Les archives angevines de Naples
Les Archives angevines de Naples, et surtout la série des 378 volumes connus sous le nom de Registres angevins, sont comptées ajuste titre parmi les plus précieuses collections qui soient en Italie. Elles occupent incontestablement le premier rang à côté des Archives du Vatican , pour la période qui s'étend depuis l'avènement de Charles d'Anjou , en 1265 , jusqu'à la mort du roi Robert, en 1343. Malheureusement l'usage de ces archives est entravé par une confusion souvent extrême. Les difficultés deviennent surtout très grandes si l'on s'en prend aux plus anciens registres, à ceux qui remontent au règne de Charles hr Or, ces premiers registres , si pénibles à manier, sont, en même temps , les plus curieux à étudier sous le rapport de la diplomatique et de la paléographie , et, par leur contenu, les plus intéressants de beaucoup au point de vue français c P
Soumettre ces premiers registres à un examen minutieux ; analy- 0
ser fragment par fragment les volumes actuels et, à l'aide de ces ' ^jL fragments ainsi reconnus , reconstituer dans leur état primitif les j ^,
anciens registres tels qu'ils existaient au treizième siècle ; puis , ces registres primitifs étant restitués , les grouper et les comparer entre eux afin d'établir les règles et les habitudes suivies par la chancellerie angevine ; exposer , d'antre part, les principes d'administration en vigueur dans le royaume de Sicile et montrer les rapports de ces principes avec les règles qui ont présidé à la formation des registres ; enfin, compléter cette étude spéciale des registres de Charles /"' par des notions sommaires embrassant le reste de la collection : telles sont les gravides lignes de ce travail.
Puisse-t-il attirer l'attention des érudifs, surtout des érndits français , sur un tel trésor de documents! Pnisse-t-il , en facilitant
l'emploi , contribuer à faire éclore nn jour quelque grand ouvrage consacré à V histoire de la Maison d'Anjou à Naples , histoire aussi glorieuse pour la France , patrie d'origine du roi Charles I" et de ses descendants, que pour l'Italie, leur patrie d'adoption !
HISTOIRE DES REGISTRES ANGEVINS DEPUIS LE TREIZIÈME SIÈCLE jusqu'à nos jours. — ÉTAT ACTUEL DE LA COLLECTION.
La collection des Registres angevins {Registri angioini) conservée dans les archives de Naples doit être rangée parmi les plus importants recueils de documents que nous ait légués le moyen âge. Commençant au dernier tiers du treizième siècle et s'étendant jusqu'aux premières années du quinzième, cette collection est une source d'une valeur hors ligne pour l'histoire de l'Italie. méridionale durant plus de cent cinquante ans. Géographes, historiens ou généalogistes, tous les érudits qui se sont occupés du royaume de Naples l'ont mise largement à contribution en y puisant de précieuses indications. Summonte (1), Ammirato (2), Giannone (3), Tutini (4), BorrelU (5), C. de Lellis (6), Giustiniani (7), pour ne citer que les plus importants, et, parmi les auteurs modernes, MM. de Saint-Priest (8), Amari (9), G. del Giudice (10),
(1) Historia délia città e regno di NapoU, Napoli, 1601-1643. 4 volumes in-4«'.
(2) Belle famiglie nobili napoktane, Firenze, 1580 et 1651. 2 volumes in-f».
(3) Istoria civile del regno di Napoli, Napoli, 1723. 4 volumes in-4">.
(4) Discorsi de' sette officii del regno di Napoli, Roma, 1666. In-4».
(5) ^ index neapolitanx nobilitatis, Napoli, 1653. In-4<'.-
(6) Discorsi délie famiglie nobili del regno di Napoli. Napoli , 1654, 1663, 1671. 3 vol. in-f".
(7) Dizionario geografico del regno di Napoli, Napoli, 1797-1805. 10 volumes in-8°.
(8) Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, Paris, 1847-1848. 4 volumes in-S».
(9) La guerra del Vespro siciliano, Palerme , 1842. In-8'' ; plusieurs fois réimprimée.
(10) Don Arrigo, infante di Castiglia, Napoli , 1875. In-i°. — Il giudizio e la condanna di Corradino, Napoli, 1876. In-4°.
