PENDANT LA RÉVOLUTION
LEUR Riciff ÉRATIOM
SOUS l'empire
Le changement radical qu'ont subi les archives de la France pendant la Révolution est tellement lié avec le cours des événements politiques, que je suis amené, bien malgré moi, en dehors de mes goûts & de mes habitudes, à exprimer mon opinion sur le tait immense qui s'appelle 89. Je ne l'aborderai qu'autant qu'il se rattachera intimement au sort des archives en servant à expliquer Ips mesures fatales prises contre elles, & encore je ne veux pas entrer dans cette voie sans faire mes réserves. Je suis de ceux qui croient qu'une nouvelle société pouvait se former pour ainsi dire d'elle-même & sans martyriser
2 La politique n'entre pas dans ce livre.
l'ancienne; je suis de ceux qui ne sauraient admettre des transformations subites de l'humanité, ni les ères nouvelles que proclament bruyamment quelques bavards; je vois au contraire l'esprit moderne poindre dans les Lettres persanes & dans V Esprit des lois.
s'insinuer dans la nation par tous les pores, se traduire par la littérature & par les mœurs, pénétrer par mille voies dans les conseils du souverain, & cette transformation, fécondée lentement depuis plus d'un siècle, arriver à terme en 1789, si forte déjà & si volontaire, qu'il suffisait de la main habile d'un opérateur expérimenté pour la mettre au monde, tandis que des bourreaux ineptes y ont appliqué des instruments de torture.
S'il m'était prouvé que la société moderne, avec ses principes de liberté, n'était réalisable qu'au prix des plus cruels sacrifices, je suis trop de mon temps pour ne pas eflfacer le souvenir de l'échafaud qui a tranché tant, de têtes chéries, pour ne pas accepter avec ses grands principes une révolution si belle à ses
La bonne et la mauvaise révolution. 3
débuts, devenue un épouvantail dans les mains ensanglantées de forcenés; mais en homme indépendant & réfléchi, qui a étudié cette histoire dans les documents originaux, qui Ta entendu raconter dans l'intimité par ses plus grands acteurs, je reste convaincu que cette nouvelle France, animée du plus pur patriotisme, pouvait noblement réaliser ce qu'elle avait généreusement promis.
Le malentendu étant évité, & dès que te n'est pas abandonner les principes de liberté & de progrés qui nous sont chers, que d'apprécier comme ils le méritent des hommes qui nous seront toujours odieux, je parlerai librement des révolutionnaires engagés dans le bouleversement des archives de la France.
Cette histoire, divisée en trois chapitres d'importance égale, quoique de caractère différent, présentera les trois transformations radicales des archives.
1° Depuis l'origine Jusqu'en 178^,
Formation des archives, contemporaine de kl civilisation dans la Gaule. Leur conserva-
Division de l'ouvrage.
tion respectueuse & respectée pendant des siècles jusqu'en 1789. Leur caractère successif de dépôt sacré, officiel, réservé.
2» Depuis l'année 178^ jusqu'à l'Empire.
Saccage révolutionnaire de toutes les anciennes archives organisé législativement & continué jusqu'en 1804. Formation d'archives particulières des assemblées.
3° Depuis V Empire jusqu'à nos jours.
Réunion des archives de l'Etat dans un même local, sous la direction d'un chef unique & responsable, dont l'autorité rayonne sur toutes les archives de Paris & de la France. Elles deviennent, dans cette dernière phase, une institution politique par l'importance qu'un gouvernement attache aux papiers d'Etat, & un établissement scientifique par l'utilité que les érudits trouvent dans des communications libérales & rapides.
J'ai traité ailleurs, & à fond, dans un travail qui formera le premier volume de nos inventaires, des anciennes archives de la France, de leur formation, de l'ordre qui y régnait, de
Archives particulières de VÂssembUe, 5
leur personnel d'archivistes érudits & du magnifique spectacle offert, avant 1789, par dix mille dépôts des documents les plus précieux de Thistoire; ici je m'occuperai de leur gort pendant la Révolution & de la constitution nouvelle que l'Empire leur a donnée.
Je dégagerai tout d'abord la création des archives nationales, en juillet 1789 (*). Ce sont les archives particulières de l'Assemblée, distinctes des anciennes archives, & ne devant avoir rien de commun avec elles. Leur rôle, trèsbien défini, est de recevoir les actes qui éta-^ blîssent la constitution du royaume^ son droit public, ses lois et sa distribution en départe^ ment s ( * ). c'est-à-dire tous papiers postérieurs à l'année 1788. Un archiviste (') pris dans le sein de l'Assemblée devait être nommé au scrutin. Camus réunit un nombre de voix restreint, mais supérieur à celui qu'avaient obtenu ses concurrents, & fut proclamé archiviste. Les fonctions étaient peu de chose &
(1) Le lecteur voudra bien chercher les notes à la fin du volume et retenir le numéro de la pagination.
Archives centrales de la France.
tout à fait à sa portée. Son cabinet pouvait contenir les proces-verbaux , rapports & mémoires (*)i un peu (Inattention & de suite suffisait pour les enregistrer & les classer. Il eût fallu une tout autre capacité pour remplir le rùle d'un garde général des archives de TEtat, pour décider du sort, du classement méthodique & de la communication de tous les documents importants que la suppression de l'ancien régime mettait à la disposition de la nation.
Telle fut la constitution des archives spéciales & particulières des assemblées; je les laisse de coté. Les papiers de Tadministradon révolutionnaire de la France s*y sont amassés & sont arrivés intacts aux archives de TEmpire. Leur importance historique est considérable, &, depuis que j'ai autorité sur leur communication, elle se fait avec une entière libéralité ; quant à leur classement primitif & à leur ancienne administration, cela était trèssimple & n'offre aucun intérêt.
Je rechercherai avec plus d'attention com-
Les Archives dévolues à la nation, 7
ment se sont formées & de quoi se composèrent, à Torigine, les archives centrales de TEtat & les archives des départements. Nous les voyons sortir des ruines de l'ancien régime, qui n'avait d'archives centrales ni à Paris, ni dans les. provinces , ayant laissé chaque branche de l'administration & toutes les juridictions se créer leurs propres archives.
Tout rouage enlevé à la grande machine gouvernementale de l'ancienne France laissait derrière lui de magnifiques archives de son passé, la nation en héritait. Le 4 août 1789^ les justices seigneuriales ne savaient plus que faire de leurs minutes & procès-verbaux; le 10 août, le clergé remettait les registres de ses dîmes, &, le 2 novembre, les titres de ses biens. L'administration des provinces rendait, le 15 janvier 1790, aux départements nouvellement formés, ce qui appartenait aux localités & à l'Etat, ce que l'on considérait comme le général. Le 13 février, on mettait sous le scellé, dans toute la France à la fois, les archives innombrables des ordres religieux, &
Piyision de l^ ouvrage.
tion respectueuse & respectée pendant des siècles jusqu'en 1789. Leur caractère successif de dépôt sacré, officiel, réservé.
2° Depuis Vannée iy8 g jusqu'à V Empire, Saccage révolutionnaire de toutes les anciennes archives organisé législativement & continué jusqu'en 1804. Formation d'archives particulières des assemblées.
3° Depuis V Empire jusqu'à nos jours.
Réunion des archives de l'Etat dans un même local, sous la direction d'un chef unique & responsable, dont l'autorité rayonne sur toutes les archives de Paris & de la France. Elles deviennent, dans cette dernière phase, une institution politique par l'importance qu'un gouvernement attache aux papiers d'Etat, & un établissement scientifique par l'utilité que les érudits trouvent dans des communications libérales & rapides.
J'ai traité ailleurs, & à fond, dans un travail qui formera le premier volume de nos inventaires, des anciennes archives de la France, de leur formation, de l'ordre qui y régnait, de
Archives particulières de l'Assemblée, 5
leur personnel d'archivistes érudits & du magnifique spectacle offert, avant 1789, par dix mille dépôts des documents les plus précieux de l'histoire; ici je m'occuperai de leur sort pendant la Révolution & de la constitution nouvelle que l'Empire leur a donnée.
Je dégagerai tout d'abord la création des archives nationales, en juillet 1789 (*). Ce sont les archives particulières de l'Assemblée, distinctes des anciennes archives, & ne devant avoir" rien de commun avec elles. Leur rôle, trèsbien défini, est de recevoir les actes qui établissent la constitution du royaume^ son droit public^ ses lois et sa distribution en départements (*)^ c'est-à-dire tous papiers postérieurs à l'année 1788. Un archiviste (') pris dans le sein de l'Assemblée devait être nommé au scrutin. Camus réunit un nombre de voix restreint, mais supérieur à celui qu'avaient obtenu ses concurrents, & fut proclamé archiviste. Les fonctions étaient peu de chose &
(1) Le lecteur voudra bien chercher les notes à la fin du volume et retenir le numéro de la pagination.
8 Ènumération de ces Archives,
le 24 février, tous les enregistrements des droits féodaux ; ce fut bien une autre invasion le 7 septembre, quand l'Assemblée fixa la fermeture des parlements & des cours de justice à la fin du mois, & quand leurs immenses archives furent dévolues à la nation. A Paris seulement, c'était au moins 40,000 registres & plus de 100,000 liasses. Vint ensuite la suppression, dans toute la France, des cours des comptes & des monnaies, dont les archives éuient énormes, puis, le 13 février 1791, Tabolition des corporations & des jurandes, qui toutes avaient des archives spéciales. La séquestration des biens des princes (^), des condamnés, des émigrés (*), amenait la confiscation de leurs titres, qui formaient de nombreuses & précieuses archives. Enfin l'enregistrement de l'état civil enlevé aux paroisses donna à l'Etat des milliers de liasses & de registres dans lesquels, depuis des siècles, on inscrivait les naissances, mariages & morts de tous les habitants. La police & ses commissaires, l'hôtel de ville & ses circonscriptions, avaient d'immenses
Un grand pays renie son passé. 9
archives ; elles furent fermées & les clefs remises à l'Assemblée. La dernière suppression
eut lieu le 8 août 1793, ^ ^"^ ^^^^ ^^^ *^*" demies^ dont les archives multiples conservaient des papiers^ des tableaux & des machines.
J'en passe & peut-être des meilleurs. Hors de Paris, dans toute la France, le même travail de concentration des actes & des titres se faisait aux chefis-lieux, bien que sur une plus petite échelle & avec moins d'ordre. Ce que j'indique suffit pour faire entrevoir cette singulière situation d'un grand pays qui renonce à son passé, qui en livre sans résistance les plus nobles témoignages & les abandonne au hasard, pour faire comprendre quel embarras devait causer cet abandon presque subit de plus de 10,000 archives (*) mises sur le pavé. C'était pour l'Assemblée une énorme difficulté ajoutée à tous les embarras au milieu desquels elle se débattait. Elle vit clairement la profondeur du mal, elle ne trouva pas le remède. Et cependant, pour conserver ces vénérables témoins du passé, que
1^ ÂU-itTicm dti titres em fryo.
faKa::-:! r L'rjc se^lc chose : les r e sp e cte i ; le dédain & La Liise ne pouvaienc unener que ce qu'ils oc: produit, le désordre & la ruine. Par un concours malheureux, cette grande concentration d'archives s'opéra au moment même ou soufflait le plus violemment ce vent destructeur qui s*achamait aux souvenirs de Hiis^^ire & se faisait gloire d'effacer Tancienne France. La séance de l'Assemblée du 29 juin i75>o fut le glas du passé & l'^PP^l ^ ^ àévasution de tout ce qui le rappelait. Autant avaient été dignes & grandes les séances de r Assemblée constituante du 4 au 10 août 1789^ dans lesquelles une noblesse généreuse vint renoncer à ses privilèges & rétablir l'égalité de droits & de charges pour tous les Français^ autant fut humiliante la séance de nuit du 19 juin i75K>> soirée des lâchetés inutiles {^)y où des 'hommes^ agissant comme des enfants en face des premières clameurs de la démocratie triomphante^ s'attelant euxmêmes au char de nivellement poussé contre les supériorités^ cédant à des illusions naïves
Suppression des armoiries, ii
& à cet abandon de soi-même qui gagnait tous les cœurs, vinrent à la tribune proposer la suppression des titres, l'oubli des noms historiques, la destruction des blasons les moins entachés & des armoiries qui s'étaient promenées, en Europe comme en Asie & en Afrique, à la tête de nos armées victorieuses. Mathieu de Montmorency, faisant le sacrifice de son titre de premier baron chrétien & jetant au vent la poussière de son écu, brisé de ses mains, n'est qu'un dépositaire déloyal. De quel droit se dessaisir du fidéicommis de la gloire de ses ancêtres, de quel droit en dépouiller ses descendants ? Offrir en holocauste à la Révolution la part d'illustration qu'il avait apportée lui-même à ce grand accumulement de services rendus au pays, passe encore; mais s'engager pour sa race entière & clore par une insigne faiblesse les hauts faits de cette noble lignée, c'est d'une étonnante impertinence. On sait d'ailleurs que tome cette séance fut une comédie ; aussi le principal acteur se dépêcha, à la première occasion, d'ac-
ccpœr ie c=re vie i-LC, en c-:oiy'-?u-:oc de sj. baroQzxze sacriiee '
Après ceœ cnsce éq^iires. Li -ocûesse eait avilie: œ qui seul rue préoccupe, c'est retfec prodtiîc sur \x muldrjide & ses i:
vascueurs p^ir cet irc^I .^£c:el a *a ii des armoiries ^- . Le verdge tiic si gnsd, qall saisie Li populidoc endere & s'écendic des armoincs aux mocurnerrs qu'elles ornaicnc.
