‹ Les architectes des cathédrales gothiquesChapitre 2 sur 5 · L?]S ARCHITECTES · texte numérisé non relu

L?]S ARCHITECTES

construction d après les plans dessinés d'avance et étudiés à fond. C'est ainsi, par exemple, que le célèbre Raimond du Temple, à la fois maître des œuvres de maçonnerie du roi et maître de loeuvre de la cathédrale de Paris (de 1363 k 1404 environ), abandonne souvent ces deux fonctions absorbantes pour aller en mission ou en expertise dans des provinces très différentes; mais en même temps il y avait au moins un maçon juré de l'e'g-lise de Paris, dont la présence (il se nommait en 1388 Colin Gille) ne peut s'expliquer quen le considérant comme suppléant désigné en cas d absence du maître. Ce paraît avoir été aussi le cas de maître Berthaiit, «. juré de l'œuvre » de la cathédrale de Chartres en 1316. Pons Gaspar, auteur du chevet de la cathédrale de Mende. est qualifié maître de l'œuvre, mais ne réside pas même dans cette ville; dans le traité qu'il conclut avec le chapitre, il s'engage à se présenter dans la huitaine, chaque fois que le chapitre croira devoir faire appel à ses lumières pour trancher des difficultés non prévues ou prendre d'importantes décisions ; or on sait qu'il vint assez rarement et que le véritable architecte fut un sous-ordre, Jean Durant, qui paraît tous les jours sur le chantier, manie le ciseau et le marteau, à la fois ouvrier et architecte. Un des principaux maîtres d'œuvre de Rouen au xni« siècle, Robert Roussel, prend l'engagement solennel de consacrer son temps et ses talents au service de l'abbaye de Saint-Ouen, et promet en même temps de ne s'occuper d'aucune autre œuvre de maçonnerie, pour qui que ce soit, sans autorisation expresse de labbé. Tant de précautions

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prouvent surabondainmcnl que les architectes cherchaient à utiliser leurs talents de plusieurs cotés à la t'ois, même quand ils avaient le souci et la responsabilité de travaux aussi considérables que nos grandes églises gothiques.

Les matériaux et leur emploi.

Ces grandes églises furent construites en moellons ou en pierres de petit échantillon; dans les pays où la pierre était chère et rare seulement, comme en Flandre et en Languedoc, on utilisa la brique ; mais ce fut toujours l'exception. La pierre n'était pas uniformément bonne; faute de moyens de communication et par mesure d'économie, on la faisait venir des carrières les plus proches, et quelques-unes de ces carrières fournissaient des matériaux médiocres, insuffisamment résistants ou trop friables. Les architectes de Beauvais et de Senlis emploient la pierre de Saint-Leu-d'Esserent (Oise) ; ceux d'Amiens utilisent celle de Croissy et Domeliers (Oise) ou de Beaumetz (Somme); ceux de la cathédrale de Bouen vont la chercher, en partie au moins, à Vernon (Eure) ; ceux de la cathédrale de Sées se fournissent tout auprès, à Chailloué (Orne) ; pour Saint-Denis, on fait venir la pierre de Conflans (Seine) ; pour Chartres, on emploie celle de Berchères (Eure-et-Loir); pour Sens, celle de Bailly (Yonne) ; pour Troyes, celle de Tonnerre (Yonne); pour Lyon, celles d'Anse et deLucenay (Rhône);

pour Bordeaux, celle de Bourg- (Gironde); pour Rodez, celles de Nuces et de Capdenapfuet (Aveyron). Dans certains cas les chapitres se rendaient acquéreurs de carrières. Quelquefois la pierre fut transportée à de plus longues distances : les architectes de Sens la firent venir parfois de Saint-Leu d'Esserent, et la pierre de 3Iarquise (Pas-de- Calais) fut employée en Angleterre fCanterbury). Le transport par eau facilitait singulièrement les ravitaillements.

Dans ces constructions qu'on entreprenait immenses et dune élévation inusitée, il importaitde songer aux charges énormes que l'édifice aurait à supporter, et de prévoir les affaissements du sol, les tassements qui fatalement devaient se produire dans ces masses de pierre; ne pas tenir compte de ces causes probables de déformation pouvait compromettre à jamais la solidité de l'ensemble, et les maîtres d'œuvre de l'époque gothique ont réussi fréquemment à remplacer l'insuffisance des fondations ou la qualité inférieure des matériaux par une très exacte répartition des charges et par l'étonnante élasticité des élévations : c'est par là surtout qu'ils se sont montrés ingénieux, disons mieux, admirables.

Fondées sur un sol compressible et avec des ressources insuffisantes, les cathédrales de Meaux, deTroyes, de Chàlons-sur-AIarne, de Sées n'en ont pas moins victorieusement résisté à la pesée constante des maçonneries et aux injures du temps : à peine ont-elles subi quelques déformations dont on a pu arrêter les effets. A Paris, à Laon, à Amiens, à Beauvais, au contraire, des fondations colos-

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sales qui atteignent jusqu'à onze mètres de profondeur ont constitué une vaste assise souterraine à toute épreuve. 11 y eut fréquemment, dans les arrêts momentanés de la construction, des raisons purement financières. Aux jours heureux du xni'' siècle, et dans les grands centres surtout, l'argent afllua tout d'abord; le clergé donnait l'exemple. L'évêque Gautier de Mortagne fournit l'argent nécessaire à la construction de la catliédrale de Laon; de même Guillaume de Seignelay à Auxerre, Maurice de Sully à Paris, Etienne Béquarth Sens, Philippe de Nemours à Chàlons-sur- Marne, Raimond de Calmon à Rodez. A Mende c'est le pape lui-même, originaire du pays, qui afïecte à la reconstruction l'intégralité des revenus de l'évôché et qui envoie à la nouvelle église joyaux, reliquaires, tapisseries. A Chartres, l'évêque et les chanoines abandonnent leurs revenus pour une durée de trois ans ; ailleurs, injonction est faite de réserver pour l'œuvre de la cathédrale une ou plusieurs années de tous les bénéfices du diocèse qui viendront à vaquer. A Beauvais, l'évêque Milon de Nanteuil se voit obligé aux plus grands sacrifices, et les impose à son chapitre par un document très instructif. Un peu plus tard, il fallut stimuler le zèle des fidèles, on créa des œuvres diocésaines et des confréries, on multiplia les indulgences, on organisa des quèles, on fit des expositions solennelles de reliques, on attira la foule par des sermons que prononçaient des orateurs en renom. Dans les cas très pressants, le clergé s'adressait au roi ou au pape pour obtenir des faveurs spéciales : les chanoines de Sentis font donner ainsi par

Louis VII une recommandation spéciale aux clercs charg-és de parcourir toutes les provinces du domaine royal pour recueillir les offrandes destinées à la cathédrale ; les souverains pontifes, en 1202 et en 1227, accordent des bulles d'indulgences particulières à quiconque coopérera à la réédilication des cathe'drales d'Évreux et de Troycs. En 1236, un concile de la province de Tours, convoqué par l'archevêque, déclare désormais certains délits punissables par lofficialité d'une amende qui ira grossir le fonds de la caisse de l'œuvre de l'ég'lise métropolitaine. Certaines municipalités, comme Reims, s'imposent pour une somme annuelle qui sera répartie entre les travaux de la cathédrale et ceux de l'église Saint-Nicaise. A Beauvais, on exempte de tout impôt, non seulement les artistes et les ouvriers occupés à la reconstruction, mais même les matériaux qui lui sont destinés.

On logeait le plus souvent le maître d'œuvre dans le voisinage de son chantier, parfois môme dans une maison appartenant au chapitre, ou bien on l'autorisait à se faire construire aux frais du chapitre un logis à sa convenance. Les chantiers qu'il dirigeait étaient admirablement organisés et la comptabilité en était tenue avec le plus grand soin, le plus souvent par les chanoines proviseurs, rarerement par des laïques. Ces chantiers comprenaient l'ensemble des différents métiers, depuis la maçonnerie et la charpenterie jusqu'à la verrerie et la couverture : c'est ce qu'on appelait la «loge ». Ils étaient, au moins dans le nor de la France, bien clos et chauffés l'hiver, si besoin ;

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ils comptaient généralement un nombre relativement restreint d'ouvriers qui, en dehors de leur salaire, recevaient une gratification particulière lors de l'achèvement du travail qui leur était confié. En cas de difficulté ou de malfaçon, on avait recours à des experts. La « chambre aux traits » était le lieu où les maîtres d'œuvre dessinaient les plans des ouvrages à exe'cuter ou taillaient des modèles en légères planchettes que fournissait le chambrilleur ; ces plans et modèles s'appelaient des « molles ». C'étaient des cas très rares que ceux où l'architecte nouveau, abdiquant toute originalité, se bornait à copier les molles de ses devanciers et à adopter pour la nef, par exemple, les plans et les formes du chœur tracées par son prédécesseur : au contraire, on voit plutôt ces monuments conserver la marque desdiversesépoquesauxquellesse rapporte chacune de leurs parties; l'art du maître d'œuvre gothique sut g-énéralement triompher de ces apparentes difficultés et arriva sans effort à combiner les éléments anciens avec les nouveaux en un tout étonnamment harmonieux. Il a su en outre analyser avec une extrême finesse les jeux de la perspective, ettenir compte de l'influence exercée par celle-ci sur l'effet des reliefs. Il n'a point dédaigné les contrastes et a préféré toujours à la froide régularité un travail individuel d'oii sortait un perfectionnement ou une variété de technicjue. Il a inventé des combinaisons d'équilibre qui étonnent par leurs artifices et qui stupéfient par leurs résultats (1).

(1) Les maîtres d'teuvre jouissaient d'ailleurs d'une réelle considération. Par maint exemple nous le savons, ils étaient enterrés dans les églises

Les talents d'un bon maître d'œuvre ne s'entendaient pas seulement de la maçonnerie ; ils comprenaient aussi l'établissement (les échafaudages ou « allours aux maçons », qui prenaient parfois des proportions gigantesques, l'examen de la qualité des matériaux, médiocres dans certaines régions, la surveillance des travaux de charpente et de sculpture, l'achat du bois, du fer, des engins ou chèvres destinées au montage des pierres, et du «repous » ou mortier préparé avec la poussière de la pierre de taille. Dans une plaidoirie où le maître de la maçonnerie de Paris fait valoir ses propres mérites, il se vante d'être « grand géométrier et charpentier, ce qui est supérieur à maçon ».

V illard de Honnecourl a composé au milieu du xiu'' siècle un précieux album, manuscrit unique en son genre, qu'il a eu l'intention de léguer aux gens de son métier; la Bibliothèque nationale le possède aujourd'hui incomplet, et il a été édité plusieurs fois. Dans ce livre, dit l'auteur au début, « on pourra trouver grand secours pour s'instruire des principes fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente, ainsi que la méthode pour dessiner au trait, selon que l'art de géométrie le commande et enseigne». On y voit qu'il voyagea beaucoup, traversant

qu'ils avaient contribué à édifier, et où une inscription disait à la postérité leurs mérites indiscutés. Les labyrinthes placés dans le dallage des cathé dralos de Reims et d'Amiens, qui taisaient connaître aux passants leurs etligies et leurs noms, monuments commémoratifs inaugurés à l'occasion de l'achèvement de la partie principale du monument, sont demeurés longtemps des témoins précieux qui rappelaient leur participation successive à l'œuvre accomplie. A Chartres, au Mans, à Saint-Germer, des vitraux contemporains comportent une figuration de tailleurs de pierre où l'on croit voir l'eiïîgie des architectes du monument.

l'Iiiilu B^rlliH.i.i.