Minieh-Hiccio (1) et Caméra (2) y ont cherché les principaux éléments de leurs travaux et ne cessent d'en invoquer l'autorité lorsqu'ils étudient les règnes de Charles I*^' d'Anjou et de ses successeurs jusqu'à la reine Jeanne II.
Les Registres angevins ont essentiellement le caractère d'archives administratives. Ils sont donc, avant tout, précieux pour les annales particulières du royaume, l'étude des institutions, la biographie des princes et des grands personnages , la généalogie des familles illustres. Mais leur intérêt ne s'arrête pas aux limites de la monarchie angevine. Tout au contraire , il dépasse les frontières d'Italie pour toucher en quelque sorte le monde du moyen âge tout entier. Ainsi les relations de la chrétienté avec l'Orient y occupent une place importante, aussi bien que les rapports de la maison d'Anjou avec le Saint-Siège et les Républiques de Toscane, les luttes contre l' Aragon et l'Empire d'Allemagne, ou l'intervention de Charles II et de Robert dans la querelle des Guelfes et des Gibelins. On peut y étudier, sous de nouveaux aspects, la dernière croisade de saint Louis devant Tunis , les négociations diplomatiques avec les souverains musulmans, l'occupation de Corfou, de l'Albanie, de la Roumanie par les troupes napolitaines ou les suprêmes efforts pour maintenir en Terre-Sainte l'influence chrétienne (3).
C'est surtout au point de vue français que les Registres angevins doivent attirer notre attention. A cet égard, la collection est d'une extrême richesse et occupe un rang tout à fait exceptionnel parmi les archives d'Italie. Actes administratifs concernant la Provence et l'Anjou (4), lettres adressées aux rois de France, réclamations portées devant le Parlement de Paris, pièces écrites en langue française nous montrant les coutumes, les habitudes de la patrie
(1) Mcuni sludii siorici intorno a Manfredi e Corradino delta iviperiale casa di Eohenstauffen, NsipoU , 1850.
Genealogia di Carlo I di Antjio, prima generazione, Napoli, 1857. Itimrario di Carlo I di Angio, Napoli, 1872.
De' Grandi Vffiziali del regno de Sicilia dal laos al 1285, Napoli, 1872. Genealogia di Carlo II d' Angio , publiée dans VArcInvio storco per le provincie twpoletane, Anni Vil et VIII.
(2) Annali délie due Sicilie, Napoli, 1842 et 1860. 2 vol. in-8°.
(3) Voir à ce sujet, dans les chapitres II et III de ['Etude sur les registres angevins, ce qui a trait aux Extravagantes extra regnum et aux registres de la croisade de Tunis.
(4) Un des registres angevins portait autrefois le titre significatif de Regis- TRDM Francie et Provincie {Registre angevin, n° 20, et Restitution, n° LXX.)
transportées par les conquérants dans le royaume de Naples (1) : tels sont, avec bien d'autres, les documents que l'on y rencontre en abondance.
Il faut dire, toutefois, que ce caractère, si attachant pour l'érudit français, ne tarde pas à s'affaiblir, à mesure que le temps relâche peu à peu les liens qui existaient entre la Maison royale de France et la branche d'Anjou établie à Naples. Mais, dans les vingt premières années qui ont suivi la conquête, pendant tout le règne de Charles P% l'influence française est absolument prépondérante. Elle se fait sentir alors, d'une manière accentuée, jusque dans les registres ou dans les fragments de registres qui sont le plus exclusivement consacrés au royaume de Sicile. En effet, les fonctionnaires, les officiers de toute classe, les gens d'armes, les possesseurs de fiefs et même les simples bourgeois, mentionnés dans ces actes, sont, dans une proportion très considérable, des compatriotes du roi , venus avec lui de toutes les provinces de la France, aussi bien du Nord et de l'Est, de la Picardie, de l'Ilede-France, de la Champagne, de la Lorraine, de la Bourgogne, que du Centre et du Midi, de l'Anjou et de la Provence. En relevant les noms qui se lisent sur les Registres angevins du temps de Charles I" , on peut reconstituer la liste, et bien souvent la biographie, de presque tous ces Français qui ont contribué à l'établissement et à la prospérité de la monarchie angevine, depuis les chefs, les Montmorency, les Joinville, les Vaudemont, les Brienne, les Beaumont, les l'Isle-Jourdain , etc., jusqu'aux simples hommes d'armes, jusqu'aux derniers serviteurs de la maison du roi (2). Il y a là une immense mine de renseignements nouveaux, qui est restée, on peut le dire , à peu près complètement inexploitée. A cet égard, on ne saurait mieux comparer les registres de Charles I*"" qu'à ce que seraient, si elles existaient encore aujourd'hui, les archives des rois de Jérusalem au douzième siècle et des barons de Terre-Sainte. Et, puisque les noms de Jérusalem et de la Terre-Sainte se présentent à nous , nous ajouterons encore que ces premiers Registres angevins se rapportant au règne du fondateur de la dynastie , qui sont les plus précieux au point de vue français, sont aussi les plus intéressants pour l'histoire de l'Orient latin.