aux chartes qu'elles cerci£i:en: sous tonne de sceaux, aux vicraxx & aunies ameublemencs d'^îse doa: elles proclamaien: les doaaœurs, aux tombeaux axxquels elles aoachaienc un nom, à cous les objets d'an, en un moc, qu'elles dacaien: & signiienc de la marque du premier possesseur.
n est impossible d'écarter les \'eux de ce douloureux spectacle d'un honteux vandalisme quand on veut se rendre compte du sort des archives de la France après 89. Si je m*âoigne par d^oùc de ce triste sujets je my sens ramené par les concessions que je vois &ire de tous côcéSy de bonne foi, je n'en doute pas*
Apologies des lois de destruction. 13
SUIS esprit de parti, je veux le croire, mais par faiblesse, par lassitude, & à Tabri de ce lâche & faux axiome : que les plus grands désordres ont été largement payés par notre aflfranchissement (*). Un ministre lui-même, dans un excellent rapport sur les archives de la France dont il fait Thistorique , s'eflforce , en 1841, de pallier les torts de la Révolution : (( Ce serait une erreur que d'admettre Vopinion assej généralement répandue que la Révolu^' tion^ dans ses destructions systématiques, a fait disparaître la plus grande partie de ces archives. Sans doute les lois qui prescrivirent de brûler les titres nobiliaires^ celle qui auto^ risa les administrations à remettre aux acqué" reurs des domaines nationaux les titres de propriété et de jouissance de ces domaines^ les ordres qui furent donnés d'employer les par^ chemins des établissements religieux au service des arsenaux, ont concouru ^ avec la négligence des autorités y à dépouiller les archives de pré^^ deux documents ; mais il s'en faut de beaucoup que ces i/ifluences se soient exercées d'une
14 Apologies des lois de destruction.
manière générale (*). » On jouait alors avec la république, on la flattait, on était si loin de prévoir à son retour ! Ces atténuations ne sont pas récentes. Dès 1796, Anquetil puisait dans les historiens de la Réforme en Angleterre des preuves de semblables excès, & il s'en servait pour excuser ce qui se commettait sous ses yeux (*). Tout récemment, l'excellent M. Hennin reprend cette thèse & prétend nous consoler de nos pertes en récapitulant ce qui a été détruit sous tous les régimes ('), comme si dérouler les annales du crime absolvait les criminels. M. Vallet (de Viriville) va plus loin : non-seulement, selon lui, c'est un préjugé de croire que la Révolution est la cause de grandes pertes de documents historié ques. mais la vérité, au contraire, est qu'elle a travaillé sans relâche, de 1789 à 1794, à les centraliser et à les organiser pour V étude (*). Quant aux monuments de l'art, « de sottes gens s^en vont encore aujourd'hui, quotidienne^ ment y qui imputent les pertes que subit dans cette période Part du moyen âge au vandalisme
Apologies des lois de destruction, 15
révolutionnaire. Quelle pitié ! (*) » J'en pourrais citer beaucoup d'autres, tant les idées sur ce sujet mal étudié vont à la dérive, mais je m'en tiendrai à un ouvrage spécial sur les archives, où Ton aurait pu espérer trouver plus de compassion pour leur sort. M. H. Bordieren est l'auteur & il l'a écrit aux archives mêmes. Son inexpérience dans la matière l'excuse ; il ne fut archiviste que dans une section & pendant deux années, temps insuffisant pour se familiariser d'une manière assez complète avec les documents, leur classement, leur nature, leurs besoins & en parler pertinemment. Là, il eut à sa disposition tous les éléments d'une histoire des archives, c'est-à-dire les papiers spéciaux réunis par les administrations précédentes, tels que les lois & décrets des Assemblées, les décisions des comités, les rapports, projets & correspondances de Camus & de Daunou. Il sortit de cette lecture comme aveuglé par un enthousiasme sans réserve, ne trouvant pas une inspiration généreuse à exprimer contre les lois de destruction, pas une idée pratique
i6 Apologies des lois de destruction.
à opposer aux théories impraticable^ dé Camus & Daunou. Il accepta tout^ admira tout.
Néanmoins cette histoire des archives de la France^ malgré Tesprit dans lequel elle est conçue, doit être citée (^ ), car elle est la meilleure que nous ayons, étant la seule qu'on ait écrite.
L'auteur émet ces deux propositions, qui se contrarient tout en allant vers le même but, l'amnistie de la Révolution : (( Les décrets de V Assemblée y un peu bien absolus , étaient mi'" tiges dans l'exécution par les autorités locales. Le gouvernement s'efforçait d'inculquer â ses agents une grande élévation de sentiments. Les papiers détruits étaient tous ou la plupart dignes de leur sort. Le million pesant de documents anéantis est infiniment peu regrettable. On peut être assuré qu'à Paris la destruction r^a porté que sur des documents qui ne méritent pas d'exciter de regrets. Des documents pré^ deux ont été livrés aux Jlammes dans les départements; mais nos pertes paraissent avoir été singulièrement amplifiées ( * ) . »
Apologies des lois de destruction. 17
Telle est Tindulgente conviction de M. Bordier. Je préfère à ce triste plaidoyer le trait suivant : <( Quant à des considérations d'une nature élevée sur le sort que méritaient ces vénérables débris^ je crois qu'elles existaient dans tous les esprits ( douce croyance )^ mais elles n^em^ péchaient pas que le plus grand nombre ne voulût tout jeter au feu, pour donner plus d'éclat à la haine nationale contre l'ancien régime {^). »
Je ne discuterai pas ces apologies, ce que j'écris en est l'évidente réfutation. Je les tiens pour erronées & entachées de préventions politiques ; or, Tesprit de parti est mauvais conseiller, & il arrive un moment où les chefs de Topinion républicaine, supérieurs à ces faiblesses, acceptent franchement la vérité historique & se chargent de démentir les apologistes. Il en est advenu ainsi pour le vandalisme :
les uns l'admettent en le blâmant, les autres l'acceptent & se réservent de le recommencer. Michelet le peint de main de maître ; je n'en veux citer qu'un passage : (( Les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous
i8 Quinet S'élève contre ces lois,
la dénomination de bureau du triage des titres; tribunal expéditif, terrible dans ses jugements. Une infinité de monuments furent frappés d'une qualification meurtrière : titre féodal; cela dit, c'en était fait (*). >) De son côté, Edgar Quinet (*), avec son âpre éloquence, n'a dû laisser aucune illusion à ses partisans ; il a démontré que l'incapacité seule avait pu conseiller ces actes législatifs. Mais ceux qui se proclament de nos jours les futurs continuateurs de 93 vont plus loin, ils ont la bonne foi d'avouer qu'on a beaucoup détruit, ils ont aussi le courage de dire qu'on n'a pas assez détruit, & qu'on s'y reprendra.
Reportons-nous aux idées, aux sentiments de cette époque. Dans un élan nouveau des droits de l'homme & des conquêtes de la liberté civile, l'ancien régime fut conspué, toute notre histoire vilipendée ; la France, jetant à bas sa défroque qu'elle disait usée, prétendait commencer une nouvelle humanité, supérieure à la précédente, & qui n'avait besoin ni d'expérience, ni de tradition. De cette explosion des
L'ancien régime est abhorré, ip
esprits les archives portèrent la peine ; elles n'avaient d'importance & n'offraient d'intérêt que parce qu'elles conservaient les lois & les traditions d'un autre âge. Or, l'ancien régime était abhorré, on ne voulait pas l'étudier, &, pour le mieux détruire, on avait résolu de faire disparaître tout ce qui le rappelait.
Le grand défaut & la grande qualité de l'Assemblée constituante a été sa présomption. Révolutionner la France, ce n'était rien pour elle ; révolutionner le monde, c'était son but. Fonder les droits nouveaux des Français, petite tâche ; fonder les droits de l'homme^ but sublime. Cette ambition démesurée a élevé ses conceptions dans une sphère jusque-là inaccessible en lui cachant les ruines & les désastres qu'elle allait entasser à ses pieds.
Il est nécessaire de se monter à ce diapason gigantesque, pour comprendre le langage, pour apprécier les intentions, pour excuser les fautes & jusqu'aux crimes de cette époque disproportionnée en tout; nous expliquerons ainsi la licence donnée par quelques nobles
ao Archives et dépots de féodalité, <r est tout un.
cœurs aux plus mauvais sentiments, aux dévastations les plus absurdes. Un suprême dédain des humains s'alliait avec Tamour de Thumanité, les droits accordés à l'homme permettaient de fouler aux pieds les droits des individus, des communes, des provinces.
Jusqu'à la fin de 1791 , la Révolution reconstruisait d'une main ce qu'elle abattait de l'autre, & s'aidait des forces fondations de l'ancien édifice pour asseoir le nouveau. Il n'y eut rien de semblable pour les archives. On voulait détruire jusqu^aux fondements ces dépôts de féodalité, n'en rien laisser subsister, n'en rien remettre sur pied. Peut-on s'étonner si elles ont sombré, quand tout chavirait dans le grand naufrage ? Pouvait-on demander qu'une voix se fît entendre pour les défendre, quand il se levait un si petit nombre de royalistes pour le roi, de nobles pour la noblesse, de parlementaires pour les parlements, de catholiques pour l'Eglise, quand tout s'écroulait faute d'appui & comme de l'approbation unanime? Non : mais on a le droit de se
Le vent est à la destruction, 21
plaindre qu'au milieu de la réorganisation d'une nouvelle France, parmi les institutions fécondes décrétées par la Constituante, &qui, tranchant avec le passé, s'élevaient rayonnantes de leur avenir, l'institution des archives n'ait pas trouvé une mesure protectrice.
Le vent était à la destruction violente. Les représentants de la nation, loin à' y opposer tout d'abord un obstacle insurmontable, loin de proclamer hautement que révolution & changement d'institution n'étaient pas synonymes de barbarie & de vandalisme, & qu'ils ne souffriraient pas que la plus belle des causes fût souillée par des actes de brutalité, se laissèrent lâchement persuader qu'ils devaient céder au courant pour le détourner ensuite & accorder quelque chose à la soif destructive du peuple, pour se donner le temps de lui inspirer d'autres sentiments. Alors, avec une coupable faiblesse, l'Assemblée législative ordonna le brûlement, en place Vendôme, d'une volumineuse collection de documents originaux provenant des plus grandes familles historiques
22 Brùlement en place Vendôme,
de la France ( * ). Cette mauvaise action eut lieu en plein jour, le 12 mars 1792, en présence des autorités constituées & à la grande jubilation des assistants. Pour ne pas laisser les provinces en reste, un décret du 19 juin suivant (*) enjoignait aux commissaires de département de procéder de même & de faire de ce saccage une fête patriotique ('). Dieu sait comment on s'y prit, sous la direction & Timpulsion d'agents subalternes, ignares & fanatiques, pour exécuter ce fatal décret (* ).
Si c'eût été seulement une explosion de colère, le mal ne se serait pas prolongé pendant tant d'années. Non, c'était la ferme volonté de détruire tout ce qui rappelait le passé, en bien comme en mal. Nous en conservons les preuves dans les pertes immenses que les archives de la France ont subies , & dans quelques résistances courageuses faites par des archivistes à la destruction des papiers confiés à leur garde.
Je citerai l'opposition de Ropra, archiviste de Lille, aux ordres de son ministre, & la ré-
Un archiviste courageux. 23
ponse que ce fonctionnaire lui fit. Rien n'est plus instructif que cette lettre pour prouver que la dévastation était conseillée, ordonnée d'en haut, que la résistance venait d'en bas. Ropra s'opposait à l'exécution du décret. Deux conunissaires étaient installés aux archives & avaient déjà arraché des chartes de soixantedix-neuf registres & lacéré tous les actes qu'ils considérûent comme féodaux, lorsqu'il les expulsa & écrivit au ministre de l'intérieur les motifs de sa résistance.
