomim, des désignations françaises de maître maçon, A'appareilleur, et (dans le Midi) de mestre peyrier. Le mot lathomus (du grec \x-i\}.zz] et son équivalent lapicida ont originairement désigné le tailleur de pierre, mais à l'époque gothique ils servent le plus souvent à distinguer les architectes les plus célèbres, ceux qui occupent les plus hautes situations. On en peut dire autant du mot cemenlar'ius qui, pris à la lettre, pourrait faire supposer de plus humbles fonctions. Uapparator ne correspond pas toujours à un office subalterne, si l'on en juge par ce passage d'un registre capitulaire de la cathédrale de Rouen en 1362 : (( Johannes de Piris, latliomus. juravit se fideliter exercere « officium apparatoris secundum consuetudinem legalem « hujus officii » ; passage d'autant plus intéressant à citer que ce titre fut donné audit architecte pour distinguer sa fonction de celles de deux chanoines de la cathédrale qui sont dénommés maîtres de l'œuvre dans le même registre capitulaire (la confusion, on le voit, ne date pas d'hier). A Rouen encore, au milieu du xv" siècle, on trouve, travaillant sous les ordres de l'architecte Jean Roussel, un certain Jean Poly qui est quahhéde « lathonium preparatorem
Pla?<s-types de cathédrales gothiques.
HiEfl M
Le Mans.
Amiens,
seu g-allice appareilleur ». Lorsque la dénomination de ?naf/isteroperis,àe «maître do l'œuvre », est accompag-nee de l'un des termes techniques qui viennent d'être rappelés, ou quand le contexte permet d'affirmer qu'il s'agit bien de travaux d'architecture proprement dits, le doute n'est plus permis, et la signification est incontestable. C'est, pour la p«'riode gothique, le cas le plus frt'quent.
Chaque cathédrale a eu son maître d'œuvre, qui a proposé et fait adopter ses plans par le chapitre, qui a dirigé les débuts de l'entreprise et choisi ses collaborateurs; les monuments secondaires ont été édifiés de la môme façon ; mais, tandis que les grandes cathédrales, dont la construction traînait souvent en longueur faute de ressources pécuniaires, eurent toujours ou presque toujours un maître (l'œuvre, payé à l'année et même pensionné, qui était chargé de la direction de l'ouvrage et en même temps de la surveillance générale et des réparations, les églises plus petites pouvaient, une fois le plan admis, se passer d'un architecte à demeure, dont l'enlretien eût fortement grevé le budget de la fabrique : on se contentait d'appeler, en cas d'accident ou de modifications à introduire, pour une période déterminée, un maître d'œuvre voisin. Ce n'étaient pas d'ailleurs les architectes qui manquaient. Le roi avait son maître d'œuvre; les princes de sang royal (duc de Bourgogne, duc de Berri, etc.) avaient le leur; on comptait aussi un maître des œuvres du roi dans chaque bailliage ou sénéchaussée ; l'évêque et la ville de Paris en possédaient un également : c'était quelquefois la même personne (|ui
niiiiulait ces deux fondions similaires. En outre on trouvait, dans les grandes villes, des maçons jurés dont les fonctions ne différaient g-uère et à qui l'on confiait g-e'néralement les. petites expertises, mais ils étaient loin de jouir de la notoriété qui était dévolue aux maîtres d'œuvre.
Ceux-ci d'ailleurs, bien qualtachés en titre à un monument, ne se contentaient pas des émoluments, plutôt dérisoires, qui leur étaient payés plus ou moins rég-ulièrement parles fabriques. ARouen, au xiv* siècle, îe maître d'œuvre de la cathédrale reçoit une pension annuelle de cent sous, auxquels viennent s'ajouter cent autres sous pour frais de vêtements [pro roba).^ et, quand il est présent, il touche en outre trois sous par jour, alors que les maçons travaillant sous ses ordres sont payés à raison de quatre sous. A Rouen encore, dans les dernières années du xv'^ siècle, la pension du successeur est réduite par suite des malheurs des temps, et le salaire est fixé à cinq sous pour la période d'été, à quatre sous six deniers en hiver. A Troyes, en 1484, le maître d'œuvre de la cathédrale touche, en dehors de sa modeste annuité, un salaire quotidien de quatre sous deux deniers l'été, et de trois sous neuf deniers l'hiver ; à ses côtés, les tailleurs de pierre reçoivent trois sous quatre deniers par jour, et les simples manœuvres deux sous six deniers. A Nantes, en 1450, le maître d'œuvre de la cathédrale touchait par an une robe de la valeur d'un marc d'argent, et gagnait, indépendamment de cette pension, un blanc par jour de plus que les ouvriers dirigés par lui.
Nous possédons aussi quelques exemples pour le
ce
xni" si«'clc. Dans lo marché passr en 1201 avec le maître Mcu'lui de Lonay pour l'achèvement de l'église de Saint- Giiles en Languedoc, cet architecte touche une somme fixe de cent sous tournois par an à tilre d'indennu'lé dhabillement, et reçoit un salaire de deux sous par journée de travail quand il la commencera avant midi; pour tous les jours de l'année sans distinction, il a droit à la nourriture pour lui et son cheval, et viendra s'asseoir à la table de l'abbé ou prendra ses repas dehors à son gré, sauf les jours maigres où il ne sera admis qu'à la cuisine, avec une pitance égah^ à une fois et demie celle d'un moine; il habite une ville voisine, Vauvert, et ne doit résider à Saint-Gilles qu'en été, mais il lui faudra venir en toute iiàte chaque fois que le travail l'exigera. L'architecte en titre du comte de Bourgogne, Colard^ reçoit en 1245, ainsi que sa femme, une robe par an, sa vie durant, avec une pension annuelle de dix livres estevenans à perpétuité. A la même époque (vers 1260), Renaud de Monigeron, architecte d'Alphonse de Poitiers qui l'emmena peut-être à Toulouse, touche de ce prince une pension annuelle de six livres. Môme en tenant compte de la valeur relative de l'argent, le métier d'architecte, à cette époque, n'enrichissait pas son honnne. Aussi la plupart cherchaient-ils une amélioration à leur sort, soit dans le cumul, soit dans l'expertise. Il n'était point rare de les trouver surveillant la construction de plusieurs édifices à la fois, dans des localités plus ou moins éloignées; on les voyait alors se faire remplacer par des chefs de travaux subalternes, mais capables cependant de diriger la