(1) Voir dans l'FAude sur les registres angevins les chapitres II (section D), V et VI.
(2) Nous avons, nous-méme, exploré dans ce sens les archives angevines et rapporté de Naples plusieurs milliers de fiches exclusivement consacrées à des personnages français qui sont venus avec Charles d'Anjou dans le royaume de Sicile.
Il suffit du reste , pour apprécier, dans son ensemble, la valeur de la collection des Registies angevins, de jeter les yeux sur les publications et les analyses de pièces éditées par Minieri-Riccio et del Giudice (1), ou sur les travaux des divers auteurs rappelés plus haut. D'autre part, en parcourant ^ouvrage deSchultz : Denkmàler der Kunst des Millelalter^s in Unler Italien, dont un volume entier (2) est consacré aux pièces extraites des Archives angevines , on peut voir quelle est leur importance capitale en ce qui concerne l'histoire de l'art dans le midi de la Péninsule.
Chose remarquable, cette collection, si souvent compulsée et citée par des érudit's qui en reconnaissaient tout le prix , est en elle-même à peu près inconnue. Qu'étaient à l'origine ces Registres angevins? Comment étaient-ils divisés et classés? De quelle manière y transcrivait-on les actes des souverains? Quelles étaient les règles adoptées par la chancellerie napolitaine? Autant de problèmes intéressants qui ont été à peine effleurés ou , pour mieux dire, dans bien des cas, à peine posés jusqu'ici. Les rares essais tentés dans cette voie se bornent à quelques paragraphes de Spinelli (3) , du prince de Belmonte (4) , de Michèle Baffi (5) , de Minieri-Riccio (6), de Del Giudice (7), de Trinchera (8) , et à cinq ou six pages excellentes , mais forcément bien sommaires, de M. le commandeur Capasso, l'éminent surintendant actuel des archives de Naples (9). Les renseignements donnés sont tellement restreints qu'ils ne peuvent même pas faire soupçonner quels seraient les principaux points à traiter. Parfois aussi des érudits distingués, faute d'avoir suffisamment étudié les originaux, sont arrivés à des résultats absolument arbitraires, en établissant à priori des règles et des divisions qui n'ont jamais été eu usage sous la dynastie des rois angevins (10).
(1) Voir, pour plus de détail, dans notre second volume, l'appendice bibliographique.
(2) Denkmàler der Kunst, etc. , Dresden, 1860. i vol. petit in-f» et un atlas de grand format. Tome IV.
(3) Degli arehivi napoletuni rugivnamenio , Napoli , 1845, p. 26.
(4) Degli archiva napolitani discorso, Napoli, 1854, p. 52.
(5) Al répertoria degli anlicld atti governalivi introduzione , Napoli, 1852 et 1855, 2 vol. in-8°, II, p. 155.
(6) Brevi nolizie intorno all'archivio angioino di Napoli, Napoli, 1862, p. vu.
(7) Codice dipiomaiico, Napoli, 1863 et 1869, 2 vol. ioA" , I, pp. xix à xxv.
(8) Degli archivii napolitani relazione, Napoli, 1872, p. 259.
(9) Le Fonti délia storia délie provincie napolitane , articles publiés dans VArchivio storico per le provincie nupoktane, 1, pp. 604-610.
(10) Ainsi Michèle Baffi, lorsqu'il a voulu essayer de classer par ordre de ma-
Quoique présentant encore bien des obscurités, l'histoire de la collection, depuis le treizième siècle jusqu'à nos jours, est un peu mieux connue.
Cette collection doit son origine aux registres ou cahiers (Registrum , liber, qualernus) dans lesquels les rois de la dynastie angevine ou les princes investis par eux de l'autorité suprême faisaient transcrire tous les actes administratifs rendus en leur nom.
