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Les archives de l'histoire de France

Ce livre est un inventaire sommaire des archives de l'histoire de France. C'est un gruide à travers les établissements où ces archives sont conservées.

Nous entendons par « archives de l'histoire de France » la collection de tous les documents d'archives relatifs à l'histoire de France, c'est-h-dire les pièces officielles de toute espèce : chartes, comptes, enquêtes, etc., et les correspondances publiques ou privées. Cette définition n'exclut, en somme, qu'une seule catégorie de documents anciens : les œuvres historiques, scientifiques et littéraires, qui ont leur place, non dans les archives, mais dans les bibliothèques.

Les archives de l'histoire de France, bien qu'elles aient été singulièrement mutilées depuis des siècles par la négligence, par le vandalisme, par des accidents fortuits, sont encore très considérables, comme masse et comme valeur. Mais elles sont très dispersées ; les membres du corpus idéal de ces archives sont répandus dans toute la France et dans toute l'Europe : Dlsjecta membra. II y en a naturellement dans tous les dépôts administrés par lEtat français ou placés sous sa surveillance : Archives nationales, ministérielles, Archives départementales, communales, hospitalières. Il y en a dans les archives privées des grandes familles, des notaires, des évêchés et de quelques corporations anciennes. On en trouve, hors de chez nous, dans les dépôts publics des pays cjui, pendant une période plus ou moins longue de leur histoire, ont fait partie de la France, comme la Flandre belge, le Canada et l'Alsace-Lorraine , ou bien qui, au contraire, ont possédé autrefois des provinces

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aujourd'hui françaises ; c'est ainsi qu'une grande partie des archives de la Normandie, de hi Guienne, de Calais et du Ponthieu, anciennes possessions anglaises, est au Record Office de Londres. En outre, le hasard des alliances et des héritages a fait passer à l'étranger quelques-unes de nos archives locales ; par exemj)le, le chartrier de Rethel est conservé à INIonaco, parce que les princes de la maison de Valentinois ont hérité de la maison de Rethel. Enfin, la France n'a jamais vécu complètement isolée de ses voisins ; elle a entretenu avec eux des relations soit pacifiques, soit hostiles, dont le souvenir est consigné dans des écrits authentiques. Il y a donc, dans les archives de la papauté et dans les archives nationales et particulières d'Italie, de Navarre, de Catalogne-Aragon, de Castille, d'Allemagne, d'Angleterre, des Pays-Bas , etc., des fonds où se trouvent en abondance des documents qui intéressent à la fois l'histoire de ces contrées et la nôtre. — Tout compte fait, ce n'est pas exagérer que d'évaluer à cinq cents le nombre des établissements entre lesquels se répartissent présentement les « archives de l'histoire de France » ; encore faut-il y ajouter plusieurs grandes bibliothèques de manuscrits, comme la Bibliothèque nationale, le British Muséum et l'ex-bibliothèque de sir Thomas Phillipps, qui ont recueilli et sauvé de la destruction d'anciens documents d'archives, épaves jadis volées, pour orner le cabinet des collectionneurs, dans les dépôts, si souvent mis au pillage jnstpi'à nos jours, qui en avaient la «arde léirilime.

Rien n'est plus fâcheux que cette dispersion des documents, en majeure partie inédits, qui sont propres à éclairer notre passé ; rien ne fait plus d'obstacle au progrès de la science historique. La méthode exige, en effet, que, pour écrire l'histoire, on ne se contente point de quelques renseignements, des renseignements qu'on a sous la main ; clic exige qu'on épuise préalablement toutes les sources accessibles sans exception. Certains travaux d'érudition sont aujourd'hui en honneur, qui , comme les « Catalogues d'actes » , suj)posent l'explo-

