CHAPITRE V
LE TRÉSOH. — MANDEMENTS ET APODIXES EN LANGUE FRANÇAISE. — COMPTES DES TRÉSORIERS DU CHATEAU DE l'oEUF.
Pendant la première partie du règne de Charles I", on ne distingua pas le Trésor de la Chambre. C'était la Chambre qui recevait toutes les sommes versées au pouvoir souverain, contre une apodixe délivrée au nom du roi et transcrite à la fois dans les registres de la Chancellerie (1) et dans les registres de la Chambre. « Nolum facimus universis, » porte un acte du 19 décembre 1270, « quod CaniLM-a nostra recepit a magnilico principe domino P., Dei gralia rcgt! Fiaucoium illuslri, karissiino do:nino et uepole noslro, per manus Pétri Fariuelli, dilecti clerici et ihesaurarii et familiaris noslri , de ceutum quinque milibus unciis auri promissis a rege Tunisii... triginta quinque milia (2). »
Un employé de la Chambre remplissait l'ofûce de trésorier et était chargé du maniement des fonds. A l'origine , ce trésorier fut un templier , frère Ârnould (3). Charles d'Anjou employait également les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Lorsqu'il avait des sommes plus considérables à garder, il mettait ses fonds en dépôt chez eux à Barletta (4).
Puis le templier fut remplacé par de simples clercs, et l'on prit l'habitude de conserver l'argent à Naples, « ou chastel de Salvateur en Mar , « beaucoup plus connu sous le- nom de Chdleau de l'Œuf, « chastel de l'Uef, » qui, par ses épaisses murailles et par sa position exceptionnelle sur un rocher battu de tous côtés par la mer , offrait toutes les garanties possibles.
(1) "Voii" plus haut , p. 7'2.
(2) fie(/. angevin 10, f» 199.
(3) Del Giudice, Codia diplom., II, pp. 119, 153, note '2 , et 196.
(4) Minieri-Riccio, llregno, etc., onno 1273, pp. 13 et 14.
Ce fut dans ce Ghâleau de l'OEuf que le trésor fut définitive ment installé et organisé en institution indépendante de la Chambre, par une ordonnance royale du 27 octobre 1277. Cette ordonnance est remarquable par la préférence qu'elle accorde à la langue française sur la langue latine , uniquement employée jusqu'alors pour les actes administratifs concernant le royaume. Le texte original de l'ordonnance, que nous avons été le premier à signaler et à publier (1), est lui-même en français.
Le Trésor était placé sous la garde de trois trésoriers , deux français (2) et un italien (3). Ce fut dès lors à ces trésoriers du Château de l'OEuf que les fonctionnaires de l'Etat durent remettre toutes les sommes jadis versées à la Chambre ; et ces trésoriers , soumis au contrôle des maîtres rationaux, devinrent responsables des sommes qui leur étaient confiées.
Au moment de chaque versement, les trésoriers délivraient à l'officier qui l'efïectuait une quittance ou apodixe, signée de leurs mains et scellée de leurs trois sceaux (4), qui remplaçait l'ancienne apodixe au nom du roi. En échange , l'officier remettait aux trésoriers un bordereau indiquant le montant de la somme versée , bordereau qui devait être naturellement conforme à l'apodixe et qu'on désignait sous le nom d'antapoque (5).
Cette autapoque avait pour but de prévenir une fraude qui se commettait, paraît-il, assez souvent, et qu'on voit signalée dans
(1) Dans notre Notice sur les Registres angevijis en langue française, parue en 1883 dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole française de Rome, pp. 1-34.
(2) Les deux premiers furent[Guillaume Boucel , de Paris, et Pierre Boudin, d'Angers.
(3) Le premier fut Riso délia Marra , de Barletta. .■
(4) L'original d'une de ces apodixes , portant la date du 29 octobre 1279 , est parvenu jusqu'à nous dans une autre division des archives angevines de Naples, Arche in carta bambagina, vol. 11, lettera L, n° 1825. L'acte, sur papier , est muni, conformément à l'ordonnance de 1277, des sceaux (sceaux plaqués en cire rouge, malheureusement très frustes, l'un ovale , les deux autres ronds) et des signatures autographes des trois trésoriers. Les souscriptions de G. Boucel et de Riso délia Marra sont en latin, comme le corps de l'apodixe, niaid Pierre Boudin a signé en français :
« Ego Guillelnius Boucelli , regius thesaurarius qui supra. »
« Ego Riso de Manu, de Barolo , regius thesaurarius qui supra. »
« -j- Je Pierres Hodin , trcsereir dou roi , qui supra. »
(5j La même collection des Arche in carta bambagina renferme aussi, vol. 15, lettera M, ii" 262G , l'original d'une de ces antapoques, datant du 17 octobre 1282. L'acte, notarié, est sur papier et muni d'un sceau plaqué en forme d'écusson.