Garât lui répond en affichant ses opinions républicaines & en insistant pour la destruction : (( Je ne vois^ dans les papiers de l'ancienne chambre des comptes de Lille, rien â conserver que ce qui peut établir les créances de la nation envers les comptables ^ et cette vérification ne me paraît pas exiger des recherches ni longues ni pénibles. Tous les papiers anciens et d'écriture gothique ne doivent là. comme ailleurs, être que des titres de féodalité, d'assujettissement du faible au fort et des règlements politiques heurtant presque toujours
24 Lettre de Garât,
la raison^ Vhumanité et la justice. Je pense qu'il vaut mieux substituer à ces ridicules p<2perasses la déclaration des droits de Vhomme. C'est le meilleur titre qu'on puisse avoir. Je vous engage donc à vous conformer à ces ob^ servations ; agir dans d'autres principes ne serait pas de votre part se montrer digne de la confiance qui a déterminé le choix que V administration a fait de vous. — Paris ^ 2y février 1793. » Ropra ne connaissait pas la versatilité des opinions du ministre Garât & le peu de cas qu'il en faisait lui-même ; il prit & il était bien obligé de prendre la lettre au sérieux; mais, sous le coup de cette cynique déclaration, il eut l'audace d'écrire une réponse sanglante, dans laquelle il disait avec fierté & raison : (( J'espère^ citoyen ministre^ que vous voudrei bien me permettre de ne prendre aucune part â cette opération qui n'est comparable qu'à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie et qui ne me paraît nécessitée par aucun motif raisonnable. Car quand il serait vrai que ces papiers anciens et gothiques ne seraient que
Réponse de Ropra, 25
des titres de féodalité^ Je pense qi^on devrait encore les conserver comme des monuments propres à faire aimer la Révolution; mais lorsque l'on considère que ces titres contiennent la preuve de l'amour que les Belges ont toufours eu pour la liberté et V égalité^ qu'ils attestent l'existence^ dans ce pays y il y a plusieurs siècles y d'une constitution très~appro~ chante de la nôtre ^ alors ils deviennent infiniment chers à tous les êtres pensants et sentants, ))
Garac prit cette opposition en bonne part, ne s'oflfensa pas de cette lettre, la renvoya même aux administrateurs du département du Nord, qui , tout en approuvant Ropra ^ pensèrent qu'il fallait transiger. On fit un triage qui condamna une masse de chartes écrites sur parchemin ; les unes, vendues au poids, produisirent 8o,ocxD francs ; les autres, les plus grandes, remplirent trois cents voitures & furent envoyées à l'arsenal.
La destruction des armoiries, ordonnée en 1790, préluda aux ravages des iconoclastes de 1793 ^ ^ l'installation de la déesse Raison
26 Destruction des sculptures des églises.
dans toutes les églises de France. La Convention avait permis à des gamins costumés avec des vêtements sacerdotaux, portant des châsses saintes & des croix bénites^ de défiler devant sa tribune ; elle-même suivit, à Notre-Dame, la divinité nouvelle, représentée par une malheureuse fille montée sur les épaules de quatre hommes. Ce délire se communiqua rapidement dans nos provinces. Des lors, le maneau destructeur ne frappa plus au hasard sur quelques chefis-d*œuvre isolés de la sculpture, il se promena sur les façades entières de nos églises^ sur des porches décorés d'innombrables figures sculptées en bas-relief, avec une régularité qui trahit, non plus un soulèvement de colère populaire, mais une destruction officielle, exécutée avec calme & â la conscience par des maçons ou tailleurs de pierres qui recevaient leur paye des mains de l'autorité.
Quand de Paris, qui était le point de mire de la France entière, quand de l'Assemblée, qui régnait sous le nom terrible de Convention, partit ce mot d'ordre sinistre , le mot de
Le mot d'ordre part de Paris, 2y
destruction, le pays le plus artiste de la terre, le plus riche en productions de Tart, se couvrit de ruines. Je sais que, bientôt effrayé, comme un enfant, innocent du mal qu'il a fait, le Comité de salut public, Robespierre en tête, voulut arrêter les passions déchaînées par lui ; il envoya Gobel à Téchafaud & fit amende honorable aux piej^ de l'Etre suprême. Mais qu'importent les remords de ces coupables?
le mal était fait, & longtemps après qu'il avait cessé à Paris, il se continuait dans les départements.
Sans entrer dans le détail de ces profanations, sans demander aux documents, dont j'ai les mains pleines, la douloureuse liste de nos pertes en monuments d'architecture, objets d'art de tous genres, chefs-d'œuvre d'industrie de toute nature, je voudrais montrer que, pour les arts comme pour les archives, une même initiative destructive est partie officiellement de Paris ( * ), qu'un même sentiment de pudeur offensée a fait réagir, du milieu des ruines, contre les destructeurs, qu'une absence
28 Réaction impuissante dans l'Assemblée,
pareille de toute idée saine s'est montrée quand il s'est agi de réorganiser l'administration des arcs, d'établir au lieu & place de nos académies de Paris & de Rome quelque chose de sensé, qu'un même esprit d'amalgame a présidé à la réunion, au triage & au classement des chefe-d'œuvre de la peinture 8l de de la sculpture. Rien de pl^s facile que d'éublir ce parallélisme entre les désastres subis par les archives & ceux qui ont ruiné les arts. L'esprit de destruction est naturel à l'homme : l'éducation chez les uns, la crainte des punitions chez les autres, modifient cet instinct. Dans le peuple, ce mauvais sentiment se réveille avec les moindres agitations, & s'il n'est pas contenu par les honnêtes gens, si l'autorité n'élève pas un obstacle résolu, il suffit de quelques vauriens pour commettre les plus grands désastres devant une nombreuse population ébahie, gémissante & résignée.
L'Assemblée avait sous les yeux, à Paris même, le résultat de ses déplorables décrets ; de toutes les provinces lui arrivaient aux
La Convention n'ose pas faire un exemple, 29
oreilles les gémissements, les plaintes, les révoltes des populations qui défendaient leurs monuments & leurs églises ; il fallait prendre une décision, & elle s'en sentait incapable.
Après avoir fait des décrets meurtriers, elle crut pouvoir les annuler en en faisant de réparateurs. La bête féroce déchaînée ne se laisse pas ainsi museler, & cependant un seul de ces Vandales vertement fustigé sur la place de l'église qu'il avait déshonorée aurait suffi pour arrêter toute cette sauvagerie. La Convention, sôus la pression où elle était, n'a pas osé faire un exemple (*) & a continué à encourager la destruction en prenant quelques mesures insignifiantes pour organiser administrativement ce saccage & en conserver les débris.
En 1790 l'Assemblée constituante avait attaché au comité d'aliénation des biens du clergé une commission des arts (*), composée des membres de l'Académie des inscriptions & d'amateurs^ présidée par le duc de la Rochefoucauld (»); elle ne semble avoir eu aucune action pour arrêter le désordre.
jo Triage appliqué aux objets d'art.
Ses projets sont chimériques & violents^ ils ont de l'analogie avec les mesures prises à l'égard des archives. C'est toujours la prétention de faire venir tout à Paris, sans considération de l'origine des monuments, de l'emplacement choisi par les artistes pour les composer & les éclairer, & de la destination qu'ils avaient; c'est encore le besoin de faire un triage & de donner une place arbitraire à chaque objet (*). Dès le ii mars 1792, cette commission se vante des résultats qu'elle a obtenus, les voici : cinq ou six cent mille volumes placés avec ordre dans différents dépôts, tels que l'église des ci-devant capucins ^ rue Saint-Honoré y de la culture Sainte-Catherine ^ rue Saint-Antoine y et autres ^ un très-grand nombre de tableaux de tous les maîtres de V école française et plusieurs de V école d'Italie transportés au dépôt provisoire établi aux Petits-AugustinSy des statues^ des bas-reliefs ^ des colonnes de marbres différents ^ des médailles de tous les métaux , des figures antiques en basalte et en bronie. des vitraux^ des
Emmagasinage des objets d'art, 31
échantillons d'histoire naturelle^ des tapisseries anciennes y des mosaïques^ des émaux ^ des pièces d'orfèvrerie exceptées de la fonte ^ et une infinité d'objets précieux recueillis dans les maisons ecclésiastiques et autres devenues nationales et rassemblées dans le même dépôt ^ l'arrangement de tous ces monuments^ la restauration de quelques autres : tel est le résultat des travaux effectifs de la commission.
Pendant qu'elle étalait ainsi ses lugubres services & discutait tranquillement au collège des Quatre -Nations, les ruines se faisaient dans toute la France (*). Ce n'était certes pas une compensation que cet emmagasinage de monuments arrachés des églises , de vases, de châsses & de crosses pillés dans les sacristies (*), de riches ameublements, si beaux dans les somptueuses demeures de la noblesse émigrée ou guillotinée, si désorientés dans ce pêlemêle, que tout ce bric-à-brac enfin qui n'avait plus ni vie ni signification. Voyez-vous ces commissaires, rangeant dans différents dépôts (^) toutes ces dépouilles, entassant les
32 Usage qu'on fait de ces belles choses.
alambics & les sphères sur des caisses de momieSy accrochant tableaux & tapisseries aux murs^ suspendant aux platonds lustres & cages remplies d'oiseaux vivants, étiquetant chaque objet du nom de son propriétaire légitime & répar tissant ( * ) tout cet emmagasinage à tort & à travers : dans le musée du Louvre ce qu'il y a de meilleur ; dans les hôtels des ministres les meubles de M"® de Lamballe, des Nicolaï, Montmorency, Condé, Crussol & autres; dans toutes les administrations des meubles de Boule, des vases de Sèvres & du Japon (*), &, qui pis est, laissant les fournisseurs se payer de leur créance ( ' ) en choisissant ce qu'ils veulent & à des conditions qui prouvent qu'on estimait ces beaux objets d'art au prix qu'ils coûtaient (*) ?
Je détourne les yeux du mal, je cherche le bien qui a pu résulter de ces tristes spoliations, je ne vois que l'enrichissement du musée du Louvre & la création d'une nouvelle collection intitulée musée des monuments français. Le musée du Louvre est la
Musée du Louvre créé par Louis XVL 33
plus belle institution du régne de Louis XVI, parce qu'elle a été la plus favorable aux arts. Elle fut inspirée au roi par son surintendant des beaux-arts, M. d'Angiviller (*), le digne successeur du marquis de Marigny; mais la difficulté de retirer les tableaux & statues des résidences royales & plus encore des appartements des grands officiers qui s'en regardaient pour ainsi dire comme les propriétaires, paralysait les efforts du surintendant qui, à l'époque de la Révolution, n'avait encore rendu publiques qu'un petit nombre de salles au Louvre (*) ; la Révolution ne connut pas ces obstacles, elle fît main basse sur la propriété artistique de la France & compléta facilement le musée national.
La création qui lui appartient en propre est celle du musée des monuments français ; aussi a-t-il sa physionomie, son caractère, son allure : c'était comme un pendant des nouvelles archives. Je voudrais comparer l'esprit qui présida à cette œuvre & les procédés qu'on employa pour composer ce musée, non pas avec
j4 Musée des Petits "Augustins.
des monuments enlevés par la conquête comme le quadrige de chevaux dorés pris à Constandr nople par les Vénitiens^ non pas avec des sculptures comme celles du Parthénon sauvagement arrachées par Elgin, non pas avec des tombeaux comme ceux de Sidon achetés à beaux deniers comptants^ pour les donner au musée du Louvre, par le généreux duc de Luynes, mais avec des ruines toutes fraîches faites sur le sol français au nom de la loi. On verrait qu'il y eut un^ même absence du sentiment qui fait Tarchéologue & l'archiviste, le sentiment conservateur & respectueux ; une même activité fiévreuse, une même passion de remaniement & d'arrangement pour établir arbitrairement des divisions méthodiques, pour composer de pièces, & de pièces fort étonnées de se trouver ensemble, des monuments factices (*). Nous trouvons même dans cette opération un excellent & honnête homme à mettre en parallèle avec les membres du bureau du triage des titres, dont je raconterai plus loin le courage & les mérites, c'est Alexandre Lenoir (*). Il
Lenoir sauve les épaves du naufrage, jç
s'était dit : la tourmente est déchaînée, impossible de Tarrêter, marchons avec elle; sauvons tout ce que nous pouvons, si nous n'avons pas les monuments entiers, les morceaux en sont bons. Avec un seul exemple je ferai comprendre son rôle. Il apprend que les révolutionnaires s'attaquent au château de Gaillon, il y court, n'arrête pas un démolisseur, mais il s'entend avec eux, se réserve différentes parties, empaquette une façade, des fenêtres sculptées, des fragments d'ornementation, & revient très-satisfait aux Petits- Augustins (*). C'est à lui que nous devons un bon nombre de monuments qui sont les perles du musée de la renaissance au Louvre, une quantité de tableaux de nos peintres français, & toute la décoration de la cour d'entrée à l'Ecole des beaux -arts : aussi ce n'est pas l'homme que j'attaque, c'est la Révolution qui a mutilé, & le sophisme qui veut nous consoler^ avec le dévouement de Lenoir & son musée, de pertes irréparables & d'une mutilation presque générale.
36 David ne crée rien pour les arts.
Pendant qu'à Paris tout ce désordre s'organisaity pendant que David supprimait les académies & ne savait rien mettre à la place, quoique Tamitié de Marat & de Robespierre ( * ) lui donnât tout pouvoir pour réorganiser l'administration des arts & encourager les ardsteSy le mal dans les provinces devenait irrémédiable. Je ne veux pas écrire ici cette lugubre histoire, je la ferai un jour; mais je voudrais montrer par une seule citation & faire comprendre par cet exemple comment les discours des orateurs demandant à la tribune & les lois ordonnant dans le Moniteur Tefifacement des armoiries, le brûlement des titres, le bris des images, furent interprétés dans nos provinces & se traduisirent dans les faits. Ce que je vais montrer en Bresse, on aurait pu le voir alors dans toute la France.