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ration minutieuse de tous les dépôts d'archives , car ces travaux n'ont de mérite et d'utilité qu'à la condition d'être complets. Mais en fait, de telles explorations sont rendues à peu près impraticables, même aux historiens les plus consciencieux, par la non-centralisation des archives; ils ne peuvent pas se condamner à de continuels voyages, à des correspondances souvent inutiles avec des archivistes indifférents ; c'est pourquoi les meilleurs se laissent aller à ne se servir que des textes imprimés et des textes inédits qui sont conservés aux environs de leur résidence ; les plus scrupuleux visitent par surcroît quelques dépôts plus lointains, choisis presque au hasard. De là, des livres, des recueils de textes, des catalogues d'actes qui , quelques années après leur apparition , réclament quantité à' addenda et de corrigenda. Il y a des problèmes historiques qui ont été traités vingt fois, chaque fois à l'occasion de la découverte de quelques documents nouveaux, et qui ne sont pas encore résolus. Le résultat, c'est la formation d'une bibliographie énorme, enchevêtrée, confuse, pleine de redites superflues, qui encombre peu à peu l'accès des questions les plus simples. On en est arrivé à dépenser presque autant de temps et de peine à dépouiller la « littérature » d'un sujet, à réfuter les erreurs et les hypothèses produites par des auteurs en possession de textes insuffisants, à nettoyer le terrain des broussailles bibliographiques, qu'on en dépenserait, dans de bonnes conditions, à recueillir soi-même tous les textes, à les critiquer et à s'en rendre maître. Besogne autrement féconde, qui, si elle était une seule fois bien faite , permettrait de mettre au pilon toute la « littérature » antérieure, laquelle ne conserve-' rait d'intérêt que pour l'histoire médiocrement attachante de l'érudition ^ — Il est donc d'une importance majeure que ceux qui étudient l'histoire d'après les sources soient mis en mesure d'utiliser toutes les sources; il faut que ce devoir, qui leur est

1. « Rien ne nuit davantage au progrès des connaissances, dit Montesquieu, qu'un mauvais livre , parce que, avant de convaincre, il faut commencer par détromper. » — On n'est pas seulement obligé de faire, mais de défaire et de refaire.

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imposé par la méthode, dont la transgression, jusqu'ici inévitable, a eu déjà, pour la science historique, des conséquences si graves, leur soit facilité dans la pratique. Il faut qu'ils sachent où sont les documents et qu'ils puissent les consulter aisément.

Or, il y a deux moyens de porter remède à l'état de choses actuel :

Le premier est violent. Il consiste à réduire par voie législative ou par décret administratif le nombre des dépôts d'archives, à l'aide de suppressions et de fusions arbitraires. Il a été employé avec fruit pendant la Révolution , qui a opéré une vaste concentration des archives de l'histoire de France. Le mal dont nous nous plaignons encore aujourd'hui, — la décentralisation,— était incomparablement plus accentué sous l'ancien régime; on calcule qu'avant 1789, il y avait en France près de dix mille dépôts , plus de quatre cents à Paris seulement. Il n'y avait pas un tribunal, pas un monastère, pas une église qui n'eût le sien. Mais la Révolution confisqua successivement, en frappant les anciens propriétaires, les archives des justices seigneuriales, des administrations provinciales, des cours souveraines, des ordres religieux, des académies, des corporations, des princes, des émigrés, des condamnés, de la couronne. Tous ces papiers firent retour à la République qui s'efforça de les réunir, tant en vue de la commodité des savants et de l'administration que parce que, animée d'un esprit hostile nu passé, elle tendait à centraliser toutes choses. La loi du 7 messidor an II établit un dépôt central pour toute la France : les Archives nationales, à Paris. Tous les dé[)ôts de titres existants en France rcssortissaient aux Archives nationales et devaient y être matériellement transférés à la preniièie réquisition. La loi du 5 brumaire an V, moins radicale, se contenta, il est vrai, d'ordonner la réunion au chef-lieu de chaque département de tous les titres et papiers acquis à la République, qui étaient dispersés dans chaque circonscription départementale. (C'est à cette loi