Pai.e de i."Album ue l'auciiitecte Villaud de Honnecolrt.

la France de louest à l'est, parcourant rAllemagne, la Suisse et la Hongrie. S'arrêlant à Laon, il prend le croquis d'une des tours de la cathédrale, « la plus belle qu'il y ait au monde », à l'en croire. Deux dessins sont relatifs au chœur de la cathédrale de Cambrai et au plan de l'église voisine de Vaucelles. Diverses études minutieuses, prises à la cathe'drale de Reims, attestent un se jour dans cette ville. Dans les cathédrales de Chartres et de Meaux il trouve des motifs d'inspiration. Une page particulièrement intéressante, qui paraît être une composition personnelle, inventée de concert avec son confrère Pierre de Corbie^ est celle que nous reproduisons ici : on y voit le plan d'un chœur de cathédrale, entouré d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme carrée, les autres en hémicycle ; elles alternent sur ce double patron à droite et à gauche du chevet carré. Le recueil de Villard de Honnecourt est contemporain de la génération qui a su atteindre dans le système de construction les plus grands perfectionnements (1). Les conseils que Villard de Honnecourt donne à ses lecteurs, chaque maître d'œuvre les prodiguait tous les jours dans son chantier.

(1) Nous renvoyons le lecteur curieux des théories de géométrie et de mécanique appliquées à l'architecture, des procédés pour dessiner l'ornement ou la figure, des méthodes de coupe de pierre, d'assemblage, de perspective, de profil et d'élévation, à l'article où Quicherat a très habilement su mettre le tout en reliel'.

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Lapogée.

Notre siècle aime les rélialjililations ; nous éprouvons quelque plaisir à mettre en lumière des noms d'inconnus qui viennent apposer leur sig^nature glorieuse sur les monuments qui décorent nos villes. Ces monuments sont parlout, au nord et au sud, à l'ouest comme à l'est ; mais c'est chose incontestée que dans le nord et le centre l'art gothique a hrillé d'un incomparable éclat (1).

On ne connaît pas exactement toutes les dates de construction de Notre-Dame de Paris; on ignore l'auteur qui donna le plan de cet admirable monument. On est mieux renseigné sur ses continuateurs. Le transept est l'œuvre de Jean de Chelles^ déjà mort lorsqu'on grava au bas du croisillon sud l'inscription qui rappelle la pose de la pre-

(1) Ce livre n'étant pas un manuel d'archéologie et n'ayant aucune prétention à l'être, nous passerons successivenaent chaque édifice en revue, sans nous préoccuper des changements introduits dans sa lente construction par l'application des nouvelles théories et par l'éducation de ses architectes successifs; nous réserverons toutefois pour un chapitre spécial les églises qui, nées au temps de la décadence, n'ont pas connu la période où l'art gothique représenta dans sa marche ascensionnelle la plus saisissante manifestation du beau. Malheureusement nous n aurons guère la chance de trouver, dans nos monuments français, un document aussi capital que celte inscription encastrée dans le chevet du chœur de la charmante église de Notre-Dame de Pamele, à Audenarde (Belgique), spécimen curieux du style de transition (1235), où nous lisons, rapprochés sur une même pierre, la date d'inauguration des travaux et le nom complet du premier maître d'œuvre : Anno Bornini M. CC. XXX. llll : m Id. Murtii : incepla : fui : eccla : isla : a. magro. Arnulf'o : île. Bincho.

Plans-types i»e catiikorales (îotiiiqies.

Baveux,

Buur(;es .

HoDEZ.

mière pierre le 11 février 1258 : « Kallcnsi latlioino vivenJe Jolianne magistro ». Jean de Chelles est originaire des environs de Paris; c'est presque un Parisien. On aimerait à savoir oii il fit son éducation professionnelle et s'il demeura longtemps maître d'œuvre de la cathédrale. Son parent, son fils peut-être, Pierre de Chelles^ fut son successeur médiat ou immédiat : élevé à une école de génie, cet architecte continua à appliquer les mômes méthodes aux mêmes constructions, et on lui doit certainement les chapelles du tour du chœur, la partie tournante des trihunes et cette magnifique abside qui est l'une des gloires de Paris. D'ailleurs, on l'a déjà remarqué, c'est à la collaboration successive de deux architectes ayant même origine et appartenant à la même école qu'est due cette unité de vues et d'exécution, cette similitude de procédés et cette continuité d'action qui frappent dans Notre-Dame les esprits les moins prévenus.

Pierre de Chelles fut chargé en 1307 de placera Saint- Denis le tombeau de Philippe III dont il avait peut-être donné le projet: en 1316, il fut appelé comme expert à Chartres avec un confrère non moins considérable que lui; mais il ne paraît pas avoir vécu longtemps au delà de cette date; vers 1320 il était remplacé par Jean Ravy, qui fut maître de l'œuvre pendant vingt-six années consécutives, et dont le nom est particulièrement lié à la clôture nord du chœur, où une inscription nous révèle son nom, assez obscur; son neveu, Jean Le Bouteillier, lui succède et termine ce travail en 13o2; ce dernier, remercié comme

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insuffisant en juillet 1363, meurt quelques jours après. D'ailleurs, l'époque héroïque de la cathédrale est passée, les g-rands travaux sont terminés partout; il ne s'agit plus dès lors que de consolidation, d'appropriation ou de res tauration partielle. Et néanmoins le chapitre cathédral s'adresse à des hommes d'une réputation consommée, dont la situation officielle doit être une garantie de leur talent : après un court intervalle pendant lequel les travaux sont confiés à un maître de l'œuvre de Notre-Dame de Pontoise, dont le nom demeure ig^noré, les titulaires de la fonction sont successivement Raymond du Temple, le célèbre architecte de Charles V, nommé le 6 septembre 1363, puis (à partir de 1404 ou 1403) son (ils Jean du Temple. Celui-ci, qui ne semble pas avoir donné toute satisfaction au chapitre, cède en 1415 la place à Henry Brisset, qui est lui-même remplacé <avant 1422 par Pierre Robin : ces deux derniers sont à la fois maîtres des œuvres du roi et de l'ég-lise de Paris. Après Pierre Robin, les destinées de la cathédrale sont confiées, en juillet 1431, à Jean James, sans doute d'origine anglaise, qui occupe encore la fonction en 1447 : lui aussi cumule avec la maîtrise des œuvres de la ville de Paris, dont il a été pourvu dès 1431. Tous ces noms d'artistes n'offrent que peu d'intérêt au point de vue de la participation respective de chacun à la cathédrale : au contraire, on devra retenir celui de Jean Moireau, maître de l'ceuvre en 1510, qui est l'année 011, après une longue enquête et une expertise concluante, fut décidée la reconstruction totale des voûtes du transept. Ainsi, malgré de sérieuses lacunes à

Saint-Denis. —

Photo >'euideii]

Nef de l'éolise abbatiale.

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combler, on possrdo une liste déjà copieuse des architectes de Notre-Dame de Paris pendant deux siècles et demi ; les deux premiers surtout méritent d'être associés dans notre commune admiration.

Aux portes de Paris, une église qui ne fut qu'abbatiale offre les proportions et l'attrait d'une cathédrale, émanation du plus pur art français : c'est Saint-Denis, le panthéon des rois de France. Si le célèbre déambulatoire, dont l'honneur revient à Suger, appartient à une période gothique primitive, le xni'' siècle revit tout entier dans ce monument malheureusement trop remanié. On sait que l'église antérieure était devenue trop exiguë; les pèlerinages fréquents au tombeau des martyrs y attiraient parfois une aftluence de peuple considérable; déplus, la foudre l'avait, en 12i0, fortement endommagée en tombant sur la charpente de la tour nord du portail. On pouvait réparer; il fut jugé plus sage de reconstruire en très grande partie ; ce (jueles moines de l'abbaye n'avaient osé faire de leur propre initiative fut entrepris sur les conseils du roi Louis IX et sous l'abbatiat d'Eudes Clément, au témoignage du chroniqueur Guillaume de Nangis. Depuis quelques années seulement, on connaît l'architecte à qui furent confit'S les travaux et qui les exécuta avec génie : Pierre de Montereau^ dont le nom seul évoque tout un ensemble de merveilles, symbolise toute une époque. Car nonseulfMncnt ce prince des architectes (1) eut pour mission d'agrandir la

(1) vivons (loclor lathomorum,

Queiii rex cœlorurn porducat in alta poloruiii (comme on lisait sur son tombeau à Saint-Germain-des-Prés).

nef et les bas côtés, de refaire complètement toutes les voûtes de la nef et du chœur, le chevet, les bras du transept, et à l'extérieur des croisillons les portails, les galeries et les splendides rosaces qui les de'corent, non seulement il consolida le monument par de gros piliers ajoutés dans la crypte, il conçut des piliers d'une superbe allure et des retombées de voûtes d'une délicatesse inouïe, il garnit le triforium de vitraux, et imagina au croisillon méridional un délicieux portail qui apparaît, à travers les mutilations et les ruines, un pur chef dœuvre de l'art français; mais encore, maître de l'œuvre dans l'acception la plus large, il fut chargé de faire sculpter tous ces tombeaux des rois de France, Clovisll, Charles Martel, Pépin le Bref, Carloman, Hugues Capet, Robert, Louis VI, dont le caractère d'uniformité accuse une origine identique, et dont l'exécution est manifestement contemporaine de la réédification de l'église. Les travaux de construction, commencés vers 1231, étaient en pleine activité en 1247; les mausolées furent prêts, en 1267, à recevoir les corps des anciens monarques, et la translation se fit en grande pompe cette même année, qui fut celle du décès de Pierre de Montereau. Ce n'est pas d'ailleurs la seule œuvre que l'on puisse attribuer à cet homme éminent. S'il y a peu de chance, malgré la tradition, pour qu'on doive le considérer comme l'architecte de la Sainte-Chapelle de Paris, si l'on est plus afTirmatif pour le réfectoire de Saint-Martin-des- Champs dont on admire volontiers la noble simplicité, du moins peut-on dire avec pleine certitude qu'il construisit

à Saint-Germain-dos-Prés le réfectoire d('lriiil. lun des plus beaux en ce genre, — où il avait fait sculpter la statue du roi Childebert, aujourd'hui au Louvre, — et la chapelle de la Vierge, ce pur chef-d'œuvre dont les débris ont e'té pieusement recueillis dans le petit square attenant à Te'glise et dont le portail a e'té reconstitué tant bien que mal dans le jardin voisin du musée de Cluny. C'est, aux environs de 1250, l'époque de la g'rande floraison des monuments religieux élevés par la piété du roi, de sa mère Blanche de Castille, et de ses sujets, dans tout le royaume, l'époque de la construction des grandes églises abbatiales, fondées par la reine mère, qui s'appellent le Lys, la Victoire, Royaumont, de cette charmante chapelle que Louis TX ajouta à son château de Saint-Germain-en-Laye, de cet autre délicieux monument qu'est la Sainte-Chapelle de Saint-Germer. Liniluence qu'avait dû acquérir Pierre de Montereau, à Paris et dans toute l'Ile-de-France, par les constructions élevées à Paris et par la réédification de l'église abbatiale de Saint-Denis, n'avait certes pas. été sans contribuer à lui valoir un rayonnement de renommée. On peut être très affirmatif pour Saint-Germain-en-Laye oii l'on retrouve un des caractères propres à l'architecture de de notre maître d'oeuvre : on reconnaît, dans ce monument, une ordonnance de style champenois et un porlail qui dérivent directement de Saint-Denis. Montereau (Seine-et- Marne), lieu d'origine de l'architecte, confine à la Champagne, et par là s'expliquent tout naturellement des particularités spéciales, d'essence champenoise, qui existent

à Saint-Denis et à Saint-Germain-en-Laye, surtout une galerie de circulation qui règne tout autour des collate'raux, ménagée sur l'appui des fenêtres et traversant les piliers contre le mur extérieur, pour se terminer par un escalier montant au triforium : les églises Saint-Jean de Sens et de yillcneuve-sur-Yonne présentent la même particularité essentielle que nous rencontrons encore tout près de Paris, dans la charmante église de Saint-Sulpice-de-Favières, et que M. C. Enlart a retrouvée en Chypre (1).