Des textes nombreux nous montrent que , dès les premières années du règne de Charles I" d'Anjou, on apportait le plus grand soin à la conservation de ces registres (1). Dans le principe , ils suivaient le roi pendant ses voyages , comme anciennement les archives des rois de France jusqu'à Philippe-Auguste. On les voit successivement transportés d'une ville à l'autre, de Corneto à Naples, de Nocera à Trani, de Naples à Bojano, à Sulmone, à Melfi, à Bari , de Capoue à Naples (2). A Naples même, les registres étaient dispersés, au Château-Neuf, au Castel-Capuano et au château de l'OEuf. Le nombre des documents augmentant très rapidement, on finit par sentir la nécessité de les centraliser. Vers la fin de son règne, le 8 octobre 1284, le roi Charles P'', qui était alors à Brindisi, ordonna de faire rechercher tous les registres qui pouvaient exister soit à Naples même , soit partout ailleurs , afin de les réunir ensemble et de les envoyer là où se trouverait le roi. L'ordre fut exécuté, et tous les registres ainsi recueillis furent expédiés à Bari où ils arrivèrent le 21 novembre suivant (3). C'est seulement sous le règne du second roi de la dynastie angevine, sous Charles II , que les registres rapportés peu à peu à Naples (4) paraissent avoir été réunis à demeure dans la capitale du royaume.
Dès cette époque, les Registres angevins étaient placés sous la surveillance des maîtres des comptes (Magistri rationales). De ces
tières les actes contenus dans les registres de Charles T" d'Anjou, Al repertorio degli antichi atti governativi inlroduzione, I, pp. 77 à 8'i.
(1) Minieri Riccio, Brevi notizie intorno ail' archivio angioino di Napoli, pp. vu et suiv.
(2) Del Giudice, Codice diplomatico, tome I, pp. xii et suiv. Voir le chapitre XII de ['Elude sur les registres angevins.
(3) Voir le texte de ce document public dans notre second volume en tête de la Restitution des registres yrimitifs.
(4) En 1299. une partie des registres de Charles I" se trouvait encore àMelfi. Ces registres furent alors rapportés à Naples, en vertu d'un mandement du 2 juillet 1299. Del Giudice, Codice diplomatico, I, p. xv, en note.
magistrats dépendait également, avec la Chambre des comptes, l'administration de la Monnaie, en italien « Zecca. » Ce voisinage fit donner au fonds d'Archives le nom d'Archivio délia regia Zecca, nom qu'elles ont longtemps conservé et qui, encore usité aujourd'hui , est imprimé sur le dos des volumes renfermant les « Arche » ou pièces détachées sur parchemin.
Ces archives ont été aussi improprement appelées : Archivio di Città. Cette dénomination rappelle le privilège qu'avait la ville de Naples de désigner les gardiens du dépôt. Mais, bien que l'on ait essayé, au quinzième siècle, de transformer ce privilège en un véritable droit de propriété, les Registres angevins ont toujours été considérés comme faisant partie des archives de la couronne, et les réclamations de la municipalité napolitaine sont à bon droit restées inutiles.
Réunie à la chambre des Comptes et à la Monnaie, la collection des registres qui se trouvait, en 1292, déposée dans le château de l'Œuf, fut, cette année même ou l'année suivante, installée dans un palais qui provenait de Pierre de la Vigne et appartenait à la famille Fieschi. Au mois d'août 1294 , la cour pontificale étant venue à Naples, et le palais Fieschi ayant été désigné pour servir de demeure au cardinal-évêque de la Sabine , les différents services qui l'occupaient durent être transférés momentanément dans un autre local appartenant à la couronne. Ils y rentrèrent dès le mois de novembre de la même année , après le départ des prélats romains , pour y rester encore près de trente et un ans (1).
Le 5 octobre 1325, le roi Robert donna ordre d'abandonner le palais Fieschi et de transporter les Archives, la Monnaie et la chambre des Comptes dans un immeuble situé près de la Porta-Petrazzola. Enfin, en 1332, le même roi les fit passer dans un palais spécialement acheté à cet effet et qui était situé près de l'église des Pères Augustins , aujourd'hui Sant'Agostino délia Zecca (2). C'est là que les registres furent conservés jusqu'à la fin de la période angevine et probablement aussi sous les rois aragonais. Toutefois, l'ancien tribunal des maîtres des comptes ayant été remplacé par la Regia Caméra, les archives de la Zecca avaient été, au moins nominalement, réunies aux fonds nouvellement formés des Quinternioni, Cedolarii, etc. La municipalité de Naples aurait voulu au contraire qu'elles fussent versées dans les archi-
(1) Minieri-Riccio , Brevi notizie, pp. viii et xiv.