S'il est une fondation qui respire la piété dans ce qu'elle a de plus doux, l'amour conjugal dans ce qu'il offre de plus touchant, & une rencontre heureuse des sentiments les plus élevés avec les goûts les plus distingués, c'est
L'église de Brou est menacée, 37
Téglise de Brou, élevée par Marguerite d'Autriche (') au commencement du xvi« siècle, en mémoire de son époux Philippe le Beau & pour leur servir à tous deux de sépulture. Ce monument est un modèle achevé de l'architecture du xv« siècle associée à tous les progrès de la Renaissance. Comme historien de l'art, j'aurais mes réserves à faire sur ce style; comme ami des arts, je m'associe à l'admiration générale &; ne sais rien de plus riche &; d'aussi gracieux.
L'église de Brou est donc un chef-d'œuvre dans son genre, & depuis trois siècles un but de pèlerinage moitié saint, moitié artiste pour le centre de la France. Les moines de l'abbaye n'avaient cessé de l'entretenir à grands frais, & la population était fière de posséder & de montrer cette merveille de l'art. Aussi, quand les décrets de destruction arrivèrent de Paris, elle fut unanime pour les repousser & pour défendre son église. Unanime, c'est beaucoup dire. Dans toute agglomération d'hommes, il y a une population honnête & une populace
38 LUglise de Brou a des défenseurs.
prête à tous les excès, puis il y a des autorités, une torce armée, une police, qui, suivant leur penchant vers Tune ou vers Tautre, maintiennent Tordre ou établissent le désordre. A Brou, l'autorité s'unit à la population & jusqu'en 1792 fit résolument tête à la populace; mais la République venait d'être proclamée, un nouveau procureur de la commune fut installé à Bourg, d'où dépend le hameau de Brou, & ce personnage, inspiré de l'esprit du temps, conçut aussitôt le projet de la démolition de l'église. Grand émoi dans la commune & ses environs; on s'agite, les hommes accourent en armes, les femmes en pleurs, une lutte se prépare; le procureur intimidé ajourne ses projets, &, plein de confiance dans l'autorité centrale, écrit au ministre pour qu'on lui prête main-forte. Je reproduis sa lettre; c'est le miroir de cette fatale époque, la Révolution tout entière s'y reflète, d'autant mieux que le talent de rédaction, la parfaite correction de l'orthographe & un certain discernement des beautés de
Lettre du procureur de la commune. 39
l'art ne permettent pas d'excuser le procureur de la commune par un manque d'éducation.
Citoyen ministre,
« Je viens d'être appelé à la place de procureur de la commune. En entrant en fonction, je me suis empressé de requérir l'anéantissement total des vestiges de royauté & de féodalité que l'on laissait encore subsister dans les édifices publics ; cela a été ordonné.
« Il reste néanmoins un édifice que les citoyens désirent conserver intact. On a même obtenu un décret pour la conservation de cet édifice (*), que l'on regarde comme un monument précieux & qui cependant est inutile, puisqu'il ne sert à aucun usage.
« Cet édifice est une église appelée église de Brou, fondée & construite par une princesse de Savoie.
(( Cette église renferme des mausolées dont le travail est vraiment achevé, mais qui ne sont que le fruit du fanatisme, de l'orgueil
40 Le procureur solliciie la démoUnon.
Sl de la vanité de ceux qui en sont Tobjec.
u Elle renferme également des statues de bronze Se tous les signes de la féodalité & du despotisme tracés dans toutes les parties de ce vaste édifice.
« Je désire fort de supprimer ces restes de fanatisme, d'orgueil, de féodalité & de despotisme, mais Ton m'oppose un décret que je ne crois pas applicable, qui ordonne que les monuments précieux seront conservés; mais les législateurs n'ont pas entendu conserver des signes de tout ce qui a été proscrit & qui se trouve contraire à la liberté & à l'égalité.
« Daignez, citoyen ministre, m'aider de vos conseils & me mander si je dois souffrir plus longtemps l'existence des trophées de féodalité & de despotisme ; d'ailleurs les bronzes peuvent être employés plus udlement en canons ou en monnaie.
(( Le procureur de la commune de Bourgs
(( Reydellet.
Bourg, le 7 décembre 119i. »
Roland écrit de ne pas se presser, 41
Quelle naïveté charmante ! quelle asscxiadon heureuse d'une admiradon sincère pour le chef-d'œuvre de Tart & de républicanisme aveugle qui veut sa destrucdon! La lettre arriva au ministère de rintérieur. Le ministre était alors cette faible moidé d'un ménage ou la temme fut l'homme. Roland ne s'indigna pas à la lecture de cette lettre^ il ne prit pas aussitôt la plume pour écrire à son subordonné que sa proposition était révoltante & qu'il lui répondait sur sa tête de la conservadon de l'église de Brou. Non, l'hOmme d'Etat qui avait approuvé le 10 août & laissé faire les journées de septembre trace en marge de la lettre un lâche ajournement : répondre qu'il n'est pas nécessaire de se presser pour détruire ce monument, La réponse ( ^ ) est plus timide encore; Roland félicite Reydellet de l'empressement louable qu'il a mis à taire disparaître tout ce qui peut rappeler les idées de la royauté & termine par cène prière d'ajournement : « Je pense qi^il serait bon de remettre la destruction de V église de Brou à un temps
4^ Lti Archives MÊÎses tm réqmLnnêm^
pims éloigmc. • On croie rêver en voyant rautoriié sopérieure d*iin grand pays tomber à ce d^ré d'abaissement , qu'elle n'ose condamner ouvertement l'idée d'un pareil forfait & se contente d'^oumer.
Pendant que les archives, surtout cdles des étaHissements rdigieuz, ressentaient le contrecoup de ces désordres, une atteinte bien autrement directe & vidente leur était réservée. La Convention se trouvait en face de l'humanité révoltée, de r£urope coalisée, de la Vendée & du Midi soulevés ; la France, affaissée sous la terreur, cherchait une issue pour se débarrasser de ses oppresseurs, &, plutôt que de subir leur joug indéfiniment, allait se mutiler elle-même, quand, pour son salut, une jeunesse patriotique s'élança aux frontières, repoussa les étrangers, tint en respect la Vendée, balaya le Midi & fit triompher partout la Révolution en maudissant ceux qui la déshonoraient. Ces enfants, ces héros, étaient sans pain & sans souliers, ils voyaient des conventionnels parader aux revues dans
Envoi des parchemins aux arsenaux. 43
Tétalage de ridicules costumes, & apporter dans leurs rangs les dénonciations, les destitutions & tous les principes opposés aux règles de la discipline ; ils surent résister même aux influences révolutionnaires, &, fidèles aux chefs qu'ils s'étaient donnés, ainsi qu'à leur drapeau, ils montrèrent au dehors une France guerrière & patriotique pour mieux cacher la France du dedans lâchement soumise à la lie du peuple.
Le gouvernement sentait qu'il devait fournir au moins des armes & des munitions à ces vigoureux défenseurs de la patrie. La.
Convention, à bout d'expédients, avisa les parchemins des archives, & aussitôt elle décrète l'envoi aux arsenaux de tous les diplômes, chartes & documents dont le parchemin atteignait les dimensions voulues pour envelopper les gargousses de 4 à 36 (*). Malheur aux archives qui se trouvaient dans le voisinage d'un arsenal ; il fallait tout envoyer, & sans choix, car le décret autorisait les militaires à faire le triage eux-mêmes (*). Le dis-
44 i^^ Archives ont quelque répii.
trict de Provins, à lui seul, livre 38^405 feuilles de parchemin ( * ) , & cet exemple suffit pour mesurer la grandeur de nos pertes; mais malheur aussi à toutes les archives, car, sous prétexte d'envoi aux arsenaux, des agents infidèles emportaient les chartes les plus précieuses &, au lieu de les remettre aux préposés militaires, les vendaient en route aux amateurs pour enrichir leurs collections, aux relieurs pour couvrir les livres, aux épiciers pour en faire de la colle forte.
Après ces bourrasques d'un vandalisme décoré des plus beaux noms patriotiques, on laissa dormir les archives dans leurs dépôts provisoires, si c'est dormir que de rester exposées aux dilapidations de subalternes, & à l'intervention nuisible de l'humidité & de la poussière, des rats & des vers. Je ne ferai pas moi-même ce tableau : rien ne vaut, dans l'histoire, une parole de témoin. Celui-ci, très-autorisé , membre de la Commission , parle ainsi à la tribune : « Le terrorisme et le vandalisme se sont portés à de si grands excès j
La Convention elle-même s^ apitoie. 45
que toutes les archives de la République en ont prodigieusement souffert. Elles ont été pillées, promenées^ disséminées^ brûlées y barbouillées amener e^ déchirées ^ vendues, sans choix et sans discernement , avec une fureur extrême et un goût décidé pour la destruction , jusqu'au Trésor des Chartes y ce dépôt précieux connu de toute l'Europe savante, dont nos anciens faisaient tant de cas, qui n'a pas été plus respecté que les autres dépots; on a brisé les scellés, violé le sanctuaire oà il était con-^ serve, on a jeté les chartes au hasard et pêlemêle dans une seule pièce, les liasses détachées, les sacs ouverts et vidés en partie, les registres entassés, moitié ouverts, moitié fermés , le tout enfin abandonné depuis quatre ans dans la confusion et la poussière (^). »
Je ne sais cependant ce que ces archives seraient devenues quand, à bout de misère, on aurait eu en face de soi la ressource de les vendre en masse. Tout fait croire qu'elles auraient succombé (*). La populace n'était pas seule à demander, à grands cris, un auto-
46 Vente des biems du clergé,
(U-fé de toutes ces précieuses collections des documents de rhistoire, rAssemblée ellemême était disposée à rordonner, convaincue qu'il Y avait dans ces studieux asiles un aliment de contre-révolution d*où la féodalité, la superstition & la tyrannie pouvaient renaître. Il a tenu à bien peu de chose qu'une destruction radicale ne fut décrétée, mais nous allons voir comment les malheurs du temps firent le salut de nos archives.
Toutes les ressources étaient épuisées; les moins clairvoyants comprirent que la vente des biens du clergé , des princes & de la noblesse émigrée ou condamnée devenait la seule planche de salut. Un célèbre évéque, vingt orateurs éloquents & une opinion courante contribuèrent à faire considérer comme Intime, & parfaitement honnête, une action qui, dans la vie privée, aurait envoyé son auteur aux galères (*). Les billets municipaux; inventés par BaiUy devinrent des assignats de l'Etat à cours forcé garantis par la vente de ces terres confisquées; mais, pour retrouver
Cette vente sauva les Archives, 47
ces terres & pour les vendre, il fallait en avoir les titres, & tout aussitôt les archives de l'ancien régime, celles de Paris & de la France, deviennent le plus puissant auxiliaire de rÉtat (*). On s'engage solennellement à détruire tous les papiers qui ne seront pas utiles à la nation sous ce rapport fiscal, & on ordonne d'en entreprendre le triage. Ce fut un répit : il n'en faut pas davantage quelquefois pour faire réfléchir l'assassin & sauver la victime.
Maintenant que nous connaissons les mobiles politiques & les circonstances particulières qui ont porté aux anciennes archives des atteintes si cruelles & leur ont valu ensuite des soins intéressés, sinon judicieux, reprenons d'un peu plus haut l'histoire de leur réorganisation, si tant est qu'on puisse donner ce nom à des procédés qui n'ont été pendant longtemps qu'une destruction continue. Par un décret du 8 août 1790, l'Assemblée constituante avait ordonné que le dépôt des minutes des expéditions extraordi"
52 Grande Commission des Archives.
r Assemblée en comités amenait fréquemment des conflits d*attributi'ons^ & il se trouva qu'après avoir voté ce que le comité des domaines avait proposé^ on vota^ à peine un mois plus tard, un autre décret proposé par le comité des finances^ & qui, sur plusieurs points^ était en pleine contradiction avec le premier. Pour sortir de cette impasse^ une nouvelle & grande commission fut choisie dans les comités de salut public^ des domaines^ de législation^ d'instruction publique & des finances, c'est-à-dire parmi les membres les plus expérimentés à tous les points de vue, pour étudier le parti fiscal, c'était la seule préoccupation des députés, que la République pouvait tirer de ces amas de papiers (*). Camus n'en fut pas. Arrêté le !•*■ avril 1793^ il était encore dans sa prison d'Olmiitz, mais il avait fait partager beaucoup de ses idées à Baudin (des Ardennes), & à Branchon^ nommés commissaires de l'Assemblée près de l'archiviste depuis le 8 novembre 1791 > & le remplaçant pendant son absence.
Commissaires étrangers à la matière, 53
La commission réunissait ainsi les hommes de la Convention les plus compétents en fait d'archives. Ce n'était pas beaucoup dire; le plus habile n'avait peut-être jamais pénétré dans un dépôt d'archives & était incapable d'émettre une opinion tant soit peu saine dans une matière qu'on connaît bien peu aujourd'hui, qu'on ignorait complètement à cette époque.