La grandiose cathédrale de Chartres a fait l'objet d'un grand nombre d'études d'ensemble ou de détail, mais il était réservé à M. Eug. Lefèvre-Pontalis d'éclaircir naguère l'histoire de sa construction et à M. Merlet de préciser la série malheureusement incomplète des architectes qui y participèrent après les incendies de 1134 et de 1194 : ce dernier avait détruit l'église romane de l'évêque Fulbert, à l'exception des cryptes, de la façade occidentale et des tours. On rebâtit aussitôt avec enthousiasme, mais sur un nouveau plan ; les dons affluèrent de toutes parts pour aider à la construction, et le roi Philippe- Auguste y voulut contribuer lui-même par une offrande personnelle de deux cents livres. Vers 1220 le nouvel édifice était complètement voûté, et l'achèvement du gros œuvre était terminé avant 1235 ; à cette date une partie des admirables vitraux était déjà en place ; le clocher neuf ou tour du nord date

(1) Il semble bien qu'elle ait été importée dans cette île lointaine par Eudes de Monlereau (et non de Montreuil), proche parent et probablement fils de Pierre, héritier d'un nom illustre et de traditions précieuses, qui connut aussi la laveur royale et dont il sera question plus loin.

DES CATHÉDHALES GOTHIOUKS. o9

(lu iiirmc temps : la dédicace cul li<'U en 1260. Poui' tous ces travaux, pourquoi faut-il avouer notre ignorance? Les maîtres d'œuvre anonymes de Chartres, en plein xni'^ siècle, mériteraient cependant d'occuper une place d'honneur dans l'histoire de l'art français. On a cité sans preuve et sans raison les noms de Pierre et d'Eudes de Montereau à propos des porches. En 1276 nous est re'vélé un premier nom : Simon Daguoii, qui résigne ses fonctions en 1300 et a pour successeur ,Iean des Carrières, v[uq le chapitre choisit pour maître d'œuvre, à condition qu'il n'exercera pas la même charge auprès du comte de Chartres. Vers 1310 reparaît Si?no?i Daguon qui assiste à l'expertise faite en septembre 1316 par Pierre de Chelles, Nicolas de Chaumes, maître des œuvres du roi, et Jacques de Longjumeau, maître charpentier juré de Paris, pour examiner la construction au point de vue technique : ils étaient tous des praticiens expérimentés, et d'ailleurs la consultation méritait un tel dérangement ; les linteaux des porches avaient cédé sous la charge des voûtes, malgré les barres de fer qui les surmontaient ; il fallut reprendre en sous-œuvre les piliers des galeries des porclies en faisant dans chaque baie un chevalement pour soutenir le linteau. Les experts consacrèrent une autre partie de leur temps à visiter les puissants contreforts et à en vérifier la solidité ; ils signalèrent d'urgentes reprises à faire aux points de jonction. Ces nouveaux travaux furent en grande partie exécutés par Iluguet cl Ivry, auteur de la salle capitulaire édifiée de 1323 à 1335 environ au chevet de la cathédrale, puis

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par Jean d'Ivry^ son lils sans doute, auteur de la chapelle Saint-Piat, qui vivait encore en 1382. Dans l'intervalle nous rencontrons le nom de Jean Auxtabours : en août 1370, ce maître de l'oeuvre venait de bâtir la tourelle d'escalier située au transept méridional. Mais ici, nous n'avons plus en face de nous un inconnu ; cet architecte paraît avoir joui d'une grande notoriété. Sa présence est signalée dès 134.5 à Mantes, oii il est maître des œuvres du roi et qu'il s'applique à mettre en état de défense, où il construit le couvent des Célestins (vers 1373), où il fortifie l'église (1375-1383) ; entre temps il est chargé par le chapitre de Vernon de réédifier les voûtes du chœur de l'église Notre-Dame, et très probablement aussi il avait été appelé à Alençon, vers 1350, comme maître de l'œuvre de féglise Notre-Dame : peut-être était-il originaire de cette dernière ville.

Au XV® siècle, les maîtres maçons connus de la cathédrale de Chartres sont Lau?^ent Viiafie?^ (1400-1416), et Geoffroy Sevestre, qui construit en 1417 la chapelle de Vendôme, et que l'on retrouve travaillant à Paris dix ans plus tard. Quant au célèbre Jean Tex'ier, dit de Beaiice, qui en 1506 passe un marché pour la reconstruction de la tlèche en pierre du clocher nord et qui mourut en 1529, il appartient déjà à une époque où l'architecture s'engage dans une voie nouvelle.

L'église de Mantes est une des plus intéressantes à visiter de la vallée de la Seine, et l'on y trouve f race de travaux exécutés au xiv'' siècle par I{aij)nond du Temple et Jean

Auxtabours\ au premier des deux architectes appartient sans doute le portail sud, au second peut-être la très gracieuse chapelle de Navarre. Nous avons cité en passant la collaboration du même artiste à Vernon ; un peu plus loin, les églises du Grand et du Petit Andely sont d'allure identique à la cathédrale de Rouen, et peuvent être attribuées au maître d'œuvre qui donna le plan de cet édifice vers 1206, et précisément s'appelait Jean tV Andely .

Inférieure aux grandes cathédrales gothiques dont s'enorgueillit la France, Notre-Dame de Rouen manque évidemment d'unité, mais c'est la comparaison qui lui fait tort : pris en soi, c'est encore un imposant édifice dont on peut sans difficulté suivre l'essor. L'incendie de l'an 1200 avait détruit l'église précédente, à l'exception du clocher, des portails de la façade, des chapelles du chœur, de la croisée du transept. On se mit promptement à la réfection, et on conserva la tour de Saint-Romain, construite entre 1145 et 1150 par un architecte de l'Ile-de-France ou du Beauvaisis; d'ailleurs la cathédrale de Rouen ne présente pas partout les caractères de l'architecture normande. Jean d' Andely commença par la nef, le culte continuant à être célébré dans le chœur subsistant; après lui paraît un certain EnguerrancU qui ne fait que passer, appelé en 1214 au monastère du Bec pour la direction des travaux de reconstruction de l'église abbatiale ; puis vient Durand le Maçon, qu'on croit être le gendre de Jean d'Andely : ils possédèrent tous deux le même tènement de maisons à Rouen. Ce Durand acheva en 1233 les voûtes de la nef, et

son nom est inscrit sur la clef de voûte principale. On cite encore comme certains les maîtres d'oeuvre Gautier de Saint-Hilaire en 1251-1260, Jean Davy en 1278: à ce dernier doivent être attribués les portails du transept, dont l'un, celui de la Calende, est justement célèbre.

Nous pouvons pertinemment affirmer, au xive siècle, une collaboration effective aux travaux de la cathédrale de Rouen due successivement à Jean Marescot (1338) ; à Guillaume de Bayeux, qui travaille pour le chapitre (1358) sans être son maître d'œuvre titulaire ; à Jean Peiner, qui reste en fonctions pendant vingt-six ans jusqu'à sa mort (1362-1388), et fait au grand portail en 1370 une rose remplacée au xvi^ siècle ; à Jeaii de Bayeux^ fils de Guillaume, artiste de renom, en même temps maître des œuvres de la ville et de l'église Saint-Ouen (1388-1398), dont il voûte une partie du transept et commence la tour au-dessus de la croisée du transept; à son fds ou neveu Jean 11 de Bayeux, précédemment maître des œuvres de maçonnerie au bailliage de Gisors, et dont l'activité se partage entre la cathédrale, l'église abbatiale de Sainl-Ouen, le château de Tancarville, la ville et le château de Rouen, le comte d'Eu; à Jean Salvart. cité en 1398 puis en 1407, où il commence une nouvelle décoration de la grande façade occidentale, et qui fut accusé d'avoir conspiré pour livrer la ville aux Français; à Martin Roussel, (|ui travaille à la cathédrale en 1406-1415 et dirige en même temps diinpôrtanls travaux à Saint-Maclou: à Jeafi Roussel et à Geoffroy Richer, nommés respectivement maîtres de l'œuvre en 1447

et 1451 : ce dernier a donné les plans de rarchevêché ; à Guillaume Pontifs^ mort en 149G, qui termine dignement cette longue série d'artistes de la période gothique et auquel appartient la construction de l'étage supérieur de la tour Saint-Romain, de l'escalier de la bibliothèque, le portail de la cour des libraires et les étages inférieurs de la tour de Beurre.

Voisine de la cathédrale, l'église abbatiale de Saint-Ouen est assurément plus homogène; mais les travaux n'en furent commencés qu'en 1319, à l'aide de dons notables et princiers, par un architecte enterré dans le monument même, chapelle Sainte-Cécile ; la pierre trop effritée ne laisse plus lire son nom. Serait-ce le Rouennais Jean Camelhi, pensionné par le roi, et qualifié l'année précédente de maître de l'œuvre de l'église Saint-Louis de Poissy? Plus tard, on peut citer avec certitude Guillaume de Bayeux et Jean de Bayeux déjà nommés, puis Alexandre de Berneval et son fils Colin, dont la pierre tombale existe encore dans l'église. La célèbre tour centrale, moins le couronnement, appartient à Jean de Bayeux ou à Alexandre de Berneval, mort en 1440 ; l'édifice occupe une place considérable dans l'histoire de l'architeclure normande.

La cathédrale Saint-Pierre de Beauvais est un monument qui eût été gigantesque dans les proportions rêvées par celui qui en donna le plan ; sa hauteur dépasse de beaucoup tout ce qui se voit ailleurs, la hardiesse et le goût qui ont présidé aux constructions du xur siècle ontvivementcontrihué à sa célébrité. Deux inctMidies successifs, en 1180 et en 122.j,

avaient rendu nécessaire l'édification d'une nouvelle église ; l'évêqueMilondeNanteuil résolut de l'entreprendre. L'abside et le chœur proprement dits, où la légèreté le dispute à la délicatesse, furent commencés aussitôt et terminés en 1272, et l'on songeait à poursuivre plus avant lorsqu'une catastrophe, due à l'écartement trop considérable et à l'élévation incroyable des piliers, arrêta les travaux : une partie de la voûte s'effondra le 29 novembre 1284. De cette date à 1338, près de 80000 livres, somme énorme pour l'époque, furent dépensées en réparations ; et la consolidation indispensable, consistant principalement dans le doublement du nombre des travées et dans l'établissement de nouveaux piliers intercalaires (dont l'effet vint nuire à l'élégance première), paraît avoir été presque entièrement l'œuvre du maître d'œuvre Guillaume de Roi/e (secondé parl'apparcilleur Albert (TAubignij). En 1342, le chapitre cathédral, que les événements antérieurs avaient rendu sans doute peureux, jugea à propos de faire venir de Paris trois experts pour visiter la construction; le gros œuvre était à peu près terminé. D'ailleurs les événements politiques ralentirent singulièrement les travaux; durant cent ans on se contenta de réparer et de consolider à nouveau le chœur. On ne se décida à reprendre la tradition qu'en août 1499, mais alors une nouvelle ère commençait, et les méthodes d'art se transformaient.