("2) Même volume , p. ix. Trinchera , Degli archivii napolitani , pp. 3 et 4. Del Giudice, Cod. diplom., l, p. xv, en note.
INTRODUCTION. Il
ves de la ville. Cette prétention fut bien admise un instant par le roi Ferdinand 1" d'Aragon ; mais la faveur accordée ne fut jamais mise à exécution et resta lettre morte.
Aussi, lorsqu'en 1540 le vice-roi don Pedro de Tolède centralisa toutes les archives de l'Etat au Gastel-Capuano , les Registres angevins y furent transportés en même temps que les papiers de la maison d'Aragon et les autres documents administratifs ou judiciaires (1).
Il ne reste plus à signaler qu'une dernière pérégrination des Registres, leur transport, eu vertu du décret royal de 1835, dans les bâtiments de l'ancien monastère de San-Severino, où ils sont aujourd'hui conservés dans la salle diplomatique.
Pendant de longues années, la disposition primitive des Archives angevines fut entièrement respectée. Les registres ou cahiers étaient conservés intacts, tels qu'ils étaient lors de leur rédaction dans les bureaux de la chancellerie. Ils formaient une suite nombreuse de volumes généralement assez peu épais et recouverts d'une simple feuille de parchemin portant le titre du registre. Mais, de très bonne heure, la collection eut à subir des pertes successives qui devaient rapidement en diminuer l'étendue. Déjà, en 1336, une bonne partie des registres et des autres documents avait été détruite par des infiltrations d'eaux pluviales dues au mauvais étal des bâtiments (2). De pareils accidents durent se renouveler, car on ne rencontre que trop souvent , dans les volumes actuels, les traces des ravages exercés par l'humidité.
Aux causes purement accidentelles se joignaient les destructions faites volontairement. Ainsi toute une section des Archives angevines, les archives de la Summaria, qui renfermait la comptabilité générale du royaume et était conservée par le Grand Chambrier , fut brûlée et mise en pièces, lorsqu'en 1345 le peuple de Naples, pour venger la mort d'André de Hongrie, mari de la reine Jeanne, assaillit et mit à sac la demeure de Charles d'Artois , Grand Chambrier, accusé de complicité avec les meurtriers du prince (3). Beaucoup d'autres registres furent enlevés et jetés dans les rues pendant la peste qui régna en i526 et 1527 (4).
(1) Trinchera, Degli archivn napolitani,pp. 3-12. Spinelli, Degli archivi napoletani, p. 26. Del Giudice, Del grande archivio di Napoli, p. 7.
(2) Reg. angevin, n" 302, f» ôS*-. Del Giudice, Cod. diplom. , I , p. xvi . en note. Minieri-Riccio, Brevi notizie. p. ix.
(3) Minieri-Riccio, Brevi notizie, p. ix.
(4) Archivio storico per leprovincie napoletane, I, p. 605, en note,
12 rNTRODUCTION.
Deux ou trois siècles de pareilles épreuves laissèrent les anciennes archives de la monarchie angevine très amoindries et fort détériorées. Pour les arracher à une destruction complète, on eut l'idée, au milieu du seizième siècle, de réunir tout ce que le temps avait épargné et de relier ces débris en un certain nombre de gros volumes. D'après les souvenirs d'un contemporain , de Bolvito, ce fut sous l'administration du duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, et en 1556, que furent ainsi composés les Registres angevins actuels (1).
Malheureusement, comme on le verra plus loin, l'opération fut effectuée avec précipitation et sans aucune attention. On se borna à joindre ensemble les fragments de cahiers et de registres tels qu'ils se présentaient et dans le désordre que les transports successifs avaient dû forcément y introduire. On ne se donna même pas la peine, dans bien des cas, de distinguer les différents règnes. Les anciennes divisions disparurent complètement pour faire place à une confusion presque absolue, et les registres primitifs, réunis au hasard par groupes de deux ou trois, tronqués, mutilés, privés de leurs couvertures et de leurs titres, devinrent méconnaissables.