Il faut se reporter à ce qu'avaient été jusqu'alors les archives pour comprendre l'ignorance des députés de l'Assemblée, quand il s'agit de réorganiser ces dépôts de documents précieux. Les archives étaient non-seulement des propriétés spéciales ou particulières, mais des collections intimes & secrètes. Chacun avait ses archives, l'Etat, les parlements, toutes les juridictions, l'Eglise & les monastères, les corps constitués & les corporations, les grandes familles & les gros bourgeois. Ce n'étaient point des archives pour écrire l'histoire ou pour faire parade de belles reliures ; à l'origine tout tenait dans des coffres disposés pour être
48 On conserve les titres des biens nationaux.
naires du conseil existant au Louvre^ celui des minutes du conseil privé^ celui existant aux Augustins^ dit des Petits-Pères^ celui des mi" nutes du conseil de Lorraine ^ seraient réunis dans un seul et même lieu^ sous la garde d'un seul dépositaire ( ^ ). Faute de local^ d'argent ( * ) & de prévoyance, ces précieux dépôts, dont le nombre & Timportance décuplèrent bientôt, restaient à l'abandon, dispersés aux quatre coins de Paris, dans douze bâtiments différents ('), & souvent transférés de Pun à l'autre, suivant les besoins des administrations qui s'y installaient, ou la vente des édifices compris dans les biens nationaux, déménagements forcés & hâtifs équivalant à des destructions.
La vente des biens nationaux atdra donc sur ces dépôts d'actes & de documents l'attention de la Convention, qui se trouva forcée de s'en occuper. Elle n'avait d'autre but que d'en retirer les titres de propriété, mais encore fallait-il savoir s'y prendre, & par où commencer, au milieu de ces masses de documents entassés pêle-mêle dans des maisons
Réunion de toutes les Archives, 4p
mal disposées^ dans des caves & des greniers. Un décret du 20 février 1793 ordonna au ministre de l'intérieur de réunir toutes les archives dans le même local. La réponse du ministre prouve que ni d'un côté ni de l'autre on ne savait, ce qu'on devait^ ce qu'on pouvait faire. Ce haut fonctionnaire prévient l'Assemblée que l'immense quantité de lettres et pièces qui sont contenues dans ces différents dépôts s'oppose à leur prompte réunion^ et qu'il est impossible de trouver au Louvre, oit leur réunion est indiquée ^ un local suffisant pour l'effectuer; qu'il ne s'agit pas seulement de les rassembler confusément et de les entasser in^ distinctement dans un local quelconque^ mais qu'il faut en faire le triage^ les élaguer et supprimer tout ce que les nouvelles lois ont rendu inconvenant ou inutile; ensuite les remettre dans des dépôts particuliers que chaque ministère serait autorisé à former pour son dé-par tentent ^ renvoyer au dépôt d'instruction publique ce qui^ à la rigueur, pourrait concer^ ner l'intérêt des monuments historiques et
jo La Convention s'oppose à cette réunion,
prendre sur chaque pièce des déterminations diverses y les inventorier y les connaître et les juger une à une; que ces opérations préalables, qui lui paraissent d'une absolue nécessité^ exigent des moyens extraordinaires et un travail assidu de plusieurs années (*).
Ces observations auraient eu pour conséquence la formation d'une quantité de nouvelles archives prises dans les anciennes, & un morcellement déplorable demandant plusieurs années d'un triage attentif. La Convention allait plus vite en besogne; elle déclare (*) qu*elle n'a vu dans ces propositions qu'un désir y qui est presque toujours inhérent au caractère des ministres^ de créer de nouvelles places pour avoir plus de créatures dans leurs dépendances sans qu'il en résulte aucun avantage pour la République , & qu'elle remarquait que le but que s'étaient proposé les trois Assem- ^ blées constituante^ législative et la Convention nationale y de faire rentrer la République dans tous les domaines engagés ^ était extrêmement reculé. Elle décide donc, sur le rapport de
Confusion d'attributions. 51
son comité des domaines^ & décrète^ le 12 brumaire an 11 (2 novembre 1793), que les cinq dépôts n'en formeront plus que deux^ chacun sous la garde d'un archiviste ; que l'un contiendra tout ce qui concerne la partie administrative & domaniale^ l'autre tout ce qui a rapport à la partie contendeuse & judiciaire^ & ce qui peut intéresser les monuments historiques; que les deux dépositaires n'examineront pas les documents pièce à pièce^ mais choisiront chacun^ suivant l'intitulé des liasses^ ce qui convient à leurs dépôts. En outre, elle place ceux-ci sous les ordres de l'archiviste de la République, & déclare que ces dépôts formeront deux sections des archives de l'Assemblée.
Ce retour à une autorité unique, cette réunion de toutes les archives en deux dépôts, auraient été des bienfaits, si la division des documents en trois sections, non pas d'après leur origine, mais d'après leur matière, n'eût pas été de nature à leur porter un coup fatal. Ce décret n'eut pas d'effet. L'organisation de
52 Grande Commission des Archives.
TAssemblée en comités amenait fréquemment des conflits d'atcributi'ons, & il se trouva qu'après avoir voté ce que le comité des domaines avait proposé, on vota, à peine un mois plus tard, un autre décret proposé par le comité des finances, & qui, sur plusieurs points, était en pleine contradiction avec le premier. Pour sortir de cette impasse, une nouvelle & grande commission fut choisie dans les comités de salut public^ des domaines, de législation, d'instruction publique & des finances, c'est-à-dire parmi les membres les plus expérimentés à tous les points de vue, pour étudier le parti fiscal, c'était la seule préoccupation des députés, que la République pouvait tirer de ces amas de papiers (*). Camus n'en fut pas. Arrêté le i" avril 1793^ il était encore dans sa prison d'Olmiitz, mais il avait fait partager beaucoup de ses idées à Baudin (des Ardennes), & à Branchon, nommés commissaires de l'Assemblée près de l'archiviste depuis le 8 novembre 1791 , & le remplaçant pendant son absence.
Commissaires étrangers à la matière, 53
La commission réunissait ainsi les hommes de la Convention les plus compétents en fait d'archives. Ce n'était pas beaucoup dire; le plus habile n'avait peut-être jamais pénétré dans un dépôt d'archives & était incapable d'émettre une opinion tant soit peu saine dans une matière qu'on connaît bien peu aujourd'hui, qu'on ignorait complètement à cette époque.
Il faut se reporter à ce qu'avaient été jusqu'alors les archives pour comprendre l'ignorance des députés de l'Assemblée, quand il s'agit de réorganiser ces dépôts de documents précieux. Les archives étaient non-seulement des propriétés spéciales ou particulières, mais des collections intimes & secrètes. Chacun avait ses archives, l'Etat, les parlements, toutes les juridictions, l'Eglise & les monastères, les corps constitués & les corporations, les grandes familles & les gros bourgeois. Ce n'étaient point des archives pour écrire l'histoire ou pour faire parade de belles reliures ; à l'origine tout tenait dans des coffres disposés pour être
54 ^^ Archives d'autrefois^
chargés sur bêtes de somme & prêts à partir à la moindre alerte ; on y serrait ses actes de propriété & ses titres de noblesse, comme on a aujourd'hui des coffres de fer pour garantir ses titres de rente & ses actions industrielles. Plus tard elles prirent plus d'extension & furent gardées dans des layettes sur les rayons d'une salle, mais encore alors il ne venait à personne la pensée de demander au roi , au parlement, aux abbayes, aux seigneurs la permission de fouiller dans leurs papiers secrets, à personne non plus l'idée de l'accorder, si on l'avait demandée. C'est au XVI® siècle que des greffiers érudits du Trésor des Chartes , Du Tillet en tête, voulurent tirer parti, au profit de l'histoire, des documents importants qu'ils gardaient par ordre du roi & pour ses intérêts. Plus tard , la grande école laïque des Pithou & des Baluze se mit en campagne pour explorer les archives. Les bénédictins les suivirent & on voit dans leurs correspondances combien les autorisations étaient péniblement accordées, même dans les maisons de leur ordre, combien
Incompétence de la Convention. 55
les refus étaient fréquents & catégoriques dans les autres. Au milieu du xvm® siècle, l'ardeur de ces recherches se ranima, mais elle était bien calmée en 1789 & le feu n'en était entretenu que par les archivistes & quelques savants religieux. Les hommes de lettres, les historiens se contentaient de consulter les livres imprimés; ils allaient dans les bibliothèques, bien peu entraient dans les archives.
La compétence, cette autorité que donne l'expérience & qui n'appartient qu'au mérite lentement acquis dans une spécialité de travail ou d'étude, fut en général étrangère aux membres de la Convention, & ils s'en passaient très-facilement. Du milieu d'une mare de sang, ils s'élevaient à un diapason lyrique qui les rendait propres à tout. De par ce qu'ils appelaient l'ère nouvelle, nés maîtres en toutes choses, ils s'improvisaient eux-mêmes législateur ou économiste, amiral ou général, savant ou httérateur, aux applaudissements de leurs voisins, ce qui est naturel, puisque chacun méditait d'en faire autant, &, ce qui est moins
56 Archivistes pris parmi les Bibliographes,
croyable^ ils obtiennent encore les applaudissements d'historiens de nos jours^ qui trouvent délicieuse cette impuissante promiscuité. C'est avec ce personnel qu'on édictait dans chaque séance des lois nouvelles, les unes excellentes parce qu'elles avaient été préparées en dehors de l'Assemblée par des hommes de la plus haute compétence , comme l'uniformité des poids & des mesures, les autres folles & impraticables, parce qu'elles étaient nées dans l'Assemblée, comme le nouveau calendrier, calqué sur nos saisons, & qui prétendait devenir universel en se réglant sur la latitude & le climat de Paris. Etait-il étonnant qu'au milieu de cet entraînement, tous les députés se crussent de profonds archivistes & capables de délibérer sur le sort des archives ?
Les conventionnels, qui avaient demandé à faire partie de la commission des archives, s'étaient désignés à leurs collègues comme bibliographes, car on croyait alors que bibliothèques & archives étaient des collections de même nature, qu'on pouvait transporter les
Différence des Arch, et des Bibliothèques, 57
unes dans les autres & mettre sur les mêmes rayons diplômes & manuscrits^ chartes scellées & volumes imprimés^ enfin que la pratique des livres rendait apte à être archiviste. Cette erreur est malheureusement partagée par beaucoup de personnes, encore de nos jours ; je voudrais faire comprendre pourquoi c'est une erreur.
Les manuscrits & les livres d'une bibliothèque sont des produits littéraires, des œuvres de l'esprit ou de l'imagination, qui résument & embrassent de longues séries d'années, des sujets variés traités en un seul volume ou un même sujet développé en plusieurs tomes.
Chaque ouvrage est distinct, fait un corps & a ime pagination ; sa place est marquée dans une division méthodique & il s'intercale entre deux voisins, souvent d'âges très-éloignés & de pays différents. Une bibliothèque formée de livres de toute provenance, acquis en divers pays, est donc une collection factice qui ne sera jamais complète, puisqu'elle ne pourra atteindre les limites de la moindre spécialité.
ç8 Caractère propre aux Archives,
mais qui Test dés ses débuts & qui Tesc toujours, puisqu'il lui suffit de répondre, comme elle peut, aux études & aux demandes de son public. Les bibliothèques se forment à la faveur de mille accidents & au gré du caprice qui change avec chaque génération. Elles peuvent diminuer par des ventes sans que cette diminution prenne le caractère d'une dislocation, & elles se partagent par legs entre les enfants, comme à Tépoque reculée où nos rois, jusqu'à Charles V, l'ont ainsi ordonné dans leur testament, comme aussi de nos jours où nos bibliophiles, sans attendre la mort, vendent leur bibliothèque eux-mêmes & s'empressent d'en former une autre , & tous ces livres devenus une marchandise courante s'entassent dans des salles de vente, où ils passent de main en main.
Les pièces d'archives ont une origine dififérente, sont d'une nature particulière & réclament de tout autres soins. L'imagination n'a aucune part dans leur rédaction, le caprice aucune intervention dans leur sort. Ce sont des
Caractère propre aux Archives. çp
accès de la vie publique & privée^ émanés de l'Etat, de TEglise, des cours de justice, des seigneurs & des bourgeois, écrits dans un style propre à chaque nature d'acte & d'un caractère particulier à chaque époque^ entourés en outre de précautions & de marques dont chacune a sa valeur & sa signification pour constater leur authenticité. L'ensemble de ces actes est le miroir limpide de la société à tous les âges, car il nous donne, dans ces transactions de chaque jour, un reflet exact de ce qui a agité & fait vivre l'humanité, il nous le donne avec d'autant plus de vérité qu'il n'avait pas pour but de nous le donner. Une charte d'affranchissement de commune, une concession de fief, un privilège accordé, un testament, une correspondance d'affaires, un procès^ n'ont point été rédigés pour devenir des pages de l'histoire^ & ils en sont souvent les plus instructives. Là, aucune prédilection dans les acquisitions, on n'en fait pas, il n'y a pas de boutique de chartes & de titres ; là, aucun effort d'imagination pour classer méthodique-
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Cette différence de nature & de classement entre les bibliothèques & les archives se fait sentir à la vue seule & impressionne de deux
Aspect d'une Bibliothèque.
manières très-opposées. Vous entrez dans la plus vaste de nos bibliothèques, vous parcourez les salles, & successivement vous passez d'une matière à une autre matière, ici la médecine, là les belles-lettres, de ce côté la philosophie , de cet autre côté l'histoire ; c'est l'esprit humain tout entier dans sa marche en avant, dans ses retours en arrière, avec des éclairs de génie si rares & de maussades compilations si abondantes, s'exprimant en toutes langues, opinant en tous sens. Au milieu de ce débordement de systèmes se contrariant les uns les autres, en face de la même histoire, écrite différemment, suivant les temps, les opinions & les modes, on se sent découragé, anéanti, on a soif de solitude pour y lire tranquillement son livre de prédilection, Montaigne, Montesquieu ou Bossuet.