Avec Amiens, nous entrons dans un édifice de premier ordre, un édifice-type où lart a su réunir le maximum de ses ressources, et où il senil)le (jn'il se soiL le plus appro-

DES CATHÉDRALES GOTHIQUES- fi7

elle de ri(l('iil : de son examen se dégage une inoubliable synthèse du développement de l'architecture g"othique française depuis son apog-ée jusqu'au gothique flamboyant. L'ancienne cathédrale ayant été détruite par un incendie vers 1218, on décida la reconstruction immédiate sur un plan plus vaste, et la première pierre fut posée en 1220. Peu d'années après, la nouvelle nef était entièrement terminée, en même temps que la façade occidentale et la sculpture du g"rand portail; en 1228, le transept était commencé; vingt ans après, les bas côtés du chœur étaient voûtés, le déambulatoire et les chapelles rayonnantes étaient livrés au culte; pour que le g-ros œuvre fût terminé, il ne manquait plus que les parties hautes du transept et du chœur, achevées à leur tour en 1269, malgré l'arrêt momentané des travaux que motiva sans doute le manque d'argent, et malgré le nouvel incendie survenu en 1258. Un labyrinthe aujourd'hui détruit, moins explicite que celui de la cathédrale de Reims, a permis de connaître les noms des trois premiers maîtres de l'œuvre de la cathédrale d'Amiens, qui conduisirent les travaux de 1220 à 1288. Malheureusement il est fort malaisé d'assigner la part qu'eut chacun d'eux à la construction, et l'on doit se refuser à séparer les trois noms dans notre admiration. Le plan si remarquablement dessiné, la conception si simple et si homog-ène de la nef, doivent cependant être attribués au premier, Robert de Luzarches, qui disparaît presque au début des travaux : si bien qu'on serait volontiers tenté de le retrouver à Noyon, oiî sa présence serait constatée à la même époque

<;.S LES AKCHITKCTES

dans un acte d'arbitrage avec la seule qualilication de chanoine. Il est remplacé à Amiens par Thomas deCormoîit, puis par Renaud de Cor mont son fils, qualifié, tout comme Pierre de Montereau, de « cementarius » et vivant encore en 1288; la pierre centrale du labyrinthe (posée en cette année 1288) portait en même temps la lig^ure de l'évêque Evrard de Fouilloy. fondateur de la nouvelle cathédrale, et celles des trois maîtres de l'œuvre incrustées en marbre blanc. Mais il faut arriver jusqu à l'année 1390 pour identilirr un nouveau maître maçon de la cathédrale, Pierre Lavfjenl (qui quelques années plus tard travaille àTabbave de Saint-Bertin à Sainl-Omer), suivi bientôt de Colard Brisset, signalé en 1420. La tour du nord a été élevée vrais.-iiililalilfHient par l'un ou l'autre de ces deux architectes. Nous savons encore qu en 1497, sous la direction du iiiaîlrt' d'œuvre Pierre Tarise/ (c[u on retrouve à No von et à Paris ), on entreprit d'accompag^ner d'arcs-boutants supplémentaires ceux de la partie droite du chœur, qui manquaient d'aplomlj, de reprendre en sous-œuvre un des piliers du côté noid du chœur et les voûtes du bas côté voisin, enfin d'établir une forte chaîne de fer dans toute la g^alerie du triforium pour remédier à une déviation qui devenait inquiétante au transept : ces travaux considérables furent remarquablement exécutés aux premières années du xvi' siècle.

On aimerait à connaître les auteurs de la cathédrale de Noyon, dont la majesté sévère ne saurait se comparer à la gracieuse silhouette d'Amiens, et qui d'ailleurs est d'une construction bien antérieure : au xni" siècle se rapportent

soulemcnt la façade et le clocher méridional, puis, après le feu {jui dévora la charpente et fit crouler les voûtes et lare triomphal (1293), on répara les dommages causés par l'incendie et on remplaça, en les doublant, les anciens arcshoutants. C'est en 1333 que l'on trouve un premier nom de maître maçon, Tassard, qui restaure la tour du nord, et plus tard ceux de Jean Turpin^ architecte de Péronne, qui visite en 1459 la cathédrale en très mauvais état, de Jean Masse et d'Adam Courtois, qui viennent peu de temps après de Compiègne pour le même objet, et de Pierre Brissart, arrivé à son tour de Saint-Quentin pour se rendre compte des désordres produits dans l'édifice par la poussc'e des voûtes et le tassement des murs : Tannée suivante, Jean Masse et Jean Turpin, aidés d'un confrère nommé Florent Bleuet, établissent un devis où il est question de reprendre des piles en sous-œuvre, de remplacer des arcsboutants au chevet, d'étayer les ogives du déambulatoire, de restaurer des murs et des contreforts soutenant les bas côtés de la nef, et de réparer les voûtes qui s'écroulaient ainsi que la tour du nord. 11 y eut donc, à partir de 1460, une série de travaux considérables qui furent confiés aux experts déjà nommés : toutefois on dut, faute de fonds, en ajourner plusieurs qui n'étaient pas encore exécutés lorsque intervint le maître d'œuvreP/erre Tarisel : en 1476 les voûtes menacèrent encore d'entraîner toute la construction dans leur chute, les arcs-boutants et les culées du côté septentrional avaient besoin d'une urgente consolidation ; on changea en outre plusieurs piliers dans la partie droite du

ciiœur el on s'occupa de la leslauiation de la tour du nord.

Donnons en passant un coup d'œil sur une église qui vaut une cathédrale, la collégiale de Saint-Quentin, dont le chœur et la tour paraissent hien avoir été, au milieu du xiii'= siècle,, l'œuvre du célèbre Y illard de Honnecourl; consolidé en 1316 par Jean LebeL cet édifice fut plus tard (137^; maltraité par un certain Pierre Chaudiin qui, lévoqué pour malfaçons, voyant ses biens confisqués et employés par ordre du roi aux réparations deléglise, se pendit l'année suivante. Les maîtres d'œuvre Gilles Largent^ frère d'un architecte de la cathédrale d'Amiens (1394-1400), Jean Douterrains et Jean Dervillers lui succédèrent ; ce dernier acheva le transept méridional, dont les voûtes étaient à refaire cinquante ans après. Puis, après Sébastien Trestant (venu de Laon) et Colin de Mantes dont nous savons fort peu de chose, apparaissent Jacques Bolant, qui restaure les voûtes du chœur, et Noël Colard^ arrivé de Valenciennes par ordre exprès du roi, en 1477, pour visiter l'ég-lise et reconstruire dans d'excellentes conditions le transept méridional, qui fut achevé en 1487.

Donnons en môme temps un souvenir attristé à lancienne cathédrale de Cambrai, sottement démolie il y a un siècle : le plan du chœur et des chapelles absidales était l'œuvre de y illard de Honnecourt, qui vers 1230 avait pris modèle sur le chœur de la cathédrale de Reims ; nous savons aussi que la voûte de la croisée du transept avait été édifiée vers 1340 parle frère Gérard, maître maçon de l'abbaye de Vaucelles, et que peu d'années après des travaux furent exécutés à la

DBS CATHÉDRALES GOTHIQUES. 71

ilèclie par ïluward (1383) al Robert le Maron (T3HÎI); en 137() paraissent Jean Sawalle, qui restaure le cIocIkt et les arcs-boutants de l'abside, et Jecui LecoiLstre (ce dernier est en 1396 maître de l'œuvre de l'abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer), puis en 1394-1 4 lo./e6f/i de Boucliain. A la iin du xiv^ siècle on consulta pour la réparation de la llèche Martin de Louvain, arcbitecte de la cathédrale de Tournai, et Gilles Largent^ dont la présence a été constatée également à Arras et à Saint-Quentin. L'état de la tour du clocher motiva en 1440 une nouvelle expertise dans laquelle figurent, à côté de Mathieu de Corbie (qu'il convient de rattacher à Hue de Corbie, maître d'œuvre k Cambrai de 1368 à 1390, sans doute son parent), de Jean Lejosne, tous deux à la fois maîtres-maçons de la ville et de la cathédrale, et de Jean Blondel, « expert en taille », les noms de Jeaii d' Outremepuich, maître d'œuvre de l'église de Saint-Quentin, et de Michel de Reims, ce dernier maître d'œuvre à Valenciennes; en 1448 Mathieu de Corbie et Jean du Croquet présentaient un devis pour la construction d'arcs-boutants nouveaux autour de la nef. A Reims également, les archéologues regrettent l'église Saint-Nicaise, commencée en 1231, détruite en 1793, et que l'on s'accordait à traiter d'admirable : l'architecte qui en donna les plans, et qui mourut en 1263 après en avoir construit la plus grande partie, se nommait Hue Libergier; sa pierre tombale, unique témoin de sa célébrité, nous a été conservée : il y est représenté tenant dans la main droite un modèle d'église à deux ilèches, comme était Saint-

Nicaise. On pense que Robert de Coucy fut chargé de compléter l'œuvre qu'il laissait inachevée.

La cathédrale Notre-Dame de Reims, heureusement sauvée, est un exquis et grandiose édifice qui tire un surcroît de renom du fait que les rois de France s'y faisaient sacrer. Un an à peine après la destruction de la précédente église par un funeste incendie, la première pierre en fut posée le 6 mai 12 11 : on sait exactement aujourd'hui quels furent les arcliitectes qui en dirigèrent l'exécution : les inscriptions du labyrinthe, aidées de quelques documents, nous ont appris leurs noms. Le travail fut poussé avec un entrain prodigieux, d'abord par Jean d'Orbais^ dont le surnom indique suffisamment l'origine, ou qui sans doute sétait déjà fait connaître par la construction de l'église abbatiale d'Orbais au diocèse de Soissons. Jean d'Orbais est l'auteur du plan et des élévations; l'analogie du style de l'église d'Orbais avec le chœur de Reims a' été signalée depuis longtemps, et l'on a supposé avec assez de vraisemblance qu'avant d'être devenu maître et célèbre, cet homme avait été employé ou avait fait son apprentissage à Saint-Remi de Reims^ dont le chœur semble être lui-même le prototype d'Orbais. A la cathédrale, chœur et transept furent entrepris simultanément, mais ni l'un ni l'autre n'étaient terminés vers 1231 (ou 1239), date de la mort de Jean d'Orbais, l'un des plus grands architectes du xm' siècle : son successeur Jean Leloiip. qui demeura seize ans en fonctions, continua le travail sans innover et commença les portails; puis vint Gaucher de lieims, continuateur du précédent

Photo Rothiei-.