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de l'an V qu'est due la centralisation relative qui est en vigueur aujourd'hui.) Mais la centralisation absolue de la loi de messidor, qui serait assurément un idéal "désirable, si elle n'était point un idéal impossible, faillit être réalisée plus tard, et d'une manière encore plus grandiose que le législateur de l'an II ne l'avait rêvé, par Napoléon P"". — « Je voudrais, écrivait l'Empereur au ministre de l'intérieur, le 15 février 1810, un projet de décret général sur les Archives. Il y a à Versailles, à Rome, et dans les départements beaucoup de papiers qu'on pourrait réunir dans des Archives centrales. » Napoléon conçut le projet de faire transporter à Paris, non seulement toutes les archives des départements (et l'on sait combien ses conquêtes avaient accru le nombre des départements français), mais encore les archives de tous les pays vaincus par ses armes : archives du Vatican, de l'Empire germanique, de Simancas en Castille, de la Hollande, etc. Chose extraordinaire, ce projet gigantesque reçut plus qu'un commencement d'exécution; et si l'Empire avait duré, les archives complètes de l'histoire de France, avec une bonne partie des archives de l'Europe, auraient trouvé un magnifique asile dans le palais immense dont Napoléon, par un décret du 21 mars 1812, avait ordonné la construction sur la rive gauche de la Seine, entre le pont d'Iéna et le pont de la Concorde.

Les temps de ces grandes confiscations sont passés, et l'on ne songe plus aujourd'hui à entreposer à Paris ni les archives du monde, ni même celles de la France. La spoliation, même légale, n'est plus de mise pour enrichir, supprimer ou confondre des dépôts, en expropriant les détenteurs. Quelques esprits hardis le regrettent peut-être, persuadés qu'une centralisation parfaite, très dommageable en tout autre matière, est bienfaisante en matière d'archives historiques. Mais ils doivent s'y résigner; les moyens violents, qui ont été nécessaires à leur heure, ont fait leur œuvre. On aurait à vaincre, maintenant, trop de légitimes résistances pour les employer avec succès '.

1. Quelques notaires de province ont consenti, depuis trente ans, à déposer leurs

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Un second procédé consiste à centraliser à Paris, non pas les originauv, mais les copies de tous les documents d'archives relatifs à l'histoire de France. L'idée n'est pas neuve ; elle fut énoncée, en 1762, par l'historiographe Moreau, et par le ministre Bertin à propos du mémoire de Moreau a sur la formation d'un dépôt général des chartes ». « Il nous faut, disait Bertin', une collection de copies fidèles des titres et chartes [de tous les dépôts particuliers] à laquelle les sçavants puissent recourir comme aux originaux, soit en attendant qu'elles soient imprimées, soit après leur impression. » Les religieux de la congrégation de Saint-Maur furent chargés de cet immense travail de transcription dans les archives publiques et privées du royaume , travail « plus disgracieux par lui-même que l'on ne peut croire », avoue dom Lenoir'^, mais d'une utilité manifeste. Dans tous les dépôts difficiles à consulter, écrivait Bertin aux révérends pères, le 30 septembre 1762, « le Roy entend que vous tiriez des copies figurées de toutes les chartes et de tous les actes importants que vous y trouverez... Ces copies formeront une collection à la portée des sçavants qui auront besoin de consulter les titres qu'ils ne pourroient bien connoistre s'ils restoient dispersés... 3. » — Dès 1764, les bénédictins attachés au « Cabinet des chartes » avaient inauguré l'entreprise avec beaucoup de zèle , et les transcriptions

anciennes minutes aux archives déparlementales. Là où ces vcrscmcnls n'ont pas eu lieu, les minutes, dont on ne se sert jamais, pourrissent et sont laissées à l'abandon. Une loi qui forcerait les notaires récalcitrants à suivre l'exemple de leurs confrères mieux inspirés, par une dernière application du principe révolutionnaire, est considérée comme faisable par les plus sages et les meilleurs esprits ; v. M. de Rozières, dans la Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1890, p. 370. On pourrait aussi exproprier sans inconvénient les ministères qui possèdent des archives anciennes dont la place naturelle est marquée aux Archives nationales (ci-dessous, p. 'i.5). — Sur les protestations que souleva, en 18G2, la proposition de M. F. Ravaisson d'enlever aux bibliothèques, pour les transférer dans les dépôts d'archives, les documents d'archives qui s'y trouvent, v. le chapitre préliminaire de la troisième partie du présent ouvrage.

1. X. Charmes, Le Comité des travaux historiques et scientifiques , Paris , 1886, in-4% I , 43.

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