Ce sont ces volumes, véritable recueil factice formé avec les débris des anciennes archives, qui sont aujourd'hui désignés sous le nom de Registres angevins, Regislri angioini.
Leur nombre était anciennement beaucoup plus considérable que de nos jours. Suivant Bolvito, en 1585 il y en avait 444 (2). En 1653, Borrelli n'en compte plus que436 (3). Il faut noter que, six ans auparavant, lors de la révolte de Masaniello (1647), le Gastel- Capuano, où se trouvaient les archives, avait été envahi par la populace napolitaine, et que beaucoup de documents avaient alors été détruits (4).
Borrelli, dans son Vindex neapolilame nobilitatis , énumèreces 436 volumes, en les groupant par règne et en citant, pour chacun d'eux, l'année et la lettre majuscule qui étaient imprimées, comme
(1) La note de Bolvito , que M. Capasso a publiée dans VArchivio storico per le prov. napoletane, I, pp. 604 et 605. a été écrite en 1585.
(2) Archivio storico per le provincie napoletane, I, p. 604, note 1.
(3) Vindex neapolitanse nobilitatis, Nàples, 1653. In-4'', 2' partie, pp. 184-186.
Les chiffres donnés par Bolvito et par Borrelli sont reproduits, en 1655, par Nicolas Toppi , De origine omnium tribuvalium , nunc in Castro Capuano fidelissimx civitatis Neapolis existencium , Naples, 1659-166G. 3 vol. in^", \^'' partie, pp. 37-'i0.
(4) Trinchera, Degli archivii napolitani, p. 13.
marque distinctive, sur le dos de la reliure. Ces 436 volumes sout ainsi répartis :
Charles P", 55 volumes.
Charles II, 144.
Robert, 117.
Charles l'Illustre (1), 62.
Jeanne P" , 32.
Charles III , 3.
Ladislas, 10.
Jeanne II , 4.
Mais ici se présente un fait très inattendu et que personne ne paraît avoir encore bien nettement signalé. La liste des titres donnés par Borrelli ne coïncide pas avec l'état actuel des choses. Tout d'abord Borrelli a syslémaliquenient négligé vingt-quatre volumes portant les indications : ratio thesauri , ou cedularia, volumes qui sont au contraire mélangés aujourd'hui au reste de la collection (2). En outre, tandis que, d'une part , la liste de Borrelli cite beaucoup de registres qui sont actuellement perdus, d'autre part, les archives de Naples possèdent un certain nombre de registres dont il ne parle pas.
Ainsi, pour le règne de Charles P% Borrelli indique 55 volumes. Sur ces 55 volumes, il n'y en a que 44 que l'on retrouve encore d'une manière absolument certaine. Les onze autres paraissent, au premier abord, être perdus, et à leur place on trouve cinq registres nouveaux non mentionnés dans le Vindex neapolitanx nobililalis.
Le même fait se reproduit pour toutes les autres catégories de registres se rapportant aux différents règnes de la dynastie angevine. Il est, par malheur, extrêmement difficile d'établir une comparaison exacte entre la liste des titres donnés par Borrelli et celle des titres portés sur les volumes actuels. On relève dans la liste de 1653 des fautes d'impression évidentes : 1290-1300 pour 1299-1300; 4321-1321 pour 1320-1321 et 1321-1322; 1507 pour 1307, etc., etc. On est donc en droit de craindre qu'il n'y ait d'autres erreurs du même genre moins apparentée. Or, on comprend combien le changement d'un seul chifTre ou d'une seule lettre
(1) Fils du roi Robert, qui a exercé le pouvoir souverain en qualité de vicaire et de capitaine général du royaume.
(2) Ces volumes forment aujourd'hui les Registres angevins n" 20! , 207, 210, 211. 216, 225, 229, 230, 2.31, 256, 262, 263, 269, 273, 279, 283, 284, 285, 287, 290, 301, 310. 373, .378.
peut avoir d'importance. Dans bien des cas il suffirait d'une très légère correction pour identifier un volume signalé par Borrelli avec un des registres actuels. Ainsi, comme on le verra plus bas, nous croyons que, pour les registres de Charles P', Borrelli a, par erreur, lu 1273 B au lieu de 1274 B. Mais de pareilles corrections sont très délicates et ne peuvent se proposer à priori.