PlEBRE TOMBALE DE II U E LlBElK.IER, ARCHITECTE

DE Saint-Nicaise de Keims.

pendant liuil années, et après kii Bernard de Soi.s.so/is, resté trente-cinq ans sur la brèche, auteur des premières voûtes de la nef et de la grande rose. En 1241 le chœur était inauguré et le chapitre pouvait s'y installer; en 1291, soit un demi-siècle après, le vaisseau de la nef était complètement clos, les admirables sculptures des portails, copiées ou imitées dans un lointain rayon et jusqu'à Bamherg, étaient depuis longtemps achevées; et il n'est pas superflu d'observer que Bernard de Soissons a dû importer dans la ville dont il porte le nom, à Saint- Jean-des-Vignes, une imitation évidente de la façade de la cathédrale de Reims, et d'ajouter qu'il fut jusqu'à sa mort (entre 1290 et 1298) un fidèle et régulier observateur des traditions suivies par plusieurs générations dans les chantiers de cette cathédrale. Après lui, au contraire, Robert de Coucy, maître de l'œuvre de Saint-Nicaise et de Notre-Dame, décédé en 1311, fut un novateur, et on peut sans crainte d'erreur lui attribuer les deux tours. Si g'rand avait été le prestig'e de cette cathédrale, que le plan ou l'empreinte s'en retrouve à Saint- Quentin, à Notre-Dame-de-l'Epine, à Cambrai, à Ghàlons, et jusqu'en x4.ngleterre. Villard de Honnecourt l'admirait bien avant son achèvement ; l'art du moyen âge s'est surpassé là comme à Chartres et à Amiens. Et après cette série à peu près ininterrompue de maîtres d'œuvre éminents, il suffira de mentionner, sans plus insister, ceux du XIV"' siècle, Colard en 1318, Gilles de Saint-Nicaise en 1352-1358, Gilles le Macon^ qui est peut-être le même que le précédent, mentionné en 1383, Jean

de Dijon, appclr comme expert à Troyes en 1402, ainsi que Colart de Givry (1416-1452), auteur d'un magnifique jubé depuis longtemps disparu. D'ailleurs, pendant toute la période de la guerre de Cent ans, les ressources pécuniaires s'étaient singulièrement raréfiées, et de multiples entraves avaient mis obstacle au complet achèvement de l'édifice.

C'est une pierre tombale encore qui fournit le nom du premier maître d'œuvre de la cathédrale de Chàlons-sur- Marno, Michel Lepapelart; il y fut représenté comme Libergier à Saint-Nicaise de Reims. Inimmé en 1257, il avait présidé à la reconstruction parlielle de cette cathédrale brûlée en 1230. Et l'on incline à le croire aussi l'architecte de l'église Notre-Dame de Chàlons.

A Laon et à Soissons, nous sommes beaucoup plus pauvres, et nous n'insisterons pas sur ces deux cathédrales. Serait-ce qu'elles ne présenteraient pas assez d'intérêt ? Bien au contraire. Mais notre programme nous confine dans la biographie, et du seul Sébastien Trestant (xv^ siècle) nous ne savons que le nom et la participation à une expertise faite avec des confrères de la collégiale de Saint- Quentin. Ce sont là indications bien insignifiantes en regard de ce grandiose édifice des xif et xm' siècles qui domine la plaine de Laon à plusieurs lieues à la ronde. Quel regret encore d'ignorer les auteurs de la très exquise cathédrale de Soissons, qui servit de modèle à d'importants édifices de l'étranger !

Une courte excursion dans l'est de la France nous conduira à Metz, oh la cathédrale trop méconnue présente

IMejz. — Nei de la cathédrale.

quelques caractères indéniables d'influence française. OEuvre imparfaite, commencée au xni" siècle et qui n'a pu être achevée, elle possède un chœur remarquablement traité; mais nous ne connaissons aucun des maîtres d'œuvre qui en dirigèrent l'exécution. Le premier en date dont le nom ait survécu est Pierre F^errat, mort en 1400, après avoir travaillé aux cathédrales de Metz, de Toul et de Verdun : son tombeau, élevé par les soins de son élève Thierry de Sierck et oiJ il est ligure à genoux, existe encore. Après lui on cite encore, en 1443, Roger Jacquemine aussi appelé à Toul, puis en 1468 Jea)i de liatujueval, architecte de la tour terminée en 1481, et dont les contemporains font un brillant élog-e. A Toul, on a conservé les traces de Simon de Verdun en 1406, et, après Roger Jacquemin, de son fils Girard Jacrjiiemin, qui commença en 1460 l'édification de la façade sur les dessins de Tristan de Hattonchdfel . A Troyes, deux édifices retiendront notre attention : la cathédrale Saint-Pierre, et l'église Saint-Urbain. La cathédrale a été en partie remaniée au xv^ siècle : on ne saurait bien dire quelle part respective doit être réservée au maître maçon Henri, signalé en 1294-1297, aux architectes Richer, Gautier et Geoffroy, ce dernier venu de Mussy-sur-Seine à titre d'expert ; au maître d'œuvre Thomas, auteur de grandes réparations effectuées au transept en 1365 et décédé en 1367; à ses successeurs Michelin Hardiot, Micliel de Jonchery et Jean Thierry, à Jean de Torvoye, mort en 1384, à Thomas Michelin (1409-1427) qui présida à la construction du grand clociier,

80 LES AHCHITECTES

et fut remplacé par Jean Terre! ion. En 1462 on voit le maître d'œuvre Antoine Colas plus spt'clalement chargé des réparations à effectuer au portail du transept nord; son successeur en 1484, Jenson Garnache^ exhausse les grands piliers de la nef et construit les voûtes de la grande nef (1497). Mais déjà les architectes iuihus d'autres principes vont transformer leurs méthodes.

C'est une bien charmante et bien délicate église que Saint-Urbain de Troyes, entreprise en 1264, grâce à un subside considérable fourni par le pape Urbain IV, originaire de cette ville, et grâce au zèle que mit à la continuer un autre Troyen, le cardinal Ancher, neveu du pape Clément IV. Le plan et la construction du chœur et du transept sont l'œuvre d'un homme de génie, Jean Langlois, qui a réussi dans cet édifice à pousser jusqu'aux dernières limites les principes d'équilibre de l'art gothique, et que M. Lefèvre-Pontalis considère ajuste titre comme le véritable précurseur du style élancé du xiv'' siècle. Etait-il originaire d'Angleterre ou avait-il fait dans ce pays un voya.ge qui lui valut son surnom? Il est difficile de se prononcer. Bourgeois de Troyes, il appliqua dans la construction les procédés en honneur dans les écoles champenoise et bourguignonne. En 1267, il avait disparu, s'étant croisé, et ayant laissé une situation embarrassée.

On sait, par le récit d'un vieux chroniqueur anglais (Gervais de Canterbury) que Guillaume de Sens, a aussi habile en charpenterie qu'en architecture », avait été choisi parmi plusieurs architectes français et anglais, en 1175,

pour reconstruire la cathédrale de Canterbury. Or, si l'on veut bien constater que les grands travaux de réédification de la cathe'drale de Sens étaient terminés en 1168, et que cette ville abrita pendant quelque temps l'archevêque de Canterbury Thomas Becket, mort en 1170, on sera volontiers amené à conclure que ce Guillaume fut le grand maître d'œuvre de la cathédrale Saint-Étienne : l'archéologie d'ailleurs n'y contredit pas, car des particularités qu'on observe dans l'une de ces églises, notamment l'accouplement des colonnes et les voûtes sexpartites, se rencontrent dans l'autre. Malheureusement, de 1175 à 1319, lacune considérable : à celle dernière date paraît un autre architecte éminent, Nicolas de Chaumes, en même temps maître des œuvres du roi, qu'on retrouve aussi à Meaux et à Chartres, et qui, aidé de lappareilleur Pierre cleRoissy, vient régulièrement mais rarement à Sens pour examiner les travaux à faire, et passe des marchés pour la fourniture des matériaux. Parmi ses successeurs dans les fonctions de maître d'œuvre de la cathédrale, on connaît Jean de Varinfroy dont la présence à Sens est contemporaine d'un séjour qu'il fit à Auxerre (1341), également comme maître d'œuvre de sa cathédrale, et dont un parent avait été antérieurement maître d'œuvre à Meaux : à Jean de Varinfroy doit être attribuée la galerie à jour et la partie supérieure de la tour méridionale. Les comptes de la fabrique mentionnent ensuite Nicolas de lieuilhj (13G1 et [3~S), Etienne Jacquiîi (1393 à 1407), son fils Jean Jacquin (1415), Verain Moreau (1439), Guillaume Courmont{[ii2-iio[),Si?nonet

Mercier (1457-1467) et Franqois Nohis (1468), puis Antoine Lusurier ^ qui sont tous praticiens, mais nullement artistes. Pendant toute cette période fort troublée, les travaux furent d'ailleurs peu considérables ; on s'occupa surtout de la démolition et de la reconstruction du clocher : en 1450 eut lieu une expertise générale de la tour neuve, des arcs-boutants et des murs de la cathédrale.

Pour la cathédrale d'Auxerre, dont le chœur date de 1215-1234 et la nef du xiv'' siècle, à l'exception de Jean de Varinfruy, nous sommes dans l'impossibilité absolue de nommer quelque maître d'oeuvre; pour celle de Nevers, notre ignorance est encore plus grande, et pour celle de Meaux, plusieurs noms ont surgi. Laissons de côté Villard de Honnecourt, à qui l'on attribue sans preuves suffisantes le chevet de cette dernière église. Un architecte d'origine locale, Gautier de Varinfroy^ dirige en 1253 les travaux et peut-être a donné les plans ; mais la négligence avec laquelle furent jetés les fondements et conduites k^s maçonneries a nui fortement à la solidité plus d'une fois compromise du monument. Dès le début du xiv'' siècle l'évèque de Meaux Simon Festu est obligé de faire restaurer complètement les voûtes des bas côtés du chœur et de procéder à des réparations coûteuses : il est probable qu'il s'adressa pour ces travaux à son protégé Pierre de Varinfroy^ sans doute fils de Gautier, et qui fut l'architecte du collège de Navarre à Paris. Après lui, Nicolas de Chaumes,, maître d'œuvre influent dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, fut prié d'examiner les constructions anté-

cq

DES GATHÉDKALES GOTHIQUES. 87

rieures et d'établir un devis pour les constructions futures (octobre 1326) : il faut reconnaître, en lui l'auteur du programme tracé à cotte époque pour l'élévation de la façade et des tours, et très incomplètement exécuté par de maladroits successeurs. Nicolas de Chaumes n'était point satisfait d'ailleurs de son projet; l'état des finances l'obligeait à le restreindre; mais cet arcliitecle se fût sans doute mieux tiré lui-même des remaniements obligatoires et des raccordements nécessaires. Le monument a subi ultérieurement des déformations d'un effet fâcheux, sans que Ton puisse, faute de preuves, discerner les responsabilités.

S'il est au contraire un édifice oii la science profonde et l'étonnante habileté ont eu raison des plus grandes difficultés, c'est bien la cathédrale de Bourges, œuvre géniale où tout concourt à une parfaite entente de la statique et de l'appareillag'e. On pense que le plan et les premiers travaux sont dus k un architecte parisien, qui serait venu à Bourg-es avant 1180 : un peu plus tard, Eudes de Sully, ancien chanoine de Bourges, fut élu évéque de Paris alors que son frère était archevêque de Bourg-es. Et Ion constate une g-rande analogie des premières voûtes avec celles du chevet de Notre-Dame de Paris. Beaucoup plus tard on signale un maître d'œuvre qui paraît avoir travaillé assez longtemps à la cathédrale de Bourges, Robert de Touraine^ procureur général de Dreux de Dammartin en 1410, encore en fonctions en 1423.