Si au sortir de ces vastes pandémoniums , où rien n'est stable, où tout semble en mouvement pour s'attaquer & se maudire, vous aviez pu pénétrer comme autrefois dans les archives de Saint-Denis, de Saint-Germain-
62 Aspect d'un dépôt d'Archives.
des-Prés, de Saint-Victor, de Notre-Dame de Paris, du Trésor des Chartes, du Parlement, de la Chambre des comptes, des familles de Bouillon, de Condé & de cent autres nobles lignées ; si même aujourd'hui vous entrez dans les archives centrales de TEmpire, où plusieurs salles conservent bon nombre de ces mêmes archives, votre impression n'aura rien de vague, d'incommensurable, d'écrasant. Les variations de l'esprit humain n'y ayant pas accès, votre imagination familiarisée avec ces actes, par un retour naturel & plein de charme, vous représentera le chartrier de Saint-Denis avec ses moines, les archives de Saint-Germain-des-Prés avec ses savants bénédictins, le Trésor des Chartes avec ses gardes érudits, le Parlement avec ses greffiers, catalogues parlants, les archives de notre vieille aristocratie avec les Baluze, les Godefroy & autres archivistes paléographes des plus habiles. Les murailles tapissées de cartons vous font l'efifet de ces vieilles galeries où les ancêtres vous regardent solennellement du fond de leurs
Différences des impressions produites. 63
grands cadres, & semblent vouloir en descendre pour vous montrer ce qu'ils ont fait pour la France. C'est Charlemagne avec ses capitulaires, saint Louis avec tous les actes de son règne, n'en ayant pas un à cacher, Henri IV avec l'édit de Nantes, Napoléon, avec ces deux lignes de son testament écrit sur l'homicide rocher : Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine y au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé.
Pour ceux qui désormais ne comprendraient pas que les bibliothèques & les archives se distinguent par leur origine, leur nature & leur composition & n'ont de commun qu'un même but d'utilité historique, je résumerai ma pensée en bien peu de mots & leur dirai :
une bibliothèque est quelque chose, des archives sont quelqu'un. Ce quelque chose se distribue, se tranche & se morcelle au gré de tous les systèmes bibliographiques. Que vous mettiez avec un esprit simple la manière de faire sa barbe dans la classe des livres sur les
64 Personnel des Bibliothèques.
arts & métiers, qu'avec un esprit plus délié vous la rangiez dans le catalogue de l'histoire de France, c'est tout un si le plan de classification est méthodique. Il en est bien autrement de ce quelqu'un qui vit & respire ; ne le démembrez pas; il serait par trop cruel de lui prendre la tête pour la mettre dans cette salle, de lui arracher bras & jambes pour les disséminer ailleurs, car le cœur ne palpite qu'à la condition qu'on respectera le corps entier.
Le personnel des deux établissements participe de leur contenu & diffère comme euxmêmes. Je n'ai l'envie ni le droit de faire le procès aux bibliothécaires, phalange de célébrités qui compte au premier rang dans les lettres; je ne tarirais pas d'éloges si j'avais à parler de chacun d'eux en particulier , mais je voudrais seulement établir la nuance qui les distingue des archivistes. Pour être archiviste paléographe il faut avoir traversé brillamment des examens difficiles, avoir gagné son diplôme. Au sortir de la forte éducation
Personnel des Bibliothèques. 65
de nos collèges, des jeunes gens, se sentant une vocation décidée pour l'érudition, viennent à rhôtel de Soubise se former, pendant trois ans, dans l'enseignement sain & robuste d'illustres érudits comme MM. Quicherat, Tardif, Guessard & autres savants professeurs de notre célèbre Ecole des Chartes^ en même temps la plupart font leur droit, &, après quelques années de pratique aux archives, ils deviennent de véritables auxiliaires de l'historien. Tout conspire dans une bibliothèque à fatiguer l'esprit des employés, tout concourt dans les archives à fortifier l'intelligence, à étendre les vues, à aiguiser la cri-
tique de l'archiviste. Etre assis à un bureau, six heures durant, pour donner à une foule banale des Dulaure, des Monteil , des volumes de Voltaire, de Rousseau & de l'Encyclopédie, quitter cette besogne pour remettre en place les volumes communiqués & recommencer le lendemain, telle est la roue dans laquelle se meut le bibliothécaire, sans qu'il puisse aspirer à d'autre amélioration, à d'au-
66 Personnel des Archives.
très progrés qu*à posséder un catalogue général^ si bien faic^ que les lecteurs chercheront eux-mêmes ce qu'ils désirent, &, sans dire un mot, consigneront sur un bulletin le simple titre d'un livre. Les fonctions des archivistes sont très-différentes. Ils reçoivent des demandes écrites & motivées, qui présentent presque toutes une difficulté historique, un problème. Si elles n'ont pas assez de clarté ou sont trop compliquées, ils se mettent en rapport avec le demandeur & discutent avec lui son projet d'étude & la portée de son travail. Les demandes aux archives ne peuvent être précises que pour les actes déjà cités avec leurs cotes & pour ceux dont l'analyse se trouve dans nos inventaires imprimés; autrement, le demandeur s'enquiert de ce qu'on pourrait lui fournir sur tel ou tel sujet. L'archiviste se rend un compte exact de ce qu'il veut, lui apporte aussitôt des documents qu'il ne connaissait pas, qui étendent singulièrement les horizons de son sujet, le mettent dans la voie de la vérité historique, si souvent faussée dans son esprit
Personnel des Archives, 6j
par les livres, & lui ouvrent des aperçus qui changent tout son plan. De ce moment l'article superficiel, projeté pour la revue en vogue, devient un volume substantiel dont Fauteur a toute la gloire ; heureuses les archives quand il consent à les remercier publiquement de leur libéralité, &, en s'attribuant les découvertes de l'archiviste, à ne pas l'accuser d'ignorance.
Peu importe la reconnaissance ou l'ingratitude ; l'archiviste a recueilli de sa collaboration une notion plus approfondie qui profitera aux autres demandeurs, & c'est ainsi que chaque nouvelle recherche, le familiarisant davantage avec les archives, le rend maître des documents confiés à sa garde ; & il s'y incorpore si bien, il en est tellement imprégné, tant est grande l'influence d'une occupation exclusive & de ces témoignages vivants de l'histoire, qu'il en subit souvent une transformation matérielle. J'ai vu de jeunes archivistes devenir chevaleresques dans le Trésor des Chartes, parler d'un ton magistral dans
68 Incapacité de la Commission des Archives,
le parlement, prendre une physionomie monacale dans les établissements religieux ^ & si bien engraisser, que j'étais obligé de les faire permuter avec leurs collègues des tribunaux révolutionnaires qui, de leur côté, en face des envois à la guillotine, devenaient hâves.
Les membres de la commission des archives, formée par la Convention, étaient bien peu propres à comprendre ces distinctions assez' délicates, à apprécier sainement le rôle des archives dans le passé, & à préparer les voies plus larges dans lesquelles on devait les faire entrer; ils étaient bien plutôt décidés à les confondre avec les bibliothèques , & loin de vouloir respecter les souvenirs du passée ils avaient hâte de les mettre au pas de l'ère révolutionnaire. Branchon, Tun d'eux, avait déjà donné la mesure de son esprit rebelle à toute idée pratique. Ayant à faire un rapport à l'Assemblée législative de i/pi sur le classement de ses archives particulières (*), il rédigea un projet de décret en huit articles, &, si ses collègues n'ont pas été pris d'un fou
Affaires discutées pendant la Terreur. 69
rire retentissant, en l'entendant proposer de répartir leurs procès-verbaux, motions, décrets, en deux sections, l'une des monuments^ l'autre des intentions ^ c'est que la situation était grave & qu'on avait autre chose à écouter.
Cette incompétence ressort clairement du rapport présenté, dans la séance du 7 messidor an 11 , par Julien Dubois (^), & de la loi qui fut votée séance tenante. Avant d'examiner cette loi, nous avons à nous demander quelle pouvait être la tendance de cette commission des archives, quel but elle avait devant les yeux, quels sentiments l'animaient, & tout d'abord dans quelle disposition elle devait être.
Une à,ç% plus grandes singularités de nos assemblées révolutionnaires & particulièrement de la Convention, c'est la paisible discussion des questions législatives & économiques, l'expédition tranquille d'afiaires compliquées par leur multiplicité, au milieu des événements les plus sinistres en dehors de l'Assemblée, & des conspirations violentes au dedans.
jo Milieu déplorable pour les Archives.
La commission des archives s'assemblait & travaillait pendant que Robespierre envoyait les hébertistes rejoindre les girondins (*) & les dantonistes suivre les hébertistes (*). Les têtes des plus violents révolutionnaires, ceux qu'on nommait les amis du peuple, tombaient, & la main du bourreau n'épargnait même pas celle que ceignait une sainte auréole ('). Personne ne se sentait à l'abri, chacun subissait les infamies du comité de salut public, s'aplatissait aussi bas que possible & continuait son rôle législatif, espérant ainsi se faire oublier. Avec cette disposition d'esprit, les études étaient incomplètes, les enquêtes impossibles, les discussions écourtées, tout se tranchait en une séance sous l'étreinte des plus poignantes préoccupations.
Dans ce milieu déplorable, quelle était l'impulsion des conventionnels, quelles chances aurait eues un projet habile & conservateur à l'égard des archives? L'Assemblée avait une régie de conduite toute tracée ; le devoir d'un bon citoyen était de haïr le passé, d'avoir en
La haine du passé est la loi de tous, ji
horreur treiie siècles de crimes formant Vhis" toire d'un peuple d'esclaves & de se vouer à la destruction de tout ce qui le rappelait. Les archives, on en conviendra, avaient là de terribles juges. Si aujourd'hui, dans le calme dont jouissent les esprits, ayant tant de moyens de trouver des hommes familiers avec les archives, on nommait une commission chargée de décider sur leur sort, on peut dire d'avance quel serait son plan : rester étrangère à la politique, ne voir dans les chartes, diplômes & titres que des représentants inoffensifs de l'histoire, les respecter tous également, que ce soit l'apologie de la Saint-Barthélémy, ou le glorieux traité des Pyrénées, les conserver soigneusement dans leur ordre primitif, en maintenant les anciens fonds, de manière à démontrer leur origine, à faire comprendre leur rapprochement, à rendre facile la confection des inventaires & rapides les recherches. Ces règles dirigeraient certainement une commission formée de nos jours.
JZ Aucun respect pour ces témoins du passé,
La commission de ij^ n'avait aucune de ces tendances respectueuses & conservatrices, elle partageait tous les préjugés du moment, prétendait dater toutes choses, l'histoire ellemême, de rétablissement de la République, ne voyait dans les anciennes archives qu'une ressource fiscale pour s'emparer des biens des églises, des couvents, des corporations, des princes, des émigrés & des condamnés^ & si elle réservait, en bien petit nombre & par curiosité, quelques chartes, traités, diplômes, c'était pour les envoyer, à contre-sens, dans les bibliothèques publiques. On peut d'après ces dispositions supposer quel fut le résultat des délibérations d'une réunion d'hommes politiques choisis dans cinq comités différents, tous étrangers à la matière mise en discussion (*).
Dès le début du rapport, il s'exhale de la tribune comme une odeur de gros sous, il n'est question que d'aliénations, de revendications, de scellés, de poursuites, les archives semblent faites uniquement pour servir de succursale &
La loi sur les Archives est toute fiscale, 73
d'auxiliaire à la vente àss biens nationaux (*). Et en effet cette loi qu'on allait voter était une loi financière, les archives & les mesures qu'on proposait pour leur organisation rentraient dans les attributious du ministre des finances (•). Avec cet intérêt majeur, se dessine le caractère politique qui a dirigé la commission. Elle fait d'abord parade de civisme avec l'emphase
alors de mise : Lorsque les statues des tyrans ont été précipitées y lorsque la lime et le ciseau n'épargnent aucun des emblèmes de la monar" chie et de la féodalité^ des républicains, ne peuvent voir quavec indignation dans les col" lections de manuscrits les traces de tant d'outrages faits à la dignité de l'homme ; le premier mouvement dont on se sent animé est de livrer tous les titres aux Jlammes et de faire disparaître jusqu'aux moindres vestiges des monuments d'un régime abhorré. Il y a peutêtre une excuse à ce délire, les maîtres de la France, pouvant tout, décidant sur tout, montaient à la tribune la tête vide d'idées, mais le cœur débordant de sentiments patriotiques &
62 Aspect d'un dépôt d'Archives,
des-Prés, de Saint-Victor, de Notre-Dame de Paris, du Trésor des Chartes, du Parlement, de la Chambre des comptes, des familles de Bouillon, de Condé & de cent autres nobles lignées; si même aujourd'hui vous entrez dans les archives centrales de TEmpire, où plusieurs salles conservent bon nombre de ces mêmes archives, votre impression n'aura rien de vague, d'incommensurable, d'écrasant. Les variations de l'esprit humain n'y ayant pas accès, votre imagination familiarisée avec ces actes, par un retour naturel & plein de charme, vous représentera le chartrier de Saint-Denis avec ses moines, les archives de Saint-Germain-des-Prés avec ses savants bénédictins, le Trésor des Chartes avec ses gardes érudits, le Parlement avec ses greffiers, catalogues parlants, les archives de notre vieille aristocratie avec les Baluze, les Godefroy & autres archivistes paléographes des plus habiles. Les murailles tapissées de cartons vous font l'effet de ces vieilles galeries où les ancêtres vous regardent solennellement du fond de leurs
La théorie du triage. 75
le devoir d'examiner soigneusement tout ce qui sert à constater l'une ou l'autre; enfin ce qui peut servir à /^instruction mérite particulière^ ment des égards, puisque tous ave^déclaré qu'elle est LE BESOIN DE TOUS. De là naît la division générale des titres, chartes et pièces manu^ scrites en trois classes :
Là première comprend ce qui concerne le do~ maine national; la seconde, l'ordre Judiciaire, c'est-à-dire les Jugements des tribunaux; la troisième f ce qui concerne l'histoire y les sciences et les arts.
