CHAPITRE II
Les architectes de presque tous les édifices religieux français du xvic siècle conservent les traditions de l’art ogival. — Critique des adaptations de portails et de chœurs, dans le goût de la Renaissance, aux cathédrales inachevées des siècles précédents, par quelques architectes des xvie et xvnc siècles.
L’Italie était disposée, pour toutes les raisons que nous avons indiquées, à accepter la révolution artistique à laquelle on a donné le nom de Renaissance. Il n’en fut pas de même en France. Assurément, quand les grands vassaux qui avaient suivi Charles VIII à la conquête de l’Italie repassèrent les Alpes avec leur roi, ils rapportèrent de Florence, de Rome, de Naples comme un éblouissement : « les cités, les manoirs gothiques parurent froids, tristes, sans lumière, sans richesse et sans art ; une seule idée domina le roi et ses compagnons d’armes », ce fut de faire naître, avec le goût du luxe et des arts, cette existence pleine de bien-être, cet amour de l’idéal et de la raison qui les avait si fortement frappés durant leur séjour en Italie. Ce qu’ils voulaient par-dessus tout, c’était se croire encore dans ce monde nouveau, vivant si près d’eux, dont ils avaient rapporté une impression si vraie et si révélatrice.
C’est par l’architecture que débuta, dans notre pays, ce grand mouvement artistique qui devait anéantir, après trois siècles, Fart ogival. Mais, hâtons-nous de le dire, ce ne fut pas sans des efforts prodigieux pour ressaisir la suprématie qui lui échappait que l’art ogival succomba dans sa lutte contre l’antiquité païenne; ce ne fut pas sans protestations de la part des corporations et des confréries maçonniques fidèles aux traditions du passé. Avait-on d’ailleurs épuisé toutes les ressources de cette architecture vraiment chrétienne et nationale? Non, la foi du moyen âge s’éteignait, l’inspiration allait s’épuisant à chaque
effort, c’est un fait qu’on ne peut nier. Mais de là à la barbarie, à une torpeur voisine de la décrépitude, il y a loin : les artistes étaient au contraire d’une activité extraordinaire; ils étaient aussi féconds, aussi nombreux qu’aux époques précédentes. Le style flamboyant ou fleuri continuait à déployer une richesse d’imagination excessive sur les églises inachevées. Tours, Rouen, Orléans, Dijon, Troyes, Blois, avaient des écoles d’architecture, de sculpture, de verrerie, de miniature qui étaient très florissantes; rien enfin n’annonçait la perle de l’art et si l’on constatait des symptômes de décadence dans l’archilecture religieuse, c’est qu’ils étaient une conséquence de l’esprit du temps. On sentait disparaître la foi vive du précédent siècle et venir la « nouvelle humanité née avec des yeux pour voir et une âme ardente et curieuse ».
Le style antique renouvelé ne remplaça donc pas subitement l’art ogival, il y eut division parmi les architectes et les artistes et une sorte d’oscillation dans les principes, un mélange de deux influences; la sévérité gracieuse de l’art grec à côté de la majesté de l’art chrétien.
Les règnes de Charles VIII et de Louis XII ont vu la transition de l’art ogival à la Renaissance antique révélée par lTtalie à la France. C’est donc chez les artistes de leur temps qu’il nous faut chercher, pour la France, les premiers essais de cette architecture gréco-romaine qui succéda lentement, mais d’une façon durable, à l’art ogival définitivement abandonné. Nous rencontrerons pendant un demi-siècle encore l’ogival flamboyant , régnant en maître dans l’esprit des constructeurs d’édifices religieux, peu nombreux d’ailleurs, qui furent élevés à cette époque, mais avec l’application, timide d’abord et dans les détails de l’ornementation, de la manière antique qui avait franchi les Alpes à la suite des armées de Charles VIII et de Louis XII.
Plusieurs de ces édifices, les cathédrales de Troyes, de Rouen, d’Orléans, de Beauvais étaient encours d’exécution au moment où s’ouvrait le xvC siècle. A Troyes, à la mort de Bailly fils, arrivée le 19 août 1559, ses successeurs furent Gabriel Favereau qui entreprit l’exécution de la tour Saint-Pierre jusqu’à 1568, à partir de laquelle époque elle fut interrompue jusqu’en 1588 où elle fut reprise par Girard Faulchot, mort en 1607.