L'église cathédrale Saint-Gatien de Tours, commencée en 1268, fut terminée en 1547 ; l'auteur du plan pourrait

être cet Etienne de Mortagne. qualifié de maître d'œuvre à la fin de l'année 1279, et vraisemblablement le même qui conduisit les travaux de construction de la magnifique église abbatiale de Marmoutier où il aurait été enterré en 1293. Après lui, son confrère Simo?i du 3Ians semble bien avoir continué les traditions de son prédécesseur. Le xm* siècle vit s'élever le chœur et labside ; le xiv^ est contemporain du transept et des premières travées de la nef : les malheurs des temps et les malfaçons précédentes ne permirent pas de continuer avec régularité l'édification. On ne sait au juste quel rôle on doit attribuer au maître de l'œuvre And?^é Fî'èredoux, signalé en 1.383; mais Guillaume Leroux serait l'auteur de la magnifique charpente qui couvre la partie de la nef achevée en 1430. Dès 1432, nous nous trouvons en présence d'un architecte célèbre, ^ea/z de Dcunmarlin^ et il reparaît encore comme « maître de la maçonnerie )) de l'église métropolitaine jusqu'en 1453, en même temps que l'on suit sa trace à Paris et au Mans. Si celui-ci termine la nef. le portail fut commencé par Jean Papin^ mort en 1 480 et enterré dans l'église Saint-Pierre-des-Corps ; le clocher septentrional serait l'ouvrage de Jea7i Durant, ancien compagnon de chantier, à l'extrême fin du xv^ siècle. Après deux incendies successifs, la cathédrale Saint- Julien du Mans fut rebâtie vers 1140 ; la nef et les transepts étaient terminés en 1158, date de la dédicace solennelle de l'église. C'est après 1217 seulement que l'on songea à entreprendre le magnifique chœur, d'une harmonie si grandiose et d'une conception si habile : les travaux étaient

Ph.ilo G. Fleur.-.

Le .Mans. — Choelr de la cathédrale.

poussés avec activité en 1230, et quatre ans après assez avancés pour qu'on eût l'idée d'une translation solennelle des reliques du saint patron. Un premier architecte sans doute originaire de rUe-de-France en avait jeté les bases; un architecte normand. TJioniru Toustain, en (hrigea l'exécution en y important des éléments nouveaux empruntés surtout aux catfiédrales de Coutances et de Bayeux. N'est-il pas bon de sig-naler qu'à cette même époque l'abbé du Mont-Saint-Michel s'appelle Richard Touslain, tandis que Guillaume Burel, évèque d'Avranches de 1210 à 1230. était un ancien chanoine du Mans ? Com- Ijien évidentes sont d'ailleurs les analog-ies entre les cathédrales du Mans et de Coutances! Si les difficultés ont été résolues dili'éremment, les deux édidces n'en comportent pas moins d'évidentes symétries de plan et d'élévation; de plus l'ornementation des chapiteaux est la même : Coutances serait volontiers considéré comme le prototype du Mans. Convient-il encore d'invoquer ici, à propos des travaux exécutés à la fm du xuf siècle, le nom de Simon du 3Ja?is, découvert à Tours ? Nul ne saurait l'affirmer. On peut être tout à fait catégorique au contraire à l'égard du maître d'œuvrc Mathieu Julien, qui paraît avoir achevé les parties hautes du chœur et commencé, au début du XIV'' siècle, la croisée de la cathédrale et le croisillon méridional, terminé d'ailleurs longtemps après par Jean le Maçon. Quant au croisillon opposé, dont la première pierre fut po«ée en 1402, il est l'œuvre de Nicolas de Lécluse^ mentionné en 1419, mort l'année suivante et

rcmplact' aussilùl par Jean de Dammartin^ originaire de Jargeau près d'Orléans, et très capable de mener à bonne iin les conceptions de son prédécesseur. Les travaux àcette époque, malgré l'occupation anglaise, marchaient avec rapidité, et ce dernier architecte a terminé le gros œuvre de la cathédrale, oij la sveltesse du transept ne le cède en rien à la hardiesse du chœur, oîi la A'igoureuse lancée des contreforts ne nuit pas à l'harmonieuse pondération du chevet. Rien n'y décèle l'embarras ; les combinaisons savantes des architectes de plusieurs générations successives ont permis d'élever un monument oii rien n'a été abandonné au hasard. En août 1425 les Anglais, après un siège très court, devenaient maîtres de la ville, et Jean de Dammartin se rendit à Tours pour ne plus reparaître au Mans. L'histoire de l'admirable cathédrale de Coutances n'apporte aucun nom de maître d'œuvre ; de même à Bayeux, avec son chœur circulaire, ses colonnes monocylindriques et ses chapiteaux richement ornementés, et dont la plus grande partie de la construction remonte à l'épiscopat de Hugues de Morville (1208-1238). A Féghse abbatiale Saint-Étienne de Caen, une inscription non datée, mais sûrement du début du xni^ siècle, fait connaître le nom et la sépulture de l'architecte Guillaume auquel orn doit le chœur si original de cet édifice : « Guil- It'mus jacet hic petrarum suînmus in arte, iste novum perfecit opus » ; mais nous n'en saurions dire davantage. La cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, de style français, avec une abside et une façade normandes, est construite

cnlre 1140 et 1233; c'est l'œuvre homogène d'arcliitectes demeuiés inconnus; en 1452 seulement nous voyons Jean Roh'ni travailler à la lanterne, avec l'aide des deux Deroulf, cites par l'historien Th. Basin, et en 1485-1488 le maître d'oeuvre Guillaume Delarbre visite les fondations de la tour me'ridionale et restaure l'extérieur. De la cathe'drale d'Evreux nous ne connaissons qu'un « maître-maçon juré », Jean Le Roy ^ mentionné dans deux documents de 1442 et 1455. Et la cathédrale de Sées présente deux parties bien distinctes : les croisillons, le chœur, et les chapelles absidales, sensiblement postérieurs à la nef absolument caractéristique du gothique normand (1220- 1240), acquièrent une hardiesse savante qui atteint presque le maximum de légèreté (le chceur, mal fondé, a été complètement reconstruit il y a quelques années); malheureusement nous ne pouvons citer qu'un seul maître d'œuvre tardif, Jean Audis (1433), occupé alors à des restaurations, en même temps qu'il construisait une chapelle à La Ferté-Bernard, et qu'on retrouve plus tard (1457) sculptant une g'rande image de saint Michel à la cathédrale de Rouen. On est en somme très pauvre de renseignements sur les auteurs de nos belles églises de Normandie.

Saint-Maurice d'Angers est une cathédrale commencée en 1 140, et en grande partie édifiée dans le courant du xn" siècle ; elle présente ce caractère très rare dans le Nord, fréquent dans le Midi, de ne posséder qu'une seule nef ; on a écrit avec raison que son caractère local est très accentué. Guillaume Robin en est le seul architecte

connu ; il apparaît en 1451 et décède en 1463 ; aucun travail considérable n'a e'té entrepris sous sa direction.

Les arcs-boutants sont rares aussi dans le sud de la France ; on ne les rencontre guère que dans les monuments imite's, à partir de la seconde moitié du xiii" siècle, de l'architecture du Nord (cathédrales de Vienne, Rodez, Narbonne, Clermont-Ferrand, Limoges, Bordeaux, etc.); dans certains cas les contreforts épais conservent plutôt l'aspect roman. Dans le département de l'Hérault, les églises de Clermont-l'Hérault (1273-1313) et de Valmagne (12o7-xiv* siècle), toutes deux à trois nefs, sont de beaux spécimens d'architecture gothique, et leurs élégantes proportions rappellent ce qui se voit dans le nord de la France.

La cathédrale de Clermont-Ferrand, dont les travaux commencèrent en 1248, possède un chœur consacré à l'extrême fin du xiii" siècle, et une nef construite entre 1340 et 1345 ; l'architecte primitif, quiy aétéinhumé, fut un maître d'œuvre nommé Jeati Deschamps, originaire des provinces septentrionales; l'architecte de la nef fut Pierre de Cébazat, qui à la même époque a donné les plans de l'église du monastère voisin de la Chaise-Dieu.

11 y a de sérieuses analogies entre la cathédrale de Clermont et celle de Limoges, laquelle est incontestablement conçue par un étranger au pays ; les travaux furent entrepris en 1273 et se continuèrent assez parallèlement. Mais aucun nom de maître d'œuvre n'a encore été relevé avant un cQvVàxn Etienne le Maçon, qui fonctionna de 1357 jusqu'à sa mort survenue en 1370: après lui on cite Jean

Phulo lies Miinuinculs liistoriques.

NaRBONNE. — ABSIItE DE LA C A T II É D II A I.E .

Damnand ai Jean Placen, qui en 1388 se préoccupent de consolider le clocher.

Guillaume de Grimoard, devenu pape sous le nom d'Urbain V, et originaire du Gt'vaudan. fait reconstruire la cathédrale deMende en 13G8; le premier maître de l'œuvre connu, en 1372, s'appelle Pierre Juglar, qui douze ans pkis tard construira avec Guy de Dammartin le palais du duc de Berri et une Sainte-Chapelle à Riom ; mais les calamités publiques interrompirent ensuite pendant un assez lono- temps, comme dans toute la région voisine, les travaux repris seulement avec quelque activité en 1432 : alors le chapitre traite à forfait pour la construction du chevet avec les maîtres Pons Gaspar et Jean Durant (dit Jean d'Auvergne). Ce dernier est aussi l'auteur des piliers du chœur, du déambulatoire et de plusieurs chapelles. Le gros œuvre était achevé en 1466, et ce fut alors l'architecte delà cathe'drale de Saint-Flour qui vint examiner l'édifice et donner son avis sur sa valeur technique.

En 1277, l'ancienne cathédrale de Rodez étant en très mauvais état, on se décida à la reconstruire, et là encore on voit la prépondérance de l'architecture du Nord. Pendant vingt ans, on poussa les travaux avec activité, et bientôt s'élevèrent sur un plan homogène l'abside, les deux premières travées du chœur, les bas côtés correspondants, et les onze premières chapelles; Etienne, maître d'œuvre, est cité en 1289-1294. Après une assez longue interruption, on songea en 1325 à une reprise, mais le plan, trop vaste pour les ressources de la fabrique, ne pouvait être exécuté facile-

luciit [duillaume Bosquet est maître d'œuvre en 13o8-1360), et à la fin du xiv' siècle, malgré quêtes, indulgences, lettres pressantes, le chœur n'était pas terminé. Ce n'est guère qu'en 1440 que l'on se remit à la besogne, et sur de nouvelles bases. Conrad Roger construisit alors les piliers du collatéral nord. En 1448, un maître d'œuvre nouveau venu (le même qui avait travaillé à Lyon et avait déjà séjourné antérieurement à Rodez), Jacques Morel. fait adopter un plan et un style différents, et passe marché pour la construction d'un portail; mais, ayant disparu un beau matin en laissant son travail inaciievé, il est remplacé en 1456 par Thibaut Sonier. En même temps un autre maître dœuvre, Raymond Dolhas, dit Castelvert, et Gérard Bol lias son i\h, suivant un marché du 31 décembre 1449, entreprennent de continuerle chœur de la cathédrale en se conformant au plan ancien ; ils sont remplacés bientôt par Richard (vers 1450), puis par Vincent Sermati et son fils Jean Sermati. qui vinrent de Saint-Flour en 1402 pour terminer le chœur. Après un nouveau marché conclu en 1465 avec André Amairic, dont le chapitre ne fut sans doute point satisfait, on se décida à faire exécuter la continuation des travaux par voie de régie, et le premier architecte ainsi nommé fut Bernard A nthoîiy, vers l'an 1.500.

Au milieu du xui" siècle, la cathédrale Saint-Just (h- Narbonne tombait en ruines et on songea à la réédifier. La nouvelle construction, commencée en 1272, présente de réelles analogies avec les cathédrales de Limoges et de Clermont : c'est du reste Jean Deschamps, auteur du plan

de celte dernière cathédrale, qui donna celui <le NarJjonne; le chœur était achevé en 1319, les tours le furent en 1332. On sait qu'en 1320 la conduite de ces opérations était confiée à deux maîtres d'œuvre, Henri de Narbonne et Jacques de Favières^ qui quelques années plus tard allèrent successivement diriger les travaux de la cathédrale de Gerona (Catalogne); le chœur de Narhonne doit leur être attrihué. Parmi leurs successeurs on en connaît un seul, Raymond Aycard^ en 1346.