Cette dernière classe appartient de droit aux bibliothèques que vous ave^ instituées dans chaque district et dont la France vous sera redevable comme d'un de vos plus grands bienfaits envers elle. Le renvoi qui sera fait aux bibliothèques des pièces qui doivent y être déposées est une suite naturelle de ce que déjà vous ave\ décrété sur les rapports que vous a faits votre comité d'instruction publique. Le triage général offre l'occasion d'y pourvoir d'une manière qui réduira la dépense en même temps
64 Personnel des Bibliothèques,
arts & métiers, qu'avec un esprit plus délié vous la rangiez dans le catalogue de Thistoire de France, c'est tout un si le plan de classification est méthodique. Il en est bien autrement de ce quelqu'un qui vit & respire ; ne le démembrez pas; il serait par trop cruel de lui prendre la tête pour la mettre dans cette salle, de lui arracher bras & jambes pour les disséminer ailleurs, car le cœur ne palpite qu'à la condition qu'on respectera le corps entier.
Le personnel des deux établissements participe de leur contenu & diffère comme euxmêmes. Je n'ai l'envie ni le droit de faire le procès aux bibliothécaires, phalange de célébrités qui compte au premier rang dans les lettres; je ne tarirais pas d'éloges si j'avais à parler de chacun d'eux en particulier , mais je voudrais seulement établir la nuance qui les distingue des archivistes. Pour être archiviste paléographe il faut avoir traversé brillamment des examens difficiles, avoir gagné son diplôme. Au sortir de la forte éducation
Personnel des Bibliothèques, 65
de nos collèges, des jeunes gens, se sentant une vocation décidée pour l'érudition, viennent à l'hôtel de Soubise se former, pendant trois ans, dans l'enseignement sain & robuste d'illustres érudits comme MM. Quicherat, Tardif, Guessard & autres savants professeurs de notre célèbre Ecole des Chartes^ en même temps la plupart font leur droit, &, après quelques années de pratique aux archives, ils deviennent de véritables auxiliaires de l'historien. Tout conspire dans une bibliothèque à fatiguer l'esprit des employés, tout concourt dans les archives à fortifier l'intelligence, à étendre les vues, à aiguiser la cri-
tique de l'archiviste. Etre assis à un bureau, six heures durant, pour donner à une foule banale des Dulaure, des Monteil , des volumes de Voltaire, de Rousseau & de l'Encyclopédie, quitter cette besogne pour remettre en place les volumes communiqués & recommencer le lendemain, telle est la roue dans laquelle se meut le bibliothécaire, sans qu'il puisse aspirer à d'autre amélioration, à d'au-
66 Persomxel des Archives,
très progrès qu*ià posséder im caologue rai, si bien fûc, que les lecteurs chercfaeront eux-mêmes ce qulls désirenc, &, sans dire un mot, consigneront sur un bulletin le simple titre d'un livre. Les fonctions des archivistes sont trés^^lififérentes. Ils reçoivent des demandes écrites & motivées, qui présentent presque toutes une difficulté historique, un problème. Si elles n'ont pas assez de clarté ou sont trop compliquées, ils se mettent en rapport avec le demandeur & discutent avec lui son projet d'étude & la portée de son travail. Les demandes aux archives ne peuvent être précises que pour les actes déjà cités avec leurs cotes & pour ceux dont l'analyse se trouve dans nos inventaires imprimés; autrement, le demandeur s'enquiert de ce qu'on pourrait lui fournir sur tel ou tel sujet. L'archiviste se rend un compte exact de ce qu'il veut, lui apporte aussitôt des documents qu'il ne connaissait pas, qui étendent singulièrement les horizons de son sujet, le mettent dans la voie de la vérité historique, si souvent faussée dans son esprit
Personnel des Archives, 6y
par les livres, & lui ouvrent des aperçus qui changent tout son plan. De ce moment Tarticle superficiel, projeté pour la revue en vogue, devient un volume substantiel dont l'auteur a toute la gloire ; heureuses les archives quand il consent à les remercier publiquement de leur libéralité, &, en s'attribuant les découvertes de l'archiviste, à ne pas l'accuser d'ignorance.
Peu importe la reconnaissance ou Tingratitude ; l'archiviste a recueilli de sa collaboration une notion plus approfondie qui profitera aux autres demandeurs, & c'est ainsi que chaque nouvelle recherche, le familiarisant davantage avec les archives, le rend maître des documents confiés à sa garde ; & il s'y incorpore si bien, il en est tellement imprégné, tant est grande l'influence d'une occupation exclusive & de ces témoignages vivants de l'histoire, qu'il en subit souvent une transformation matérielle. J'ai vu de jeunes archivistes devenir chevaleresques dans le Trésor des Chartes, parler d'un ton magistral dans
68 Incapacité de la Commission des Archives.
le parlement, prendre une physionomie monacale dans les établissements religieux , & si bien engraisser, que j'étais obligé de les faire permuter avec leurs collègues des tribunaux révolutionnaires qui, de leur côté, en face des envois à la guillotine, devenaient hâves.
Les membres de la commission des archives, formée par la Convention, éuient bien peu propres à comprendre ces distinctions assez délicates, à apprécier sainement le rôle des archives dans le passé, & à préparer les voies plus larges dans lesquelles on devait les faire entrer; ils étaient bien plutôt décidés à les confondre avec les bibliothèques , & loin de vouloir respecter les souvenirs du passée ils avaient hâte de les mettre au pas de Tère révolutionnaire. Branchon, l'un d'eux, avait déjà donné la mesure de son esprit rebelle à toute idée pratique. Ayant à faire un rapport à l'Assemblée législative de 1791 sur le classement de ses archives particulières (*), il rédigea un projet de décret en huit articles, &, si ses collègues n'ont pas été pris d'un fou
Affaires discutées pendant la Terreur. 69
rire retenrissant, en Tentendant proposer de répartir leurs procès-verbaux, motions, décrets, en deux sections. Tune des monuments^ l'autre des intentions , c'est que la situation était grave & qu'on avait autre chose à écouter.
Cette incompétence ressort clairement du rapport présenté, dans la séance du 7 messidor an 11 , par Julien Dubois (^), & de la loi qui fut votée séance tenante. Avant d'examiner cette loi, nous avons à nous demander quelle pouvait être la tendance de cette commission des archives, quel but elle avait devant les yeux^ quels sentiments l'animaient, & tout d'abord dans quelle disposition elle devait être.
Une des plus grandes singularités de nos assemblées révolutionnaires & particulièrement de la Convention, c'est la paisible discussion des questions législatives & économiques, l'expédition tranquille d'affaires compliquées par leur multiplicité, au milieu des événements les plus sinistres en dehors de l'Assemblée, & des conspirations violentes au dedans.
82 La nature des actes devrait être un guide,
cupent avant tout de la matière sur laquelle ils opèrent : pour celui-ci ce sera le sol, la mer ou l'air, telle nature de fils textiles, telle variété de métal plus ou moins malléable ; pour celui-là ce sera Thomme & la bête de somme qu'il associe à son travail ou à son aventure, leur constitution, leur santé & leur force.
Dans l'organisation des archives, le législateur devait prendre en grande considération la nature des actes, leur ordre primitif, leur usage ancien & surtout la destination nouvelle à leur donner, en rapport avec les droits de l'Etat, l'intérêt des particuliers^ les progrès des études & la vérité de l'histoire. Cet examen eût conduit la commission à satisfaire aux exigences du moment, quelque misérables qu'elles fussent, sans rendre impossible la satisfaction des besoins de l'avenir, plus nobles & plus respectables.
Comment se sont formées les archives de nos pères ? Je résumerai en peu de mots ce que j'ai dit ailleurs en grand détail; elles se sont constituées partout & toujours de la
Philippe II perd ses Archives à la bataille. 83
même manière. Il y eut d'abord la nécessité de conserver ses titres de tous genres, actes de propriété, chartes de privilèges, de donation, d'affranchissement, ensuite l'obligation de les mener partout avec soi tant que l'existence des rois & des seigneurs fut guerrière & nomade. Alors on mettait ces actes précieux dans des sacs & ces sacs dans des coffres, disposés de manière à être chargés sur chevaux ou mulets à la moindre alerte. Avec une vie plus stable & après avoir perdu, comme Philippe-Auguste, ses archives à la bataille (*), on sentit le besoin de ne plus leur faire courir les accidents des grandes routes & on chercha dans l'endroit le plus sûr, le mieux fortifié, le moins exposé à l'incendie, une armoire secrète qui devînt ce que nous appelons des archives. Dans les églises & les couvents, cette cachette était le lieu le plus saint, sous l'autel ou dans une armoire du chœur. Saint Louis mit son trésor des chartes dans la chambre des reliques de la Sainte- Chapelle du palais, & les seigneurs le placé-
84 Les Archives cessent d'être nomades,
rent dans une salle de leur donjon. Ces collections d'actes, prenant avec le temps plus d'importance & de développement, s'agrandissaient en continuant de se classer d'une manière naturelle & simple, c'est-à-dire par affaires, j'entends en dossiers ou layettes intitulés du nom de la personne avec laquelle on traitait ou contre laquelle on poursuivait des affaires en litige, & tous ces dossiers, rangés par ordre de lieux, étaient inventoriés sous deux rubriques : le personnage & la localité. Mais toutes ces archives se distinguaient les unes des autres & se composaient d'une manière différente suivant la position de celui qui les formait. Etait-ce une abbaye, elle plaçait à la suite de ses bulles d'institution, de ses chartes de fondation, de donation, de privilège, d'acquisition ou d'échange, ses canulaires, ses registres capitulaires, ses décisions judiciaires à titre d'abbé & à titre de seigneur, puis les comptes de toutes les opérations de la communauté en constructions, décorations, ameublements de vestiaire & d'autel, enfin
Rlles se constituent suiv, la nat. des actes. 85
les correspondances, les nécrologes & les vies des saints de Tordre. Etait-ce un souverain, un seigneur, un parlement, un tribunal quelconque, les cours des comptes & des monnaies, chacune de ces archives se classait suivant la nature & la marche de ses propres affaires.
Introduire dans cet ensemble, dont toutes les parties se tenaient, le dissolvant d'un triage, qui répartît arbitrairement les pièces en domanial, judiciaire, historique, c'était altérer complètement les archives & diminuer beaucoup la signification des pièces qu'on isolait. Si au contraire on avait conservé à ces archives l'ensemble si parfait qu'elles avaient encore en 1790 & leur ordre séculaire consacré par de très-anciens inventaires, on pouvait satisfaire également la tendance des études sur toute une époque, ou le goût particulier d'un érudit qui s'enquiert des progrès & des vicissitudes de l'abbaye pour en écrire l'histoire, de ses augmentations de territoire & de possessions, pour faire la topographie du pays;
86 Comment se formait un dossier?
de ses rapports avec la société du temps, avec les grands, moyens & petits, pour établir l'état des personnes ; qui sait chercher, dans des actes de toute nature, les notions les plus utiles sur les généalogies des familles illustres de la province, & des données précises sur les usages & les mœurs.
Rien n'empêche qu'on ne dresse de ces fonds, restés intacts & maintenus dans leur ordre primitif, des inventaires d'après le système méthodique, philosophique, chronologique, géographique ; ils seront les bienvenus & ajouteront aux facilités des recherches, mais à la condition du maintien des papiers dans leur ancien ordre. Si de l'ensemble nous passons au détail, si des archives nous descendons au dossier, la démonstration se complétera. Comment se formait un dossier, cette réunion de pièces qui constitue un ensemble & vit de la suite logique de ses parties ? De la manière la plus simple & la plus intelligente. Toutes les pièces d'une négociation entamée, d'une succession en litige, d'un procès engagé.