Un des derniers surintendants des archives, le marquis Granito, prince de Belmonte, a bien cherché, en 1854 , à dresser un tableau général , comprenant à la fois les titres des volumes existants et les titres des volumes perdus énumérés dans le Vindex (1). Mais ce tableau vient encore augmenter la confusion par de nouvelles erreurs. En effet, plus de trente registres figurent deux fois dans ce tableau , une première fois parmi les registres que l'on possède aujourd'hui et une seconde fois parmi ceux que Borrelli a cités et qui n'existeraient plus. Tel est le cas pour les registres : « Garolus I, 1272, XV» ind. » — « Robertus, 1329 E. » — Et pour la plupart de ceux qui portent la mention : « Garolus ILLUSTRIS (2). »
Nous avons repris de très près ce travail de comparaison et, eu tenant compte des points restés douteux , nous croyons pouvoir fixer entre 60 et 70 le nombre des registres actuels qui portent des titres non mentionnés par Borrelli, dans sa liste de 1653 (3). Nousindiquerons plus loin comment peut s'expliquer la présence de ces volumes.
(1) Ltgli archiva na'palitani, p. 54-83.
(2) On ne saurait s'imaginera quel point, lorsque l'on étudie de près les Registres angevins , on se trouve arrêté à chaque pas par des difficultés inattendues. Nous n'en citerons qu'un exemple bien caractéristique : Combien y a-t-il aujourd'hui de volumes dans la collection? La question semble bien facile k résoudre , et cependant , si nous ouvrons ce même ouvrage du prince de Belmonte, qui a le caractère d'une publication officielle, nous lisons d'abord, au bas de la page 51, que les Registres angevins sont « contenus en 378 volumes » (conUnuiiin 378 uoiumi); puis, douze lignes plus loin, page 52, qu'il n'en reste que 377 (ai présente Uruyo... ne sono rimasti solamente 377 in tutto). Et notez que c'est le prince de Belmonte qui a lui-même fait donner, pour la première fois , des numéros d'ordre progressifs aux Registres angevins.
(3) On pourrait peut-être arriver à un résultat un peu pius précis en s'aidant des travaux manuscrits et des répertoires exécutés par les archivistes du dixseptième et du dix-huitième siècle, à une époque oii ils avaient encore sous les yeux tout ou partie des Registres angevins perdus : tels que les notes de De Lellis, autrefois possédées par Minier! Riccio , ou les répertoires de Sicola, de Borrelli et de Chiarito, conservés aux archives de Naples. Mais ce travail , qui pourrait être fort long , n'aurait qu'un résultat bien restreint et un intérêt purement rétrospectif.
Depuis Borrelli , le total des registres a continué à décroître dans des proportions très fortes. En 1677 , il était déjà réduit à 428 (1). Quelques années plus tard, eu 1701 , éclata la conspiration du prince de Macchia , événement qui l'ut bien plus funeste encore que la révolte de Masaniello pour les documents conservés au Gastel-Gapuano. Sous l'inspiration des chefs du mouvement, qui voulaient détruire les papiers du fisc, la populace se rua sur le Gastel-Gapuano. Les archives furent mises au pillage et jetées au vent , et l'on finit par mettre le feu au dépôt (2).
Quoique beaucoup moins éprouvés que les séries remontant à la période aragonaise, les Registres angevins n'ont pu échapper que partiellement à ce nouveau désastre. Suivant Papou, le nombre des volumes qui périrent alors fut de 153. Du moins lorsque Papon visita les archives de Naples , à la fin du siècle dernier , il ne trouva plus que 293 registres. Voici d'ailleurs ce que dit cet auteur, au sujet des Registres angevins, dans le tome III de son Histoire générale de Provence, paru en 1784 (pages iv-vi). La page est intéressante et mérite d'être textuellement reproduite.
« Ces lettres des rois de Naples et la plupart de leurs ordonnances ont été rassemblées en un certain nombre de volumes qui forment tout autant de cartulaires. On en comptoit, en 1677, quatre cent vingt-huit, depuis Gharles I" jusqu'à Jeanne II ; mais dans la révolution excitée le 23 septembre 1701 par le comte de Machia, on mit le feu aux archives et il y eut 135 cartulaires qui devinrent la proie des flammes, On jugera mieux de la grandeur de la perte par le tableau suivant.