A Bordeaux, la cathédrale Saint-André date en partie du xni" siècle, et la nef était primitivement de style angevin. Mais nos renseig'nements sur les nuiîtres d'œuvre ne commencent qu'avec Guillaume Albert, mort en 136C, Vital de Martres (1411), Guillaunie Géraud, qui d'ailleurs l'emplissait simultanément des fonctions analogues aux églises Saint-Michel et Saint-Seurin (1420), et Colin Tranchant, (( maître en géométrie » (142o), également chargé des travaux de construction à Saint-Seurin; plus tard nous trouvons le nom de Jean Despinay (1480). Rappelons seulement que le célèbre clocher dit de Pey-Berland fut élevé d'après un projet qu'accepta le chapitre en 1429 (1).

Laissant à regret de côté les auteurs des cathédrales de second ordre sur lesquelles notre ignoiance est complète,

(1) Pcut-rtre n'ost-il pas inulilo de raiiproclier des noms ainsi recueillis ceux de certains architectes cjui travaillèrent à l'édifice de l'église Saint- Michel, car ils ont fort bien pu être employés à la cathédrale : Bolarel, avec lequel on traita en 1448, puis Jean Lebas, père et fils, originaires de Saintes (1404-1495), qui sont les maîtres d'œuvre du clocher de Saint- Michel (le plus populaire dos édifices de la cité), terminé en 1492, et furent remplacés par Guillaume (iauleyron.

nous terminerons cette revue générale des grandes églises gothiques par Saint- Jean de Lyon, dont la construction commença vers 1110-1118; mais les plus importants travaux furent exécutés de 1190 à 1260 : de cette époque datent la nef, la rose septentrionale, la voûte de l'abside, le transept et les croisillons ; la façade et le portail appartiennent au xiv siècle, ainsi quun des clochers (vers 1330). On connaît le nom d'un certain /?o^er^/eJ/«fo;z,cité en 1 147, mais rien ne prouve qu'il ait été chargé d'une direction quelconque. On a une certitude au contraire pour les maîtres d'oeuvre dont les noms suivent : Gauthier en 1270, Jean Richard en 1292, Jean de Long mont en 1316-1320, Jean de Remacin en 1 359, associé avec un confrère nommé Guillaume Marsat^ Jean de Saint-Albin en 1362, Jeaîi Bertel, originaire d'Auxerre, en 1368, Jacques de Beaujeu, mentionné dès 1370 et décédé en 1418, après avoir achevé la façade et la grande rose qui l'orne. Son successeur Jacques MovpL, demeuré à Lyon de 1418 à 1425, a surtout laissé un renom considérable comme sculpteur, étant l'auteur du magnifique mausolée (détruit) du cardinal de Saluées à Lvon, du célèbre tombeau de Charles de Bourbon à Souvigny en Bourbonnais, et du plan du tombeau du roi René à Angers, que la mort l'empêcha de terminer en 1459 ; sa présence est signalée à Avignon, à Montpellieren 1448, ainsi qu'à Rodez en 1448-1456. Le chapitre cathédral de Lvon, dès 1425, avait remplacé cet artiste vagabond par Pierre Noyset, auquel succédèrent bientôt Jean Robert (1430-1438), devenu pkis tard maître des

DES GATHÉDllALES GOTHIQUES. i03

œuvres du roi René en Provence, et Antoine 3Iontain (1447-1459).

Dans les longues nomenclatures qui précèdent, que de personnages. secondaires ! mais aussi que d'illustrations méconnues! On voudrait une intimité plus grande avec ces créateurs de génie qui ont fait jaillir de notre sol français tant de merveilles, et l'on déplore de n'être pas admis à faire un partage équitable entre ceux de ces architectes qui ont su trouver des inspirations capables de réaliser dans l'exécution des progrès et des perfectionnements raisonnes, et la longue phalange des autres qui se sont, après la période d'apogée surtout, contentés d'entretenir et de consolider les monuments dont ils avaient la charge.

L'expansion française a l'étranger.

L'expérience consommée que surent brillamment acquérir ces maîtres d'œuvre dans la construction de toutes les éghses gothiques de France a partout forcé les fi-ontières; la renommée dont ils jouissaient se répandit au loin, et peu de contrées purent se soustraire à leur influence. Au nord, à l'est, au midi, jusque dans d'infimes villages, on découvre chaque jour de nouveaux édifices qui portent en eux-mêmes l'indiscutable trace d'une imitation plus ou moins défigurée de notre architecture gothique; bien plus, les témoignages des chroniqueurs, les textes les plus authentiques révèlent une manifestation lointaine de cet

art français. Les apôtres de cette expansion se recrutent dans le clergé régulier, principalement chez les Cisterciens dont les couvents épars sont toujours bâtis, dans la seconde moitié du xii'' et au xm« siècle, sur des modèles empruntés à la Bourgogne; ce sont les princes de la maison de France, (jui choisissent des artistes parmi leurs compatriotes et les emmènent à leur suite; ce sont des prêtres autochtones qui, promus archevêques hors de France, se souviennent du chef-d'œuvre qui embellit la métropole à l'ombre de laquelle ils ont grandi; ce sont de simples ouvriers étrangers qui, venus dans nos chantiers pour y faire leur apprentissage auprès de maîtres éminents, et devenus maîtres à leur tour, ont rapporté dans leur patrie des procédés et des plans dont ils ne tardèrent pas à faire usage instinctivement; c'est enfin cette puissante civilisation qui, au temps de Louis IX et do PhiHppe IV, débordant sur le monde entier, sut faire triompher un art né dans le bassin de la Seine et devenu en peu de temps universel. Un chroniqueur anglais, témoin de l'incendie qui détruisit le chœur de la cathédrale de Canterbury en septembre 1174, rapporte que, parmi les architectes français et anglais venus pour donner leur avis sur la reconstruction, le choix du chapitre se fixa sur Guillaume de Se?îs, « aussi habile en charpenterie qu'en architecture ». Celui-ci accepta, mais trois ans après le pauvre homme tombait d'un échafaudage d'une hauteur de cinquante pieds, restait des mois entiers aulitet.nepouvantse rétablir, regagna de son mieux sa patrie. Il avait réédifié la nef; le confrère anglais qui le

B 0 lU) E A U .\ . —

Abside de la cathédrale.

remplaça reconstruisit le chœur en conservant le plan de son pre'décesseur. De nombreux détails de disposition, dans les voûtes, dans les colonnes, dans les moulures, seraient là pour attester l'analogie entre Sens et Canterbury s'il en était besoin. D'autres églises construites en Angleterre au xiif siècle conservent des traces évidentes d'influence normande, mais il n'est pas nécessaire que pour cela les maîtres d'œuvre aient traversé la Manche : les modèles ont été pris à Coutances, à Bayeux, dans cette province de Normandie qui eut toujours tant d'affinité et de relations avec l'Angleterre. Et parrAngleterre l'architecture gothique a pénétré en Norvège (Trondjhem, Stavanger).

En Suède, au contraire, l'importation semble avoir été directe. Déjà, grâce aux Cisterciens, diverses églises conventuelles présentaient des symptômes réels d'influence française; mais la coopération la plus intéressante à constater est celle à' Etienne de Bonneuil ^ qui devint « maistre del'euvre de l'église de Upsal en Suece » ; d'origine parisienne très vraisemblablement, il signa un contrat par lequel il acceptait de se rendre à Upsal avec divers a compaignons et bachelers », et put partir en septembre 1287 : sa présence est signalée dans cette résidence lointaine quelques années plus tard, sous la désignation de « Stephanus lapicida». La cathédrale d'Upsal rappelle un pou Paris et Amiens : on peut le constater malgré les nombreuses restaurations qui l'ont défigurée, et d'autres édifices de la Suède (par exemple Malmo) dérivent à leur tour d'Upsal.

En Allemagne, on trouve à la cathédrale de Magdebourg,

i08 LES ARCHITECTES

à Bamberg-, à Limbourg sur la Labn, à Halberstadt, des imitations plus ou moins directes de la catbedrale de Laon, dont ces églises sont en partie contemporaines; de même la cathédrale de Soissons ou sa voisine l'église abbatiale de Braisne ont servi de type à Xanten, à Trêves ; de même le plan de la cathédrale d'Amiens a inspiré celui de Cologne, et lécole bourguignonne a fait souche à Ratisbonne. La sculpture de Naumbourg sort de Reims ; celle de Bamberg vient de Chartres. Mais en toutes ces villes les architectes ont-ils été d'origine française? Ne faut-il pas croire plutôt à des maîtres d'œuvre ayant émigré en France puis revenus dans leur pays avec des méthodes françaises, qu'ils abandonnèrent assez vite parfois, à l'exemple de cet architecte de la collégiale de Wimpfen sur le Neckar, en 1268, « qui tune noviter de villa Parisiensi e partibusvenerat Francie »? On connaît le premier architecte de la cathédrale de Strasbourg, qui est un véritable Allemand : mais celui-là avait dû sans aucun doute séjourner en France. Tout en s'inspirant d'autrui, l'art gothique allemand reste souvent allemand. Nous savons cependant que Mathieu cCAj^ras, qui travaillait à Avignon en 1342, emmené parFempereur Charles IV pour aller embellir Prague et doter cette ville d'une cathédrale, en donna les plans et en dirigea l'édification jusqu'à sa mort; nous savons aussi que ce monument fut continué après lui par Henry Arler^ ancien maître des œuvres de Boulogne-sur-Mer, et terminé \Yà.v Pierre Arler., son iils sans doute, en 1386. On assure que Henry aurait en outre préparé les plans de la cathédrale dUlm. Rappelons aussi

Sens. — CaTIIK orale. CaNTERIU RY. — CiATlIÉDRALE.

(D'aiirùs Bond, Golhic Arcliitecluve in England. — B. T. Batfords, éditeur. Londres.