Le dossier restait toujours ouvert, 87
viennent au fur & à mesure de leur production s'enfiler sur une torsade de parchemin qui se nouait & se dénouait aussi longtemps que le traité était à l'étude, le procès pendant, la succession ouverte. Si je ne m'adressais qu'à des habitués des archives, j'exposerais en détail & pour chaque nature d'affaires ce qui formait successivement un dossier diplomatique, judiciaire, administratif, bien fourni & au complet. Je serais certain de les intéresser vivement rien que par l'énumération des nombreuses pièces qui viennent ainsi progressivement & d'elles-mêmes écrire l'his toire des plus grands traités diplomatiques & commerciaux, des affaires administratives qui ont passionné des provinces entières , des procès criminels dont le retentissement s'étendait du Parlement de Paris ou du Châtelet à toute la France, des procès civils engagés entre de grandes familles & se poursuivant pendant un ou deux siècles, des successions restées ouvertes pendant des générations & où chaque intéressé apportait ses prétentions sous forme
88 Le triage a ruiné et dénaturé les Archives.
de cicre & de mémoire; mais le public^ qui me lit, n'a pas ces entrailles d'archiviste & trouverait cette énumération fastidieuse ; qu'il lui suffise donc de se bien convaincre que le triage ordonné par la Convention surprenait, par ses divisions arbitraires & absurdes^ toutes les archives classées, comme je l'ai dit, par les siècles dans un ordre d'affaires intelligent & continu (*). Ce triage, portant la main sur les dossiers, a ruiné les archives en les décomposant.
En effet, comment procédait -on? Dans chaque dossier, quelle que fut l'affaire, on trouvait des actes auxquels de grands noms, des intérêts importants, des révélations curieuses donnaient un caractère historique, d'autres étaient d'intérêt domanial puisqu'ils faisaient foi de concessions & de privilèges, de donations de terres^ châteaux, villes, d'autres enfin avaient le caractère judiciaire des sentences, référés, plaidoiries; alors on les séparait suivant la division du triage, sans même se donner la peine d'écrire en marge de cha-
Fonds et dossiers sont bouleversés. 89
que pièce Tafifaire à laquelle elle se rattachait, le dossier d'où elle sortait, & toutes ces pièces, comme les feuilles de papier que le vent fait tourbillomier, allaient se perdre dans les sections historique, domaniale & judiciaire.
Voilà donc le dossier détruit, ce dossier formant un ouvrage aussi complet qu'un volume, pouvant se diviser par chapitres & se paginer, & qu'on dépareillait, qu'on déshonorait autant en le privant d'une seule pièce qu'un livre dont on arracherait une seule feuille.
Si vous vous reportez en 1789, si vous vous figurez en présence d'un Trésor royal des Chartes intact, d'archives de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés ^ de Saint- Victor & de tant d'autres illustres monastères, encore tranquilles & confiantes sur les rayons, si vous vous transportez en imagination dans les archives des Parlements, du Châtelet & des cours & juridictions sévèrement gardées par des greffiers blanchis dans leurs fonctions, quelle autre pensée peut vous venir en tête, sinon de réunir ensemble toutes ces archives,
po Le présent se fait du passé.
en les maintenant intactes dans leur ordre séculaire?
Le comité des archives dédaigna ces procédés terre à terre ; il était imbu des idées du jour qui consistaient à faire table rase du passé & à ouvrir une ère nouvelle, sans réfléchir que le présent se fait du passé^ qu'en calomniant le passé, en le répudiant, on ne créait pas l'avenir, mais le néant. Il ne vit dans les archives que des papiers amoncelés dont il s'agissait de faire quatre tas , le premier énorme de papiers à détruire pour cause de féodalité ou d'inutilité, mot élastique qui comprend tout ce qu'on négligeait d'examiner, le second de titres de propriété pour servir à la revendication des biens nationaux & à leur vente, le troisième d'actes judiciaires se rapportant surtout aux propriétés devenues nationales & mentionnées dans les procès, & enfin le quatrième tas réservé aux monuments historiques, qui désormais cessent d'appartenir aux archives & se transforment en livres de bibliothèque. Laissons de côté la barbarie du
Le triage est toujours une action insensée. 91
procédé, ne nous irritons pas de la violence & de la brutalité de ce qu'on appellait un dé~ brouillement d'archives, cherchons seulement s'il était praticable. On peut répondre affirmativement puisqu'il à été exécuté en partie , mais on doit remarquer aussi qu'il aurait ruiné entièrement les anciennes archives s'il avait été poussé jusqu'au bout. Est-il besoin d'expliquer comment ces pièces, arrachées de toutes les archives auxquelles elles tenaient par mille liens, ont perdu dans leur isolement toute valeur & toute vie, ne sont plus que des objets de curiosité? Non, chacun le comprend & dira avec nous que le triage dans les archives est toujours une action insensée, que l'impartialité la plus complète, l'époque la plus tranquille, le détachement le plus entier de tout esprit de parti ne suffiraient pas, car il faudrait encore que les auteurs de ce triage eussent le don de prévoir l'avenir & de savoir ce qui intéressera, préoccupera, passionnera les générations futures. Respecter les anciennes archives, je le répète, était la seule règle,
p2 Papiers inutiles mis au pilon.
la seule méthode^ qui fussent applicables aux nouvelles.
Je pourrais discuter chacune des divisions & prouver qu'elles sont toutes impraticables^ je m'en tiendrai à la série dite des papiers inutiles 8l à celle des monuments historiques, La première est un peu bien choquante. Il a suffi cependant de cette qualification pour anéantir des millions de documents de l'histoire. Inutiles pour qui, inutiles pourquoi? Comment pouvez-vous savoir ce qui est inutile à toutes les variétés de travailleurs, ce qui sera inutile dans l'avenir à des études dont il est impossible de prévoir les visées ? Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps à cette distinction, je signalerai dans la liste de nos pertes 11,624 liasses ou registres des comptes de la maison royale, anéantis comme papiers inutiles, & il est bien probable que la même règle a été appliquée aux comptes des princes, des seigneurs, des églises & des abbayes, car il ne nous en resté qu'un bien petit nombre. Avec ce peu, j'ai reconstitué jusque dans ses moin-
Qu'est-ce qui est inutile? 93
dres détails, & avec mille particularités inattendues, le tableau des mœurs & des usages de plusieurs époques du moyen âge; j'y ai trouvé des ressources, cherchées infructueusement ailleurs, pour apprécier le prix des objets d'où découle la valeur de la monnaie; des renseignements intéressants sur les artistes & sur leurs œuvres, des données nouvelles sur les relations sociales, des explications précises sur une foule de termes, dont la philologie avait vainement scruté l'étymologie & la signification. Que dirai-je ? ces comptes sont la plus précieuse mine d'informations, & d'un trait de plume ils ont disparu ! Contentonsnous de cet exemple pour apprécier nos pertes & la qualification de papiers inutiles (*). Passons à la formation d'une collection de monuments historiques. Il est d'autant plus important de s'y arrêter, que cette idée qui, dans les archives, saute aux yeux comme une grosse erreur (*), sourit au dehors comme une classification rationnelle, un partage heureux & une mesure favorable aux études.
94 Qu'est-ce qui est his torique 1
Dans les papiers d'archives qu'est-ce qui est historique & surtout qu'est-ce qui ne Test pas) Où peut-on placer la limite } cette limite ellemême^ acceptée aujourd'hui^ ne sera-t-elle pas reculée demain ? est-ce l'ancienneté de la pièce^ sa nature^ son caractère qui la rend historique } Un billet galant de Frédégonde ne serait-il pas historique^ un registre des cuisines royales de Charlemagne ne nous en apprendrait-il pas plus sur les mœurs & les habitudes du temps que les chroniques les plus réputées) Retrancherons-nous à cette section historique si élastique les 55,000 ordonnances du hm, les 10,500 registres & les 30,000 liasses du Parlement de Paris, les 30,000 arrêtés des comités révolutionnaires & les 50,000 du Directoire, les 150,000 décrets de Napoléon I*»" & ses 50,000 minutes de lettres ? Je m'arrête pour ne pas faire Ténumération des archives, car je suis certain de tout nommer sans rencontrer la fallacieuse limite qui me criera : halte! ici cesse l'historique, ici commence le domanial, le judiciaire ou l'inutile.
Une section historique est une idée fausse, 95
Si donc la formation d'une section historique était une mesure étrange^ combien plus condamnable fut la décision qui ordonnait de transporter cette section^ en province^ dans la bibliothèque du chef-lieu ; à Paris^ dans la bibliothèque nationale ( ^ ). Mais cette tausse idée est plus ancienne que la Révolution & elle était tellement entrée^ par une longue pratique^ dans les habitudes des Parisiens^ qui depuis deux siècles voyaient affluer des pièces d'archives isolées & deç archives entières danç la bibliothèque du Roi^ que les membres des assemblées trouvèrent cette routine excellente & très-bonne à suivre.
Examinons comment on procédait depuis près de deux cents ans. Après avoir été à l'usage particulier de nos souverains^ la bibliothèque du Roi^ nomade parce qu'elle était portative, devint une collection si vaste qu'elle déborda de la maison de la rue Vivienne, où Colbert l'avait établie pour sa plus grande commodité, dans l'hôtel de Nevers de la rue de Richelieu, ancien palais Mazarin. Son ca-
p6 Universalité de la Bibliothèque impériale,
ractère fut dès lors l'universalité, on en fit le dépôt banal de toutes choses. Il ne faut pas oublier que le trésor des chartes, véritables archives de TEtat, était depuis la fin du xvi* siècle comme sous les scellés, que toutes les administrations se formaient des archives spéciales, que Paris n'avait pas un seul musée public, pas une seule collection ouverte à la curiosité des habitants & qu'ainsi, toutes les fois que le roi, par héritage ou acquisition, devenait possesseur d'objets précieux qui ne pouvaient pas servir à la décoration de ses résidences, il n'avait qu'un lieu pour les déposer, qu'un établissement pour les faire garder avec soin & les communiquer au public : ce lieu était la bibliothèque du Roi, plus riche en livres que toutes les bibliothèques connues, & qui devint en même temps un cabinet de médailles, un musée de statues, une collection immense de dessins & d'estampes, une chalcographie royale, une collection géographique à laquelle on rattacha les globes de Coronelli, d'une si colossale inutilité ; enfin, & ce qui était plus extra-
Formation d'Archives à la Bibliothèque, 5)7
ordinaire, des archives où Ton déposa successivement les collections des titres & des généalogies formées par les juges d'armes, les chartes & diplômes provenant des provinces conquises (^)., tous les parchemins précieux, que les ministres collectionneurs & les riches amateurs avaient achetés, plus souvent soustraits aux établissements publics & monastiques &qui successivement après Leur mort avaient été légués au Roi ou acquis par lui.
Cette lente & continuelle accumulation (*) a versé ainsi dans la bibliothèque du Roi une vaste collection de chartes qui portent le nom d'archives & que Daunou considérait comme telles (*). Nous en avons appris le chiffre par l'Administration elle-même. Elles se composent de huit cents cartons & de trente & un mille volumes contenant environ dix millions de pièces d'archives, les unes couchées mollement dans les cartons & comme il convient à ces précieux papiers, les autres transformées en livres sous la presse du relieur qui impose aux parchemins de nouveaux plis, fait sauter
p8 Camus rentre en France.
récriture & met en poussière les sceaux. Quoi de plus naturel, en 1794, à une époque où la distinction entre archives & bibliothèques n'était pas entrée dans les esprits, que nos législateurs improvisés suivissent des habitudes séculaires ( * ) !
A ce moment Camus avait vu s'ouvrir les portes de sa prison, & il était rentré en France (*). Sa jeunesse, son ardeur révolutionnaire, lui étaient revenues avec la liberté, mais il éprouva un grand mécompte en trouvant Baudin des Ardennes & Branchon accablés, inertes, & le travail des archives à peu prés au même point où il Tavait laissé. Les circonstances expliquaient très-bien cette stagnation. Il y avait dans Tair trop d'orages, chez tout le personnel de la Révolution trop d'abattement, pour entreprendre résolument une tâche de longue haleine. La République succombait déjà sous les coups du seul adversaire sérieux qu'elle ait eu & qu'elle s'était créé elle-même : la lassitude. Cette sensation avait envahi ses adhérents les plus fervents,
Camus reprend ses fonctions. 99
se traduisant chez les uns par le remords, chez les autres par le dégoût, dans la nation entière par une profonde déception. En 1796, Carnot pouvait écrire en bien peu de mots l'histoire de la Convention : La France Va en horreur. Camus seul n'était pas abattu, il rapportait, de trois années de repos forcé , une nouvelle ardeur, & il reprit avec passion ses fonctions d'archiviste qui lui avaient été religieusement conservées pendant sa captivité.
L'exil ne lui avait suggéré aucune idée neuve ni saine sur l'organisation des archives, il ne les comprenait guère mieux qu'avant son départ. En Autriche^ il avait repris ses études bibliographiques & vécu dans les livres ; à son retour, il mena de front les archives de la France & la bibliothèque de la Convention, & les conduisit avec la même dextérité. Qu'on en juge par la méthode de classification qu'il fit subir aux livres de cette bibliothèque : y a-t-il rien d'aussi insensé dans les systèmes bibliographiques les plus étranges ? Il répartissait les livres en sept divisions :
ICO Sa mamure de classer les livres .
CitnnAÎssince des livres;