DES CATHÉDRALES GOTHIQUES. lH

Villard de Honnecourt : lui-même s'est charg'é de nous apprendre qu'il fut mandé en Hongrie dans la première moitié duxiif siècle, et qu'il y demeura un assez long temps, semble-t-il. On ne sait au juste quel rôle fut le sien sur la terre étrangère, mais il est difficile de penser qu'il n'y vécut pas de son métier : on lui attribue sans preuves suffisantes la construction de la cathédrale de Cassova, qui avec quelques autres cependant a toutes les apparences d'un monument français (1). D'autre part, toujours en Hongrie, l'ancienne cathédrale de Calocza, où l'on a reconnu des analogies avec Chartres, possédait autrefois la sépulture de l'architecte qui vraisemblablement l'avait édifiée au xm' siècle, un Français nommé Martin Ravegij : sa pierre tombale existe encore, encastrée dans le chevet de la cathédrale moderne. En Espagne, on a peu de témoignages formels. Dans les premières années du xm* siècle, l'ancien monastère de Val de Dios, oii s'introduisent les Cisterciens, est enrichi par eux d'une nouvelle église dont la première pierre est posée en présence de maître Gautier^ architecte français, et qui est de style gothique primitif. A Gerona on constate en 1320 la présence des maîtres d'œuvre de la cathédrale de Narbonne, et la France dès le xm® siècle a importé en maint endroit son style gothique du Nord sous des influences diverses : la cathédrale de Burgos a quelques

(1) N'oublions pas qu'à l'époque du séjour de Villard en Hongrie régnait dans ce pays le roi Bêla dont la sœur, Elisabeth de Hongrie, plus tard nonisée, fit de larges offrandes pour la reeonstrcauctioln de la catliédrae de Cambrai; et à Marbourg, en 123a, fut commencée, sous Tinvocation de celte reine récemment décédée, une magnifique église dont le style tout français appartient peut-être au même architecte.

rapports avec Bourges; celle de Léon a de frappantes analogies avec Ciiartres; celles d'Aviia, de Salamanque et de Zamora, un peu plus anciennes, dérivent aussi de notre architecture, quoique moins nettement. Quant à la cathédrale de Tolède, elle a été fondée en 1226 et on doit sa construclionà un architecte français nommé Pierre^ qui fit souche dans le pays (M. Enlart l'identifie avec Pierre de Corbie^; là aussi l'influence de Bourges est caractéristique. L'Italie n'a pas échappé à la règle générale. C'est un maître d'œuvre parisien, Philippe Bonaventure^ qui part en 1389 pour l'Italie où il va diriger, mais pour deux ans seulement, les travaux du fameux «duomo» de Milan, commencés depuis peu ; dix ans après, paraissent de nouveaux architectes parmi lesquels Pierre Loisart; puis, sur la recommandation d'un habitant de celte ville, « Johannes Alcherius », le chapitre accepte pour conduire l'œuvre un architecte parisien qui se nomme,Jean Mignot ; mais l'engagement fut de courte durée (1). On trouve en Toscane des spécimens très intéressants d'architecture bourguignonne, introduite par les Cisterciens à San Galgano et à Casamari, et l'influence du gothique français se fit sentir par là dans les cathédrales de Sienne, d'Assise, de Gênes, môme jusqu'à Bologne : malheureusement on ne possède aucune donnée sur les intermédiaires auxquels on doit attribuer

(1) Mignot, arrivé en 1399, avail vivement critiqué le travail de ses collègues italiens; pendant longtemps on lui donna raison, et l'on le déclara « bonus inagistcr et convoniens pro fabrica »; mais après la mort de l'archevêque qui le soutenait, il fut destitué de ses fonctions (1401), et dès lors la construction fut réservée presque exclusivement à des artistes italiens.

COLTANCES. — AbSIUE DE I. A CATHÉDRALE.

DES CATHÉDRALES GOTHIQUES. Ho

l'importation ainsi constatée. L'Italie méridionale est, elle aussi, peuplée d'églises de style français : citons entre autres les cathédrales de Cosenza, de Lanciano, de Barletta, élevées au xm" siècle. Vers 1260, on voit l'empereur Frédéric II, qui avait assisté en Allemagne à l'éclosion du gothique français, confier la direction de ses travaux de construction à un ingénieur militaire de renom, Champenois d'origine, Philippe Cliinard^ qu'il avait connu en Chypre. Peu d'années après, Charles d'Anjou aura à son service un ingénieur-architecte français, Jean de Toul (ou de Lorraine), et son maître d'œuvre Pierre dAngicourt, venu de l'Ile-de-France, est intitulé dans les comptes « prothomagister operum curie » (1269-1284) : nul doute qu'on lui doive quelques-uns des nomhreux édifices religieux élevés alors dans le royaume de Naples avec les méthodes françaises, comme les cathédrales de Naples et de Lucera. Ces influences étrangères durèrent environ un siècle. Dans les Etats pontificaux, on voit Benoît XII. en 1335, confier la mission de surveiller la léparation de la hasilique de Saint-Pierre de Rome à Jean Poisson, originaire de Mirepoix et frère d'un des principaux architectes du palais des Papes à Avignon. Un autre de ces architectes, Guillaume Colombier, émigra aussi en Italie ; on trouve sa trace, en 1377, à Anagni et à Rome.

L'île de Chypre, oii régnèrent assez longtemps des princes de souche française, devait être fatalement enveloppée dans cette diffusion générale. Les preuves en sont nomhreuses et évidentes. A Nicosie, l'archevêque qui entreprit d'édifier

la cathédrale était Parisien, frère d'un chantre de Notre- Dame ; un de ses successeurs était un ancien archidiacre de Troyes, et sans aucun doute des architectes parisiens ou champenois y ont collaboré. Eudes de Montereau^ qu'on a toutes raisons de croire fils de Pierre, accompagna Louis IX en Palestine ; on lui doit les fortifications de Jafla comme celles d'Aigues-Mortes ; il était l'auteur de la célèbre église (détruite) des Cordeliers à Paris et d'autres monuments en France ; son passage en Chypre, pendant l'année 1247, n'a sans doute pas été sans influence sur la cathédrale de Nicosie. D'autres monuments contemporains, étudiés avec soin par M. Enlart, dérivent plus ou moins directement de la Sainte-Chapelle de Paris, et c'est là sans doute encore un des résultats du voyage royal. Plus tard s'éleva dans un autre coin de l'ile la cathédrale de Famagouste, à rapprocher de l'église Saint-Urbain de Troyes : peut-être conviendrait-il d'y rattacher le souvenir de ce Jean Laiiglois, fameux maître d'oeuvre troyen déjà nommé, qui quitta la Champagne en 1267 pour un pèlerinage à Jérusalem.

La décadence.

« L'architecture gothique tomba malade du même mal que la philosophie et la poésie, la subtilité » (Renan). Les architectes avaient accompli de véritables tours de force, « engageant une sorte de défi avecla pesanteur et l'espace ».

l'Iiiitu desJIuttunieiits historiiiiics

Angers. — Nei- ue la cathédrale.

S'ils réussirent parfois, au prix d'une perpétuelle surveillance, ils s'aperçurent quendn il existait des limites à la témérité et au surenchérissement. Ne pouvant aller plus haut, ils (hrigèrent ailleurs leur inspiration. Dès lors la siinplicitt' du xiii" siècle fit place à une capricieuse orgie de sculptures, de galeries, de pinacles, d'inutiles parures qui comphquent sans améliorer, ne reposent sur aucune logique, et seuiblent destinés surtout à éblouir par le pittoresque du détail sans atteindre au grandiose. Non que le xv^ siècle n'ait pas produit de nouveaux chefs-d'œuvre, en architecture comme dans les autres arts, mais adieu les vieilles traditions, les imposants modèles dont toute la chrétienté profita! Dans la plupart des édifices élevés aux siècles précédents, on voit les architectes nouveaux, selon le mot d'Huysmans, enter leur génie sur celui de leurs prédécesseurs; quant aux cathédrales élevées durant cette dernière période, on les crée dans un style artificiel et compliqué qui ira jusqu'à se compromettre avec des styles essentiellement différents. Voici quelques exemples.

La première pierre de la cathédrale de Nantes fut posée le 14 avril 1434; sa construction marcha très lentement, la façade et les tours furent terminées seulement dans les premières années du xvf siècle. Nous nommerons seulement l'un des premiers architectes, Mathurin Rod'iei\ qu'on croit originaire de Touraine : il paraît en 1435, était encore en fonctions en 1473 et mourut dix ans après.

La délicate église Saint-Maclou de Rouen est un tvpe précieux de cette période : le plan en fut donné, en 1432,

par Pierre Robin^ le même sans doute qui une année

plus tôt était maître d'œuvre de Notre-Dame de Paris.

En Champagne, on connaît l'auteur du petit portail gothique flamhoyant qui décore élégamment la façade méridionale de l'église de Rethel : il se nomme Jesson Dallly et passa marché en 1512. Quelques années auparavant (1.507), Henri Broyl construit léglise de Mézières. La grande église de Notre-Dame de l'Épine, près de Chàlons-sur-Marne, née dune tradition miraculeuse (ainsi que Notre-Dame d'Avioth, dans les Ardennes, qui en dérive), est un édifice de bon goût mais d'une époque avancée ; commencée vers 1410, elle a subi l'influence indéniable de sa voisine la cathédrale de Reims, et on en ignore le premier maître d'œuvre, quoiquon lait sottement attribuée à un architecte anelais nommé Patrice. La vérité est qu'en 1453 les travaux étaient conduits par un certain Etienne Poutrise. Chàlonnais, qui n'en est pas le créateur. Les chapelles absidales furent bâties en 1509 par Bemi Goiiveau, auteur du déambulatoire.

En Lorraine, on peut citer la grande église de Saint- Nicolas-du-Port, commencée en 1494 : l'un des premiers maîtres d'œuvre en fut Simon Moi/set.

Dans le centre, l'église abbatiale de Souvigny, de fort belles proportions, avait été construite à l'époque romane par les moines de Cluny; mais elle fut complètement remaniée au xV siècle, et cette rf'slauration, bien reconnaissable, fut en partie l'œuvre de Jeafi Poncelet, cité en 1456 comme maître des œuvres du duc de Bourbon.

Peut-être doit-on au même artiste le plan de la collégiale (aujourd'hui englobée dans la cathédrale) de Moulins, dont la première pierre a été posée en août 1468.

Dans le Midi, nous voyons encore apparaître des architectes originaires du nord de la France. A Carpentras, la construction de l'église Saint-Siffrein est commencée en 1404 par un Breton, Thomas Colin; à Lectoure, la reconstruction de la cathédrale (vers 1475) est l'œuvre d'un Tourangeau, Mathieu Ragueneau^ qui travailla ensuite à Agen, et auquel on attribue les plans de la cathédrale d'Auch (1489). Par contre, Pierre Esclanche, chargé, à la fin du xV siècle, de diriger les travaux de construction de la cathédrale de Sarlat, paraît bien être un Périgourdin.

L'exode des architectes français à l'étranger n'a pas continué au xv^ siècle ; ils n'y auraient plus trouvé le même accueil. Leur influence a sensiblement baissé. On connaît quelques noms ; aucun d'eux ne mérite d'être relevé.

En France même, l'élan des jours glorieux a disparu, l'évolution est consommée, on a perdu le souvenir des vieilles traditions et des saines disciplines. Jamais on n'y reviendra, et lorsqu'au xix'^ siècle on songera à imiter nos vieilles cathédrales gothiques, les résultats seront imparfaits ou ridicules. Dans l'histoire de l'architecture, il n'est réellement qu'un siècle qu'on puisse comparer à celui d'Ictinos et de Périclès, c'est celui où vécurent Villard de Honnecourt, Jean d'Orbais, Robert de Luzarches et Pierre de Montereau,

NOMS DES ARCHITECTES CITES

Albert (Guillaume). 101.

Amalric (André), 100.

Anuely (Jean d'). Cl.

Angicourt (Pierre d'), 115.

Anthonv (Bernard), 100.

Arleb (Henry), 108.

Arler (Pierre), 108.

Arras (Mathieu d'), 108.

AuBiGNY (Albert d'), 64.

AuDis (Jean), 95.

AuxTABOuns iJean), 60, 61.

AycARD (Raymond), 101.

Bailly (Jesson), 120. Bayelx (Guillaume de), 62, 63.

Bayelx (Jean I de), 62, 63.

Bayelx (Jean II de), 62, 63.

Beaujeu (Jacques de), 102.

Berneval (Alexandre de), 63.

Berneval (Colin de), 63.

Beroult (Les), 'Jo.

Berïel (Jean), 102.

Beuthaut, 32.

Binche (Arnould de), 4-4.

Bleuet (Florent), 69.

Blondel (Jean), 71.

Bolant (Jacque.s). 70.

Boxaventlre (Philippe), 112.

BoxNEUiL (Etienne de), 107.

Bosquet (Guillaume), 100.

BOTAREL (N.), 101.

BoucHAix (Jean de), 71.

Brissard (Pierre), 96.

BnissET (Colart), 68.

BitissET (Henry), 48.

Broyl (Henri), 120.

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